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Le Vœu d’une morte/Chapitre 13

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G. Charpentier (p. 221-243).


XIII


Daniel écrivait à Jeanne :

« Pardonnez-moi, je ne puis me taire, il faut que je vide mon cœur. Vous ne me connaîtrez jamais. C’est ici l’aveu d’un inconnu qui est lâche, qui n’a pas le courage de vous aimer sans vous le dire.

Je ne demande rien, je souhaite seulement que vous lisiez cette lettre afin que vous sachiez qu’il y a là, dans l’ombre, un homme à genoux qui pleure quand vous pleurez. Les larmes sont plus douces lorsqu’elles sont partagées. Moi qui sanglote seul, je sens combien la solitude est rude aux cœurs endoloris.

Je ne veux pas être consolé, je consens à vivre dans mon amertume ; mais je voudrais faire de votre vie une félicité suprême, et vous donner la paix des amours généreuses.

Et je vous écris que je vous aime, que vous n’êtes pas seule qu’il ne faut pas désespérer.

Vous ne connaissez pas les joies amères du silence et de l’ombre. Il me semble que j’aime au-delà de la vie, et que vous êtes à moi, rien qu’à moi, dans l’immensité bleue du rêve. Et personne ne pénètre mon secret : je garde en avare mon amour, je suis seul à vous aimer et seul à savoir que je vous aime.

Vous m’avez paru triste, l’autre soir. Et je ne puis travailler à votre bonheur, je ne suis rien pour vous, je n’ose vous supplier de vivre dans le songe que je fais. Montez plus haut, plus haut encore ; dites-vous que vous ne me verrez jamais, et aimez-moi.

Et là haut vous trouverez le monde où je vis.

J’ai mis mes deux mains sur mon cœur, j’ai tenté de l’étouffer. Mon cœur n’a pas voulu cesser de battre. Alors je me suis agenouillé devant vous comme devant une sainte, je vous ai adorée dans l’extase.

Je ne sais plus pourquoi j’étais né. J’étais né pour vous aimer, pour vous crier mon amour, et je dois me taire, me taire à jamais. Je voudrais être un des objets qui vous servent, être la terre que vous foulez de vos pas.

Je pleure, voyez-vous, je pleure de honte et de douleur. Je sais que vous souffrez, que vous luttez contre vous-même. Moi, je suis seul ici, je tremble d’angoisse, je frissonne à la pensée que vous allez peut-être ébranler la foi qui me tient à vos genoux. Vous comprenez, n’est-ce pas ? Je frémis dans mon cœur, dans ma religion.

Je vivais si heureux, là-haut, dans mes adorations muettes ! Il serait si bon d’y monter tous deux, de nous aimer au fond de l’infini !… »

Et Daniel continuait de la sorte, répétant les idées et les phrases. Une seule pensée emplissait sa tête : il aimait Jeanne, et Jeanne allait en aimer un autre. Sa lettre ne contenait que cette pensée, énoncée sous toutes les formes, au milieu des supplications les plus ardentes. C’était un acte de foi et d’amour.

Jeanne avait parfois reçu des billets parfumés, dans lesquels des messieurs quelconques se mettaient à ses pieds. D’ordinaire, dès les premières lignes, elle jetait ces déclarations, qui ne la faisaient pas même rire. La lettre de Daniel lui arriva au milieu de la tristesse du réveil, lorsque la créature souffrante s’effraie de revoir la lumière et de reprendre pour tout un jour, son angoisse au point où elle l’a laissée la veille. La jeune femme éprouva une émotion profonde à la lecture des premières phrases. Le papier tremblait dans ses mains, et des larmes montaient à ses yeux.

Elle ne s’expliqua pas la singulière sensation de douceur et de paix qui s’empara de tout son être. Elle lut jusqu’au bout, charmée, ne se demandant pas si elle faisait bien ou mal.

