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Le Vœu d’une morte/Chapitre 12

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G. Charpentier (p. 204-220).


XII


En arrivant à Paris, Daniel descendit chez Georges.

« Toi ! » s’écria son ami, qui ne s’attendait pas à le voir.

Et il le reçut comme un enfant prodigue, avec mille bonnes amitiés et une joie profonde.

Il n’osait l’interroger, craignant d’apprendre un nouveau et prochain départ. Daniel le rassura, en lui disant qu’il venait se remettre à l’œuvre commune. Leur douce vie d’autrefois allait recommencer.

Pendant le voyage, il avait songé à la conduite qu’il tiendrait. Par calcul, il s’était décidé à reprendre ses travaux interrompus, à tenter de nouveau la gloire. Jeanne, comme autrefois, était son but. Quand il l’avait fallu, il lui avait sacrifié la science, l’avenir large qui s’ouvrait devant lui ; il s’était fait humble, uniquement pour vivre près d’elle. Aujourd’hui, la position changeait : il ne devait plus être un simple employé, il devait monter, se rendre célèbre, forcer les portes du monde. Et il voulait se remettre au travail, hâter l’heure à laquelle il pourrait la rencontrer.

Georges et lui reprirent la besogne avec ardeur. Ils adressèrent plusieurs mémoires à l’Institut, qui fixèrent sur eux l’attention du monde savant.

Daniel consentait à signer maintenant, et les noms des deux amis allaient toujours de compagnie, les unissant dans la même renommée. Enfin, le grand ouvrage auquel ils travaillaient depuis leur séjour à l’impasse Saint-Dominique-d’Enfer fut terminé et publié. Il causa une vive sensation. Chose rare pour une œuvre scientifique, le retentissement en pénétra jusque dans les salons. Daniel, qui s’était tout particulièrement chargé de la rédaction, y avait mis son âme.

Les deux jeunes auteurs étaient célèbres, ils se virent accueillis avec empressement. Georges, qui atteignait le but rêvé, vivait dans une sérénité joyeuse. Daniel, au contraire, semblait s’acquitter avec conscience d’une tâche dont l’accomplissement le laissait froid.

Un jour, Georges le mena à une soirée que donnait un haut personnage. Il l’y accompagnait, poussé par un pressentiment.

La première personne qu’il aperçut en entrant dans le salon, fut Jeanne, au bras de Lorin. Il l’avait à peine entrevue une ou deux fois depuis son retour à Paris, et il fut inquiet de son air de tristesse. Elle ne riait plus, avec ses dédains légers de jeune fille ; le sourire de ses lèvres était pâle, les larmes avaient rendu ses paupières lourdes.

Lorin vit ses anciens amis, et il vint à eux vivement. Il était enchanté de pouvoir leur serrer la main en pleine foule.

« Enfin, je vous retrouve ! cria-t-il pour qu’on pût l’entendre. Je vous cherche depuis un mois. Il faut que je vous gronde de délaisser de la sorte votre vieux camarade. »

Georges le regardait en face, ne sachant trop s’il devait rire ou se fâcher. Daniel, qui contemplait Jeanne, se hâta de répondre.

« Nous sommes très occupés, puis nous craignions de vous déranger.

— Allons donc ! reprit Lorin avec force ; vous savez bien que ma maison est la vôtre. Je n’accepte aucune excuse, et je vous attends au premier jour… Savez-vous que vous êtes deux gaillards dont on s’occupe beaucoup ? Vous devez gagner des sommes folles. »

Puis, se rappelant qu’il avait sa femme à son bras :

« Ma chère, ajouta-t-il, je te présente MM. Daniel Raimbault et Georges Raymond, nos jeunes et illustres savants. »

Jeanne s’inclina légèrement, et, regardant Daniel :

« Je connaissais déjà monsieur, dit-elle.

— Pardieu, j’oubliais, s’écria Lorin avec un gros rire, il t’a assez promenée sur la Seine… Ah ! mon cher Daniel, que vous avez bien fait de devenir célèbre ! Je vous plaignais de tout mon cœur, lorsque vous étiez secrétaire de Tellier. Vous savez qu’il est mort dernièrement : les uns disent d’un coup de sang, les autres d’un discours rentré. On m’a appris hier que sa femme allait se retirer au couvent. Elles finissent toujours ainsi, ces reines de la mode. »

Jeanne souffrait. La voix criarde de son mari lui donnait des impatiences. Ses lèvres tremblaient, et elle tournait la tête à demi comme pour échapper à la gêne d’avoir un tel homme au bras.

