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Le Tutu, mœurs fin de siècle/6

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L. Genonceaux, éditeurs (p. 109-149).

VI

— Oui, mon chéri, c’est comme ça. Je me suis amourachée de toi, surtout depuis que je t’ai vu sortir à pied, suivi d’une bonne. Pense donc, toi, à pied ! Et accompagné d’une larbine ! Enfin, tu es un type. Comme tu as eu tort de te marier !

Elle lui montrait son petit logement de la rue Monge, une antichambre, un salon, une chambre à coucher avec cuisine et cabinets à l’anglaise. Tout cela était meublé cossument, sans fla-fla ; seule, une petite débauche d’emblèmes chorégraphiques tachait le pan sud-ouest du salon. Mais Mauri distinguait mal, à cause de l’insuffisance de lumière. Et puis, ses idées étaient ailleurs. Il avait hâte de se coucher.

— C’est déjà drôle tout de même, lui dit la Pondeuse, que tu ne passes pas la première nuit de tes noces avec ta femme ! Qu’est-ce qu’elle a donc d’extraordinaire ?… Serait-elle ?… N’aurait-elle plus ?…

— Tu liras ça demain dans les journaux.

— Nous nous lèverons à midi, parce qu’il faut que j’aille à la répétition du Cœur de Sita. Heureusement que j’ai pu entrer à l’Éden. Hier, j’ai perdu deux cents francs aux courses. Je n’ai plus rien à me fiche aux pieds ; j’avais commandé une paire de souliers Molière que l’on m’apportera demain, et je suis à sec. Ma foi, tant pis, je la refuserai.

La Pondeuse avait la manie des bêtes ; elle élevait un chat, un chien, un petit cochon d’Inde, et ces quadrupèdes se trémoussaient sur la couverture du lit, avec des grognements, des jappements, et des miaulements de joie. Mauri, qui détestait les hommes, n’aimait guère davantage les animaux, et ce fut avec un plissement frontal qu’il se coula dans le lit. Quelque chose de froid s’enroula autour de ses jambes : c’était une couleuvre, deux couleuvres, trois couleuvres, très inoffensives d’ailleurs, ainsi qu’un lézard, inoffensif aussi, qu’il dérangeait dans leur sommeil.

— Ne crains rien, mon chéri, ils ne font pas de mal. Les couleuvres me connaissent, c’est moi qui les ai élevées ; je vais leur donner à téter ; tu verras, c’est rien rigolo.

Et après un silence :

— Oh, ce qu’ils me donnent de mal ! Il faut toujours les décrotter, c’est embêtant.

Elle prit une couleuvre, et découvrant son sein, lui en fit entrer le bout dans la gueule. En moins de cinq minutes, la bête, gorgée de lait, ne pouvait plus se tenir debout.

— Tu as donc eu des enfants, que tu puisses allaiter des ovovipares ?

— Du tout, je me suis soumise aux expériences d’un médecin fameux du quartier de Bel’Air. Au moyen de sa méthode, il fait produire du lait à toutes les femmes, même à celles qui sont stériles. Si tu veux, nous irons le voir un jour, ses découvertes sont bouleversantes. Dis, raconte-moi donc pourquoi tu ne couches pas avec ta femme ce soir.

— Tu ne comprends pas ? C’est bien simple ; nous nous sommes chamaillés, à propos d’une grenouille qu’elle avait oubliée dans le coupé. Nous nous trouvions alors à une altitude de deux mille deux cent trente-quatre mètres, cinquante-six centimètres et demi. Elle m’a insulté ; alors ne voulant pas de scandale, j’ai prié Godard d’ouvrir la soupape et je suis redescendu à l’endroit précis où nous avions déterré. Et elle est remontée avec Godard. Et me voici. Ce n’est pas plus malin que ça. Sur ma route terrestre, j’ai rencontré une petite bonne délurée que j’ai embauchée à l’heure et qui m’a apporté mon baluchon jusqu’ici. Et voilà comment le soleil de ma présence reluit, ce soir, en ces lieux.

— Mais tu te rabibocheras avec elle lorsqu’elle te reviendra ? En voilà une idée de lâcher sa femme en l’air avec Godard ! Tu sais que Godard est un fameux lapin ? Et il n’y a personne pour voir ce qu’ils font là-haut.

Une autre couleuvre tétait, à son tour. À chaque goulée, son ventre ondulait, et ses yeux se fermaient, béatement. Celle-là était énorme, elle avait la grosseur d’une cuisse de femme maigre lorsqu’elle fut gavée. Mais la Pondeuse était épuisée, elle dut remettre au lendemain l’allaitement du troisième ophidien, qui sifflait de rage et de faim.

