Le Tueur de daims/Chapitre V

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome dix-neuvièmep. 62-79).

CHAPITRE V.


Une autre consultation eut lieu sur l’avant du scow, et Judith et Hetty y étaient présentes. Comme aucun ennemi ne pouvait alors approcher sans se laisser voir, la seule inquiétude qui restait pour le moment était celle causée par la certitude que des ennemis étaient en forces considérables sur le bord du lac, et qu’on pouvait être sûr qu’ils ne négligeraient aucun moyen possible pour les exterminer. Comme de raison, Hutter était celui qui sentait le mieux cette vérité, ses filles étant habituées à compter sur les ressources de leur père, et ayant trop peu de connaissances pour bien apprécier tous les risques qu’elles couraient, tandis que ses deux compagnons pouvaient le quitter dès qu’ils le jugeraient à propos. Sa première remarque prouva qu’il avait cette dernière circonstance présente à l’esprit, et un bon observateur aurait vu que c’était ce qui l’occupait le plus en ce moment.

— Nous avons un grand avantage sur les Iroquois, ou sur les ennemis, quels qu’ils puissent être, dit-il, en ce que nous sommes sur le lac. Il ne s’y trouve pas une seule pirogue que je ne sache où elle est, et maintenant que nous avons la vôtre sous la main, Hurry, il ne s’en trouve plus que trois sur les bords, et elles sont si bien cachées dans des troncs d’arbres creux, que je ne crois pas que les Indiens puissent les trouver, quelque temps qu’ils passent à les chercher.

— Je n’en sais trop rien, dit Deerslayer, c’est ce que personne ne saurait dire. Un chien n’est pas plus sûr de la piste qu’une Peau Rouge qui s’attend à y gagner quelque chose. Que ces vagabonds voient devant eux des chevelures, du pillage, ou de l’honneur, suivant les idées qu’ils s’en font, et je ne sais où est le tronc d’arbre qui pourrait cacher une pirogue à leurs yeux.

— Vous avez raison, Deerslayer, s’écria Harry March, et vous parlez à ce sujet comme l’Évangile. Je suis charmé d’avoir une pirogue en sûreté et à portée de mon bras. Je calcule qu’ils auront trouvé les autres avant demain soir, s’ils ont dessein de vous enfermer dans votre tanière, vieux Tom. — Et en parlant de cela, nous ferons bien de reprendre nos rames.

Hutter ne lui répondit pas sur-le-champ. Il regarda autour de lui une bonne minute, examinant le ciel, le lac et la ceinture de forêts qui l’enfermait, comme on pourrait le dire, hermétiquement, comme s’il eût cherché à y découvrir des signes. Il n’y vit aucun symptôme alarmant ; les bois étaient ensevelis dans le sommeil profond de la nature, le ciel était pur, et encore éclairé au couchant par la lumière du soleil, et le lac semblait encore plus calme et plus tranquille qu’il ne l’avait été dans la journée. C’était une scène faite pour donner aux passions un caractère de saint calme. Jusqu’à quel point elle produisit cet effet sur ceux qui en étaient témoins à bord de l’arche, c’est ce qu’on verra dans la suite de notre histoire.

— Judith, dit le vieux Tom quand il eut fini cet examen, la nuit s’approche, préparez à souper pour nos amis : une longue marche aiguise l’appétit.

— Nous n’avons pas grand’faim, maître Hutter, répondit March, nous nous sommes rempli l’estomac en arrivant près du lac, et quant à moi, je préfère la compagnie de Judith, même au souper. Il est agréable d’être assis à côté d’elle par une si belle soirée.

— La nature est la nature, répliqua Hutter, et le corps doit être nourri. — Judith, faites ce que je vous ai dit, et emmenez votre sœur pour vous aider. — J’ai quelques petites choses à vous dire, mes amis, continua-t-il dès que les deux sœurs furent parties, et je désirais vous parler sans que mes filles m’entendissent. Vous voyez ma situation, et je voudrais avoir votre avis sur ce qu’il y a de mieux à faire. J’ai déjà vu trois fois brûler ma maison ; mais c’était quand je demeurais à terre, et je me regardais comme assez bien en sûreté après avoir bâti le château et construit cette arche. Mes trois premiers accidents me sont arrivés en temps de paix, et ce n’était que la suite des querelles qu’on peut avoir quand on vit dans les bois et sur la frontière ; mais la circonstance présente paraît très-sérieuse, et je voudrais avoir vos avis à ce sujet.

— Quant à moi, vieux Tom, mon opinion est que votre vie, vos trappes et toutes vos possessions sont dans le danger le plus imminent, répondit Hurry, qui ne vit aucune utilité à lui cacher ce qu’il pensait. Suivant mes idées de la valeur des choses, tout cela ne vaut pas aujourd’hui la moitié autant qu’hier, et je n’en donnerais pas davantage en faisant le paiement en peaux.

— Ensuite j’ai des enfants, ajouta le père d’un ton qu’un observateur désintéressé aurait pu prendre comme un appât présenté à ses auditeurs, ou comme une exclamation arrachée par la tendresse paternelle ; deux filles, comme vous le savez, Hurry ; et je puis dire d’excellentes filles, quoique je sois leur père.

— Un homme peut tout dire, maître Hutter, surtout quand il est pressé par le temps et les circonstances. Vous avez deux filles, comme vous le dites, et il y en a une qui n’a pas son égale sur toute la frontière pour la bonne mine. Quant à la pauvre Hetty, elle est Hetty Hutter, et c’est tout ce qu’il y a à dire de mieux pour la pauvre créature. Mais hourah pour Judith, si sa conduite répondait à sa bonne mine.

