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Le Vicaire de Wakefield/Chapitre 10

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Traduction par Charles Nodier.
Hetzel (p. 52-56).
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CHAPITRE X.


Efforts de la famille pour aller de pair avec plus riche qu’elle. Misère du pauvre qui veut briller.


Je commençai seulement alors à m’en apercevoir : mes longues et laborieuses exhortations à la modestie, à la simplicité, à la résignation, étaient complètement méprisées. Les avances que venaient de nous faire plus riches que nous réveillèrent cet orgueil que j’avais endormi, mais que je n’avais pu détruire. Nos fenêtres, comme par le passé, se couvrirent d’eaux pour le cou et le visage. On redouta — le soleil : c’était, au dehors, l’ennemi de la peau — le feu : c’était, au dedans, le fléau du teint. Ma femme prétendit que se lever trop tôt cernait les yeux de ses filles, que travailler après le dîner leur rendait le nez rouge. « Jamais, me dit-elle, les mains n’ont l’air aussi blanches que quand elles ne font rien. » Et, partant, au lieu d’achever les chemises de George elles se mirent à rajeunir leurs vieilles gazes, à broder sur le marly. Les pauvres miss Flamborough, leurs gentilles compagnes de la veille, furent mises de côté, comme des connaissances de trop bas lieu, et la conversation ne roula plus que sur le grand monde, la société du grand monde, les tableaux, le goût, Shakspeare et l’harmonica.

Tout cela eût été supportable encore. Mais une bohémienne, diseuse de bonne aventure, nous lança tout à fait dans les espaces. La brune sibylle n’eut pas plutôt paru, que mes filles accoururent me demander un schelling pour lui faire, dans la main, la croix d’argent. À vrai dire, j’étais las d’être toujours raisonnable, et je ne pus m’empêcher de leur accorder leur demande ; tant j’aimais à les voir heureuses ! Je leur donnai à chacune un schelling ; toutefois, pour l’honneur de la famille, je dois dire que jamais elles ne sortaient sans argent, ma femme, dans sa générosité, leur permettant toujours d’avoir chacune une guinée dans leur poche, mais à la condition expresse de ne la changer jamais.

La diseuse de bonne aventure les chambra quelque temps, et, à leur retour, je lus dans leurs yeux qu’on leur avait promis des merveilles. « Allons, mes enfants, avez-vous eu bonne chance ? Dis-moi, Livy, la diseuse de bonne aventure t’en a-t-elle donné pour un penny ? — Oh ! bien certainement, père, elle hante qui l’on ne doit pas hanter : car elle m’a positivement dit que, avant un an, je dois épouser un Squire. — Bien ! Et toi, maintenant, Sophie, quelle espèce de mari dois-tu avoir ? — Un lord, aussitôt que ma sœur aura épousé son Squire. — Comment, c’est là tout ce que vous devez avoir pour deux schellings !…. Un lord et un Squire seulement, pour vos deux schellings ! — Folles que vous êtes ! Pour moitié, moi, je vous aurais promis un prince et un nabab ! »

Cette curiosité, toutefois, eut de très-sérieuses conséquences : nous commençâmes à nous croire prédestinés par les étoiles à quelque chose de magnifique, et nous anticipâmes tout d’abord sur notre grandeur à venir.

On l’a remarqué mille fois, et je dois le remarquer une fois de plus ; l’heure de la contemplation d’un bonheur en perspective est plus douce que celle de la jouissance. Dans le premier cas, c’est nous-mêmes qui assaisonnons le plat à notre goût ; dans le second, c’est la nature qui l’assaisonne pour nous. Impossible de décrire la série de rêves délicieux dont nous ne cessions de nous repaître. Nous regardions notre fortune comme rétablie, et toute la paroisse assurait que le Squire raffolait de ma fille ; elle raffolait réellement de lui, car on l’avait fait croire à cet amour. Dans cet intervalle de bonheur, ma femme faisait les plus beaux rêves du monde, et, chaque matin, elle avait grand soin de nous les raconter, très-solennellement, dans tous leurs détails. Tantôt c’était une bière et des os en croix, signe d’un prochain mariage ; tantôt elle avait vu les poches de ses filles toutes pleines de farthings, signe certain que bientôt elles allaient se remplir d’or. Nos filles avaient aussi leurs présages : elles sentaient sur leurs lèvres d’étranges baisers ; elles voyaient des cercles à la chandelle ; des bourses jaillissaient du feu, et des lacs d’amour se trouvaient cachés au fond de chaque tasse à thé.