La nuit fut exquise pour Mauri. Il ne put fermer l’œil ; les animaux se livraient à d’infinies galipettes sur son nombril ; le chat lui mordillait la barbe, le chien jouait à cache-cache avec le cochon d’Inde sous ses aisselles, et le lézard lui courait le long des mollets. Quant à elle, elle roupillait en manière de soufflet de forge, et il lui survenait de fréquents cauchemars. Elle criait : « En scène, mesdemoiselles !… Un bifteck à l’as !… Vive l’Empereur !… », ce pendant que, dans les chambres voisines, des craquements de boiseries attestaient des luttes amoureuses qui se renouvelaient sans cesse.

Le matin, on frappa à la porte : c’était le bottier, qui apportait les chaussures de mademoiselle. La Pondeuse le fit entrer dans la chambre à coucher.

— Il vous faudra les garder, je n’ai plus le sou, à moins qu’il ne veuille bien me les offrir, lui.

Et s’adressant à Mauri :

— Tu veux bien, dis ? C’est cinquante francs. Regarde, comme elles sont jolies !

Le bottier s’avança : c’était justement celui de la famille Israël, c’était chez lui que Mauri avait commandé les souliers de noces de Hermine. Noirof devint cramoisi.

— Ne craignez rien, M. de Noirof, je sais ce que c’est, je ne dirai rien.

Et voyant l’embarras du jeune homme, il voulut se retirer, mais la Pondeuse le retint ; on allait boire un madère tous ensemble. Une voisine entra, Mlle Jeanne, une camarade de planches. Et l’on trinqua gaîment. Mauri était toujours couché. Une femme de ménage arriva à son tour, avec un bol de chocolat.

— Le chocolat du Planteur, mon chéri ! Ça n’est guère de circonstance…

Il se l’ingurgita néanmoins, tandis que les autres se payaient une deuxième tournée de Madère. Mauri aurait voulu se trouver à cent lieues ; la chambre s’emplissait peu à peu de femmes qui venaient admirer la paire de chaussures et reluquer le miché ; deux cocottes, habitant le même palier, ainsi qu’une professeur de piano, étaient entrées, avec des chiens et des chats, et tout ce monde-là plaisantait Mauri qui sentait son front se moitir de sueur.

On buvait ferme. Le bottier proposa de faire une partie de manille et ils s’assirent autour d’une table que l’on approcha du lit afin de permettre à Noirof de suivre le jeu. La Pondeuse était avec une cocotte, et le bottier, avec la professeur de piano. Les autres regardaient. On jouait une bouteille de Malaga en quarante-quatre sec. La cocotte retourna le manillon de carreau.

— Quatre points pour nous.

Le bottier avait un jeu déplorable : la manille de trèfle sèche, et deux atouts, le valet et la dame. Sa partenaire était très mal de la maison : le sept seulement, et pas de manille.

— Vous ne coupez nulle part ?

— En second, à cœur.

— Combien de trèfle ?

— Trois.

— Trois et un quatre. Ça passera. Un cheval !

Il abattit sa manille, mais la Pondeuse coupait.

— Dis donc, pas de trèfle. Es-tu bien de la maison ?

— L’as, le roi, et le neuf.

— J’ai la manille et le huit. Je coupe de la manille pour refoutre un coup d’atout après. À moins que je ne fasse auparavant mes manilles de cœur et de pique. Tu n’as pas de manillon ?

— Celui de trèfle, pardi, avec le roi et le valet.

— Ils sont trente-quatre ! Attends, que je fasse mes manilles. Pique !… Cœur !… Le manillon de Cœur !… Ah, le roi tombe, je fais les deux autres, j’en avais quatre. Cœur !… Cœur !…

— Gardez le manillon de pique, criait le bottier.

Mais il restait trois atouts à la cocotte. Un vrai trente-quatre sur table.

À la deuxième donne, le bottier retourna le roi de cœur.

— Ah, merde ! s’écria la Pondeuse, je n’ai rien. On n’a pas mêlé les cartes. Combien de pique ?

— Le huit et le valet.

Et elle joua le sept.

— J’ai le roi et le neuf, dit le bottier ; le manillon est chez la Pondeuse. Faut faire la passe !

La professeur de piano monta de sa dame, et son associé prit du roi ; puis il rejoua le neuf.

— Merde ! répéta la Pondeuse. Ils font dix-sept à pique. Sacrés cochons !

— Jouez-moi un petit trèfle, maintenant.

La cocotte avait la dame et la manille.

— La passe, nom de Dieu !

