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Le Vœu d’une morte/Chapitre 9

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G. Charpentier (p. 155-169).


IX


Depuis la soirée où il l’avait fait pleurer, Daniel exista pour Jeanne. Elle sentait qu’il y avait en lui un être différent de ceux qui l’entouraient À vrai dire, il la repoussait plus qu’il ne l’attirait. Ce jeune homme grave et triste, d’une laideur étrange, l’effrayait presque. Mais elle savait qu’il était là, dans la maison, et qu’il la suivait partout avec de longs regards.

Quand elle sortait en voiture, elle levait la tête, bien qu’elle se fût promis de ne la lever jamais, et elle le voyait à la fenêtre. Cela lui gâtait toute sa promenade. Elle se demandait ce qu’il pouvait bien lui vouloir, elle en était arrivée à s’interroger, craignant d’avoir commis quelque faute.

Daniel, de son côté, comprenait que la lutte était engagée, et il jouait son rôle muet de précepteur tant bien que mal, avec des envies de se mettre à genoux devant la jeune fille et de lui demander pardon de tant de sévérité. Il devinait qu’il lui déplaisait, il craignait de la fâcher complètement contre lui. Lorsqu’il la voyait si belle, il se sentait pris d’une tendresse immense, il se faisait un crime de la troubler dans sa joie.

Mais son devoir parlait d’une voix inexorable. Il avait juré de veiller sur le bonheur de Jeanne, et cette fièvre mondaine qui secouait la jeune fille ne pouvait être qu’une volupté amère, qui la laisserait ensuite repentante et découragée. Il voulait la tirer de ces plaisirs vides, et il était obligé de la blesser à chaque heure, dans ses gaietés et dans son orgueil.

Il devint ainsi une sorte d’épouvantail pour Jeanne et pour Mme Tellier. Il s’habillait entièrement de noir, il se tenait toujours là, se dressant entre ces femmes et la vie légère qu’elles menaient. Il s’arrangeait pour les suivre en tous lieux, pour protester par sa présence contre la frivolité de leurs amusements.

Rien n’était plus étrange que de voir ce singulier garçon se promener dans le Paris élégant. On l’avait surnommé le Chevalier noir, et il ne tint qu’à lui d’avoir des bonnes fortunes.

Un jour, Jeanne devait quêter dans une église. Daniel, qui avait déjà des économies, vint se placer sur le passage de la quêteuse.

La jeune fille s’avançait, tout à la grâce de son sourire, songeant beaucoup plus à l’élégance de sa toilette qu’à la misère des pauvres. Elle était là comme dans un salon, demi-railleuse et demi-souriante.

Quand elle fut devant Daniel :

« Pour les pauvres, s’il vous plaît », dit-elle sans le regarder.

Le chiffre élevé de l’offrande lui fit lever la tête et, lorsqu’elle eut reconnu le jeune homme, elle se mit à rougir sans savoir pourquoi. Elle continua la quête, mais il y avait des larmes dans ses yeux.

Une autre fois, elle assistait dans un théâtre à la représentation d’une pièce un peu libre, et elle riait sans toujours comprendre les plaisanteries des acteurs. Comme elle se tournait, elle aperçut Daniel qui paraissait la regarder avec reproche. Ce regard lui alla au cœur, elle se dit qu’elle faisait mal sans doute, puisque le Chevalier noir était mécontent. Elle n’eut plus un seul rire, et pendant l’entracte, elle alla se cacher dans le fond de la loge.

Mais le fait qui la frappa le plus fut l’intervention de Daniel dans une triste scène qu’elles occasionnèrent, elle et sa tante. Mme Tellier, autrefois, avait été insultée, et la déplorable aventure se renouvela. Deux jeunes gens, égayés sans doute par un excellent déjeuner, crurent avoir affaire à des filles. Ces dames, si étrangement mises, leur parurent d’une conquête facile. L’un d’eux affirma même qu’il les connaissait.

« Hé ! Pomponnette ! » cria-t-il en s’adressant à Jeanne.

Et, comme la jeune fille le regardait, effarée et interdite :

« Vas-tu pas faire la fière ? » ajouta-t-il.

Mais il se sentit brusquement saisir par le bras. Daniel le tenait étroitement serré.

« Monsieur, dit-il, vous vous trompez… Faites vite des excuses à ces dames. »

Il les lui nomma, l’amena devant la portière. Le jeune homme balbutia, et pour toute excuse :

« Pardon, dit-il, mais si les femmes honnêtes ressemblent à celles qui ne le sont pas, comment voulez-vous qu’on les distingue ? »

Daniel le laissa aller, et il monta dans la voiture. Le cocher reçut l’ordre de retourner rue d’Amsterdam. Il ricanait en faisant claquer son fouet.

La voiture traversait la place de la Concorde, lorsque Daniel aperçut une reine du demi-monde qui passait à grand tapage. Il la montra à Jeanne, et dit simplement :

« Mademoiselle, voici Pomponnette. »

La jeune fille regarda la créature pour laquelle elle venait d’être prise, et elle rougit en voyant qu’elles étaient sœurs de toilettes.

