Le Vicomte de Bragelonne/Chapitre CXCIII

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Michel Lévy frères (p. 592-595).

Chapitre CXCIII
la méthode de porthos.


La multiplicité des personnages que nous avons introduits dans cette longue histoire fait que chacun est obligé de ne paraître qu’à son tour et selon les exigences du récit. Il en résulte que nos lecteurs n’ont pas eu l’occasion de se retrouver avec notre ami Porthos depuis son retour de Fontainebleau.

Les honneurs qu’il avait reçus du roi n’avaient point changé le caractère placide et affectueux du respectable seigneur ; seulement, il redressait la tête plus que de coutume, et quelque chose de majestueux se révélait dans son maintien, depuis qu’il avait reçu la faveur de dîner à la table du roi. La salle à manger de Sa Majesté avait produit un certain effet sur Porthos. Le seigneur de Bracieux et de Pierrefonds aimait à se rappeler que, durant ce dîner mémorable, force serviteurs et bon nombre d’officiers, se trouvant derrière les convives, donnaient bon air au repas et meublaient la pièce.

Porthos se promit de conférer à M. Mouston une dignité quelconque, d’établir une hiérarchie dans le reste de ses gens, et de se créer une maison militaire ; ce qui n’était pas insolite parmi les grands capitaines, attendu que, dans le précédent siècle, on remarquait ce luxe chez MM. de Tréville, de Schomberg, de La Vieuville, sans parler de MM. de Richelieu, de Condé, et de Bouillon-Turenne.

Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet baron, ingénieur, etc., pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agréments attachés aux grands biens et aux grands mérites ?

Un peu délaissé d’Aramis, lequel, nous le savons, s’occupait beaucoup de M. Fouquet, un peu négligé, à cause du service, par d’Artagnan, blasé sur Trüchen et sur Planchet, Porthos se surprit à rêver sans trop savoir pourquoi ; mais à quiconque lui eût dit : « Est-ce qu’il vous manque quelque chose, Porthos ? » il eût assurément répondu : « Oui. »

Après un de ces dîners pendant lesquels Porthos essayait de se rappeler tous les détails du dîner royal, demi-joyeux, grâce au bon vin, demi-triste, grâce aux idées ambitieuses, Porthos se laissait aller à un commencement de sieste, quand son valet de chambre vint l’avertir que M. de Bragelonne voulait lui parler.

Porthos passa dans la salle voisine, où il trouva son jeune ami dans les dispositions que nous connaissons.

Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravité, lui offrit un siège.

— Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j’ai un service à vous demander.

— Cela tombe à merveille, mon jeune ami, répliqua Porthos. On m’a envoyé huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c’est d’argent que vous avez besoin…

— Non, ce n’est pas d’argent ; merci, mon excellent ami.

— Tant pis ! J’ai toujours entendu dire que c’est là le plus rare des services, mais le plus aisé à rendre. Ce mot m’a frappé ; j’aime à citer les mots qui me frappent.

— Vous avez un cœur aussi bon que votre esprit est sain.

— Vous êtes trop bon. Vous dînerez bien, peut-être ?

— Oh ! non, je n’ai pas faim.

— Hein ! Quel affreux pays que l’Angleterre ?

— Pas trop ; mais…

— Voyez-vous, si l’on n’y trouvait pas l’excellent poisson et la belle viande qu’il y a, ce ne serait pas supportable.

— Oui… je venais…

— Je vous écoute. Permettez seulement que je me rafraîchisse. On mange salé à Paris. Pouah !

Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.

Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un large coup, et, satisfait, il reprit :

— Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me voici tout à vous. Que demandez-vous, cher Raoul ? que désirez-vous ?

— Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.

— Mon opinion ?… Voyons, développez un peu votre idée, répondit Porthos en se grattant le front.

— Je veux dire : Êtes-vous d’un bon naturel quand il y a démêlé entre vos amis et des étrangers ?

— Oh ! d’un naturel excellent, comme toujours.

— Fort bien ; mais que faites-vous alors ?

— Quand mes amis ont des querelles, j’ai un principe.

— Lequel ?

— C’est que le temps perdu est irréparable, et que l’on n’arrange jamais aussi bien une affaire que lorsque l’on a encore l’échauffement de la dispute.

— Ah ! vraiment, voilà votre principe ?

— Absolument. Aussi, des que la querelle est engagée, je mets les parties en présence.

— Oui-da ?

— Vous comprenez que, de cette façon, il est impossible qu’une affaire ne s’arrange pas.

— J’aurais cru, dit avec étonnement Raoul, que, prise ainsi, une affaire devait, au contraire…

— Pas le moins du monde. Songez que j’ai eu, dans ma vie, quelque chose comme cent quatre-vingts à cent quatre-vingt-dix duels réglés, sans compter les prises d’épées et les rencontres fortuites.