Mais le bottier avait le roi sec. Et il fit la levée.

— Atout !

— Es-tu bien de la maison ? demanda la Pondeuse.

— Le valet et la dame.

— Je n’ai que le manillon. Si madame la pianiste a la manille, elle me le gobe.

En effet, elle le lui goba.

— Encore un coup d’atout, gueula le cordonnier, nous lui prenons sa dame. Vous avez la manille de carreau ?

— Oui, avec l’as. Et il me reste le manillon de trèfle.

— Nous sommes trente-quatre, cria la Pondeuse. Tu n’aurais pas dû faire la passe à trèfle ! C’est de ma faute, j’en avais trois, tu aurais dû lever de ta manille.

Ça leur faisait trente-sept points contre trente-huit.

Le troisième coup n’amena rien. Ils avaient autant de points d’un côté que de l’autre.

Et Mauri restait toujours couché. Abasourdi par les exclamations des joueurs, il n’osait se lever, parce que ses vêtements étaient accrochés au mur de l’autre côté de la table. En fermant les yeux, une succession de tableaux se déroula dans ses paupières : un mur tapissé de lierre, une ribambelle de fourmis grimpant le long d’une bougie allumée, puis plus rien, un rideau noir, puis un village désert en feu, une pluie de femmes nues avec beaucoup d’argent dans leurs poches, un fleuve de cailloux peuplé de poissons.

— Avez-vous des manilles ?… Êtes-vous bien de la maison ?… Vous ne coupez nulle part ?

Chaque coup commençait par ces mêmes questions. Maintenant, on jouait une deuxième bouteille de Malaga, histoire de donner une revanche aux perdantes. Seulement, il fallait se hâter, car ces dames du ballet de l’Éden devaient déjeuner à dix heures, et il en était neuf trente-quatre.

— Mais tu es bien dans le dodo, mon chéri, restes-y ; je parie que ta femme fera, de son côté, elle aussi, sa grasse matinée. Figurez-vous donc que cet amour d’homme est marié depuis hier matin, et que le voilà dans mon lit !

Celles qui ne jouaient pas s’approchèrent et lui demandèrent des détails. L’une d’elles avait lu ça dans le Petit Journal du lendemain, Mauri ne savait rien.

— Comment, tu ne sais rien ?

— Absolument rien, j’ignore de quoi vous parlez.

Il parcourut l’article du journal, où son nom était désigné par une initiale X. On y disait que le ballon avait atterri à Fleurines, lez Senlis, dans le parc du château de Saint-Christophe, que Mme X. était évanouie et que son premier mot, en revenant à elle, avait été de demander à boire. Mauri lisait cela en homme désintéressé, tout à fait étranger à la question.

— Mais c’est ta femme, voyons ; es-tu malade ?

— Je vous assure que vous perdez tous le nord. Jamais, je ne me suis marié. Je commence à vivre ; mon âge m’est inconnu. Et si je suis vieux, il y a longtemps que je repose ici, couché dans ce lit que je vois pour la première fois.

Il regardait autour de lui ; à chaque scillement, les objets lui paraissaient de plus en plus nouveaux. Il ne reconnaissait plus la Pondeuse. Il ne se reconnut plus lui-même.

— Je voudrais pourtant bien savoir qui je suis.

Il reprit le journal : il ne pouvait plus lire.

— Apprenez-moi donc l’alphabet !

Et il ajouta :

— À quoi bon, puisque tout cela ne sert à rien. N’importe, je voudrais bien savoir ce qu’il faut faire pour vivre.

Sa crise le reprenait. Il lui survenait, ainsi, des accès d’amnésie au cours desquels il formulait de monstrueuses incohérences. Cela durait dix minutes, puis il revenait à lui. Et il oubliait tout ce qui s’était passé pendant l’accès.

Les danseuses avaient encore perdu la deuxième bouteille de Malaga. Il ne leur restait plus que le temps de manger, afin de digérer à l’aise, de fumer une pipe, et de se cavaler à l’Éden.

— Je ne suis guère en train, disait la Pondeuse, j’ai bien envie de répéter ici, et toi, Jeanne ?

— Je veux bien ; seulement, gare l’amende !

— Mauri nous dédommagera, n’est-ce pas, chéri ? Qu’est-ce qu’elle veut donc, celle-là ? Ah, c’est vrai, elle n’a pas eu sa goulée, hier.

Et elle donna à téter à la troisième couleuvre.