— Je vois, Hurry Harry, que je dois vous regarder comme un homme dont l’amitié dépend du beau temps, et je suppose que votre compagnon aura la même façon de penser, répondit le vieux Tom avec un certain air de fierté qui n’était pas sans dignité ; en bien ! il faut que je compte sur la Providence, qui ne fermera peut-être pas l’oreille aux prières d’un père.

— Si vous supposez que Hurry veut dire qu’il a dessein de vous abandonner, dit Deerslayer avec un ton de simplicité qui donnait une double assurance de sa véracité, je pense que vous êtes injuste à son égard, comme je suis sûr que vous l’êtes envers moi en supposant que je le suivrais s’il avait le cœur assez dur pour abandonner une famille de sa propre couleur dans un embarras comme celui-ci. Je suis venu sur les bords de ce lac, maître Hutter, pour avoir un rendez-vous avec un ami, et je voudrais seulement qu’il fût ici, comme il y sera demain soir, je n’en doute pas ; et alors vous aurez une carabine de plus à votre aide, — une carabine qui n’a pas plus d’expérience que la mienne, j’en conviens ; mais elle a si bien servi son maître contre toute espèce de gibier, que je suis sûr qu’elle ne rendra pas de moins bons services en guerre qu’à la chasse.

— Puis-je donc compter sur vous pour m’aider à défendre mes filles, Deerslayer ? demanda le vieillard, ses traits exprimant l’inquiétude paternelle.

— Vous le pouvez, Tom Flottant, si c’est là votre nom ; et je les défendrai comme un frère défendrait sa sœur, un mari sa femme, et un amant sa maîtresse. Oui, vous pouvez compter sur moi en toute adversité, et Hurry ne ferait pas honneur à son caractère s’il n’en disait pas autant.

— Non, non, s’écria Judith entrouvrant la porte ; il est précipité de caractère comme de nom, et il nous quittera avec précipitation dès qu’il croira sa belle figure en danger. Ni le vieux Tom, ni ses filles, ne compteront beaucoup sur Henry March, à présent qu’ils le connaissent ; mais ils compteront sur vous, Deerslayer, car votre physionomie, aussi honnête que votre cœur, leur assure que vous tiendrez ce que vous promettez.

Elle s’exprimait ainsi peut-être avec autant d’affectation de dédain pour Hurry que de sincérité ; et pourtant ses beaux traits prouvaient évidemment qu’elle sentait ce qu’elle disait ; et si March pensa qu’il n’avait jamais vu dans ses yeux un sentiment de mépris plus prononcé que lorsqu’elle jeta un regard sur lui en ce moment, ils avaient certainement rarement exprimé plus de douceur et de sensibilité que lorsqu’ils se fixèrent sur son compagnon.

— Laissez-nous, Judith, s’écria Hutter d’un ton ferme, avant qu’aucun des deux jeunes gens eût eu le temps de répondre ; laissez nous, et ne revenez ici que pour apporter la venaison et le poisson. — Elle a été gâtée par les cajoleries des officiers qui viennent quelquefois jusqu’ici. — J’espère que vous ne ferez pas attention à ses sottes paroles, maître March.

— Vous n’avez rien dit de plus vrai, vieux Tom, répliqua Hurry, piqué des observations de Judith. Ces jeunes gens des forts ont des langues du diable qui lui ont tourné la tête. J’ai peine à reconnaître Judith à présent, et je crois que je me mettrai bientôt à admirer sa sœur, qui commence à être beaucoup plus de mon goût.

— Je suis charmé de vous entendre parler ainsi, Hurry, et je regarde cela comme un signe que vous reprenez votre bon sens. Hetty serait une femme plus sûre et plus raisonnable que Judith, et je crois quelle prêterait l’oreille plus aisément à vos propositions ; car je crains que les officiers n’aient fait entrer de sottes idées dans la tête de sa sœur.

— Personne ne peut trouver une femme plus sûre que Hetty, répondit Hurry en riant ; mais plus raisonnable, c’est autre chose. Mais n’importe, Deerslayer m’a rendu justice en disant que vous me trouveriez à mon poste. Je ne vous quitterai certainement pas pour le présent, oncle Tom, quels que puissent être mes sentiments et mes desseins relativement à votre fille aînée.

Hurry avait une réputation de prouesse parmi ses connaissances, et Hutter entendit cette promesse avec une satisfaction qu’il ne chercha point à déguiser. La force physique d’un tel homme était importante soit pour gouverner l’arche, soit dans cette espèce de combats singuliers qui n’étaient pas rares dans les bois ; et nul commandant, serré de près, n’aurait pu apprendre l’arrivée d’un renfort avec plus de joie, que l’habitant des frontières n’en éprouva quand il fut assuré qu’un auxiliaire si utile ne le quitterait pas. Une minute auparavant, Hutter se serait contenté de prendre des arrangements pour rester sur la défensive ; mais dès qu’il fut tranquille sur ce point, il ne songea plus qu’aux moyens de faire une guerre agressive.

— On offre des deux côtés un bon prix pour les chevelures, dit-il avec un sourire équivoque, comme s’il eût senti la force de cette tentation, et qu’il eut voulu en même temps se montrer supérieur au désir de gagner de l’argent par des moyens qui répugnent ordinairement aux hommes qui prétendent être civilisés, même en les adoptant. Il n’est peut-être pas bien de recevoir de l’or pour prix du sang humain, et cependant, quand les hommes sont occupés à se tuer les uns les autres, il ne peut y avoir grand mal à ajouter au pillage un petit morceau de peau garnie de cheveux. Que pensez-vous sur ce sujet, Hurry ?

