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Le Vœu d’une morte/Chapitre 6

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G. Charpentier (p. 95-107).


VI


Douze ans se passèrent.

La vie de Daniel, pendant ce long espace de temps, fut sans histoire. Les jours se succédaient, tranquilles et égaux, et, lorsque ses souvenirs s’éveillaient, les années lui paraissaient des mois. Il vécut en lui, s’isolant, se plaisant dans la pensée constante qui le guidait en ce monde. Il trouvait Jeanne au fond de chacun de ses actes, de chacune de ses idées. Cette sorte de monomanie généreuse le plaça dans une sphère sereine, loin des hontes et des misères de l’existence. Il fut protégé à chaque heure par cette fillette blonde qu’il voyait toute petite, avec son bon sourire d’ange.

Et il eut cette gravité du prêtre qui passe dans les rues, portant Dieu en lui. Quand on l’interrogeait brusquement, sa pensée semblait toujours descendre de haut et faire un effort pour s’accommoder aux choses de la terre.

Ce n’était plus ce garçon maladroit, à la mine effarée, ne sachant que faire de ses bras et de ses jambes ; c’était un homme doux légèrement voûté, faisant oublier sa laideur par le charme de son sourire. Les femmes pourtant ne l’aimaient pas, car il ne savait que leur dire, et leur présence seule suffisait pour lui rendre sa gaucherie d’autrefois.

Il travailla pendant près de huit ans au dictionnaire encyclopédique. Ce travail anonyme lui plaisait. Il goûtait une sorte de joie seul, dans le coin d’un bureau, à se dire qu’il était là paisible et inconnu. Il préférait attendre ainsi le jour où la lutte le réclamerait.

Parfois, il levait la tête et il rêvait. Il se figurait l’heure où Jeanne sortait du couvent, où il pourrait la revoir. C’étaient là ses grandes récréations, des moments délicieux et consolateurs. Le reste du temps, il fonctionnait comme une machine. Pour dégager sa pensée, il avait réduit son corps à exécuter ponctuellement sa besogne d’employé.

L’auteur du dictionnaire avait vite compris le parti qu’il pouvait tirer de ce garçon qui travaillait comme un nègre, sans se plaindre avec des sourires de béatitude. Depuis longtemps, il cherchait le moyen de gagner ses vingt mille francs sans même venir au bureau.

Il était las de surveiller ses prisonniers. Daniel fut une trouvaille précieuse pour lui. Peu à peu, il le chargea de la direction de toute la besogne, distribution du travail, révision des manuscrits, recherches particulières. Et, moyennant deux cents francs par mois, il résolut le difficile problème de ne jamais toucher à une plume et d’être l’auteur d’un ouvrage monumental. Daniel se laissa, avec joie, écraser par le travail. Ses compagnons, qui n’avaient plus le terrible auteur derrière eux, compilaient le moins possible, et il se trouva à faire une partie de leur besogne.

Il acquit ainsi de vastes connaissances ; son esprit puissant retint et classa toutes les sciences diverses qu’il était obligé de remuer ; et cette encyclopédie, qu’il bâtissait presque à lui seul, se gravait ainsi dans son cerveau. Ces huit années de recherches incessantes en firent un des jeunes gens les plus érudits de France. De l’employé modeste et exact, il sortit un savant de premier mérite.

Il se plut surtout à l’étude des vérités mathématiques et naturelles. Il s’était réservé la partie scientifique ; et, le soir, rentré chez lui, il travaillait encore, il cherchait avec passion à formuler la philosophie des sciences. Dans la solitude chaste où il vivait, n’ayant qu’une enfant de six ans dans le cœur, il aima d’amour l’analyse, il se mit à étudier les emportements de son âme ardente.

Plusieurs fois, Georges Raymond avait voulu lui faire quitter la place ingrate où il usait le meilleur de lui-même. Il désirait le prendre avec lui pour écrire en commun un ouvrage important.

Mais Daniel ne souhaitait pas la liberté, il se trouvait bien dans sa servitude, qui lui donnait ce qu’il souhaitait, un travail acharné, incessant.