C’est que cette lettre vivait entre ses mains. Elle lui parlait enfin le langage de la passion, elle lui révélait tout l’amour. Jeanne ne lisait pas, elle croyait entendre cet amant inconnu lui crier ses tendresses d’une voix coupée de sanglots. Ce papier était pour elle trempé de sang et de larmes, et elle sentait un cœur battre dans chaque phrase, dans chaque mot.

Un frisson traversa sa poitrine, elle fut emportée au loin. Son âme répondait à cet appel venu d’en haut. Elle montait dans ce monde calme d’où lui arrivait la voix de Daniel. Et elle s’élevait, et elle s’épurait ainsi, dans la religion des tendresses et des dévouements surhumains.

Alors, ayant honte de ses lâchetés, elle se résolut à accepter cette solitude où elle ne serait plus seule. Une fièvre généreuse l’avait prise, et il lui semblait qu’il y avait autour d’elle un souffle ami qui passait sur son front avec de tièdes caresses. Partout, elle aurait maintenant une pensée qui l’accompagnerait, qui la soutiendrait dans ses défaillances. On pouvait la faire pleurer, ses larmes ne viendraient plus du cœur, car maintenant elle sentait là, dans sa poitrine, une paix, une espérance.

Et elle se disait avec une joie infinie qu’elle était aimée, que son cœur ne mourrait pas de lassitude. Le monde lui paraissait bien loin, à cette heure. Elle voyait, au fond d’une sorte de nuit ces hommes en habits noirs qui passaient dans son salon comme des pantins sinistres. Elle était toute à sa vision, à la pensée de cet amant qui pleurait loin d’elle, qui lui jetait des paroles si passionnées et si consolantes.

Cet amant n’avait pas de corps. Elle le contemplait dans le rêve, elle n’arrêtait pas les contours de cette chère âme. Pour elle, il n’était encore que l’amour. Il était venu comme un souffle qui l’avait soulevée dans la lumière et elle se laissait emporter, sans chercher à connaître la force qui l’enlevait ainsi en plein ciel.

Daniel, pendant huit grands jours, n’osa retourner chez Lorin. Il se faisait mille chimères, il craignait de retrouver Jeanne fiévreuse et il se disait qu’il n’aurait plus alors qu’à mourir.

Il se décida enfin. Georges se fit une fête de l’accompagner. Cette fois, ils eurent la bonne fortune de choisir un jour où Jeanne se trouvait seule. Lorin avait été appelé en Angleterre par des affaires qui l’inquiétaient. La jeune femme les reçut dans un petit salon bleu, avec des sourires clairs et une cordialité charmante.

Dés le premier regard, une joie immense avait pénétré le cœur de Daniel. Jeanne lui était apparue transfigurée. Elle portait une robe de cachemire blanc, et se tenait debout, le visage plein de sérénité Ses lèvres ne tremblaient plus de fièvre. On sentait que la paix s’était faite dans cette âme.

La jeune femme retint longtemps les deux amis, les mit à l’aise et ils eurent à eux trois une de ces bonnes causeries qui rendent les heures si rapides.

Daniel comprit qu’il n’avait pas été deviné. Il jouit alors librement du visage apaisé de Jeanne. Il sentait des caresses pour l’amant inconnu dans les inflexions de sa voix, il surprenait les flammes douces de ses regards, et il goûtait une joie infinie dans les signes de cet amour qui lui appartenait.

Il se jurait de se contenter ainsi. La réalité l’effrayait, l’idée de se faire connaître lui donnait un frisson, car il redoutait que Jeanne, alors, n’aimât plus.

Mais tout cela était loin. Il s’oubliait dans l’heure présente. Jeanne se trouvait là, devant lui, bonne et charmante, pleine du rêve radieux qu’il lui avait envoyé, et il se perdait dans sa contemplation.

Georges était charmé, lui aussi. La jeune femme causa particulièrement avec lui. Daniel craignait, en parlant, de sortir du songe qu’il faisait. Tandis qu’il demeurait silencieux, Jeanne questionnait Georges sur ses travaux, et une vive sympathie naissait entre eux.