Lorin n’était plus le jeune galant qui jouait avec grâce le rôle d’amoureux. Peu à peu, il était revenu à ses instincts, à une sorte de brutalité commerciale. Dès qu’il avait été marié, il n’avait plus senti le besoin de plaire.

Daniel remarqua même que les vêtements de Lorin perdaient de leur élégance d’autrefois, et qu’il parlait d’une voix légèrement enrouée. Il eut pitié de Jeanne.

« Eh bien ! comptez sur nous, dit-il, nous irons vous voir prochainement. »

Et il s’éloigna, emmenant Georges, qui n’avait pas prononcé une parole et qui s’était oublié à regarder Jeanne avec une admiration sympathique. Au bout de quelques pas :

« Tu connais donc la femme de Lorin ? demanda Georges.

— Oui, répondit simplement Daniel, elle est la nièce du député chez lequel j’ai travaillé.

— Je la plains de tout mon cœur, car son butor de mari ne doit guère la rendre heureuse… Tu comptes aller les voir ?

— Certainement.

— Je t’accompagnerai… Cette pauvre jeune femme, avec ses grands yeux tristes, m’a causé une étrange émotion. »

Daniel parla d’autre chose. Il était très ému, lui aussi, et il se disait avec une joie amère que le malheur avait commencé sans doute ce que sa tendresse n’avait pu faire. Il voyait bien que le cœur de Jeanne s’était enfin éveillé, et qu’elle pleurait maintenant.

Pendant près d’une semaine, Georges lui demanda chaque soir :

« Eh bien ! est-ce demain que nous allons chez Lorin ? »

Daniel n’osait plus, il lui semblait que la fièvre allait le reprendre. Depuis la soirée où il l’avait revue, Jeanne était toujours devant ses yeux, mélancolique, le regardant avec un sourire triste. Et son pauvre cœur battait par instants, il lui prenait des espérances folles.

Il se décida enfin. Un soir, Georges et lui firent la visite promise. Ils tombèrent justement sur un jour de réception. Le salon, quand ils arrivèrent, était déjà plein de monde, et Lorin les montra à ses invités comme des bêtes curieuses.

La soirée fut terrible pour Daniel. Il vit tout, il comprit tout.

Il trouva Jeanne inquiète, fiévreuse. Ce n’était plus la jeune fille insouciante qui régnait en souveraine, dans son ignorance ; c’était une femme endolorie dont le cœur venait de s’ouvrir pour saigner. Tant que ses affections avaient sommeillé en elle, elle était restée une poupée coquette, qui vivait tranquille en sa froideur railleuse. Mais, maintenant, son cœur parlait haut ; il voulait aimer, et il ne trouvait personne ; il se révoltait, il s’accusait amèrement de s’être trop longtemps endormi.

Le réveil avait été cruel pour Jeanne. Deux ou trois mois après son mariage, elle trouva en elle une âme qu’elle ignorait. Son mari, avec ses instincts bas, sa nature oblique et méchante, lui causa une répulsion qui, tout d’un coup, lui ouvrit les yeux. En comprenant ce qu’était cet homme, elle eut un élan de fierté. Sa mère parla en elle ; son être intérieur grandit, domina, chassa l’être extérieur que les circonstances seules avaient créé. Et le voile se déchira.

Alors, elle se vit aux mains de Lorin, liée à jamais. Elle eut des peurs et des colères. Elle avait voulu ce désespoir, elle était le cœur léger qui avait préparé ses propres souffrances. Et l’horizon se trouvait fermé devant elle : maintenant qu’elle avait l’impérieux besoin d’aimer elle ne pouvait aimer, car elle méprisait le seul homme auquel il lui fût permis de donner ses tendresses. À ces pensées, un accablement la prit, elle sanglota et désespéra du bonheur.