— Que vous avez commis une énorme erreur, vieux Tom, en appelant le sang des sauvages du sang humain. Je ne me fais pas plus de scrupule de scalper une Peau Rouge que de couper les oreilles d’un loup, et je touche la prime avec le même plaisir dans un sens que dans l’autre. À l’égard des blancs, la chose est toute différente, parce qu’ils ont une aversion naturelle à être scalpés, au lieu que vos Indiens se rasent la tête pour la préparer au couteau, et y laissent sur le haut, par bravade, une touffe de cheveux, afin qu’on puisse la saisir pour faciliter l’opération.

— Cette conduite est mâle du moins. J’ai pensé dès l’origine qu’il ne fallait que vous avoir avec nous pour vous avoir cœur et main, dit le vieux Tom perdant toute sa réserve, et sentant renaître sa confiance en son compagnon. Cette incursion des Indiens peut leur valoir quelque chose de plus qu’ils ne s’y attendaient. — Deerslayer, je suppose que vous pensez comme Hurry, et que vous regardez l’argent gagné de cette manière comme aussi bon que celui que gagnent un trappeur et un chasseur.

— Non. Je n’ai ni ne désire avoir de pareils sentiments. Les dons que m’a faits le ciel sont ceux qui conviennent à ma couleur et à ma religion, et celui de scalper n’en fait point partie. Je vous défendrai, Tom Hutter, soit sur l’arche, soit dans le château, dans les bois comme sur une pirogue, mais je ne sortirai pas de ma nature humaine en entrant dans des voies que Dieu a destinées pour une autre race d’hommes. Si vous et Hurry vous avez envie de gagner ainsi l’argent de la colonie, partez avec lui et laissez vos filles sous ma garde. Quoique je pense tout autrement que vous relativement aux dons qui n’appartiennent pas aux blancs, nous serons d’accord que c’est le devoir du fort de prendre soin du faible, surtout quand celui-ci fait partie de cette classe de créatures que la nature a voulu que l’homme protège et console par sa force et par sa douceur.

— Hurry Harry, c’est une leçon que vous devriez apprendre, et dont vous feriez bien de profiter, dit la voix douce mais animée de Judith, de la seconde chambre, ce qui prouvait qu’elle avait entendu tout ce qui avait été dit jusqu’alors.

— Taisez-vous, Judith ! s’écria le père d’un ton de colère. Allez plus loin ; nous parlons de choses qu’il ne convient pas à une femme d’écouter.

Il ne prit pourtant aucune mesure pour s’assurer si sa fille lui avait obéi ou non : mais, baissant un peu la voix, il reprit la parole ainsi qu’il suit :

— Le jeune homme a raison, Hurry, et nous pouvons lui confier le soin de mes filles. Or, voici quelle est mon idée, et je crois que vous conviendrez qu’elle est correcte et raisonnable. Il y a une troupe nombreuse de ces sauvages sur les bords du lac, et, quoique je n’aie pas voulu le dire devant mes filles parce que ce sont des femmelettes, et que les femmelettes gênent quand il y a quelque chose de sérieux à faire, il se trouve des femmes parmi eux. Je l’ai reconnu à l’empreinte de leurs moccasins ; et il est probable après tout que c’est une troupe de chasseurs, qui sont en course depuis si longtemps, qu’ils n’ont encore entendu parler ni de la guerre ni des primes pour les chevelures.

— Mais en ce cas, dit Hurry, pourquoi leur première salutation a-t-elle été une tentative pour nous couper le cou ?

— Nous ne sommes pas sûrs que tel fût leur dessein. Il est naturel aux Indiens de dresser des embuscades et de préparer des surprises. Ils voulaient sans doute tomber tout à coup à bord de l’arche, et faire ensuite leurs conditions. Que des sauvages, trompés dans leur espoir, aient fait feu sur nous, cela va tout seul, et je ne m’en occupe pas. D’ailleurs, que de fois n’ont-ils pas brûlé ma maison, volé mes trappes, et tiré sur moi dans un temps de paix profonde ?

— Les misérables font tout cela, j’en conviens, et nous les payons assez bien en même monnaie. Mais des femmes ne les accompagneraient pas sur le sentier de guerre, et à cet égard il y a de la raison dans votre idée.

— Mais des chasseurs n’auraient pas le corps peint des couleurs de la guerre, dit Deerslayer. J’ai vu les Mingos, et je sais qu’ils sont à la piste des hommes, et non des daims et des castors.

— Vous voilà encore pris, vieux Tom, s’écria Hurry. Pour la sûreté du coup d’œil, je me fierais à Deerslayer autant qu’au plus vieil habitant de la colonie. S’il dit qu’ils étaient peints pour la guerre, le fait est certain.

— En ce cas, il faut qu’une troupe de guerriers ait rencontré une troupe de chasseurs, car il y a des femmes avec eux. Il n’y a que quelques jours que le courrier a passé par ici avec la nouvelle de la guerre, et il est possible que des guerriers soient partis pour rappeler les femmes et les enfants, et frapper de bonne heure un premier coup.

— C’est un raisonnement qui serait bon devant une cour de justice, dit Hurry, et il faut que ce soit la vérité ; mais je voudrais bien savoir ce que vous comptez y gagner ?

— La prime, répondit Hutter en regardant son compagnon attentif d’un air froid et impassible, qui indiquait plus de cupidité et d’indifférence sur les moyens de la satisfaire que d’animosité et de désir de vengeance. — Les femmes et les enfants ont des chevelures, et la colonie les paie toutes sans distinction.

— Cela n’en est que plus honteux, s’écria Deerslayer. Oui, il n’en est que plus honteux pour les blancs de ne pas comprendre les dons qu’ils ont reçus du ciel, et de ne pas faire plus d’attention à la volonté de Dieu.