— À défaut de gosses, on nourrit des serpents. Or, comme les uns valent les autres, c’est kif kif bourico. Ce qui est fâcheux, c’est que si les enfants deviennent, plus tard, des serpents, ceux-ci ne changent pas, ils devraient se dépioter au bout d’un certain temps et se changer en gosses. Tenez, regardez-moi cette bonne grosse bête qui n’en peut plus, est-ce gentil tout plein, avec sa langue fourchue ! Je les aime comme si je les avais pondues ; elles me rendent service, d’ailleurs, puisqu’elles me prennent mon lait. Au commencement, je me tétais moi-même, mais j’en ai eu vite assez.

Et elle fit fonctionner l’appareil qu’elle s’était fait fabriquer pour son usage personnel. C’était un tube en caoutchouc se terminant par une petite cloche, également en caoutchouc, dont elle mouilla l’intérieur en crachant dedans ; elle se l’appliqua sur le sein, il lui suffit d’aspirer un peu pour que le lait arrivât sur le champ.

— J’en ai pris un brevet, de mon appareil ; si j’ai de l’argent un jour, je l’exploiterai, et ça me rapportera ! Toutes les nounous s’en serviront, sans crainte d’être éveillées la nuit par leurs gluants ; il leur suffira de s’adapter mon système en se couchant, et d’en fourrer la canule dans la hure du marmot : celui-ci tétera pendant que l’autre dormira. L’un pourra coucher au premier étage, et l’autre sous les combles ; en faisant courir le tube tout le long de l’escalier, le résultat sera le même. Bien mieux, dans la rue, la nourrice pourra laisser le petit dans sa voiture ; lorsqu’il gueulera, elle lui jettera la canule, et continuera sa promenade comme si de rien n’était. Et cœtera. Je vous dis que c’est une invention chouette, excessivement chouette.

— Oh, elle ne te conduira pas au Panthéon !

— Non, mais elle me mènera peut-être à Saint-Lazare. Ce sera toujours ça. Voyons, allons-nous à la répétition, ou répétons-nous ici ?

Elles opinèrent pour une répétition chez la Pondeuse. Et immédiatement, elles s’affublèrent de jupes de tarlatane, bas roses et pantalons. Leurs corsages, très décolletés, laissaient deviner des rondeurs succulentes. Avec un sans-gêne polisson, elles s’attachèrent des chaussons aux pieds, et se mirent à tricoter des jambes. Elles comptaient les mesures en claquant du bout des doigts, et elles pirouettaient en mesure. Leurs gesticulations étaient identiques ; de même taille, vêtues toutes deux pareillement, elles figuraient un dédoublement de la même femme. En les voyant, Mauri se rappela Mani-Mina, puis l’apparition du duc de la Croix de Berny au ballet des Yeux de Desdémone. Et il lui prit, à son tour, la fantaisie de se costumer en danseuse et de faire le grand écart.

— Ah, mon pauvre chéri, tu vas paraître bien bête dans cet accoutrement. D’abord, sais-tu danser ?

— Un peu.

— Tu n’as suivi ni le cours de Saracco, ni celui de Balbiani ? Alors, va te coucher.

Mais il insista. Mademoiselle Jeanne avait justement chez elle un costume de représentation : un maillot, un tutu, des jupes, un corset. Celui-ci ne ressemblait en rien à celui de nos mères ; afin de faciliter le port des bras et le renversement du torse, il était très bas et très échancré du dos. La chemise, également, était étrange ; sans emmanchures,très courte devant, échancrée des hanches, elle formait par derrière une longue pointe destinée à être ramenée entre les jambes jusque par-devant. Mauri voulait apprendre le pas de si-sol. On le lui expliqua.

— Les pieds étant à la cinquième, s’enlever, sauter le pied droit en jetant le pied gauche en arrière, ramener le pied gauche derrière le pied droit, à la cinquième, remettre le pied droit derrière le pied gauche, également à la cinquième.

— Voilà bien des cinquièmes ? Tout cela doit former des unités.

— Où as-tu dansé ?

— À Bullier.