Puis, vint la lâcheté. Elle se dit qu’elle n’aurait jamais la force de vivre ainsi. La solitude lui fit peur. Alors, une lutte s’établit en elle. Ses devoirs d’épouse parlaient haut, ses fiertés se révoltaient, lorsque son cœur criait d’angoisse et la poussait à l’amour d’un homme autre que son mari.

Certains jours, elle se prouvait qu’après tout l’amour est libre et que les lois humaines ne pouvaient la rendre à ses dédains ignorants de jeune fille. Et le lendemain, le devoir élevait sa voix grave, elle reculait devant la faute, elle acceptait son martyre comme une punition de son aveuglement.

Pendant près de six mois, la lutte dura. Elle en était toute meurtrie. Chaque matin, malgré ses révoltes, elle faisait un pas de plus vers la gouttière. Elle se cramponnait, elle se rejetait en arrière ; mais la tête lui tournait et, peu à peu, le vertige du cœur la prenait et l’entraînait. Elle allait tomber, lorsque Daniel parut de nouveau dans sa vie.

Le jeune homme, à voir les yeux brûlants de la jeune femme, devinait en partie ses tortures. Il voyait Lorin qui tournait à la sottise et à l’embonpoint Un instant, la pensée lui vint de se battre avec lui et de le tuer, pour en débarrasser sa femme. Il s’interrogeait et comprit avec terreur que l’amour le reprenait à la gorge.

Ses regards ne quittèrent pas Jeanne de la soirée. Il goûtait une volupté infinie à se perdre dans chacun de ses mouvements ; il jouissait de sa voix, de ses gestes ; et il s’oubliait dangereusement dans cette contemplation.

Il remarqua que Jeanne tournait sans cesse les yeux vers la porte Sans doute, elle attendait quelqu’un, et il sentit une brûlure lui traverser la poitrine. Certainement, la jeune femme avait la fièvre ; elle frissonnait, elle en était à la lutte dernière. Alors, il s’approcha et lui parla du Mesnil-Rouge.

« Vous rappelez-vous, lui dit-il, les pâles et douces soirées ? Comme il faisait frais sous les arbres, et quel grand silence il tombait du ciel ! »

Jeanne souriait à ces souvenirs de paix.

« Je suis retournée au Mesnil-Rouge, répondit-elle, et j’ai songé à vous. Je n’ai eu personne pour me conduire dans les îles. »

Brusquement, elle regarda la porte du salon. Daniel sentit de nouveau la brûlure lui traverser la poitrine ; il se tourna à son tour et il vit sur le seuil un grand jeune homme souriant qui promenait un regard clair dans la pièce.

Ce jeune homme aperçut Lorin et alla lui serrer la main, en lui témoignant une cordialité exagérée. Il plaisanta un instant, puis se dirigea vers Jeanne. La jeune femme frissonnait.

Daniel se recula et examina le nouveau venu. Il le jugea d’un coup d’œil. C’était là un de Rionne qui n’avait point encore descendu la pente. Elle devait se laisser surprendre par l’élégance et la parole brillante de cet homme.

Ils échangèrent quelques mots de politesse. La jeune femme était inquiète, anxieuse, comme si elle eût attendu avec impatience une phrase qu’il ne disait pas.

Daniel, sans songer qu’il aurait dû s’éloigner, restait là, soupçonneux. Il attendait, lui aussi, il fixait sur elle des regards désespérés.

Le jeune homme ne faisait aucune attention à cet étranger dont il ne remarquait même pas la colère contenue. Il se pencha vivement, en pleine phrase banale, et, d’une voix plus basse :

« Madame, dit-il, me permettez-vous de venir demain ? »

Jeanne, toute pâle, allait répondre, lorsque, en levant les yeux, elle aperçut Daniel devant elle, avec son visage sévère et bouleversé. Ses lèvres eurent un léger tremblement ; elle recula, hésita une seconde, puis se retira sans parler. Le jeune homme tourna sur les talons, et, entre ses dents :

« Allons ! murmura-t-il, le fruit n’est pas mûr. Il faut attendre. »

Daniel avait tout entendu, tout compris. Une sueur glaçait ses tempes. Il était comme un homme qui vient d’échapper à un péril et qui reprend sa respiration, en regardant autour de lui si le danger est bien complètement passé.