Il fallut enfin quitter le petit salon bleu. Les deux amis promirent de revenir. Tous deux laissaient leur cœur dans ce coin doux et discret.

Pendant trois mois, Daniel mena une existence pleine d’émotions divines Il marchait comme dans un rêve ; il vivait ailleurs, plus haut et plus loin. Tous ses emportements s’en étaient allés ; il ne souhaitait rien, il n’avait que le désir de rester toujours dans ce paradis d’un amour ignoré et satisfait.

Il n’avait pu résister au besoin d’écrire de nouveau à Jeanne, et ses lettres étaient maintenant d’un apaisement tendre. « Vivons ainsi, lui disait-il ; que je sois simplement pour vous ce que l’homme est devant la divinité : une prière, une adoration, un souffle humble et caressant. » Puis, il lui montrait le ciel ouvert, il la détournait de la terre mauvaise.

Jeanne obéissait à ce pur esprit qui s’était pris d’amour pour une mortelle. Elle l’acceptait comme un gardien, un soutien invisible qu’elle ne devait pas connaître.

Daniel se rendait souvent chez la jeune femme, et il prenait un plaisir aigu dans l’étrange situation qu’il s’était créée. Après chaque nouvelle lettre, il allait lire sur le visage de Jeanne les émotions qu’elle avait ressenties.

Il étudiait avec ravissement les progrès que l’amour faisait en elle. Il ne songeait pas au réveil. Elle l’aimait, elle était pleine de lui et cela lui suffisait. S’il se nommait, s’il déchirait le voile, elle reculerait peut-être. Il était toujours l’enfant timide, d’une sensibilité exquise, qui craignait le grand jour. Le seul amour qui lui convînt se trouvait être cet amour secret, qui ne l’obligeait point à douter de lui.

Maintenant, il priait Georges de l’accompagner chez Jeanne. Il n’osait plus rester seul avec elle, il aurait bégayé et se serait mis à rougir, croyant qu’elle lisait en lui. Puis, lorsque Georges était là, il pouvait s’isoler : son ami s’entretenait avec Jeanne, tandis qu’il rêvait son amour.

Pendant ces trois mois, Georges, tout en résistant, se laissa aller à aimer la jeune femme, avec cette passion profonde des natures réfléchies.

Il cacha l’état de son cœur à tout le monde, même à Daniel surtout à Jeanne. Lorsqu’il découvrit la vérité, il n’était plus temps de fuir. Alors, il s’abandonna, il n’eut pas le courage de renoncer à son premier amour ; il continua à venir dans le petit salon bleu, passant là des heures délicieuses, n’osant se demander quel serait le dénouement.

Parfois, Jeanne le regardait en face, fixement. Elle semblait vouloir pénétrer jusqu’au fond de son être et y chercher une pensée cachée. Sous ce regard interrogateur, il se troublait, et il voyait alors passer sur les lèvres de la jeune femme l’ombre d’un sourire tendre et discret.

Un jour, comme les deux amis se présentaient chez elle, ils apprirent une nouvelle inattendue. Lorin venait de mourir subitement à Londres. Ils s’en revinrent, très émus. Ils ne pouvaient pleurer Lorin ; ils songeaient simplement que le petit salon bleu allait leur être fermé. Cette mort, qui rendait la liberté à la femme qu’ils aimaient tous les deux, leur donna plus de crainte que d’espérance : ils se trouvaient si bien comme ils étaient, qu’ils redoutaient tout changement apporté aux habitudes de leur cœur.

Aucune confidence ne fut échangée entre eux. Ils menaient une vie commune, mais, maintenant, ils avaient chacun son secret, et ils remettaient à plus tard leur confession mutuelle.

Ils laissèrent passer quelques semaines, puis ils se hasardèrent à retourner chez Jeanne. Rien ne leur parut changé. La jeune femme, un peu pâle les reçut avec sa cordialité habituelle et se montra seulement plus réservée à l’égard de Georges. Ce jour-là, ce fut Daniel qui se trouva forcé de causer.