Ces dames s’exclamèrent. À Bullier ! Un bouis-bouis mal fréquenté, où l’art de la danse subit de perpétuelles écorchures. Un moutonnement de têtes inondées de lumières, lesquelles têtes n’esquissent que des sourires affreux. Les consciences impures s’y réfugient, la cadence de la valse leur offrant le trimballement de leurs méfaits ; ceux-ci descendent dans les tripes et s’y dissolvent pendant une soirée. Ils surnagent ensuite. Les femmes, toutes dévirginisées, exhibent des nonchalances exquises sous de joyeux atours ; les multicouleurs de leurs affublements éclatent, et de loin, avec leurs fards et leurs falbalas, noyées dans le reflet des glaces mal nettoyées, font penser à une mêlée de fleurs fanées. À Bullier ! Mais tout y est convention : la danse, la lumière, le rythme des entrechats ; les feuilles des maronniers du jardin prennent elles-mêmes des teintes de décoration théâtrale ; elles sont vertes, d’un vert de zinc solairement fatigué. L’odeur qui se dégage de la foule y est fausse ; la sueur des fronts, des goussets et des ventres, tamisée par des épidermes malpropres, fleure inhumainement. L’atmosphère y est falsifiée. La falsification de l’air ambiant réagit sur les cerveaux qu’elle détraque ; ainsi, des jeunes gens pas beaucoup distingués essaient la force de leurs biceps sur l’estomac d’un mannequin dont le mécanisme intérieur, apprêté, annonce une vigueur qui n’est pas vraie.

— Ton éducation est à refaire, mon petit.

Mauri était passé dans le salon pour s’habiller. Une rumeur montait de la rue. Un attroupement, formé juste devant la porte de la Pondeuse, levait les yeux en l’air ; tous ces museaux humains regardaient quelque chose. Quoi ? Le feu ?

— Nous ne faisons pourtant pas trop de potin ; c’est peut-être la voisine du dessus, qui se débarbouille à poils ?

Ce n’était pas la voisine du dessus qui se débarbouillait à poils. La porte de la chambre de la Pondeuse s’ouvrit, et un sergent de ville apparut, avec des bottes toutes neuves.

— Que je vais le fourrer dedans, ce cochon-là ! Où donc est-il ?

— Mais qui ?

— Un salopiau qui fait je ne sais quoi à une fenêtre sans rideau. Il passe des enfants par ici ; il est vrai que les toutes petites filles savent très bien ce que c’est qu’un homme nu, mais la loi est là, elle punit les exhibitions de derrières. Amenez-moi cet homme-là !

Et il empoigna Mauri, qui achevait de s’attacher des chaussons. Sous la poussée de l’agent, il dégringola l’escalier quatre à quatre et fut conduit au poste. Chemin faisant, il sautait comme une libellule ; son tutu s’épanouissait, il se l’était placé autour de l’estomac, trop haut par conséquent, de sorte qu’il ressemblait à une toupie. Sa figure effarée, ses jambes indéfinies mettaient en grande joie la marmaille et les flâneurs du quartier des Écoles.

Arrivé au poste :

— Comment vous appelez-vous ?

— Mauri de Noirof.

— Vous êtes saltimbanque, ça se voit. Où est votre patente ? Vous n’en avez pas. Très bien. Où êtes-vous né ?

Il ne répondit pas.

— Où demeurez-vous ?

Il ne répondit pas.

— Répondez donc, nom de Dieu ! Où êtes-vous né ?

— La fatalité, monsieur le commissaire ; je vais vous faire rire. Ma mère me l’a apprise par cœur.

— Quoi ?

— L’histoire de ma naissance.

Et il la narra.

Sa mère eut un jour une grande distraction.

Ce jour-là, elle occupait un coupé dans l’express d’Ostende à Bâle.

Absorbée par la magnificence du panorama qui se déroulait autour d’elle, elle se rappela, la nuit tombante seulement, que, depuis le matin, elle avait doté la terre d’un mortel de plus.

Elle déposa un baiser sur la face rubiconde de son enfant, un garçon, très laid comme tous les nouveaux-nés, pourvu de longues petites jambes qu’il remuait continuellement en se cramponnant aux seins de sa nourrice, une forte fille de la campagne qui avait eu des malheurs et qui possédait l’étrange manie d’égarer tout ce qu’elle touchait.

Arrivées en Suisse, les deux femmes se trouvèrent fort en peine, elles n’y rencontrèrent point M. Noirof. L’hôtelier du Pic-Ardent, où elles étaient descendues, leur fit observer qu’elles s’étaient peut-être trompées en débarquant chez lui. Madame de Noirof fouilla dans ses poches et y trouva, en effet, une lettre de son mari, à l’en-tête de l’hôtel de la Lune Rousse. Cet hôtel était situé à l’extrémité opposée de la ville. Elle s’y rendit incontinent, laissant au Pic-Ardent la nounou et le petit. Mais, à la Lune Rousse, nouvelle déconvenue : son époux était parti depuis huit jours. En ce moment, il se morfondait chez lui, à Aubevoye, en Normandie, dans l’attente du retour de sa femme. Celle-ci, désespérée, gagna la gare, prit place dans le rapide de Paris, et, quarante-huit heures après, comme une bombe, réintégrait le domicile conjugal.