Georges n’était plus le pauvre hère qui lisait modestement assis sur un banc du Luxembourg. Il avait joué si énergiquement des coudes, qu’il venait enfin de se faire une place au soleil. Il commençait à être connu dans le monde scientifique par des travaux très remarquables sur certains points de l’histoire naturelle.

Daniel se décida enfin à abandonner son bureau et à accepter la proposition de Georges. Le dictionnaire encyclopédique se trouvait à peu près terminé : il lui manquait, pour être publié complètement, quelques livraisons dont les matériaux étaient prêts.

Les deux jeunes gens ne se quittèrent plus. Ils n’avaient d’ailleurs jamais cessé, depuis leur rencontre, de vivre dans une étroite intimité. Ils mirent leur intelligence en commun, et écrivirent plusieurs mémoires sur leurs recherches, qui firent grand bruit. Daniel consentit à partager les bénéfices, mais il ne voulut jamais signée de son nom. Il considérait toute cette époque de sa vie comme temps perdu, il se réservait pour sa véritable œuvre, qui devait être le bonheur de Jeanne. Il grandissait en science et en mérite sans le vouloir, uniquement pour ne pas rester oisif.

Georges, connu, presque célèbre, était allé habiter tout un appartement, rue Soufflot. Daniel n’avait pas voulu quitter la maison de l’impasse Saint-Dominique-d’Enfer. Il se trouvait bien là, dans ce coin perdu, n’entendant pas les bruits de la ville. Son cœur s’épanouissait, dès qu’il montait les marches rompues du large escalier. Sa chambre, étroite et haute, avait un air de tombe qui lui plaisait ; il s’y enfermait et s’y oubliait, il aurait voulu n’en sortir que pour courir près de Jeanne. Il aimait le ciel et les arbres qu’on apercevait de la fenêtre, parce que bien souvent il les avait regardés, dans ses heures de rêveries, en songeant à sa chère petite fille.

Pendant douze ans, il resta ainsi dans cette chambre silencieuse. Elle était si pleine pour lui de sa chère et unique pensée, qu’il ressentait une grande tristesse à la seule idée de la quitter. Il lui semblait qu’ailleurs il n’aurait plus vu Jeanne devant lui dans chaque objet.

Parfois, Georges, le soir, accompagnait Daniel jusqu’à sa demeure. Et ils avaient de longues et bonnes causeries sur les premières années de leur amitié, lorsque tous deux logeaient dans la maison.

Ils y vivaient alors presque seuls, voyant quelques rares camarades. C’était dans cette solitude que leur sympathie avait fini par se changer en estime et en affection raisonnées. Ils avaient appris à s’aimer, leur raison était ainsi devenue complice de leur cœur.

Daniel éprouvait pour Georges un sentiment tout fraternel. Il se reposait dans ce caractère loyal, il en connaissait la fermeté et la douceur. Georges était sa troisième tendresse dans la vie, et il se demandait parfois ce qu’il serait devenu, s’il ne l’avait pas rencontré.

Il ne songeait point, en se posant cette question, au secours matériel que son ami lui avait prêté. Lui qui se sentait l’éternel besoin d’aimer et d’être aimé, il remerciait simplement le destin de lui avoir envoyé cette grande amitié qui l’aidait à vivre.

Georges, dont la nature était plus froide, n’avait pas les expansions de Daniel. Il le traitait un peu en enfant et l’aimait en frère aîné.

Il avait vite pénétré les tendresses profondes de ce cœur, il savait quelle âme dévouée se cachait dans ce corps ingrat et il en était arrivé à ne plus voir le visage de Daniel. Quand on riait de son ami, il s’étonnait, il ne pouvait comprendre que tout le monde n’aimât pas cette intelligence délicate et élevée.

Il s’était aperçu que Daniel cachait un secret au plus profond de son être. Jamais il ne le questionna, jamais il ne voulut le forcer aux confidences. Il savait qu’il était orphelin, qu’une sainte femme avait recueilli et fait élever, et que cette femme était morte. Cela lui suffisait. Il se disait que son ami ne pouvait cacher qu’une bonne pensée.

Pendant douze ans, Daniel alla chaque mois rue d’Amsterdam.

Il n’entrait pas toujours, il rôdait devant la maison, et, parfois seulement, il se hasardait à demander des nouvelles de Jeanne.