Lorin, à la suite d’opérations désastreuses, laissait sa femme presque ruinée. M. de Rionne, qui vivait chez sa fille en parasite fut enchanté de la mort de son gendre. Il avait fini par concevoir une irritation sourde contre cet homme, qui tenait à deux mains sa fortune ; jamais il ne pouvait en arracher un sou, et il ne trouvait chez lui que le toit et la table. Quand Lorin fut mort, il demanda carrément de l’argent à Jeanne. Elle lui abandonna volontiers les débris de cette fortune qui lui pesait, ne gardant que le strict nécessaire.

Daniel, qui eut connaissance de ces détails, en aima Jeanne davantage. Elle grandissait chaque jour à ses yeux, il s’applaudissait de voir enfin le vœu de la morte accompli. Un soir, comme la fièvre le reprenait, il écrivit de nouveau.

Il fut tout épouvanté de recevoir, le lendemain, un billet de Jeanne, qui l’appelait près d’elle. Il sortit sans prévenir Georges, et il fit le chemin comme un fou, la tête pleine de bourdonnements.

La jeune femme ne logeait plus dans le vaste appartement qu’elle avait occupé avec son mari. Elle demeurait maintenant au deuxième étage d’une maison d’apparence modeste. Elle reçut Daniel dans une petite pièce claire, humblement meublée.

Elle ne s’aperçut même pas de son air effaré. Il suffoquait, sans pouvoir trouver une parole.

Quand elle l’eut fait asseoir :

« Vous êtes mon meilleur, mon seul ami, lui dit-elle avec une familiarité touchante. Je regrette d’avoir longtemps ignoré votre cœur. Me pardonnez-vous ? »

Et elle lui prit la main, le regardant avec des yeux humides. Puis sans lui laisser le temps de répondre.

« Vous m’aimez, je le sais, reprit-elle. J’ai un secret à vous confier, et un service à vous demander. »

Daniel devint tout pâle. Sa misérable gaucherie allait le reprendre. Il s’imagina que la jeune femme avait tout deviné, et qu’elle était sur le point de lui parler de ses lettres.

« Je vous écoute », balbutia-t-il d’une voix étranglée.

Jeanne rougit légèrement, hésita, et, d’un ton rapide :

« Je reçois des lettres depuis plusieurs mois, dit-elle. Vous devez savoir qui me les écrit. J’ai compté sur vous pour me dire la vérité. »

Daniel sentit qu’il allait défaillir. Un flot de sang brûlant était monté à sa face.

« Vous ne répondez pas, continua la jeune femme, vous ne voulez point livrer la confidence d’un ami… Eh bien ! je parlerai alors : ces lettres sont de M. Georges Raymond… Ne dites pas non. Je sais tout. J’ai lu son amour dans ses regards ; j’ai cherché autour de moi, et je n’ai trouvé que lui qui pût m’écrire ainsi. »

Elle s’arrêta, cherchant les mots. Daniel, écrasé, la regardait avec des yeux fixes.

« Je vous considère comme mon frère, dit-elle d’une voix plus lente. J’ai voulu me confesser à vous. Votre ami m’a encore écrit hier. Il ne faut pas qu’il continue, car ses lettres sont inutiles maintenant. Je vous le répète, je sais tout ; ce jeu deviendrait cruel et ridicule. Dites à votre ami qu’il vienne… Venez avec lui. »

Et ses regards émus achevèrent son aveu. Jeanne aimait Georges.

Daniel, glacé, avait retrouvé subitement un calme terrible. Il lui semblait que son âme s’en était allée et que son corps continuait à vivre.

D’une voix tranquille, il causa de Georges avec Jeanne, il s’engagea à remplir ce rôle de frère qu’elle lui confiait.

Puis, il se trouva dans la rue, il rentra chez lui. Alors, la bête humaine se réveilla au fond de son être, et il eut une crise effrayante de désespoir et de folie.