— Toi ! s’écria Noirof en la revoyant ; je t’ai cru perdue… Que signifie ?

Elle expliqua ses mésaventures avec une volubilité et un charme parfaits : elle s’était trompée d’une semaine et partie huit jours trop tard pour Bâle. Et elle racontait les péripéties de ses excursions à Ostende, Flessingue, Bruges.

Puis, remarquant que son mari la considérait, bouche bée, surpris de la grossesse disparue :

— Ah, c’est vrai, dit-elle, j’oubliais de te le dire !

Et reprenant le fil de la conversation :

— Figure-toi qu’à Blankenbergue, sur les dunes, nous galopions à âne…

— Où est-il ?

— L’âne ?

— Non, l’enfant.

— Où il est ? Mais…

Elle rassembla ses souvenirs… Mais, elle l’avait laissé là-bas, avec la nourrice, elle n’avait pas eu l’idée de les ramener avec elle. Ce fut une affaire.

Le lendemain, les époux prenaient le chemin de la Suisse.

Le patron du Pic-Ardent les reçut avec un soupir de soulagement. Enfin, il allait donc en être débarrassé, de ce maudit moutard, qui vagissait depuis deux jours, emplissant la maison de ses piaulements, et qu’on avait failli faire transporter à l’asile des enfants trouvés. Ne voyant point revenir sa maîtresse, la nourrice s’était mise à sa recherche ; en apprenant son départ à la Lune Rousse, elle avait à son tour repris le chemin du pays, toute seule, oubliant le nouveau-né à Bâle.

La famille de Noirof regagna ses pénates. À sa stupéfaction, la nourrice n’était pas encore à Aubevoye. La malheureuse, se trompant de train, était allée faire un tour aux cent mille diables, en Transylvanie, et après avoir arpenté les Karpathes, redescendait, quatre jours après, et la tête à l’envers, au Pic-Ardent. L’hôtelier était absent, il avait changé de gens ; des voyageurs, accompagnés d’un bébé laissé à l’hôtel pendant une course en ville, occupaient la chambre de la pauvre fille. Celle-ci, sans plus d’attention, prit l’enfant, gagna la gare, et en route pour Aubevoye.

Elle y arriva enfin.

— Vous voilà donc, Thérésa ! (Car elle s’appelait Thérésa). — Qu’est-ce que vous portez là ?

— Mais le petit, madame.

— Comment, le petit ?

— Sacrebleu ! s’écria le mari, tu t’es trompée, tu n’as pas pris le tien.

— Pour sûr, fit la nourrice mise au courant de leur voyage à Berne, vous vous êtes trompée, celui-ci est bien le vôtre.

On les plaça à côté l’un de l’autre : impossible de reconnaître le vrai du faux.

— Il ne m’a pas quittée, répétait Thérésa, vous avez pris l’enfant d’une autre.

— Peut-être vous-même, Thérésa, avez-vous commis l’erreur !

— Encore possible.

— Tu ne distingues pas ? demandait le mari.

— Mais non, répondait sa femme, nonchalamment.

Elle prit un lorgnon :

— Ils se ressemblent tellement !

— Ah, c’est agréable, d’être père comme ça.

Puis, après une pause :

— Au moins, tu n’en as-pas eu deux ?

— Oh non, quant à ça, elle en était certaine. Et tous trois, aux quatre cents coups, péroraient, faisaient de grands bras.

Ce fut bien pire quand les deux femmes opinèrent, chacune, pour un gosse.

— C’est celui-ci.

— Non, c’est celui-là.

— Sacré tonnerre ! hurlait le mari, c’est à ne plus savoir à quel saint se vouer.

— J’en ai deux, objecta Thérésa en jouant inconsciemment sur les mots, je suis de taille à les nourrir l’un et l’autre.

Le voisinage s’en mêla. Deux camps s’étaient formés parmi les commères.

— Celui-ci a les yeux de la mère.

— Celui-là a la trompette du père.

On télégraphia à Bâle, au Pic-Ardent, à la police, aux journaux.

Une nouvelle difficulté surgit. La municipalité de Aubevoye réclamait l’inscription du nouveau-né dans les registres de l’état-civil. Elle dépêcha le garde champêtre chez Noirof.

— Attendez quelque peu, fit ce dernier ; les parents de l’autre viendront certainement le reconnaître.

— Qu’à cela ne tienne, dit le garde champêtre ; déclarez toujours le vôtre, puisque vous en avez un. Vous en êtes sûr, n’est-ce pas ?

— Du moins, je le crois.

Il interpella sa femme :

— En es-tu bien sûre ?