Sur la fin de la semaine, nous reçûmes des dames de la ville une carte où, en nous offrant leurs compliments, elles exprimaient l’espoir de voir la famille à l’église le dimanche suivant. Par suite, toute la matinée du samedi, je remarquai ma femme et mes filles en conférence mystérieuse, et me lançant, de temps à autre, des regards qui trahissaient un grand complot. En bonne conscience, je soupçonnais fort quelques préparatifs bien absurdes pour paraître le lendemain avec éclat.

Le soir, la tranchée fut ouverte dans toutes les règles, et ma femme se chargea de la conduite du siège. Après le thé, quand je lui parus de bonne humeur : « Charles, me dit-elle, j’imagine, mon ami, que nous aurons demain à l’église force bonne compagnie. — Possible, ma chère ; mais vous n’avez pas besoin de vous en inquiéter, vous aurez un sermon, quoi qu’il arrive. — Je m’y attends bien ; mais, mon ami, nous devons, je pense, y paraître aussi décemment que possible ; car, qui sait ce qui peut arriver ? — Cette précaution est fort louable. Un maintien et un extérieur décent, à l’église, sont ce qui charme le plus. Nous serons fervents et humbles, gais et sereins. — Je sais tout cela ; mais je voulais dire que nous nous y rendrons aussi convenablement que possible, autrement que les pauvres gens d’alentour. — Vous avez raison, ma chère, et j’allais vous faire la même proposition ; la manière la plus convenable est de nous y rendre de bonne heure, pour avoir le temps de nous recueillir avant le commencement du service. — Mon Dieu ! tout cela va de soi : mais ce n’est pas là que j’en veux venir ; nous nous y rendrons, je pense, en gens comme il faut. Vous savez que l’église est à deux milles d’ici. J’avoue que je n’aime pas à voir mes filles se traîner vers leur banc tout essoufflées, toutes rouges de la marche, et avec l’air, pour tout le monde, d’avoir gagné à la course une chemise. Voici donc, mon ami, ma proposition. Nous avons nos deux chevaux de labour, le poulain qui est dans la maison depuis neuf ans, et Blackberry, son camarade, qui n’a presque rien fait depuis un mois. Tous deux deviennent gras et s’engourdissent. Pourquoi n’auraient-ils pas un peu de mal comme nous ? Convenez que, quand Moïse les aura un peu requinqués, ils auront une mise tout à fait passable. »

À cela bien des objections. Le voyage à pied me paraissait vingt fois plus comme il faut que des montures comme Blackberry, qui était borgne, comme le poulain, qui avait la queue du rat ; puis ils n’avaient jamais été dressés à la selle ; puis ils avaient des vices, des fantaisies par centaines ; puis enfin, nous n’avions, dans la maison, qu’une selle d’homme et une de femme. À toutes mes objections, on passa outre : il me fallut céder.

Le lendemain matin, je trouvai tout le monde à l’œuvre : réunir les éléments de pareille expédition n’était pas une mince affaire. Prévoyant qu’elle serait fort longue, je pris les devants, et partis à pied pour l’église : on m’avait promis de me suivre de près.

J’attendis près d’une heure, lisant au pupitre, pour leur donner le temps d’arriver. Mais, ne voyant venir personne, il fallait bien commencer, avancer même dans le service, un peu contrarié de leur absence. Ce fut bien pis quand, le service terminé, la famille ne parut point.

Je pris, à pied, la grande route qui faisait un détour de cinq milles, tandis que le sentier des piétons n’en avait que deux, et, à moitié chemin de la maison, j’aperçus la procession se dirigeant lentement vers l’église ; mon fils, ma femme et mes deux marmots juchés sur l’un des chevaux, et mes deux filles sur l’autre. Je demandai les motifs du retard : leurs regards m’eurent bientôt appris qu’ils avaient éprouvé mille mésaventures. Les chevaux d’abord s’étaient refusés à passer la porte ; il avait fallu que M. Burchell eût la complaisance de les chasser devant lui, près de deux cents yards, avec son bâton. Un moment après, les sangles de la selle de ma femme s’étaient brisées : halte obligée pour les raccommoder, avant de pouvoir aller plus loin. Enfin, un des chevaux s’était mis en tête de s’arrêter encore, et ni coups ni menaces n’avaient pu le faire avancer. Ils sortaient de ce mauvais pas, tout juste au moment où je les rencontrai. Quand je vis toutes choses sauves, leurs tribulations, je l’avoue, ne me déplurent pas beaucoup. J’y apercevais, dans l’avenir, pour moi l’occasion de plus d’un triomphe, pour mes filles, une leçon d’humilité.