Le Vicomte de Bragelonne/Chapitre CCIII

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Michel Lévy frères (p. 618-621).

Chapitre CCIII
ce qui se passait au louvre pendant le souper de la bastille.


M. de Saint-Aignan avait fait sa commission auprès de La Vallière, ainsi qu’on l’a vu dans un des précédents chapitres ; mais, quelle que fût son éloquence, il ne persuada point à la jeune fille qu’elle eût un protecteur assez considérable dans le roi, et qu’elle n’avait besoin de personne au monde quand le roi était pour elle.

En effet, au premier mot que le confident prononça de la découverte du fameux secret, Louise, éplorée, jeta les hauts cris et s’abandonna tout entière à une douleur que le roi n’eut pas trouvée obligeante, si, d’un coin de l’appartement, il eût pu en être le témoin. De Saint-Aignan, ambassadeur, s’en formalisa comme aurait pu faire son maître, et revint chez le roi annoncer ce qu’il avait vu et entendu. C’est là que nous le retrouvons, fort agité, en présence de Louis, plus agité encore.

— Mais, dit le roi à son courtisan, lorsque celui-ci eut achevé sa narration, qu’a-t-elle conclu ? La verrai-je au moins tout à l’heure avant le souper ? Viendra-t-elle, ou faudra-t-il que je passe chez elle ?

— Je crois, sire, que, si Votre Majesté désire la voir, il faudra que le roi fasse non-seulement les premiers pas, mais tout le chemin.

— Rien pour moi ! Ce Bragelonne lui tient donc bien au cœur ? murmura Louis XIV entre ses dents.

— Oh ! sire, cela n’est pas possible, car c’est vous que mademoiselle de La Vallière aime, et cela de tout son cœur. Mais, vous savez, M. de Bragelonne appartient à cette race sévère qui joue les héros romains.

Le roi sourit faiblement. Il savait à quoi s’en tenir. Athos le quittait.

— Quant à mademoiselle de La Vallière, continua de Saint-Aignan, elle a été élevée chez Madame douairière, c’est-à-dire dans la retraite et l’austérité. Ces deux fiancés-là se sont froidement fait de petits serments devant la lune et les étoiles, et, voyez-vous, sire, aujourd’hui, pour rompre cela c’est le diable !

De Saint-Aignan croyait faire rire encore le roi ; mais bien au contraire, du simple sourire Louis passa au sérieux complet. Il ressentait déjà ce que le comte avait promis à d’Artagnan de lui donner : des remords. Il songeait qu’en effet ces deux jeunes gens s’étaient aimés et juré alliance ; que l’un des deux avait tenu parole, et que l’autre était trop probe pour ne pas gémir de s’être parjuré.

Et, avec le remords, la jalousie aiguillonnait vivement le cœur du roi. Il ne prononça plus une parole, et, au lieu d’aller chez sa mère, ou chez la reine, ou chez Madame pour s’égayer un peu et faire rire les dames, ainsi qu’il le disait lui-même, il se plongea dans le vaste fauteuil où Louis XIII, son auguste père, s’était tant ennuyé avec Baradas et Cinq-Mars pendant tant de jours et d’années.

De Saint-Aignan comprit que le roi n’était pas amusable en ce moment-là. Il hasarda la dernière ressource et prononça le nom de Louise. Le roi leva la tête.

— Que fera Votre Majesté ce soir ? Faut-il prévenir mademoiselle de La Vallière ?

— Dame ! il me semble qu’elle est prévenue, répondit le roi.

— Se promènera-t-on ?

— On sort de se promener, répliqua le roi.

— Eh bien, sire ?

— Eh bien, rêvons, de Saint-Aignan, rêvons chacun de notre côté ; quand mademoiselle de La Vallière aura bien regretté ce qu’elle regrette (le remords faisait son œuvre), eh bien, alors, daignera-t-elle nous donner de ses nouvelles !

— Ah ! sire, pouvez-vous ainsi méconnaître ce cœur dévoué ?