— Écoutez la raison, mon garçon, dit Hurry sans s’émouvoir, et ne criez pas ainsi avant de connaître l’affaire. Ces sauvages, quels qu’ils puissent être, scalpent vos amis les Delawares et les Mohicans comme les autres ; pourquoi donc ne les scalperions-nous pas à leur tour ? Je conviens qu’il serait mal à vous et à moi d’aller dans les établissements et d’y enlever des chevelures ; mais c’est une chose toute différente en ce qui concerne les Indiens. Un homme ne doit pas en scalper un autre, s’il n’est prêt à être scalpé lui-même en occasion convenable. À beau jeu beau retour ; c’est la loi dans tout le monde. Il y a de la raison à cela, et je crois que c’est aussi la bonne religion.

— Ah ! maître Hurry ! s’écria encore la voix de Judith, la religion dit-elle qu’un mauvais office en mérite un semblable ?

— Je ne veux plus raisonner avec vous, Judith, car vous appelez à votre aide votre beauté pour me battre quand votre esprit ne vous suffit pas. Voilà les Canadiens qui paient à leurs Indiens nos chevelures ; pourquoi ne paierions-nous pas… ?

— À nos Indiens, ajouta Judith avec une espèce de rire qui avait quelque chose de mélancolique. Mon père, mon père ! ne pensez plus à cela ! Écoutez l’avis de Deerslayer ; il a une conscience, et c’est plus que je ne puis dire ou penser de Henry March.

Hutter se leva, entra dans la chambre voisine, en fit sortir ses filles, qu’il envoya surveiller le souper, ferma la porte, et revint près de ses amis. Hurry et lui continuèrent à discuter le même sujet ; mais comme tout ce qu’il y avait d’important dans leur conversation se trouvera dans la suite de cette histoire, il est inutile d’en parler ici en détail. Le lecteur ne peut avoir de difficulté à comprendre les principes de morale qui présidaient à cet entretien. C’étaient, dans le fait, ceux qui, sous une forme ou une autre, dirigent la plupart des actions des hommes, et dont le premier axiome est qu’une injustice en justifie une autre. Les ennemis de la colonie payaient les chevelures, et cela semblait suffisant pour autoriser les représailles de la colonie. Il est vrai que les Français du Canada faisaient usage du même argument, circonstance, comme Hurry l’avait fait observer en réponse à une des objections de Deerslayer, qui en prouvait la vérité, puisqu’il ne paraissait pas probable que des ennemis mortels eussent eu recours à la même raison, si elle n’eût été bonne. Mais ni Hurry ni Hutter n’étaient hommes à s’arrêter à des bagatelles en ce qui avait rapport aux droits des aborigènes, parce qu’une des suites de l’agression est qu’elle endurcit la conscience, parce que c’est le seul moyen d’en étouffer la voix. Même dans les temps les plus paisibles, il existait toujours une sorte de guerre entre les Indiens, principalement entre ceux du Canada et les autres tribus ; et du moment qu’une guerre ouverte était légalement déclarée, ils la regardaient comme un moyen légitime de se venger de mille griefs réels ou imaginaires. Il y avait donc quelque vérité et beaucoup d’à-propos dans le principe de représailles que Hutter et Hurry adoptaient tous deux pour répondre aux objections de leur compagnon, dont l’esprit était plus juste et plus scrupuleux.

— Il faut combattre un homme avec ses propres armes, Deerslayer, dit Hurry avec sa manière dogmatique de répondre à toute proposition morale. S’il est féroce, il faut que vous le soyez davantage ; s’il a un cœur de pierre, il faut que le vôtre soit de rocher : c’est le moyen de l’emporter sur le chrétien comme sur le sauvage ; et, en suivant cette piste, on arrive plus vite à la fin de son voyage.

— Ce n’est point là la doctrine des frères Moraves, qui nous apprend que tous les hommes doivent être jugés suivant leurs talents et leurs connaissances : l’Indien en Indien, et l’homme blanc en homme blanc. Quelques-uns disent même que, si l’on vous frappe sur une joue, il faut présenter l’autre ; et ce que j’entends par là…

— Cela suffit, s’écria Hurry ; il ne m’en faut pas plus pour connaître la doctrine d’un homme. Combien faudrait-il de temps pour souffleter un homme d’un bout de la colonie à l’autre, d’après ce principe ?

— Entendez-moi bien, March, répondit le jeune chasseur avec dignité. Tout ce que je veux dire, c’est qu’il est bien de faire cela, si on le peut. La vengeance est un don qui appartient aux Indiens ; le pardon en est un qui est propre aux hommes blancs. Voilà tout. Pardonnez tant que vous le pouvez, et ne vous vengez pas tant que vous le pourriez. Quant à souffleter un homme d’un bout de la colonie à l’autre, maître Hurry, ajouta-t-il, ses joues brûlées par le soleil prenant une teinte plus vive, ce n’est ni le temps ni le lieu d’en parler, vu qu’il n’y a ici personne qui le propose, et probablement personne qui voulût s’y soumettre. Ce que je veux dire, c’est que les Peaux Rouges en enlevant des chevelures ne justifient pas les blancs d’en faire autant.

— Faites aux autres ce que les autres vous font, Deerslayer, c’est là la doctrine chrétienne.

— Non, Hurry ; j’en ai fait la question aux frères Moraves, et ils m’ont parlé tout différemment. Ils m’ont dit que la vraie doctrine chrétienne est : faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fissent ; mais que les hommes en pratiquent une qui est fausse. Ils pensent que les colonies ont tort d’accorder une prime pour les chevelures, et que la bénédiction du ciel ne suivra point cette mesure. Par-dessus tout ils défendent la vengeance.