— C’est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgré lui.

— Oh ! ce n’est rien ; moi, je suis si doux !… D’Artagnan compte ses duels par centaines. Il est vrai qu’il est dur et piquant, je le lui ai souvent répété.

— Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d’ordinaire les affaires que vos amis vous confient ?

— Il n’y a pas d’exemple que je n’aie fini par en arranger une, dit Porthos avec mansuétude et une confiance qui firent bondir Raoul.

— Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables ?

— Oh ! je vous en réponds ; et, à ce propos, je vais vous expliquer mon autre principe. Une fois que mon ami m’a remis sa querelle, voici comme je procède : je vais trouver son adversaire sur-le-champ ; je m’arme d’une politesse et d’un sang-froid qui sont de rigueur en pareille circonstance.

— C’est à cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez d’arranger si bien et si sûrement les affaires ?

— Je le crois. Je vais donc trouver l’adversaire et je lui dis : « Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas à quel point vous avez outragé mon ami. »

Raoul fronça le sourcil.

— Quelquefois, souvent même, poursuivit Porthos, mon ami n’a pas été offensé du tout ; il a même offensé le premier : vous jugez si mon discours est adroit.

Et Porthos éclata de rire.

— Décidément, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre formidable de cette hilarité, décidément j’ai du malheur. De Guiche me bat froid, d’Artagnan me raille, Porthos est mou : nul ne veut arranger cette affaire à ma façon. Et moi qui m’étais adressé à Porthos pour trouver une épée au lieu d’un raisonnement !… Ah ! quelle mauvaise chance !

Porthos se remit, et continua :

— J’ai donc, par un seul mot, mis l’adversaire dans son tort.

— C’est selon, dit distraitement Raoul.

— Non pas, c’est sûr. Je l’ai mis dans son tort ; c’est à ce moment que je déploie toute ma courtoisie, pour aboutir à l’heureuse issue de mon projet. Je m’avance donc d’une mine affable, et, prenant la main de l’adversaire…

— Oh ! fit Raoul impatient.

— « Monsieur, lui dis-je, à présent que vous êtes convaincu de l’offense, nous sommes assurés de la réparation. Entre mon ami et vous, c’est désormais un échange de gracieux procédés. En conséquence, je suis chargé de vous donner la longueur de l’épée de mon ami. »

— Hein ? fit Raoul.

— Attendez donc !… « La longueur de l’épée de mon ami. J’ai un cheval en bas ; mon ami est à tel endroit, qui attend impatiemment votre aimable présence ; je vous emmène ; nous prenons votre témoin en passant, l’affaire est arrangée. »

— Et, dit Raoul pâle de dépit, vous réconciliez les deux adversaires sur le terrain ?

— Plaît-il ? interrompit Porthos. Réconcilier ? pour quoi faire ?

— Vous dites que l’affaire est arrangée…

— Sans doute, puisque mon ami attend.

— Eh bien, quoi ! s’il attend…

— Eh bien, s’il attend, c’est pour se délier les jambes. L’adversaire, au contraire, est encore tout roide du cheval ; on s’aligne, et mon ami tue l’adversaire. C’est fini.

— Ah ! il le tue ? s’écria Raoul.

— Pardieu ! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des gens qui se font tuer ? J’ai cent et un amis, à la tête desquels sont M. votre père, Aramis et d’Artagnan, tous gens fort vivants, je crois !

— Oh ! mon cher baron, s’exclama Raoul dans l’excès de sa joie.

— Vous approuvez ma méthode, alors ? fit le géant.

— Je l’approuve si bien, que j’y aurai recours aujourd’hui, sans retard, à l’instant même. Vous êtes l’homme que je cherchais.

— Bon ! me voici ; vous voulez vous battre ?

— Absolument.

— C’est bien naturel… Avec qui ?

— Avec M. de Saint-Aignan.

— Je le connais… un charmant gascon, qui a été fort poli avec moi le jour où j’eus l’honneur de dîner chez le roi. Certes, je lui rendrai sa politesse, même quand ce ne serait pas mon habitude. Ah çà ! il vous a donc offensé ?

— Mortellement.

— Diable ! Je pourrai dire mortellement ?

— Plus encore, si vous voulez.

— C’est bien commode.

— Voilà une affaire tout arrangée, n’est-ce pas ? dit Raoul en souriant.

— Cela va de soi… Ou l’attendez-vous ?

— Ah ! pardon, c’est délicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du roi.

— Je l’ai ouï dire.

— Et si je le tue ?

— Vous le tuerez certainement. C’est à vous de vous précautionner ; mais, maintenant, ces choses-là ne souffrent pas de difficultés. Si vous eussiez vécu de notre temps, à la bonne heure !