Le roi se leva rouge de dépit ; la jalousie mordait à son tour. De Saint-Aignan commençait à trouver la position difficile, quand la portière se leva. Le roi fit un brusque mouvement ; sa première idée fut qu’il lui arrivait un billet de La Vallière ; mais, à la place d’un messager d’amour, il ne vit que son capitaine des mousquetaires debout et muet dans l’embrasure.

— Monsieur d’Artagnan ! fit-il. Ah !… Eh bien ?

D’Artagnan regarda de Saint-Aignan. Les yeux du roi prirent la même direction que ceux de son capitaine. Ces regards eussent été clairs pour tout le monde ; à bien plus forte raison le furent-ils pour de Saint-Aignan. Le courtisan salua et sortit. Le roi et d’Artagnan se trouvèrent seuls.

— Est-ce fait ? demanda le roi.

— Oui, sire, répondit le capitaine des mousquetaires d’une voix grave, c’est fait.

Le roi ne trouva plus un mot à dire. Cependant l’orgueil lui commandait de n’en pas rester là. Quand un roi a pris une décision, même injuste, il faut qu’il prouve à tous ceux qui la lui ont vu prendre, et surtout il faut qu’il se prouve à lui-même qu’il avait raison en la prenant. Il y a un moyen pour cela, un moyen presque infaillible, c’est de chercher des torts à la victime.

Louis, élevé par Mazarin et Anne d’Autriche, savait, mieux qu’aucun prince ne le sut jamais, son métier de roi. Aussi essaya-t-il de le prouver en cette occasion. Après un moment de silence, pendant lequel il avait fait tout bas les réflexions que nous venons de faire tout haut :

— Qu’a dit le comte ? reprit-il négligemment.

— Mais rien, sire.

— Cependant, il ne s’est pas laissé arrêter sans rien dire ?

— Il a dit qu’il s’attendait à être arrêté, sire.

Le roi releva la tête avec fierté.

— Je présume que M. le comte de La Fère n’a pas continué son rôle de rebelle ? dit-il.

— D’abord, sire, qu’appelez-vous rebelle ? demanda tranquillement le mousquetaire. Un rebelle aux yeux du roi, est-ce l’homme qui, non-seulement se laisse coffrer à la Bastille, mais qui encore résiste à ceux qui ne veulent pas l’y conduire ?

— Qui ne veulent pas l’y conduire ? s’écria le roi. Qu’entends-je là, capitaine ? Êtes-vous fou ?

— Je ne crois pas, sire.

— Vous parlez de gens qui ne voulaient pas arrêter M. de La Fère ?…

— Oui, sire.

— Et quels sont ces gens-là ?

— Ceux que Votre Majesté en avait chargés, apparemment, dit le mousquetaire.

— Mais c’est vous que j’en avais chargé, s’écria le roi.

— Oui, sire, c’est moi.

— Et vous dites que, malgré mon ordre, vous aviez l’intention de ne pas arrêter l’homme qui m’avait insulté ?

— C’était absolument mon intention, oui, sire.

— Oh !

— Je lui ai même proposé de monter sur un cheval que j’avais fait préparer pour lui à la barrière de la Conférence.

— Et dans quel but aviez-vous fait préparer ce cheval ?

— Mais, sire, pour que M. le comte de La Fère pût gagner Le Havre et, de là, l’Angleterre.

— Vous me trahissiez donc, alors, Monsieur ? s’écria le roi étincelant de fierté sauvage.

— Parfaitement.

Il n’y avait rien à répondre à des articulations faites sur ce ton. Le roi sentit une si rude résistance, qu’il s’étonna.

— Vous aviez au moins une raison, monsieur d’Artagnan, quand vous agissiez ainsi ? interrogea le roi avec majesté.

— J’ai toujours une raison, sire.

— Ce n’est pas la raison de l’amitié, au moins, la seule que vous puissiez faire valoir, la seule qui puisse vous excuser, car je vous avais mis bien à l’aise sur ce chapitre.

— Moi, sire ?

— Ne vous ai-je pas laissé le choix d’arrêter ou de ne pas arrêter M. le comte de La Fère ?

— Oui, sire ; mais…

— Mais quoi ? interrompit le roi impatient.

— Mais en me prévenant, sire, que, si je ne l’arrêtais pas, votre capitaine des gardes l’arrêterait, lui.