Il étouffait, il avait besoin de respirer librement. Comme il ne pouvait réfléchir dans l’air chaud de ce salon, il chercha Georges et l’entraîna dans la rue.

Georges se laissa emmener d’assez mauvaise grâce. Il était bien dans cette maison où il retrouvait cette jeune femme triste qui l’avait ému. Si Lorin n’avait pas été là pour lui gâter son émotion, il se serait volontiers oublié à regarder Jeanne.

« Pourquoi diable te sauves-tu ainsi ? demanda-t-il dans la rue à son ami.

— Je n’aime pas Lorin, balbutia Daniel.

— Parbleu ! je ne l’aime pas plus que toi. J’aurais voulu rester pour deviner ce qui rend sa femme si languissante… Nous reviendrons, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui. »

Ils firent le chemin à pied. Georges réfléchissait, et, par instants, des sensations inconnues faisaient monter à sa tête un sang chaud et rapide ; il s’abandonnait à une rêverie tendre, toute nouvelle pour lui. Daniel, sombre et pressé, marchait la tête basse, ayant hâte de se trouver seul.

Lorsqu’il fut monté dans sa chambre, il s’assit et éclata en sanglots. Il tremblait, il s’accusait d’être revenu trop tard. Il sentait bien que la faute n’était pas commise encore, mais il ne savait quel parti prendre pour réagir tout de suite et avec violence. Les paroles de la morte lui revenaient à la mémoire. « Quand vous serez homme, avait-elle dit, rappelez-vous mes paroles : elles vous répéteront ce qu’une femme peut souffrir… Je sais combien la solitude est lourde, et combien il faut d’énergie pour ne pas tomber. » Et voilà que Jeanne, dans sa solitude, manquait d’énergie, voilà qu’elle allait tomber.

Daniel avait déjà trop souffert pour se mentir encore. Il comprenait que son amour le mordait de nouveau aux entrailles, et c’était par pudeur, par lâcheté qu’il ne le criait pas tout haut. Au Mesnil-Rouge, il avait eu une semblable crise, pendant une nuit obscure, sous une pluie froide. Alors, dans une fureur jalouse, il voulait arracher Jeanne à Lorin. Aujourd’hui, il cherchait à la défendre contre elle-même, à l’empêcher de prendre un amant, et il agonisait, avec les mêmes cris de désespoir et de souffrance.

Pour se tromper lui-même, il se donnait le prétexte de sa mission, il se disait qu’il accomplissait une tâche sacrée. Cette fois, il s’agissait de l’honneur de la jeune femme, de sa sérénité fière ou de ses remords. La lutte n’avait jamais été plus poignante ni plus décisive.

Puis, il riait de pitié, car il s’avouait qu’il se mentait, et que c’était son amour seul qui le poussait ainsi à vouloir le bonheur de Jeanne. Il se voyait à nu. L’honnête gardien était devenu un amant passionné qui ne veillait plus que par jalousie sur la femme qu’on lui avait confiée.

Et il serrait son front entre ses mains, il sanglotait, il cherchait avec angoisse à la sauver, à se sauver lui-même.

Puis, comme il ne trouvait rien, il prit une feuille de papier, et se mit à écrire à la jeune femme. Les larmes séchèrent sur ses joues, toute sa fièvre était passée dans sa main, qui courait, rapide.

Pendant deux heures, il ne leva pas la tête, il soulagea son âme. Sa lettre fut un élan d’amour, un flot de tendresse qui brisait les obstacles et qui se répandait largement. Toutes les affections toutes les adorations amassées trouvèrent une issue dans cette confession. Ce misérable se laissa aller à tout dire ; il n’avait même pas conscience de ce débordement ; il s’abandonnait à la force intérieure qui l’emportait, il vidait son cœur, parce qu’il étouffait et qu’il avait besoin d’air.

Lorsqu’il se sentit plus calme, il s’arrêta. Il ne relut même pas ce qu’il venait d’écrire. Il avait évité de se désigner clairement, et il ne signa pas.

Le lendemain, il fit remettre la lettre à Jeanne. Il ne savait quel en serait l’effet. Il espérait.