Le Vieux de la montagne (Gautier)/X

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Armand Collin et Ccie (p. 175-196).

X


L’ost des Francs s’étendait à l’aise sur le velours fleuri de ces hauts vallons, entre ces étranges montagnes dont chaque heure variait les nuances. Et, de jour en jour, la multitude augmentait. Des marchands, génois ou vénitiens, se joignaient au campement, s’établissaient là et faisaient leur commerce. De tous les châteaux des principautés voisines, les seigneurs venaient rendre hommage à leur souverain, ne s’en allaient plus. Ils arrivaient des frontières de Tripoli, du Krak des chevaliers, la merveilleuse forteresse que les Arabes nomment le château des Kurdes et que Raymond III avait récemment cédé aux Hospitaliers ; de Markab le Lieu du Guet, place forte tenue en fief par la noble famille de Mansoer, de Tortose, du château de la Veille, du mont Pèlerin, du Chastel-Blanc de Safita, d’Émèse, de Laodicée.

Les châtelains, qui gouvernaient en l’absence des seigneurs attachés à la cour du roi, beaucoup de nobles vassaux, les vicomtes des casaux situés sur les territoires voisins, profitaient de la trêve et de la présence de leurs suzerains dans l’ost royal, pour venir leur faire des rapports, leur donner des nouvelles, soumettre à leur jugement des causes difficiles. Le comte de Tripoli tenait une cour de justice à l’ombre des figuiers.

Des envoyés, ayant pour chef le sénéchal Milon de Ploncy, étaient partis, afin de porter à la commanderie du Temple les reproches et les ordres du roi. Raschid ed-Din se contentait momentanément de cette satisfaction, et il avait fait remettre son annel d’or à Amaury, comme gage de paix et de sauvegarde.

Avec la soif du plaisir, naturolle aux hommes dont la vie est sans cesse menacée, les Francs se réjouissaient, sans répit et sans mesure. Danses, festins, orgies se succédaient au son des musiques, retentissant nuit et jour, si sauvages et si formidables parfois que les oiseaux, volant au-dessus de ces orages d’harmonie, tombaient comme foudroyés.

Les croisés fraternisaient avec les Arabes ; ils organisaient ensemble, selon leurs différents modes, des joutes et des tournois.

Tout le long de la journée, la jolie ville de Maçiâf, couchée entre le pic géant et la formidable forteresse, était envahie par les soldats du Christ, qui aimaient, par-dessus tout, la gaieté de ses bazars et l’animation de ses rues étroites et fraîches ; mais, le soir on fermait les portes et on relevait les ponts, après avoir laissé sortir les chrétiens.

Urbain, l’écuyer d’Hugues de Césarée, avait choisi, pour battre sa coulpe et subir la pénitence qu’on lui avait imposée en expiation de ses péchés, une délicieuse place située au cœur de cette cité. Là, sous la transparence verte de larges platanes, une fontaine carrée, en albâtre, ornée d’arabesques et d’inscriptions d’or, protégée par une élégante toiture, laissait couler dans ses quatre vasques un filet d’eau claire et froide.

Le pécheur était condamné à s’appliquer cinquante coups de lanière sur la peau nue, et, ce jour-là s’y résignant enfin, mollement, en poussant des clameurs, il se cinglait les reins et le dos.

Debout ou à demi couchés, des écuyers et des sergents faisaient cercle autour de lui.

— Aïe ! aïe ! criait-il. Ah ! mes reins ! ah ! malheureuse chair ! Grâce, bourreau ! je ne suis qu’une plaie.

Les écuyers comptaient les coups et riaient.

— Dix-neuf, vingt… Plus fort donc, poltron !

— Il y touche à peine.

— On dirait qu’il chasse les mouches.

— Va, va, chasse tes péchés ! frappe ferme !

— Encore trente coups seulement.

Mais Urbain, avec impatience ; jeta la discipline loin de lui.

— Eh ! au diable ! J’en ai assez comme cela, Un cilice sur ma peau, du pain sec pour régal et des cinglons pour me récréer ! Je sais ce que je sais… Foin du paradis que l’on gagne par l’enfer en ce monde !