— Voilà pour vos frères Moraves, s’écria Hurry levant le bras en faisant claquer son pouce contre son index ; ils sont presque sur le même niveau que les quakers. Si on les écoutait, on n’oserait écorcher un rat. Qui a jamais entendu parler de merci pour un rat musqué ?

L’air dédaigneux de Hurry empêcha Deerslayer de lui répondre ; et le premier reprit avec Hutter la discussion de leurs plans, d’un ton plus tranquille et plus confidentiel. Leur conférence dura jusqu’au moment où Judith apporta le souper. March remarqua avec un peu de surprise qu’elle servait les meilleurs morceaux à Deerslayer, et que dans toutes les petites attentions qu’elle pouvait avoir pour lui, elle montrait évidemment le désir de faire voir qu’elle le regardait comme le convive qui méritait le plus d’honneur. Cependant, étant accoutumé aux caprices et à la coquetterie de cette jeune beauté, cette découverte ne l’inquiéta guère, et il mangea avec un appétit qu’aucune cause morale ne pouvait diminuer. La nourriture qu’on prend dans les forêts étant de facile digestion et n’offrant guère d’obstacles à la jouissance de ce plaisir animal, Deerslayer, malgré le repas copieux qu’il avait fait dans les bois, ne fit pas moins d’honneur au souper que son compagnon.

Une heure plus tard, la scène avait grandement changé. Le lac était encore lisse et tranquille, mais l’obscurité avait succédé au doux crépuscule d’une soirée d’été, et dans l’enceinte ténébreuse des bois tout était plongé dans le paisible repos de la nuit. Nul chant, nul cri, pas même un murmure ne s’y faisait entendre, et les forêts qui entouraient le beau bassin du lac étaient ensevelies dans un silence solennel. Le seul son qui se fit entendre était le bruit régulier des rames dont Hurry et Deerslayer se servaient indolemment pour faire avancer l’arche vers le château. Hutter s’était placé sur l’arrière pour gouverner ; mais voyant que les deux jeunes gens suffisaient pour maintenir le scow sur sa route, il avait laissé l’aviron-gouvernail, s’était assis et avait allumé sa pipe. Il n’était dans cette situation que depuis quelques minutes, quand Hetty sortit de la cabine, ou de la maison, comme ils nommaient souvent cette partie de l’arche, et s’assit à ses pieds sur un petit banc qu’elle avait apporté. Ce n’était pas en elle une chose extraordinaire, et Hutter n’y fit attention qu’en passant la main avec affection sur la tête de sa fille, sorte de caresse qu’elle reçut en silence.

Au bout de quelques minutes, Hetty se mit à chanter. Sa voix était basse et tremblante, mais elle avait un caractère solennel. L’air et les paroles étaient de la plus grande simplicité : c’était un hymne qu’elle avait appris de sa mère, et un de ces airs qui plaisent à toutes les classes dans tous les siècles, parce qu’ils partent du cœur et qu’ils lui sont adressés. L’effet de cette simple mélodie était toujours d’attendrir le cœur et d’adoucir les manières du vieux Tom. Hetty le savait, et elle en avait souvent profité, par suite de cette espèce d’instinct qui éclaire le faible d’esprit, surtout quand il a pour but de faire le bien.

La voix de Hetty ne s’était fait entendre que quelques instants, quand le bruit des rames cessa tout à coup, et son chant religieux s’éleva seul au milieu du silence de la solitude. À mesure que son sujet lui inspirait un nouveau courage, ses moyens semblaient augmenter, et quoiqu’il ne se mêlât rien de bruyant ni de vulgaire à sa mélodie, l’oreille y trouvait une force mélancolique toujours croissante, et enfin l’air fut rempli du simple hommage d’une âme presque sans tache. L’inaction des deux jeunes gens qui étaient sur l’avant du scow prouvait qu’ils n’étaient pas insensibles à ses accents, et leurs rames ne recommencèrent à être mouillées par les eaux du lac que lorsque le dernier de ces sons pleins de douceur eut expiré le long des rives qui, à cette heure, portaient à plus d’un mille la plus basse modulation de la voix humaine. Hutter lui-même fut ému ; car, tout grossier que l’eussent rendu ses anciennes habitudes, et quoique son cœur se fût endurci par la longue pratique des coutumes de l’extrême frontière qui séparait la civilisation de l’état sauvage, son caractère avait ce mélange de bien et de mal qui entre si généralement dans la composition morale de l’homme ?

— Vous êtes triste ce soir, mon enfant, lui dit Hutter, dont les manières et les discours prenaient souvent une partie de la douceur et de l’élévation de la vie civilisée, à laquelle il n’avait pas été étranger dans sa jeunesse, quand il causait ainsi avec la plus jeune de ses filles ; nous venons d’échapper à des ennemis, et nous devrions plutôt nous réjouir.

— Vous n’en ferez rien, mon père, dit Hetty sans répondre à cette observation, en prenant sa main dure entre les siennes. Vous avez causé longtemps avec Harry March ; mais ni vous ni lui vous n’aurez le cœur de le faire.

— C’est vouloir aller au-delà de vos moyens, sotte enfant. Il faut que vous nous ayez écoutés, sans quoi vous ne pourriez rien savoir de ce que nous disions.

— Pourquoi vous et Hurry voudriez-vous tuer des hommes, et surtout des femmes et des enfants ?

— Paix, ma fille, paix ! nous sommes en guerre, et nous devons faire à nos ennemis ce qu’ils nous feraient à nous-mêmes.