Ces jours-là, il se levait de bonne heure. Il faisait le chemin à pied, une grande lieue. Il marchait vite, heureux dans les rues, seul au milieu de la foule, n’ayant même plus Georges à son côté, et il y avait, tout au fond, un espoir secret de revoir enfin son enfant.

Il arrivait, et longtemps il se promenait sur le trottoir, allant et venant, regardant la porte de loin. Puis, il se rapprochait, guettait la sortie d’un domestique : s’il ne voyait personne qu’il pût interroger, parfois il s’en retournait triste et découragé, parfois il se décidait à entrer chez le concierge, qui le recevait brusquement, avec des regards de défiance.

Mais quelle joie, lorsqu’il pouvait arrêter une personne de l’hôtel et la questionner à l’aise ! Il était devenu très rusé, il inventait des fables, il amenait tout naturellement le nom de Mlle Jeanne de Rionne, et il attendait avec anxiété ce qu’on allait lui répondre. Quand on lui disait : « Elle va bien, elle est grande et belle, » il était tenté de remercier les gens, comme si on l’eût félicité des grâces de son propre enfant.

Et, le cœur débordant d’allégresse, il s’en retournait, comme un homme ivre, coudoyant les passants, se retenant pour ne pas chanter. Il remontait les faubourgs, faisait mille rêves ; il courait la banlieue, mangeait en riant dans un cabaret, se couvrait de boue ou de poussière, et ne regagnait que le soir l’impasse Saint-Dominique-d’Enfer mort de fatigue et de joie.

Georges était habitué à ces équipées. Les premières fois, lorsque son ami rentra, il le plaisanta, le gronda presque. Et, comme le coureur gardait un silence farouche, il se contenta de sourire, après chaque nouvelle sortie, et de penser :

« Allons, Daniel est allé voir sa maîtresse. »

Un jour, comme le jeune homme arrivait essoufflé, le visage rayonnant, il lui prit les mains, et, se hasardant :

« Est-elle jolie au moins ? » lui demanda-t-il.

Daniel, sans répondre, le regarda d’un air si surpris et si navré, qu’il eut conscience d’avoir commis une sottise ; et ce fut depuis ce jour qu’il respecta religieusement le secret de son ami. Sans savoir pourquoi, lorsqu’il le voyait revenir, après une journée d’absence, il l’aimait davantage.

Ils vécurent ainsi côte à côte, n’admettant personne entre eux. Dans les commencements, ils recevaient parfois un voisin, un jeune homme du nom de Lorin, qui courait après la fortune. Ils l’acceptaient, ne pouvant le mettre à la porte ; mais son visage bilieux et ses yeux rapides, ne se fixant jamais, leur déplaisaient et les inquiétaient.

Ce Lorin était un intrigant en herbe, qui guettait l’occasion, tout prêt à violenter le sort. Il disait d’ordinaire que la ligne droite, dans la vie, est le chemin le plus long. Rien ne lui paraissait plus maladroit que de prendre une carrière, la médecine ou la procédure, par exemple, ces médecins et ces avocats gagnent sou à sou une pauvre aisance. Lui, il voulait aller plus vite, il furetait, il attendait, jurant qu’il gagnerait du coup une fortune.

Et il la gagna, comme il l’avait dit. Il parla de gains réalisés au jeu d’affaires de Bourse. On ne sut jamais nettement à quoi s’en tenir. Puis, il se lança dans les affaires, il plaça son argent dans l’industrie et, en quelques années, le hasard aidant, il devint puissamment riche.

Daniel et Georges, qui avaient appris sur son compte des choses délicates, furent enchantés de ne plus le voir. Il habitait maintenant la rue Taitbout et détestait le souvenir de l’impasse Saint-Dominique-d’Enfer.

Il vint cependant un soir leur rendre visite, pour étaler son luxe et sa bonne mine. Dans le contentement de son ambition, il était devenu beau garçon. La richesse avait donné de l’assurance à ses regards, et la bile s’en était allée de son visage.

Les deux amis le reçurent très froidement. Il ne revint pas.

Daniel et Georges se suffisaient l’un à l’autre. Ils s’aimèrent et s’unirent jusque dans leur intelligence. Jamais l’un n’avait pensé que l’autre pourrait le quitter un jour.