Un des écuyers leva le nez vers le château.

— Celui de là-haut te plaisait mieux ? dit-il.

— Ah ! si j’en retrouvais la route ! murmura Urbain en poussant un profond soupir, je serais plus content que si je tenais Dieu par les pieds !

Et il demanda du vin à un de ses camarades.

— Tu romps le jeune ? dit celui-ci en lui tendant sa gourde.

Mais Urbain la repoussa après la première gorgée.

— Pouah ! dit-il, comme il est aigre !

— Du vin de Galilée ! Tu es difficile.

— Ah ! dit un sergent, depuis son aventure magique, il trouve tout indigne de lui.

— Quand on a goûté aux joies du paradis, la vie commune doit vous sembler, en effet, bien amère.

— Il est heureux, ma foi, d’avoir goûté à ces joies-là, reprit le sergent. J’aurais voulu être à sa place.

Un jeune écuyer se rapprocha et, baissant la voix :

— Dis-nous, l’as-tu vu, le Vieux ? Est-il bien laid ? A-t-il des dents de sanglier et de grandes cornes ?

— Ne parle pas ainsi du Prophète ! s’écria Urbain avec colère. D’abord, il n’est pas vieux. C’est un jeune homme, plus beau qu’aucun de nos chevaliers et plus imposant que le roi.

— Le diable prend la forme qu’il veut.

— Si c’est là le diable, je demande à être damné.

— Urbain ! Urbain ! tu sens le roussi et tu serais, bien sur, excommunié si le saint évêque t’entendait.

— Eh bien, je pense comme lui, dit un des écuyers, et je me confierai bien à ce diable-là s’il veut de moi ! En somme, il n’y a que peines et tourments en ce monde, et on nous promet encore, dans l’autre, grandes brûleries et tortures, si seulement nous mourons sans avoir eu le temps de nous laver de nos péchés. Qui trouve son paradis sur la terre a toujours attrapé cela.

— C’est bien vrai : misère ici, misère là-bas. Autant se donner du bon temps, si on le peut.

— Du bon temps ! Nous n’en avons guère en terre sainte ! s’écria le sergent. Avons-nous assez pâti de soif, de faim, de fatigues ! Avons-nous assez arrosé les chemins de nos sueurs et de notre sang ! Ah ! Notre Seigneur Jésus nous devra bien le paradis.

Un Arabe qui les écoutait, adossé à la fontaine, dit d’une voix grave :

— Le Prophète de là-haut ne le vend pas aussi cher que votre dieu né d’une vierge, et il a le pouvoir de vous y faire goûter en ce monde.

Il y eut un moment de silence pendant lequel on regarda l’inconnu en dessous. Mais le sergent se rapprocha de son camarade, le poussant du coude.

— Dis donc, Urbain, c’était fameux, hein ?…

— Ah ! j’y songe le jour, j’en rêve la nuit et je maigris, je dépéris de regret.

— Il y avait donc de bien belles femmes ?

Urbain ne répondit que par un soupir long et profond.

— Ah ! tant pis ! j’en suis ! s’écria le sergent. Que faut-il faire ?… Signer un pacte ? vendre son âme ?

— Nullement, dit l’Arabe qui avait déjà parlé, il suffit de jurer au Prophète dévouement et obéissance.

— Le difficile est d’arriver jusqu’à lui.

— Puisqu’il sait tout, il saura votre désir.

— S’il vient, faites-moi signe, dit un écuyer. Tous se rapprochèrent.

— Et à moi…, à moi aussi.

L’Arabe les enveloppa d’un rapide regard.

— Écoutez, dit-il en baissant la voix, que tous ceux qui sont décidés à jurer fidélité à Raschid ed-Din ne quittent pas la ville et reviennent ici, cette nuit même : je me charge de leur gagner le paradis.

Et, sans attendre de réponse, il s’éloigna.

Écuyers et sergents se dispersèrent, la tête basse, sans oser s’entre-regarder.