Daniel se révoltait enfin. Sa chair sanglotait, son cœur refusait le sacrifice. Il ne pouvait se décider à disparaître ainsi. Il s’était toujours effacé, il avait vécu dans l’ombre, se condamnant au silence. Mais il lui fallait une suprême récompense, il ne se sentait pas la vertu de se dévouer encore, de mourir, sans crier ses tendresses et ses abnégations.

Eh quoi ! il avait pu se duper à ce point. Il en ricanait de rage et de honte. Pendant de longs mois, il avait joui en égoïste d’un amour qui ne lui appartenait pas, il s’était perdu dans la contemplation et dans l’adoration de Jeanne, et le coeur de Jeanne était plein de la pensée d’un autre. Il se revoyait dans le petit salon bleu, étudiant le visage de la jeune femme, prenant pour lui les regards affectueux, les tendres sourires ; il se rappelait ses extases, ses espérances, ses confiances sans bornes.

Mensonge tout cela, jeu cruel, duperie atroce ! Les regards affectueux, les tendres sourires étaient pour Georges ; c’était lui que Jeanne aimait, c’était lui qui la rendait douce et bonne. Elle l’avait bien dit : « J’ai cherché autour de moi, et je n’ai trouvé que Georges qui pût m’écrire et m’aimer ainsi. » Lui, Daniel, il n’existait pas ; il était là un simple comparse. On lui avait volé son dévouement, volé son amour, on le dépouillait encore, et il ne lui restait rien, rien que des larmes et la solitude.

Et c’était lui que Jeanne choisissait pour confesser ses tendresses, c’était lui qu’elle chargeait de la donner à un autre ! Il lui fallait encore cette souffrance, cette moquerie dernière. On croyait donc qu’il était trop laid, trop misérable pour avoir un cœur ; on se servait de lui comme d’une machine dévouée, on ne se doutait même pas que cette machine pût vivre et aimer pour son compte.

Ainsi il ne vivrait jamais, il ne serait jamais aimé. La pensée de Mme de Rionne se trouvait loin, à cette heure. Daniel était las de son rôle. Toujours frère, jamais amant : cette idée battait dans sa tête.

La crise dura longtemps. Le coup avait été trop rude, trop imprévu. Jamais Daniel n’aurait pu croire que Georges et Jeanne s’entendissent ensemble pour le faire souffrir ainsi. Il n’aimait qu’eux au monde, et voilà qu’ils le torturaient. Il était si heureux la veille ! Cette année qui venait de s’écouler, lui avait donné les seules joies qu’il dût goûter en ce monde. On le poussait de haut, il s’écrasait en tombant. Et il se disait que les mains qui le précipitaient étaient les mains de Georges et de Jeanne.

Par instants, il s’apaisait ; puis, les sanglots l’étouffaient de nouveau, une révolte le jetait à des pensées de crime, chaudes et tumultueuses. Il se demandait ce qu’il allait faire. La bête furieuse qui bondissait en lui, tournait avec rage sur elle-même, ne sachant sur qui s’élancer.

Alors, une honte immense le prenait, il s’affaissait, inerte, pleurant des larmes plus douces. Sa chair se taisait, et il entendait les battements lents et mélancoliques de son cœur, qui se plaignait tout bas, attendant que la crise du sang et des nerfs fût passée.

Daniel ferma les rideaux : le jour le blessait. Puis, dans le silence, il resta immobile, les yeux grands ouverts sur les ténèbres. Ses larmes ne coulaient plus, ses frissons de fièvre s’en étaient allés. Il laissait l’apaisement se faire en lui.

Qui pourrait analyser ce qui se passa alors dans cette créature ? Daniel s’arracha de l’humanité, remonta dans le ciel d’amour, infini et absolu. Il retrouva là-haut toutes les bontés, toutes les abnégations. Une grande douceur le pénétrait, il lui semblait que sa chair devenait plus légère et que son âme le remerciait de la dégager ainsi. Il ne réfléchissait pas, il se laissait aller, car il comprenait que le véritable amour entrait en lui et y accomplissait une œuvre grande.