— Ce n’est pas cela, mon père ; j’ai entendu Deerslayer parler tout autrement. Vous devez faire à vos ennemis ce que vous voudriez que vos ennemis vous fissent à vous-même. Personne ne désire que ses ennemis le tuent.

— Nous tuons nos ennemis quand nous sommes en guerre, de peur qu’ils ne nous tuent, mon enfant. Il faut qu’on commence d’un côté ou de l’autre, et ceux qui commencent les premiers sont les plus près d’être victorieux. Mais vous n’entendez rien à tout cela, ma pauvre Hetty, et vous feriez mieux de ne pas en parler.

— Judith dit que c’est mal, mon père ; et Judith a du jugement, si je n’en ai pas.

— Judith sait trop bien ce qu’elle doit faire pour me parler de pareilles choses ; car elle a du jugement, comme vous le dites, et elle sait que je ne le souffrirais pas. Que préféreriez-vous, Hetty, qu’on vous enlève votre chevelure pour la vendre aux Français, ou que nous tuions nos ennemis pour les mettre hors d’état de nous nuire ?

— Ce n’est pas cela, mon père. Ne les tuez pas, et ne souffrez pas qu’ils nous tuent. Vendez vos peaux, amassez-en encore davantage, mais ne vendez pas le sang.

— Allons, allons, mon enfant, parlons d’affaires qui soient à votre portée. Êtes-vous charmée du retour de notre ancien ami March ? Vous aimez Hurry, et vous devez savoir qu’un de ces jours il peut être votre frère, sinon quelque chose de plus proche.

— Cela n’est pas possible, mon père, répondit-elle après une assez longue pause ; Hurry a eu un père et une mère, et personne ne peut en avoir deux.

— Voilà ce que c’est que d’être faible d’esprit, Hetty. Quand Judith sera mariée, le père de son mari sera son père, et la sœur de son mari sera sa sœur. Si elle épouse Hurry, il sera donc votre frère.

— Judith n’épousera jamais Hurry, répondit Hetty d’un ton doux mais positif ; Judith n’aime pas Hurry.

— C’est plus que vous ne pouvez savoir, Hetty. Hurry March est le plus beau, le plus fort et le plus hardi des jeunes gens qui soient jamais venus sur les bords de ce lac, et comme Judith est la plus grande beauté de toute la frontière, je ne vois pas ce qui les empêcherait de se marier ensemble. C’est à condition que j’y consentirais qu’il m’a presque promis d’entreprendre avec moi l’expédition dont nous causions.

Hetty commença à remuer le corps en avant et en arrière, et à donner d’autres signes d’agitation mentale ; mais elle fut plus d’une minute sans rien répondre. Son père, accoutumé à ses manières, et ne lui soupçonnant aucune cause immédiate d’inquiétude, continua à fumer avec cette apparence de flegme qui semble appartenir à ce genre de jouissance.

— Hurry est beau, mon père, dit-elle avec une emphase pleine de simplicité, dont elle se serait probablement bien gardée si son esprit eût senti les conséquences que les autres pouvaient en tirer.

— C’est ce que je viens de vous dire, mon enfant, murmura Hutter sans ôter sa pipe de sa bouche. C’est le plus beau jeune homme de cette partie du pays, comme Judith est la plus belle fille que j’aie jamais vue depuis les beaux jours de la jeunesse de votre mère.

— Est-on coupable pour être laide, mon père ?

— On peut être coupable de bien des choses qui sont pires. Mais vous n’êtes pas laide, Hetty, quoique vous ne soyez pas aussi belle que Judith.

— Judith en est-elle plus heureuse, pour être si belle ?

— Elle peut l’être, où elle peut ne pas l’être, mon enfant. — Mais parlons d’autre chose, car vous comprenez à peine tout ceci. — Comment trouvez-vous notre nouvelle connaissance Deerslayer ?

— Il n’est pas beau, mon père ; Hurry l’est beaucoup plus.

— Cela est vrai ; mais c’est un chasseur qui a de la réputation. J’en avais entendu parler avant de l’avoir vu, et j’espérais que ce serait un guerrier aussi brave qu’il est habile à tuer le daim. Au surplus, tous les hommes ne se ressemblent pas, et il faut du temps, comme je le sais par expérience, pour rendre le cœur véritablement propre à la solitude des forêts.

— Ai-je un cœur de cette espèce, mon père ? Et Hurry, son cœur est-il propre à la solitude des forêts ?

— Vous faites quelquefois d’étranges questions, Hetty : votre cœur est bon, et il est plus propre aux établissements qu’aux forêts ; mais votre raison, mon enfant, est plus propre aux forêts qu’aux établissements.

— Pourquoi Judith a-t-elle plus de raison que moi ?

— Dieu vous protège, ma pauvre enfant, c’est plus que je ne saurais dire. C’est Dieu qui donne la raison, la beauté et toutes ces sortes de choses, et il les accorde à qui bon lui semble. Voudriez-vous avoir plus de jugement ?

— Non ; car le peu que j’en ai ne sert qu’à me tourmenter. Plus je réfléchis et plus il me semble que je suis malheureuse. Je ne crois pas que la réflexion me convienne ; mais je voudrais être aussi belle que Judith.

— Et pourquoi ? La beauté de votre sœur peut lui causer des chagrins, comme celle de votre mère lui en a causé. Ce n’est pas un grand bonheur de posséder un avantage qui vous fasse remarquer au point de devenir en butte à l’envie, ou d’être plus recherchée que les autres.

— Ma mère était bonne, si elle était belle, dit Hetty, les larmes lui venant aux yeux, ce qui lui arrivait toutes les fois qu’elle parlait de sa mère.