— Ne vous faisais-je pas la partie assez belle, du moment où je ne vous forçais pas la main ?

— À moi, oui, sire ; à mon ami, non.

— Non ?

— Sans doute, puisque, par moi ou par le capitaine des gardes, mon ami était toujours arrêté.

— Et voilà votre dévouement, Monsieur ? un dévouement qui raisonne, qui choisit ? Vous n’êtes pas un soldat, Monsieur !

— J’attends que Votre Majesté me dise ce que je suis.

— Eh bien, vous êtes un frondeur !

— Depuis qu’il n’y a plus de Fronde, alors, sire…

— Mais, si ce que vous dites est vrai…

— Ce que je dis est toujours vrai, sire.

— Que venez-vous faire ici ? Voyons.

— Je viens ici dire au roi : Sire, M. de La Fère est à la Bastille…

— Ce n’est point votre faute, à ce qu’il paraît.

— C’est vrai, sire, mais enfin, il y est, et, puisqu’il y est, il est important que Votre Majesté le sache.

— Ah ! monsieur d’Artagnan, vous bravez votre roi !

— Sire…

— Monsieur d’Artagnan, je vous préviens que vous abusez de ma patience.

— Au contraire, sire.

— Comment, au contraire ?

— Je viens me faire arrêter aussi.

— Vous faire arrêter, vous ?

— Sans doute. Mon ami va s’ennuyer là-bas, et je viens proposer à Votre Majesté de me permettre de lui faire compagnie ; que Votre Majesté dise un mot, et je m’arrête moi-même ; je n’aurai pas besoin du capitaine des gardes pour cela, je vous en réponds.

Le roi s’élança vers la table et saisit une plume pour donner l’ordre d’emprisonner d’Artagnan.

— Faites attention que c’est pour toujours, Monsieur, s’écria-t-il avec l’accent de la menace.

— J’y compte bien, reprit le mousquetaire ; car lorsqu’une fois vous aurez fait ce beau coup-là, vous n’oserez plus me regarder en face.

Le roi jeta sa plume avec violence.

— Allez-vous-en ! dit-il.

— Oh ! non pas, sire, s’il plaît à Votre Majesté.

— Comment, non pas ?

— Sire, je venais pour parler doucement au roi ; le roi s’est emporté, c’est un malheur, mais je n’en dirai pas moins au roi ce que j’ai à lui dire.

— Votre démission, Monsieur, s’écria le roi, votre démission !

— Sire, vous savez que ma démission ne me tient pas au cœur, puisque, à Blois, le jour où Votre Majesté a refusé au roi Charles le million que lui a donné mon ami le comte de La Fère, j’ai offert ma démission au roi.

— Eh bien, alors, faites vite.

— Non, sire ; car ce n’est point de ma démission qu’il s’agit ici ; Votre Majesté avait pris la plume pour m’envoyer à la Bastille, pourquoi change-t-elle d’avis ?

— D’Artagnan ! tête gasconne ! qui est le roi de vous ou de moi ! Voyons.

— C’est vous, sire, malheureusement.

— Comment, malheureusement ?

— Oui, sire ; car, si c’était moi…

— Si c’était vous, vous approuveriez la rébellion de M. d’Artagnan, n’est-ce pas ?

— Oui, certes !

— En vérité ?

Et le roi haussa les épaules.

— Et je dirais à mon capitaine des mousquetaires, continua d’Artagnan, je lui dirais en le regardant avec des yeux humains et non avec des charbons enflammés, je lui dirais : « Monsieur d’Artagnan, j’ai oublié que je suis le roi. Je suis descendu de mon trône pour outrager un gentilhomme. »

— Monsieur, s’écria le roi, croyez-vous que c’est excuser votre ami que de surpasser son insolence ?