— Pardi !

Mais il fallait des témoins pour authentiquer la déclaration. Où le trouver ? Et pour compliquer la situation, le garde-champêtre insinua :

— Et si les autres ne reconnaissent pas le leur, comment ferez-vous ?

Thérésa risqua une solution :

— On tirera à la courte paille.

L’on partit pour la maison communale. Tout en cheminant, Noirof ne cessait de répéter :

— En voilà une paternité ! Je suis père de je ne sais quel enfant !

Arrivés à la mairie :

— Où est-il né ?

— Je l’ignore, dit le mari ; ma femme en sait plus long que moi sur ce chapitre.

Le maire reposa la question à la mère.

— En Suède, dans le Télémarck.

— Comment, en Suède ?

— Je me trompe, c’est en Angleterre, non, entre Ostende et Bâle. Je crois que c’est entre Ostende et Bâle.

— D’Ostende à Bâle, fit remarquer le fonctionnaire, il y a la Belgique, le Grand Duché, la France, l’Allemagne, la Suisse. Il faut préciser. Est-il né en France seulement ?

— Je ne me rappelle plus. À ce moment-là, je ne regardais pas à la portière. Oh ça n’a pas d’importance ; mettez : « né dans un wagon ».

Et elle jubilait, elle gigotait, radieuse, pinçant le bras de son mari :

— Dans un wagon ! dans un wagon ! Je trouve ça très amusant. Et toi ? Mais ris donc !

L’assemblée pouffait de rire, mais Noirof, atterré, ne se déridait pas. Il formula gravement cette déclaration :

— Tu n’es pas sérieuse. Je n’aurai plus d’enfants avec toi ; ce n’est pas la peine, puisque tu les perds.

— Alors je lève la séance, puisqu’on ne peut rien savoir, prononça le maire.

Le surlendemain, arrivaient les parents de l’autre.

— Notre fille ! Notre chère fille !

Une fille ! On n’avait pas pensé à ça. Ils étaient sauvés de part et d’autre.

On démaillota les marmots qui furent distribués d’après la différence des sexes ; on les réemmaillota, en les étiquetant, de crainte d’erreur, puis l’on festoya gaiement.

Pendant la rigolade, un farceur changea les étiquettes.

De sorte que le lendemain, le petit mâle retournait en Suisse, tandis que ses parents partaient pour le Calvados.

De réciproques envois de dépêches demeurèrent sans réponse, les parents de la petite, rendus à Zurich, croyant Noirof à Aubevoye.

Au bout de trente-six jours, les erreurs étaient définitivement réparées.

Mauri de Noirof débita cette tirade par devant le commissaire d’un ton mélancolique. Il conclut :

— Quand on a eu une naissance comme celle-là, monsieur l’officier, il faut s’attendre à tout. Toute l’existence s’en ressent.

— Où demeurez-vous ?

— Je ne me souviens plus du numéro : à côté d’un marchand de fromages, à gauche, en montant la rue de Rennes.

— Vous êtes saltimbanque ?

— Mais pas du tout. Je ne fais rien.

— Avez-vous des moyens d’existence ? — Fouillez-moi donc cet homme-là.

On le fouilla. Il n’avait pas la queue d’un radis en poche, pour l’excellente raison qu’il n’avait pas de poche.

Et on le fourra au violon, en compagnie de plusieurs voyous très comme il ne faut pas.

L’enquête se poursuivit. La police parvint, d’après les sommaires indications du coupable, à mettre la main sur son domicile. La jeune mariée s’y trouvait seule, occupée à manger des crêpes en faisant une réussite aux cartes. Dès qu’elle fut au courant, elle se hâta très lentement d’aller quérir sa mère et sa belle-mère. Elles filèrent au commissariat, et là, tout ne s’expliqua pas. Mauri ne se souvenait de rien. On le relâcha néanmoins, sous la promesse de ne pas récidiver.

— Tu ne peux pas rentrer comme ça chez toi. Où as-tu laissé tes effets ?

— Je ne sais pas.

Hermine l’admirait :

— Si, il vaut mieux qu’il revienne ainsi. On n’est pas obligé de s’habiller comme tout le monde, n’est-ce pas ?

— Je voulais apprendre un pas de danse épatant, dans lequel il y a beaucoup de cinquièmes. Ils ne m’en ont pas laissé le temps.

— Nous essayerons chez nous, dit Hermine.

Puis elle ajouta au bout d’un petit temps :

— Vous n’avez guère été gentil avec moi, hier. Vous m’avez laissée en l’air… Elle était dans ma poche !

— Quoi ?

— La grenouille.