Hutter, s’il n’était pas également ému, prit un air sombre et garda le silence en entendant cette allusion à sa femme. Il continua à fumer sans avoir l’air disposé à faire aucune réponse. Hetty répéta sa remarque, de manière à laisser voir qu’elle craignait que son père ne fût porté à nier son assertion. Enfin, il secoua les cendres de sa pipe, et lui passant encore la main sur la tête, il lui dit :

— Votre mère était trop bonne pour ce monde, quoique d’autres pussent ne pas penser ainsi. Sa beauté ne fut pas un grand avantage pour elle, et vous n’avez pas lieu de regretter de ne pas lui ressembler autant que votre sœur. Pensez moins à la beauté, mon enfant, et plus à votre devoir, et vous serez aussi heureuse sur ce lac que vous pourriez l’être dans le palais du roi.

— Je le sais, mon père ; mais Hurry dit que la beauté est tout dans une jeune fille.

Hutter fit une exclamation qui indiquait le mécontentement, et se levant, il traversa la maison pour se rendre sur l’avant du scow. La simplicité avec laquelle Hetty avait trahi sa faiblesse pour Hurry lui avait donné de l’inquiétude sur un sujet qui ne lui en avait jamais causé auparavant, et il résolut d’en venir sur-le-champ à une explication avec lui ; car marcher droit à son but dans ses discours, et montrer de la décision dans sa conduite, étaient deux des meilleures qualités de cet être grossier, dans lequel les germes d’une meilleure éducation semblaient constamment vouloir croître, mais étaient étouffés par l’ivraie d’une vie pendant laquelle les efforts pénibles qu’il avait eu à faire pour assurer sa subsistance et sa sûreté avaient émoussé ses sentiments et endurci son cœur. En arrivant sur l’arrière, il dit qu’il venait changer de poste avec Deerslayer, et prenant la rame du jeune chasseur, il l’envoya gouverner le scow sur l’arrière. Par ce changement, Hutter se trouva seul avec Hurry.

Hetty avait disparu quand Deerslayer arriva sur l’arrière, et il y resta seul quelque temps, tenant en main l’aviron-gouvernail. Cependant Judith ne tarda point à sortir de la cabine, comme si elle eût été disposée à faire les honneurs du scow à un étranger qui rendait service à sa famille. Les étoiles donnaient assez de clarté pour permettre de distinguer clairement les objets dont on n’était pas éloigné, et les yeux brillants de Judith quand ils rencontrèrent ceux du jeune chasseur avaient une expression d’intérêt que celui-ci découvrit aisément. Ses beaux cheveux ombrageaient sa physionomie animée quoique douce, et la rendaient encore plus belle même à cette heure, comme la rose est plus aimable quand elle est à demi cachée sous son feuillage. Les relations de la vie ne connaissent guère la cérémonie dans les bois, et l’admiration que Judith excitait généralement lui avait donné une aisance qui, sans aller jusqu’à une assurance trop libre, ne prêtait certainement pas à ses charmes l’aide de cette retenue modeste que les poètes aiment à décrire.

— J’ai cru que je mourrais de rire, Deerslayer, dit-elle sans autre préambule, mais avec un air de coquetterie, en voyant cet Indien tomber dans la rivière. C’était un sauvage de bonne mine. — Elle parlait toujours de la beauté comme d’une sorte de mérite. — Et cependant on ne pouvait s’arrêter pour voir si sa peinture résisterait à l’eau.

— Et moi je craignais de vous voir tomber sur le scow d’un coup de mousquet, Judith. C’était un grand risque pour une femme de courir en face d’une douzaine de Mingos.

— Et est-ce pour cela que vous êtes aussi sorti de la cabine en dépit de leurs mousquets ? demanda-t-elle avec plus d’intérêt véritable qu’elle n’aurait voulu en montrer, quoique avec un air d’indifférence qui était le résultat de la pratique, aidée par des dispositions naturelles.

— Les hommes ne sont pas habitués à voir une femme en danger sans aller à son secours. Les Mingos mêmes savent cela.

Il prononça ce peu de mots avec une simplicité si cordiale, que Judith l’en récompensa par un sourire plein de douceur. Malgré les soupçons que les discours de Hurry lui avaient inspirés sur la légèreté de cette coquette des forêts, le charme agit sur Deerslayer, quoique l’obscurité lui fît perdre une partie de son influence. Il en résulta qu’il s’établit entre eux une sorte de confiance, et si le jeune chasseur avait commencé cette conversation avec des préventions défavorables à la jeune beauté, il la continua certainement sans y songer davantage.

— Vous êtes un homme plus porté à agir qu’à parler, Deerslayer, dit Judith en s’asseyant près de l’endroit où il était debout tenant en main l’aviron-gouvernail, et je prévois que nous serons fort bons amis : Hurry Harry à une bonne langue, et, tout géant qu’il est, il parle plus qu’il n’agit.

— March est votre ami, Judith, et des amis doivent se ménager quand ils ne sont pas ensemble.

— Tout le monde sait ce que c’est que l’amitié de March. Qu’il ait sa volonté en toute chose, et c’est le meilleur garçon de toute la colonie ; mais contrariez-le, et il est maître de tout ce qui l’approche, excepté de lui-même. Hurry n’est pas mon favori, Deerslayer, et j’ose dire que si la vérité était connue, et qu’on répétât ce qu’il dit de moi, on verrait qu’il ne pense pas mieux de moi que j’avoue ne penser de lui.

