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Le Vœu d’une morte/Chapitre 7

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G. Charpentier (p. 108-125).


VII


Un matin, Daniel alla rue d’Amsterdam, et, lorsqu’il rentra le soir, il déclara à Georges qu’il partait le lendemain, pour toujours peut-être.

Il avait appris dans la journée que Jeanne était sortie définitivement du couvent et qu’elle habitait chez sa tante. Cette nouvelle l’avait rendu comme fou. Il n’eut plus qu’une pensée : entrer, se fixer dans cette maison, où se trouvait sa chère tendresse.

Il chercha, inventa, se mit en campagne. Il finit par savoir que M. Tellier, qui venait enfin d’entrer au Corps législatif, désirait un secrétaire et son plan fut aussitôt fait. Il courut demander des recommandations, il envoya parler pour lui l’auteur du dictionnaire qui lui gardait de la reconnaissance.

Il devait se présenter le lendemain, et il était certain d’être accepté.

Georges, douloureusement surpris, regardait Daniel sans trouver une parole.

« Mais nous ne pouvons nous quitter ainsi, dit-il enfin. Nous avons du travail sur le chantier pour plusieurs années. Je comptais sur toi, j’ai besoin de ton aide… Où vas-tu ? Que veux-tu faire ?

— Je vais entrer comme secrétaire chez un député, répondit simplement Daniel.

— Toi, le secrétaire d’un député ! – et Georges se mit à rire. Tu plaisantes, n’est-ce pas ? Tu ne peux sacrifier la belle carrière qui s’ouvre devant toi, pour une place infime et ingrate. Songe que l’avenir est à nous. »

Daniel haussa les épaules avec une parfaite indifférence, et il eut un sourire de suprême dédain. Que lui importait la célébrité ! Son avenir n’était-il pas le bonheur de Jeanne ? Il lui sacrifiait tout sans un regret ; il descendait, il acceptait une position inférieure une servitude de la pensée, pour pouvoir veiller plus à l’aise sur l’enfant qu’on lui avait confiée.

« Ainsi tu ne veux point faire ton chef-d’œuvre ? répétait Georges avec insistance.

— Mon chef-d’œuvre est ailleurs, répondit doucement Daniel, je te quitte pour y aller travailler. Ne me questionne pas ; je te dirai tout un jour, lorsque la besogne sera faite. Ne me plains pas surtout. Je suis heureux, car il y a douze ans que j’attends la félicité qui m’arrive aujourd’hui. Tu me connais, tu sais que je suis incapable de faire une action bête ou honteuse. N’aie donc point souci de mon départ, dis-toi que mon cœur est satisfait et que je vais accomplir ma tâche en cette vie. »

Georges lui serra la main pour toute réponse. Il comprenait que la séparation était nécessaire, il sentait dans les paroles de son ami une ardeur si généreuse, qu’il devinait, dans ce départ brusque, un dévouement sans bornes.

Le lendemain, Daniel le quitta, avec de grosses larmes. Il avait passé la nuit sans dormir, rangeant tout dans sa chambre, disant un adieu suprême à ces murs dans lesquels il ne rentrerait plus sans doute. Son cœur battait d’allégresse, et il y avait en lui une tristesse vague, cette tristesse que les bonnes âmes éprouvent lorsqu’elles quittent une demeure où elles ont espéré et pleuré.

Dans la rue, il retint Georges un instant.

« Je viendrai te voir, si je puis, lui dit-il rapidement. Ne m’en veux pas et travaille pour deux. »

Et il se sauva, marchant vite. Il n’avait pas voulu que son ami l’accompagnât.

Un tel flot de pensées battait dans sa tête, qu’il arriva rue d’Amsterdam sans avoir conscience du chemin parcouru.

Le passé et l’avenir l’emplissaient : il revoyait Mme de Rionne mourante, il suivait avec une merveilleuse lucidité, mois par mois, les années écoulées, et, en même temps, il cherchait à prévoir les événements qui allaient se succéder.

Une figure dominait sa rêverie : celle de Jeanne, de Jeanne toute petite, telle qu’il l’avait laissée sur le sable de l’allée, au boulevard des Invalides. Et il se sentait une flamme dans la poitrine, toute me tendresse brûlante.