Dès l’aube, un matin, des hérauts vinrent annoncer au roi Amaury que le prince des Montagnes, redoutant pour son hôte l’ennui de l’inaction, avait donné l’ordre d’organiser une chasse, dans les forêts voisines, et qu’elle serait dirigée par le très illustre émir de Schaïzar, Ousama, fils de Mourschid, un puissant seigneur des environs, pour le moment en paix avec Raschid ed-Din et qui était venu lui rendre visite.

Cette nouvelle fut accueillie par des acclamations joyeuses. Le roi fit répondre qu’il remerciait le prince des Montagnes et acceptait avec plaisir.

Presque aussitôt le pont-levis s’abaissa, la porte du château s’ouvrit toute grande, et, sur le noir profond de la voûte, apparut toute une foule de jeunes piqueurs, dont les costumes aux vives nuances chatoyèrent comme les fleurs d’un bouquet. Ils s’élancèrent sur le pont, avec impétuosité, entraînés par les bonds de superbes lévriers blancs, aux colliers brodés de pierreries, qu’ils retenaient par des chaînes d’or. Une compagnie de fauconniers, vêtus à la persane, sortit ensuite, tenant sur le poing les gerfauts, les faucons, et les sacrés qui s’attaquent aux lièvres et aux outardes. Ils furent suivis par quarante cavaliers munis d’épieux, de haches, d’arcs et de filets et par de nombreux esclaves nègres, en tuniques rouges, qui tenaient par couples des chiens turcomans, à la peau bleue, grands comme des tigres, et aussi des guépards dressés à la chasse.

Dès qu’ils eurent franchis le pont, les cavaliers poussèrent, d’une seule voix, un cri aigu, strident, vibrant et se lancèrent sur la pente verte de la colline dans une course folle ; tournoyant, voltant, galopant, avec une légèreté et une prestesse qui émerveillèrent les Francs, dont les grands et vigoureux chevaux n’avaient pas cette agilité ; puis, tous ensemble, brusquement, les Arabes s’arrêtèrent, se turent et présentèrent une seule rangée parfaite de cavaliers immobiles. Une longue acclamation accueillit cette prouesse.

Amaury lança son cheval et s’avança jusqu’à l’extrémité du pont pour saluer l’émir Ousama qui sortait du château.

Ce prince syrien, vieillard ayant alors plus de soixante-quinze ans, mais d’une verdeur et d’une force extraordinaires, était célèbre parmi les Francs, car il avait eu des relations avec plusieurs rois chrétiens. S’il était un adversaire redoutable à la guerre, on le savait, en temps de paix, parfait chevalier, seigneur courtois et généreux. C’était aussi un grand chasseur de lions : il en avait tué un nombre incroyable, et l’on racontait que, dans son palais, une salle était ornée, de façon très farouche, par des arceaux et des rosaces faits de têtes de lions et de têtes d’hommes.

Ousama était grand, maigre et d’un aimable visage, où l’on voyait encore les traces d’une beauté fameuse, chantée jadis par les poètes. Il se plaisait à présent à redire lui-même les vers à sa louange, en souriant, et en soupirant de regret ; ceux surtout qui célébraient ses yeux, qu’il avait eu magnifiques et dont l’éclat n’était pas éteint tout à fait :

« Le coup de l’épée acérée, qu’est-ce donc auprès de ce coup d’œil, d’une langueur si séduisante ?

« Qu’est la magie babylonienne comparée aux enchantements des yeux d’Ousama ?… »

Toutes les châtelaines venues du voisinage s’étaient jointes aux trois dames qui, seules, avaient accompagné le roi dans son voyage, et, bien campées à cheval, le faucon sur le poing, elles formaient un charmant groupe avec leurs voiles de toutes les couleurs, disposés, sous de légères couronnes, de façon à garantir du soleil les frais et jolis visages.

On laissa les piqueurs et les pages prendre de l’avance et on se mit en marche, dans un joyeux désordre, au son des trompettes d’ivoire.

Tout de suite, pour des oiseaux sans importance, on décapuchonna des faucons, et, un lièvre ayant dévalé, plusieurs chevaliers, éperonnant leurs chevaux, se jetèrent, comme des fous, à sa poursuite.