La dernière partie de ce discours ne fut pas prononcée sans quelque embarras. Si le jeune chasseur eût eu moins de simplicité naturelle, il aurait remarqué le visage détourné, la manière dont un joli petit pied était agité, et d’autres symptômes qui indiquaient que, pour quelque raison qui n’était pas expliquée, l’opinion de March n’était pas aussi indifférente à Judith qu’elle jugeait à propos de le prétendre. Que ce ne fût que l’effet ordinaire de la vanité d’une femme qui veut paraître insensible à ce qu’elle sent le plus vivement, ou que ce fût la suite de ce sentiment intime du bien et du mal, que Dieu lui-même a mis dans nos cœurs pour que nous puissions distinguer ce que la droiture permet de ce qu’elle défend, c’est ce que le lecteur verra mieux à mesure que notre histoire avancera. Deerslayer ne sut trop que lui répondre ; il n’avait pas oublié les imputations cruelles que la méfiance avait suggérées à Hurry ; et quoiqu’il fût bien loin de vouloir nuire à l’amour de son compagnon en excitant du ressentiment contre lui, sa langue ne connaissait pas le mensonge. C’était donc une tâche difficile pour lui de répondre à Judith sans dire ni plus ni moins que ce qu’il désirait.

— March parle de tout à tort et à travers, de ses amis comme de ses ennemis, dit-il enfin. C’est un de ces hommes qui parlent comme ils pensent, pendant que la langue est en travail, et qui parleraient tout autrement s’ils se donnaient le temps de réfléchir. Parlez-moi d’un Delaware, Judith. Ce sont là des hommes qui n’ouvrent jamais la bouche sans avoir bien réfléchi et bien ruminé. L’inimitié les a rendus réfléchis, et une langue agile n’est pas une grande recommandation autour du feu de leur conseil.

— J’ose dire que la langue de March se donne assez de liberté quand elle s’exerce sur Judith Hutter et sa sœur, dit-elle avec une sorte de dédain insouciant. La réputation des jeunes filles est un sujet agréable de conversation pour certaines gens qui n’oseraient ouvrir la bouche si elles avaient un frère pour les défendre. Maître March peut trouver du plaisir à lancer des sarcasmes contre nous, mais tôt ou tard il s’en repentira.

— C’est prendre la chose trop au sérieux, Judith ; jamais Hurry n’a prononcé devant moi une syllabe contre la bonne renommée de votre sœur, pour commencer par elle, et…

— J’entends, je vois ce que c’est, s’écria Judith avec impétuosité ; je suis la seule que sa langue de vipère ait jugé à propos d’attaquer. Hetty ! la pauvre Hetty ! et sa voix prit alors un ton bas et presque rauque, qui aurait fait croire que la respiration lui manquait en parlant, elle est au-dessus ou au-dessous de ses calomnies et de sa méchanceté. Si Dieu l’a créée faible d’esprit, cette faiblesse est de nature à l’empêcher de tomber dans des erreurs dont elle ne se fait pas une idée. Il n’y a pas sur la terre un être plus pur que Hetty Hutter, Deerslayer.

— Je le crois ; oui, je crois cela, Judith, et j’espère qu’on peut en dire autant de sa charmante sœur.

La voix de Deerslayer avait un accent de vérité qui émut la sensibilité de Judith, et l’allusion qu’il avait faite à sa beauté n’en diminua pas l’effet sur une femme qui ne connaissait que trop bien le pouvoir de ses charmes. Cependant la voix de sa conscience ne fut pas étouffée, et ce fut elle qui lui dicta sa réponse, après quelques instants de réflexion.

— J’ose dire qu’il a fait quelques-unes de ses indignes insinuations relativement aux officiers des forts. Il sait que ce sont des hommes bien élevés, et il ne peut pardonner à personne d’être ce qu’il sent qu’il ne sera jamais.

— Non certainement dans ce sens de devenir un officier du roi, Judith ; March n’a reçu aucun don du ciel pour cela ; mais dans le sens de la réalité, pourquoi un chasseur de castors ne pourrait-il être aussi respectable que le gouverneur d’une colonie ? Puisque vous en parlez vous-même, je ne nierai pas qu’il ne se soit plaint qu’une fille de votre condition fût si souvent dans la compagnie d’habits écarlates et de ceintures de soie. Mais c’était la jalousie qui le faisait parler ainsi, et je crois qu’il était affligé de ses propres pensées, comme une mère serait affligée de la mort de son enfant.

Deerslayer ne sentait peut-être pas toute la portée de ce qu’il venait de dire ingénument. Il est certain qu’il ne vit pas la vive rougeur qui couvrit en ce moment tout le beau visage de Judith, et qu’il ne s’aperçut pas de la détresse irrésistible qui y fit succéder au même instant une pâleur mortelle. Une ou deux minutes se passèrent dans un profond silence, le bruit des rames qui frappaient l’eau semblant occuper toutes les avenues du son ; et alors Judith, se levant, prit une main du chasseur, et la serra avec une force qui allait presque jusqu’à la convulsion.

— Deerslayer, dit-elle vivement, je suis charmée que la glace soit rompue entre nous. On dit qu’une amitié subite conduit à une longue inimitié ; mais je ne crois pas que cela arrive à notre égard. Je ne sais comment cela se fait, mais vous êtes le premier homme que j’aie jamais vu qui n’a pas semblé vouloir me flatter, désirer ma ruine, être un ennemi déguisé. N’importe, ne dites rien à Hurry, et une autre fois nous reprendrons cette conversation.

Elle lâcha la main du jeune chasseur, rentra à la hâte dans la cabine, et laissa Deerslayer étonné, debout, l’aviron-gouvernail à la main, et immobile comme un des pins des montagnes. Il était tombé dans une telle abstraction, que Hutter fut obligé de le héler pour lui dire de maintenir le cap du scow sur la route convenable, avant qu’il se souvînt de sa situation.