Le vieux Chat et la jeune Souris

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Le vieux Chat et la jeune Souris
Fables, troisième recueil, livre xiiClaude Barbin (p. 22-27).


À Monſeigneur le Duc de Bourgogne, qui avoit demandé à M. de la Fontaine une fable qui fût nommée le Chat & la Souris.


Pour plaire au jeune Prince à qui la Renommée
Deſtine un Temple en mes Écrits,
Comment compoſerai-je une Fable nommée
Le Chat & la Souris ?

———

Dois-je repreſenter dans ces Vers une Belle,
Qui douce en apparence, & toutefois cruelle,

Va ſe joüant des cœurs que ſes charmes ont pris,
Comme le Chat de la Souris.

———

Prendrai-je pour ſujet les jeux de la Fortune ?
Rien ne lui convient mieux, & c’eſt choſe commune
Que de lui voir traiter ceux qu’on croit ſes amis,
Comme le Chat fait la Souris.

———

Introduirai-je un Roi, qu’entre ſes favoris
Elle reſpecte ſeul ; Roi qui fixe ſa rouë ;
Qui n’eſt point empêché d’un monde d’Ennemis,
Et qui des plus puiſſans quand il luy plaît ſe jouë,
Comme le Chat de la Souris ?


———

Mais inſenſiblement, dans le tour que j’ai pris,
Mon deſſein ſe rencontre ; & ſi je ne m’abuſe,
Je pourrois tout gâter par de plus longs recits.
Le jeune Prince alors ſe joûroit de ma Muſe,
Comme le Chat de la Souris.


Fable V.
Le vieux Chat & la jeune Souris.


Une jeune Souris de peu d’experience,
Crut fléchir un vieux Chat implorant ſa clemence,
Et païant de raiſons le Raminagrobis.
Laiſſez-moi vivre ; une Souris

De ma taille & de ma dépenſe
Eſt-elle à charge en ce logis ?
Affamerois-je, à vôtre avis,
L’Hôte & l’Hôteſſe, & tout leur monde ?
D’un grain de bled je me nourris ;
Une noix me rend toute ronde.
À preſent je ſuis maigre ; attendez quelque-tems.
Reſervez ce repas à meſſieurs vos Enfans.
Ainſi parloit au Chat la Souris attrapée.
L’autre lui dit : Tu t’es trompée.
Eſt-ce à moi que l’on tient de ſemblables diſcours ?
Tu gagnerois autant de parler à des ſourds.
Chat & vieux pardonner ? cela n’arrive gueres.
Selon ces loix deſcends là-bas,
Meurs, & va-t’en tout de ce pas
Haranguer les ſœurs Filandieres.

Mes Enfans trouveront aſſez d’autres repas.
Il tint parole ; & pour ma Fable
Voici le ſens moral qui peut y convenir.
La jeuneſſe ſe flate, & croit tout obtenir.
La vieilleſſe eſt impitoïable.