Comme ces dûmes tardaient d’ascendre l’escalier de la rue de Rennes, Mauri le gravit très vite, et n’ayant pas une notion exacte de la situation des étages, sonna à des portes qui se refermèrent bruyamment, descendit, remonta, s’égara. Il s’était trompé de corps de bâtiment, et il s’assit sur un divan, persuadé que son rhinocéros de femme ne tarderait pas à venir le repêcher. L’après-midi passa. Rien. Des locataires allaient et venaient en fixant sur lui des regards narquois. Il crevait de faim. Le concierge le trouva endormi. Il le ramena chez lui.

La nuit tomba. Ils se couchèrent.

— Vous ne m’embrassez pas ? lui demanda-t-elle.

— Ne préféreriez-vous pas que je vous chatouillasse la plante des pieds ?

— Essayez,

Il essaya. Elle demeura inerte.

— Êtes-vous bien, Mauri ?

— Il me semble que je patine du dos. Ce lit est bancal. Et puis, quelle boîte ! Elles sont commodes, vos couches de Bretagne !

Il dégringolait en effet sur sa femme. Le matelas avait une inclinaison de vingt-deux degrés et demi. Il ne s’expliquait pas ce phénomène. Ils durent se lever pour en chercher la cause. Et ils virent que le matelas était plan partout !

— Recouchons-nous.

Le mouvement de balançoire se reproduisit. Mauri était en l’air, et sa femme, en bas.

— J’y suis, pardi ! Vous êtes plus lourde que moi.

Alors pour contrebalancer ce poids, il en plaça plusieurs de son côté, sur le bord de la ruelle : deux de vingt kilos, un de cinq, un d’une livre.

Elle lui demanda :

— Où votre père est-il enterré ?

— À celui de Lachaise.

— Y avez-vous une concession ?

— Oui.

— Combien de places contient-elle ?

— Trois. Pourquoi ?

— Parce que j’aurais bien voulu être enterrée auprès de vous.

— Si vous étiez petite et maigre, on pourrait se serrer et vous faire de la place.

Naturellement elle était trop grosse.

— Je me ferai maigrir.

Elle aborda un autre sujet.

— Vous avez des maîtresses, n’est-ce pas ?

— Quelques-unes.

— Vous me les amènerez ?

— Si ça vous amuse !

— Oh oui ! Je veux que vous ne vous gêniez pas. Vous les inviterez à venir de temps en temps passer une soirée au milieu de nous. Il ne faut en rien changer vos habitudes de garçon. Vous ne trouvez pas que nous abordons de singuliers sujets de conversation pendant notre première nuit ?

— Au contraire. Les gens qui ne sont pas banaux ne conversent pas comme tout le monde. Avez-vous des amants ?

— Monsieur, je vous prie de voir en moi la plus pure des femmes.

— En aurez-vous ?

— La religion du Christ me le défend. J’unis ma destinée à la vôtre, et Dieu seul connaît les surprises que me réserve l’avenir. Je ne faillirai pas à mon serment, monsieur. Vous êtes cependant un être bien étrange, et vous mériteriez d’être cocu toute votre vie. J’ai des principes, ils sont ancrés là.

Et elle se frappait sur la poitrine de petits coups qui l’obligèrent à lâcher une vesse sous les couvertures. Une puanteur de caca mijota, puis se répandit dans la chambre à coucher en les asphyxiant presque.

— Excusez-moi, ce sont les crêpes. Elles me fichent des vents chaque fois que j’en mange.

Il lui demanda :

— Avez-vous étudié la chimie ?

— Pas du tout.

— Cela me surprend, car je vous aurais cru ferrée sur le chapitre de l’acide chlorhydrique.

Elle lui dit :

— Voudriez-vous être ministre ?

— Ministre de quoi ?

— De n’importe quoi. Je vous demande cela parce que le portefeuille des Travaux publics va être vacant. Son titulaire se retire.

— Il se retire des affaires.

— Après fortune faite. Alors, j’ai pensé que, puisque vous n’êtes bon à rien, on pourrait vous mettre à sa place.

À la clarté d’une veilleuse, dont le pouvoir éclairant était aussi puissant que celui d’une lampe électrique, Mauri examinait sa femme. Elle était roulée en boule, telle une sphère de soixante centimètres de diamètre. Ses yeux avaient la douceur indéfinie de ceux d’une vache sur le point de vêler, et une profonde sérénité immobilisait les traits de sa figure. Parfois, les paupières se fermaient, et il se formait alors, auprès de la tempe, un pli très laid, mobile, qui semblait être mis en mouvement par le nerf de la Malice.