En somme, cette petite fille était à lui, sa mère la lui avait donnée, elle lui appartenait comme un héritage d’amour. Il s’étonnait qu’on eût pu la lui voler si longtemps ; il se révoltait, puis s’apaisait, lorsqu’il venait à songer qu’on allait la lui rendre. Elle serait a lui, toute à lui. Il l’aimerait comme il avait aimé la mère, à deux genoux, ainsi qu’une sainte. Et sa tête extravaguait, et il sentait monter dans son être la folie de l’abnégation.

Son affection débordait et l’étouffait. Pendant douze ans, il avait mis fortement les mains sur son cœur pour l’empêcher de battre, il s’était réduit au rôle de machine, il avait attendu muet, froid, passif. Le réveil venait, un réveil terrible de passion. Il s’était opéré dans ce cœur un travail caché, incessant ; les facultés aimantes par manque d’expansion, s’y trouvaient accrues et irritées ; et il en était arrivé ainsi à l’idée fixe. Tout s’exagérait, il ne pouvait penser à Jeanne sans être tenté de s’agenouiller.

Il se trouva tout à coup dans le cabinet de M. Tellier, sans savoir comment il y était entré. Il entendit un domestique qui lui disait : « Veuillez vous asseoir, Monsieur va venir », et il s’assit, tâchant d’être calme.

Cet instant de solitude lui fit du bien. Il aurait balbutié s’il avait trouvé là son futur maître. Il se leva et fit le tour du cabinet, regardant la bibliothèque, les cent objets qui encombraient les meubles et le bureau. Toutes ces choses, fort luxueuses d’ailleurs, lui parurent d’un goût médiocre.

Il y avait, sur une console, une jolie statuette de la Liberté en marbre blanc, que Daniel aurait prise pour une Vénus, s’il n’avait aperçu le bonnet phrygien posé coquettement sur ses cheveux frisés.

Le jeune homme regardait curieusement ce bibelot, se demandant ce qu’il faisait en cet endroit, lorsqu’il entendit un bruit de toux.

M. Tellier entra.

C’était un gros homme, à la figure large, aux yeux ronds et saillants. Il portait la tête haute. Quand il parlait, il faisait un geste avec la main droite, toujours le même.

Daniel lui expliqua brièvement qui il était et ce qu’il désirait.

« Ah ! bien ! répondit-il, on m’a parlé de vous, et je crois que nous pourrons nous entendre. Asseyez-vous, je vous prie. »

Et il alla s’asseoir lui-même dans le fauteuil qui se trouvait devant le bureau.

M. Tellier était loin d’être un méchant homme, et il avait fait preuve parfois d’une intelligence suffisante. Trois ou quatre idées solennelles, lorsqu’on poussait certains ressorts, se promenaient dans son cerveau, pareilles à ces petites poupées qui tournent dans les orgues de Barbarie.

Quand ces trois ou quatre idées dormaient, il était d’un vide à faire peur.

Il n’avait qu’un seul vice, celui de se croire un profond politique. Il clabaudait gravement, il gouvernait les États comme les portières gouvernent leurs loges, répétant les mêmes phrases, délayant ses rares pensées dans un déluge de mots. Il était d’ailleurs de la meilleure foi du monde, et vivait en paix dans sa sottise.

Dès l’enfance, il avait parlé du peuple et de la liberté avec des solennités écrasantes. Plus tard, en pleine prospérité, ayant sous ses ordres tout un monde d’ouvriers, il continua ses discours philanthropiques, sans songer qu’il ferait mieux de parler moins et d’augmenter les salaires. Mais le peuple et la liberté étaient pour lui des choses abstraites qu’il fallait aimer platoniquement.

Lorsqu’il eut amassé une fortune colossale, il songea à ne plus vivre que pour le plaisir : il se fit nommer député.

Il éprouvait des joies d’enfant, lorsqu’il se rendait à la Chambre. Il y écoutait religieusement les grands mots, les longues phrases vides qu’il aimait ; et, chaque soir, en rentrant chez lui, il était persuadé qu’il venait de sauver la France.

Il faisait de l’opposition pour l’amour de l’art. Puis, cela lui donnait à ses propres yeux, une importance considérable. Il pensait être la digue nécessaire opposée à l’envahissement de la tyrannie. Il s’étonnait, dans les rues, que le peuple ne tombât pas à ses genoux en le nommant son père.

D’ailleurs il n’inquiétait personne, pas plus le pouvoir que l’opposition. et il était si sot dans certaines circonstances que plusieurs le croyaient vendu. Le pauvre homme n’aurait pas trouvé d’acquéreur, car il s’estimait trop haut et il valait trop peu. Il y avait en lui l’étoffe d’un imbécile, et non d’un intrigant.