Même élégance excentrique, même luxe insouciant. Dès qu’elle fut rentrée, elle monta dans sa chambre pour sangloter à l’aise, et soulager ainsi la colère mauvaise qu’elle éprouvait contre Daniel.

Mme Tellier exécrait le secrétaire de son mari. Dans cette dernière aventure, elle n’avait pu que le remercier ; mais elle était singulièrement irritée des allures de ce garçon, qui faisait, disait-elle, une tache noire dans sa maison.

À plusieurs reprises, elle avait tenté de le faire congédier. Mais le député tenait à Daniel, qui se rendait indispensable. Il lui était permis d’être encore plus sot, depuis qu’il payait une intelligence pour avoir de l’esprit, et il se sentait si à l’aise dans sa sottise, qu’il n’avait garde de se priver de cette science commode. Il accueillit les plaintes de sa femme avec une condescendance pleine de supériorité ; il la renvoya à ses chiffons, lui disant qu’il tolérait ses toilettes et qu’elle devait tolérer son secrétaire. Tant qu’il n’avait été qu’industriel, il s’était montré obéissant, mais, depuis qu’il était député, il avait pris des attitudes de maître, il voulait tout diriger autour de lui.

Daniel ne s’apercevait même pas des colères qu’il excitait. Il allait droit à son but en aveugle, en homme fort de la générosité de ses intentions. À vrai dire, il était maladroit. Mme de Rionne n’aurait pu trouver un dévouement plus entier, une tendresse plus profonde ; mais elle espérait peut-être plus de souplesse, plus d’habileté dans l’accomplissement de la pénible tâche.

Le jeune homme remplissait avec passion sa mission de tendresse. Ses ignorances, ses brusqueries généreuses, le relevaient encore. S’il se trouvait dépaysé dans le monde où les circonstances le forçaient de vivre, il y représentait la foi jurée, l’abnégation. La morte, dans les clairvoyances de la mort, avait jugé Daniel. Tandis que M. de Rionne achevait de se ruiner, sans même se souvenir qu’il avait une fille ; tandis que Mme Tellier travaillait égoïstement au malheur de Jeanne, lui, n’ayant d’autre parenté que celle de la reconnaissance, veillait sur cette enfant et regrettait amèrement de ne pouvoir invoquer aucun titre humain à son affection. Il avait fini par le comprendre, il la blessait chaque jour. Jeanne devait se demander de quel droit il la suivait ainsi partout, en la regardant de ses yeux sévères. Il n’était pour elle qu’un simple employé, qu’un pauvre diable gagnant son pain à grand-peine. Elle ne voulait point le faire chasser, par pitié. Et lui, il avait des défaillances dans sa rudesse voulue, il sentait, par instants, le dédain de Jeanne l’écraser, et son cœur s’anéantissait alors dans une amertume sans bornes.

S’il avait mieux étudié les regards craintifs et hautains à la fois que la jeune fille jetait sur lui, il aurait éprouvé une joie consolante. Il excitait en elle une émotion indéfinissable ; les tendresses qui dormaient au fond de son être s’agitaient sourdement ; elle prenait pour de la colère ce qui n’était que l’éveil inquiet de son cœur. Daniel lui causait un remords inavoué. Lorsqu’il était là, elle ressentait comme une honte, et c’est ce qui la fâchait contre lui.

Daniel se répétait chaque matin qu’il avait eu grand tort de ne pas la voler, lorsqu’elle était toute petite. C’était là son éternel désespoir. Il mettait en face de cette écervelée, de cette railleuse, la jeune fille douce et bonne qu’il aurait élevée. On lui avait gâté le cœur de son enfant, et maintenant il ne pouvait refaire son éducation, il assistait avec angoisse aux légèretés, aux méchancetés de cette pauvre âme perdue, dont il avait juré de faire une âme tendre.

Un jour, dans le cabinet de M. Tellier, Jeanne entra pour chercher un livre et prit un malin plaisir à tourner autour de Daniel, qu’elle croyait embarrasser. Elle avait remarqué que le Chevalier noir n’était sévère que devant le monde, et qu’il devenait d’une timidité extrême, lorsqu’il se trouvait seul avec elle.

Et cette remarque était juste. Il se sentait lâche devant la jeune fille. Il n’avait jamais songé à s’expliquer les rougeurs subites, les tremblements qui le prenaient en sa présence, dans l’intimité. Il redoutait de la voir, de l’entendre, face à face, parce qu’il n’était plus qu’un petit garçon, et qu’alors elle triomphait.

Jeanne, ce jour-là, désespérant de lui faire lever la tête, allait se retirer, quand sa jupe s’accrocha à l’angle d’un meuble et se déchira avec un bruit sec. Au craquement de l’étoffe, il regarda et vit Jeanne qui lui souriait tranquillement, en dégageant sa robe.

Il sentit la nécessité où il était de parler, et il dit une sottise.

« Voilà une robe perdue », balbutia-t-il.

Jeanne lui jeta un regard surpris qui signifiait clairement : « Que vous importe ? »

Puis, avec son mauvais sourire :

« Seriez-vous tailleur, par hasard, demanda-t-elle, pour estimer ainsi le dommage ?