— Cher ami vous ne m’avez pas compris. Je veux dire que, M. de Saint-Aignan étant un ami du roi, l’affaire sera plus difficile à engager, attendu que le roi peut savoir à l’avance…

— Eh ! non pas ! Ma méthode, vous savez bien : « Monsieur, vous avez offensé mon ami, et… »

— Oui, je le sais.

— Et puis : « Monsieur, le cheval est en bas. » Je l’emmène donc avant qu’il ait parlé à personne.

— Se laissera-t-il emmener comme cela ?

— Pardieu ! je voudrais bien voir ! Il serait le premier. Il est vrai que les jeunes gens d’aujourd’hui… Mais bah ! je l’enlèverai s’il le faut.

Et Porthos, joignant le geste à la parole, enleva Raoul et sa chaise.

— Très-bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste à poser la question à M. de Saint-Aignan.

— Quelle question ?

— Celle de l’offense.

— Eh bien, mais, c’est fait, ce me semble.

— Non, mon cher monsieur du Vallon, l’habitude chez nous autres gens d’aujourd’hui, comme vous dites, veut qu’on s’explique les causes de l’offense.

— Par votre nouvelle méthode, oui. Eh bien, alors, contez-moi votre affaire…

— C’est que…

— Ah dame ! voila l’ennui ! Autrefois, nous n’avions jamais besoin de conter. On se battait parce qu’on se battait. Je ne connais pas de meilleure raison, moi.

— Vous êtes dans le vrai, mon ami.

— J’écoute vos motifs. — J’en ai trop à raconter. Seulement, comme il faut préciser…

— Oui, oui, diable ! avec la nouvelle méthode.

— Comme il faut, dis-je, préciser ; comme, d’un autre côté l’affaire est pleine de difficultés et commande un secret absolu…

— Oh ! oh !

— Vous aurez l’obligeance de dire seulement à M. de Saint-Aignan, et il le comprendra, qu’il m’a offensé : d’abord, en déménageant.

— En déménageant ?… Bien, fit Porthos, qui se mit à récapituler sur ses doigts. Après ?

— Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau logement.

— Je comprends, dit Porthos ; une trappe. Peste ! c’est grave ! Je crois bien que vous devez être furieux de cela ! Et pourquoi ce drôle ferait-il faire des trappes sans vous avoir consulté ? Des trappes !… mordious !… Je n’en ai pas, moi, si ce n’est mon oubliette de Bracieux !

— Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire outragé, c’est le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien.

— Eh ! mais, encore un portrait ?… Quoi ! un déménagement, une trappe et un portrait ? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l’un de ces griefs seulement, il y a de quoi faire s’entr’égorger toute la gentilhommerie de France et d’Espagne, ce qui n’est pas peu dire.

— Ainsi, cher, vous voilà suffisamment muni ?

— J’emmène un deuxième cheval. Choisissez votre lieu de rendez-vous, et, pendant que vous attendrez, faites des pliés et fendez-vous à fond, cela donne une élasticité rare.

— Merci ! J’attendrai au bois de Vincennes, près des Minimes.

— Voilà qui va bien… Où trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan ?

— Au Palais-Royal.

Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut.

— Mon habit de cérémonie, dit-il ; mon cheval et un cheval de main.

Le valet s’inclina et sortit.

— Votre père sait-il cela ? dit Porthos.

— Non ; je vais lui écrire.

— Et d’Artagnan ?

— M. d’Artagnan non plus. Il est prudent, il m’aurait détourné.

— D’Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos étonné, dans sa modestie loyale qu’on eût songé à lui quand il y avait un d’Artagnan au monde.

— Cher monsieur du Vallon, répliqua Raoul, ne me questionnez plus, je vous en conjure. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. C’est l’action que j’attends ; je l’attends rude et décisive, comme vous savez les préparer. Voilà pourquoi je vous ai choisi.

— Vous serez content de moi, répliqua Porthos.

— Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer cette rencontre.

— On s’aperçoit toujours de ces choses-là, dit Porthos quand on trouve un corps mort dans le bois. Ah ! cher ami, je vous promets tout, hors de dissimuler le corps mort. Il est là, on le voit, c’est inévitable. J’ai pour principe de ne pas enterrer. Cela sent son assassin. Au risque de risque, comme dit le Normand.

— Brave et cher ami, à l’ouvrage !

— Reposez-vous sur moi, dit le géant en finissant la bouteille, tandis que son laquais étalait sur un meuble le somptueux habit et les dentelles.

Quant à Raoul, il sortit en se disant avec une joie.

— Oh ! roi perfide ! roi traître ! je ne puis t’atteindre ! Je ne le veux pas ! Les rois sont des personnes sacrées ; mais ton complice, ton complaisant, qui te représente, ce lâche va payer ton crime ! Je le tuerai en ton nom, et, après, nous songerons à Louise !