Il parlait quelquefois au Corps législatif, lisant des discours interminables. Un jour, il avait traité une question industrielle, et il s’en était fort bien tiré, car il se trouvait là dans son élément. Mais sa vanité rêvait les grandes discussions de principes, et alors il pataugeait misérablement au milieu des lieux communs de toutes les démocraties.

Sa femme fit tout au monde pour l’empêcher d’entrer à la Chambre.

N’ayant que l’ambition de son luxe, elle préférait que son mari s’effaçât complètement. Mais il tint bon, lui déclara qu’il lui laissait la liberté de ses amusements, et qu’il voulait, de son côté, se divertir comme il l’entendait. Ils firent bande à part. La femme, exaspérée, afficha les toilettes les plus excentriques, jeta l’or par les fenêtres ; le mari déclama contre le luxe, vanta la rudesse salutaire des républiques, étala les phrases vides de son humanitairerie. Au fond, leurs folies se valaient.

Dès lors, l’ambition de M. Tellier ne connut plus de bornes, et il rêva le titre d’auteur. Il entreprit un vaste ouvrage d’économie politique dans lequel il ne tarda pas à se perdre. Ce fut à ce moment qu’il sentit le besoin d’un secrétaire.

Daniel se fit très humble, très dévoué. Il accepta toutes les conditions qu’il plut à M. Tellier de lui imposer ; d’ailleurs, il écoutait à peine, il avait hâte d’être installé dans la maison.

Comme tout était convenu :

« Ah ! j’oubliais, dit le député. Puisque nous allons vivre ensemble, il faut qu’il n’y ait aucun malentendu entre nous. La foi est libre, et je ne voudrais pas demander la moindre concession à votre conscience… Quelles sont vos opinions ?

— Mes opinions ? répéta Daniel ahuri.

— Oui. Êtes-vous libéral ?

— Oh ! libéral, tout ce qu’il y a de plus libéral ! s’empressa de répondre le jeune homme, qui se souvint heureusement de la statuette en marbre. »

Et il se tourna instinctivement vers la console.

« Vous l’avez vue ? » reprit M. Tellier d’un ton pénétré.

Il se leva et prit la poupée entre ses doigts.

« C’est la grande Mère, ajouta-t-il avec emphase, c’est la vierge humaine qui doit régénérer les peuples. »

Daniel regardait avec curiosité, s’étonnant d’entendre employer de si grands mots à propos d’une si petite chose. Le député contemplait le marbre amoureusement, et il avait l’air d’un grand enfant qui joue avec un pantin. Un jour, son joujou avait disparu, et il le chercha pendant plusieurs heures : c’était Jeanne, sortie pour une journée du couvent, qui l’avait pris et qui berçait amie, la Liberté dans ses petites mains, croyant bercer une poupée.

À voir les regards émus de M. Tellier, Daniel comprit que cette petite bonne femme représentait exactement pour lui la déesse forte et puissante. La Liberté qu’il réclamait à grands cris n’était autre que cette grisette en marbre, toute mignonne et toute souriante. C’était, en un mot, une Liberté de poche.

M. Tellier se décida à se rasseoir dans son fauteuil. Il accepta définitivement les services de Daniel, et il se lança dans des considérations politiques de la plus haute obscurité. Le pauvre garçon commençait à faire son apprentissage de meuble obéissant.

Au milieu d’une longue période, l’orateur fut désagréablement interrompu par des rires qui partaient de la pièce voisine. « Mon oncle, mon oncle ! » disait une jeune voix, avec des éclats de gaieté. Et la porte s’ouvrit vivement.

Une grande jeune fille entra, toute turbulente ; et, courant à M. Tellier, elle lui montra deux oiseaux des îles enfermés dans une cage dorée qu’elle tenait à la main.

« Oh ! voyez donc, mon oncle, dit-elle, comme ils sont gentils avec leur grand tablier rouge, leur manteau jaune et leur aigrette noire !… On vient de me les donner. »

Et elle riait, renversant la tête pour mieux voir les prisonniers avec des mouvements d’une souplesse charmante.

Elle avait l’air enfant, toute grande fille qu’elle était. On eût dit qu’elle emplissait l’austère cabinet d’air et de lumière ; ses jupes blanches jetaient un éclat doux et clair, son visage rayonnait comme une aube vermeille. Elle allait et venait, balançant la cage prenant toute la place, laissant partout le frais parfum de la jeunesse et de la beauté. Puis, elle se tint droite, sérieuse, fière, le front large, les yeux profonds, dans sa virginité hautaine et ignorante.