— Oh ! sire, j’irai bien plus loin que lui, dit d’Artagnan, et ce sera votre faute. Je vous dirai, ce qu’il ne vous a pas dit, lui, l’homme de toutes les délicatesses ; je vous dirai : sire, vous avez sacrifié son fils, et il défendait son fils ; vous l’avez sacrifié lui-même ; il vous parlait au nom de l’honneur, de la religion et de la vertu, vous l’avez repoussé, chassé, emprisonné. Moi, je serai plus dur que lui, sire ; et je vous dirai : sire, choisissez ! Voulez-vous des amis ou des valets ? des soldats ou des danseurs à révérences ? des grands hommes ou des polichinelles ? Voulez-vous qu’on vous serve ou voulez-vous qu’on plie ! voulez-vous qu’on vous aime ou voulez-vous qu’on ait peur de vous ? Si vous préférez la bassesse, l’intrigue, la couardise, oh ! dites-le, sire ; nous partirons, nous autres, qui sommes les seuls restes, je dirai plus, les seuls modèles de la vaillance d’autrefois ; nous qui avons servi et dépassé peut-être en courage, en mérite, des hommes déjà grands dans la postérité. Choisissez, sire, et hâtez-vous. Ce qui vous reste de grands seigneurs, gardez-le ; vous aurez toujours assez de courtisans. Hâtez-vous, et envoyez-moi à la Bastille avec mon ami ; car, si vous n’avez pas su écouter le comte de La Fère, c’est-à-dire la voix la plus douce et la plus noble de l’honneur ; si vous ne savez pas entendre d’Artagnan, c’est-à-dire la plus franche et la plus rude voix de la sincérité, vous êtes un mauvais roi, et demain, vous serez un pauvre roi. Or, les mauvais rois, on les abhorre ; les pauvres rois, on les chasse. Voilà ce que j’avais à vous dire, sire ; vous avez eu tort de me pousser jusque-là.

Le roi se renversa froid et livide sur son fauteuil : il était évident que la foudre tombée à ses pieds ne l’eût pas étonné davantage ; on eût cru que le souffle lui manquait et qu’il allait expirer. Cette rude voix de la sincérité, comme l’appelait d’Artagnan, lui avait traversé le cœur, pareille à une lame.

D’Artagnan avait dit tout ce qu’il avait à dire. Comprenant la colère du roi, il tira son épée, et, s’approchant respectueusement de Louis XIV, il la posa sur la table.

Mais le roi, d’un geste furieux, repoussa l’épée, qui tomba à terre et roula aux pieds de d’Artagnan.

Si maître que le mousquetaire fût de lui, il pâlit à son tour, et frémissant d’indignation :

— Un roi, dit-il, peut disgracier un soldat ; il peut l’exiler, il peut le condamner à mort ; mais, fût-il cent fois roi, il n’a jamais le droit de l’insulter en déshonorant son épée. Sire, un roi de France n’a jamais repoussé avec mépris l’épée d’un homme tel que moi. Cette épée souillée, songez-y, sire, elle n’a plus désormais d’autre fourreau que mon cœur ou le vôtre. Je choisis le mien, sire, remerciez-en Dieu et ma patience !

Puis se précipitant sur son épée :

— Que mon sang retombe sur votre tête, sire ! s’écria-t-il.

Et, d’un geste rapide, appuyant la poignée de l’épée au parquet, il en dirigea la pointe sur sa poitrine.

Le roi s’élança d’un mouvement encore plus rapide que celui de d’Artagnan, jetant le bras droit au cou du mousquetaire, et, de la main gauche, saisissant par le milieu la lame de l’épée, qu’il remit silencieusement au fourreau.

D’Artagnan, roide, pâle et frémissant encore, laissa, sans l’aider, faire le roi jusqu’au bout.

Alors, Louis, attendri, revenant à la table, prit la plume, écrivit quelques lignes, les signa, et étendit la main vers d’Artagnan.

— Qu’est-ce que ce papier, sire ? demanda le capitaine.

— L’ordre donné à M. d’Artagnan d’élargir à l’instant même M. le comte de La Fère.

D’Artagnan saisit la main royale et la baisa ; puis il plia l’ordre, le passa sous son buffle et sortit.

Ni le roi ni le capitaine n’avaient articulé une syllabe.

— Ô cœur humain ! boussole des rois ! murmura Louis resté seul, quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuilles d’un livre ? Non, je ne suis pas un mauvais roi ; non, je ne suis pas un pauvre roi ; mais je suis encore un enfant.