— Je suis pauvre, reprit plus fermement Daniel, je n’aime pas à voir se perdre les choses chères. Pardonnez-moi. »

La jeune fille fut touchée de l’émotion qu’il avait mise dans ces simples paroles. Elle se rapprocha.

« Vous détestez le luxe, n’est-ce pas, monsieur Daniel ? ajouta-t-elle.

— Je ne le déteste pas, répondit le jeune homme, je le crains.

— Est-ce pour vous exercer au courage que vous fréquentez les lieux où se réunit le beau monde ? J’ai cru vous y apercevoir quelquefois. »

Daniel ne répondit pas.

« Je crains le luxe, répéta-t-il, parce qu’il est dangereux pour le cœur. »

Jeanne fut blessée du regard dont il accompagna ces mots.

« Vous êtes moins que galant », conclut-elle sèchement.

Et elle sortit, irritée, laissant le pauvre secrétaire désespéré de sa maladresse et de sa brutalité.

Il comprenait qu’elle lui échappait, et il s’accusait de ne pas savoir lui donner des leçons douces et profitables. Dès qu’il avait réussi à l’attendrir, à effacer le sourire moqueur de ses lèvres, il lui arrivait de prononcer des paroles trop nettes qui la blessaient et l’irritaient.

La vérité était qu’il ne pouvait lutter avec avantage contre les influences toutes-puissantes qui entouraient Jeanne. Elle appartenait au monde, elle vivait dans une continuelle fièvre qui l’empêchait d’entendre les plaintes sourdes de son cœur. Les émotions que les paroles de Daniel faisaient parfois naître en elle étaient rapidement étouffées par l’étourdissement continu du milieu où elle se trouvait.

La scène de la robe déchirée se renouvela à plusieurs reprises. Daniel eut souvent l’occasion de faire de la morale, et chaque fois il sentit qu’il reculait au lieu d’avancer dans le cœur de Jeanne. Il la retrouvait ensuite plus froide et plus dédaigneuse. Elle devait se dire que ce pauvre hère se mêlait de ce qui ne le regardait pas, et il ne pouvait lui crier :

« Vous êtes mon enfant bien-aimée, je ne vis que pour vous. Vous êtes le legs précieux de celle à qui je dois tout. Vos bonnes paroles me pénètrent de douceur, vos méchants sourires me navrent et me brisent. Par pitié, soyez bonne. Laissez-moi faire, je vous en supplie : je travaille uniquement à votre chère félicité. »

Il avait eu une grande crainte dont il était heureusement délivré. Il tremblait que M. de Rionne ne se souvînt et ne s’occupât de sa fille. Mais, depuis qu’il habitait chez les Tellier, il n’avait pas encore aperçu cet homme, dont la lâcheté vicieuse l’effrayait.

M. de Rionne oubliait parfaitement qu’il avait une fille. Il était venu la voir une fois, après sa sortie du couvent, uniquement pour recommander à sa sœur de ne jamais la lui amener.

« Tu comprends, lui avait-il dit avec un sourire, je ne reçois que des hommes, et Jeanne serait toute dépaysée chez moi. »

Et il s’en était allé, certain de ne pas être dérangé, heureux de la précaution qu’il venait de prendre. Il ne revint pas, craignant d’avoir à subir quelque fantaisie de sa fille.

Mais Daniel rencontrait souvent dans la maison une figure qui l’inquiétait. Lorin était sans cesse là, beau parleur, faisant l’aimable, cherchant à plaire. Et Jeanne paraissait aimer à le voir et à l’entendre. Il savait l’amuser : lorsqu’elle se montrait boudeuse, il consentait de bonne grâce à servir de but à ses épigrammes. Il devenait ainsi presque indispensable.

Daniel se demandait avec terreur ce que voulait cet homme. Le bout de conversation qu’il avait eu avec lui l’emplissait d’inquiétude. Depuis ce jour, il ne le perdit plus de vue, il chercha même à le questionner ; mais il n’apprit rien qui confirmât son soupçon.

Il tremblait toutefois, et il souhaitait ardemment de soustraire Jeanne aux influences qui la rendaient mauvaise. Il s’avouait qu’il serait impuissant, tant qu’elle vivrait étourdie par les plaisirs du monde. Il aurait voulu l’emporter, loin de la foule, dans une solitude calme.

Son rêve fut exaucé.

Un matin, M. Tellier lui apprit qu’il partait dans huit jours, avec sa femme et Jeanne, pour aller passer la belle saison à la campagne. Il comptait emmener son secrétaire et s’occuper avec lui de son grand ouvrage, qui n’avançait que lentement.

Daniel remonta dans sa chambre, plein d’une joie profonde. Il avait passé un hiver terrible, vivant une vie qui le tuait, et il se disait qu’il allait respirer enfin, dans le large ciel, prés de sa bien-aimée Jeanne. Là, dans la paix douce du printemps, il accomplirait le vœu de la morte.

Huit jours après, il était en Normandie, dans la propriété que M. Tellier possédait sur le bord de la Seine.