Et, quand l’œuvre fut accomplie, Daniel se mit à sourire tristement. Il était mort à toutes les folies de ce monde. Maintenant que la chair était vaincue, il sentait que l’âme ne tarderait pas à s’envoler.

Peu à peu l’image de Mme de Rionne était revenue, et il se sentait prêt à remplir le vœu de la morte. Ses yeux profonds et clairs voyaient nettement les faits, son cœur le poussait à consommer le sacrifice.

Il se leva et alla trouver Georges.

Il l’aborda avec un bon sourire, et sa main ne trembla pas en serrant la main de son ami. Rien ne parlait plus dans sa chair meurtrie. Il était tout âme.

Il savait que Georges aimait Jeanne avec passion. Le voile s’était déchiré, et il avait conscience de mille petits faits, dont le sens lui échappait autrefois. Il parla en toute certitude, d’une voix paisible et affectueuse. Il venait lui-même achever de tuer son amour.

« Mon ami, dit-il à Georges, je puis te confesser maintenant le secret de ma vie. »

Et il lui conta son histoire de dévouement, d’un ton simple. Il lui dit qu’il avait été le père, le frère de Jeanne. Il lui rappela ses absences soudaines, pendant leur séjour à l’impasse Saint-Dominique-d’Enfer son rôle de secrétaire chez Tellier, ses tortures lors du mariage de sa chère fille avec Lorin. Il expliqua tout par sa reconnaissance pour Mme de Rionne ; il se donna comme un gardien désintéressé, comme un protecteur qui accomplissait sa tâche sans faiblesses humaines.

Puis, avec une gaieté attendrie :

« Aujourd’hui, continua-t-il, ma mission est remplie. Je vais marier ma fille, je vais la donner à un cœur digne, et je n’aurai plus qu’à me retirer… Devines-tu qui j’ai choisi ? »

Georges, qui avait écouté son ami avec une émotion profonde, fut pris d’un tremblement de joie.

« Achève la tâche, reprit Daniel. Donne-lui toutes les félicités. Je te lègue ma mission. Tu aimes notre chère Jeanne, c’est toi qui dois apaiser et consoler l’âme de la pauvre morte… Ma fille t’attend. »

Georges se jeta dans ses bras. Il ne pouvait parler. Daniel lui semblait être réellement le père de la jeune femme, et il le considérait avec admiration et respect, car il sentait en lui un souffle plus qu’humain.

Daniel fut étonné de ne pas souffrir davantage. Il trouvait de la douceur dans son mensonge sublime. Il parla à Georges des lettres qu’il avait adressées à Jeanne ; mais il en parla vaguement. Son cœur ne battait plus, et il écartait la pensée de ces pages brûlantes, dont il n’avait plus même une juste conscience.

Georges ne soupçonna rien. Il se livra à une joie d’enfant. Son ami était trop affectueux et trop calme pour qu’il pût se douter de la terrible crise qui venait de le secouer.

Alors, il parla avec adoration de Jeanne. Il jura à Daniel de la rendre heureuse, et lui fit un tableau brûlant des félicités qu’il goûterait avec elle. Il insista sur son bonheur, le dépeignit en termes passionnés. Daniel écoutait en souriant.

Il craignit cependant de n’avoir pas la force d’aller au sacrifice. Quand ils eurent causé :

« Maintenant que tout est fini, dit-il à Georges, je vais me reposer. Je retourne à Saint-Henri. »

Et, comme Georges se récriait, voulant qu’il prît part à son bonheur, il ajouta : « Non, je vous gênerais. Les amoureux aiment à être seuls. Laisse-moi partir. Vous viendrez me voir. »

Le lendemain, il partit. Il se sentait dans la poitrine une grande faiblesse, et tout son être s’anéantissait dans une douceur mortelle.