C’était la petite Jeanne.

La petite Jeanne !… Daniel s’était levé, tremblant, regardant sa chère fille avec une sorte de terreur respectueuse. Il n’avait jamais songé qu’elle devait avoir grandi. Il se l’était toujours figurée telle qu’il l’avait quittée, et il s’attendait, lorsqu’il la reverrait, à se baisser pour l’embrasser sur le front.

Et voilà qu’elle était toute grande, toute belle, tout orgueilleuse. Elle lui parut semblable aux autres femmes qui riaient de lui. Pour rien au monde, il n’aurait voulu s’approcher d’elle et l’embrasser. À la pensée qu’elle allait le voir, il lui prenait des défaillances.

On lui avait changé sa fille. C’était une enfant qu’il voulait, car jamais il n’oserait parler à cette grande et belle personne qui riait si gaiement et qui paraissait si fière. Dans ce premier moment de surprise, il ne savait plus bien ce qu’il faisait là, il oubliait ce que la morte lui avait dit.

Il s’était réfugié dans un coin, se tenant debout, ne sachant que faire de ses mains. Malgré son anxiété, il ne pouvait détourner ses regards du visage de la jeune fille ; il se disait qu’elle ressemblait à sa mère, avec toutes les splendeurs de la vie, et il sentait une chaleur douce monter dans sa poitrine.

Jeanne, qui écoutait les remontrances de son oncle, ne le voyait seulement pas.

M. Tellier, contrarié d’avoir été interrompu, la regardait sévèrement prêt à se fâcher. Il n’aimait pas les allures pétulantes des jeunes filles, qui le troublaient dans ses pensées.

« Bon Dieu ! dit-il, vous entrez comme un coup de vent. Vous n’êtes plus en pension ici. Tâchez donc d’être raisonnable. »

Jeanne, blessée, était devenue sérieuse, et un imperceptible sourire de dédain pinçait ses lèvres roses. On sentait en elle une révolte contenue. Ses regards clairs avaient certainement pénétré toute la sottise de son oncle, et ses yeux seuls riaient malicieusement, pour protester contre la gravité qu’il lui imposait.

« D’autant plus, ajouta pesamment M. Tellier, que j’ai du monde en ce moment. »

Jeanne se tourna, cherchant le monde, et elle aperçut Daniel dans son coin. Elle le regarda avec curiosité pendant quelques secondes, puis elle eut une petite moue de déplaisir. Elle n’avait encore aimé que les images de sainteté du couvent, et le garçon maigre, aux traits heurtés, qui se tenait là gauchement, ne lui rappelait en rien les saints de son paroissien, aux profils purs et aux barbes soyeuses.

Daniel avait baissé la tête sous son regard. Il sentait que la rougeur lui montait aux joues, il souffrait. Jamais il n’aurait pensé que cette rencontre, souhaitée ardemment pendant de longues années, serait si pénible pour lui. Il se rappelait les émotions qui l’agitaient en venant rue d’Amsterdam ; il se voyait dans la rue, délirant d’enthousiasme, rêvant de prendre Jeanne dans ses bras et de l’emporter. Et il était là, frissonnant devant la jeune fille, ne trouvant pas un mot.

Une force le poussait vers Jeanne. Après les timidités du premier instant, il éprouvait des envies de tomber à genoux. Ce n’était pas la présence de M. Tellier qui le retenait, car il avait parfaitement oublié où il se trouvait ; mais le sentiment écrasant de la réalité le clouait au sol.

Il voyait bien que Jeanne ne le reconnaissait pas. Il avait surpris la moue de la jeune fille, et une honte immense emplissait son cœur d’amertume : elle ne l’aimait pas, elle ne l’aimerait jamais. Et il entendait par là qu’il ne serait jamais son père et qu’elle ne serait jamais sa fille.

Pendant qu’il pensait ces choses, Jeanne, un peu sotte, fit quelques pas, puis, elle reprit la cage, et se retira lestement, sans répondre un seul mot à son oncle.

Quand elle fut sortie :

« Mon jeune ami, dit M. Tellier, j’en étais resté à la question théorique de l’association. Mettez deux ouvriers ensemble… »

Et il parla pendant une grande heure. Daniel approuvait de la tête, sans écouter. Il regardait furtivement la porte par laquelle Jeanne était sortie et sa rêverie s’égarait, inquiète.