— Laissez ! laissez ! cela n’est rien, criait le vieil émir, qui aimait ordonner une chasse avec autant de soin qu’une bataille.

Mais il haussa les épaules d’un air résigné, comprenant qu’il ne fallait pas chercher à discipliner les Francs, qu’à la chasse, aussi bien qu’à la guerre, ils allaient toujours chacun selon sa fantaisie. Et il suivit d’un œil curieux ces jeunes hommes, nés pour le combat, violents, emportés, dont les fiers visages étaient pour la plupart balafrés de cicatrices, et qui avaient une joie exubérante, à la fois enfantine et formidable, tellement que leurs cris et leurs éclats de rire semblaient terribles comme des rugissements de bêtes fauves.

Le roi racontait à Ousama combien la vue d’un lièvre lui serrait le cœur, son oncle, le roi Baudouin, s’étant tué, dans les environs d’Acre, à là poursuite d’un lièvre, levé, par hasard, devant sa promenade. Il avait lancé son cheval dans un chemin impraticable, et la bête l’avait jeté bas, contre un rocher, où il s’était rompu le crâne.

— La cervelle lui sortait par le nez et par les oreilles, disait Amaury. Je n’avais alors que sept ans, mais je n’ai jamais oublié ce malheur. Être venu d’outre-mer pour défendre son Dieu et mourir pour un lièvre !

L’émir admirait celle témérité des chevaliers francs, qui allait parfois jusqu’à la démence et leur devenait fatale, mais, souvent aussi, tournait à leur gloire.

— J’ai connu un des vôtres, disait-il, qui, à lui seul, est venu à bout de plusieurs centaines d’adversaires, lesquels s’étaient réfugiés dans des cavernes inaccessibles. On n’y pouvait accéder qu’à l’aide de cordes suspendues aux cimes. Ce satan parmi vos cavaliers se fit construire une caisse de bois qu’on attacha par des chaînes de fer. Il s’y installa, avec son arc et ses flèches, et se fit descendre au niveau des cavernes. Et là, tout à son aise, il massacrait si bien les malheureux, entassés dans ces grottes, qu’ils se rendirent à merci. Il y a bien longtemps de cela : c’était au temps où le prince d’Antioche, Tancrède, nous faisait la guerre.

— Vous avez connu Tancrède ? s’écrièrent les dames, en se rapprochant, curieuses.

Se pressant autour de lui, elles écoutaient les anecdotes, que le noble vieillard, si riche en souvenirs, contait volontiers, et par courtoisie, elles se retenaient de rire à la façon dont il parlait la langue franque, requérant à chaque moment l’aide de l’interprète, impassible, qui le suivait. Puis elles l’interrogèrent sur le Vieux de la Montagne, sur les splendeurs de son château et les mystères de sa puissance.

— C’est un prince tout à fait au-dessus des hommes, disait Ousama. Par la supériorité de son savoir, il a confondu tous les savants de l’Orient, venus pour lutter avec lui. Il est juste et généreux, terrible seulement à ses ennemis, inaccessible aux passions, on assure que l’eau ne peut refléter son image, et, vraiment, la force de sa volonté est telle qu’elle fait des miracles.

— Des miracles ! Lui en avez-vous vu faire ?

— J’ai vu des choses singulières, dit l’émir. Une fois ceci : Auprès du trône de Raschid, sur un plat d’or, une tête baignait dans son sang. Le Grand Maître, devant les frères, stupéfaits, lui parlait : « Veux-tu revenir sur la terre ou préfères-tu rester au paradis ? » Et la tête, ouvrant des yeux très brillants, répondit : « Qu’ai-je besoin de revenir au monde après avoir vu mes pavillons au paradis, et les houris, et tout ce que Dieu m’a préparé ? Saluez ma famille, camarades, et gardez-vous de désobéir à ce prophète… »

Un autre jour, je chevauchais avec le seigneur des Montagnes dans les environs de Kahf. Un vagabond s’approcha qui faisait danser un singe. Raschid dit à quelqu’un de son entourage : « Prends ce dinar et donne-le à ce singe. » Le singe retourna en tous sens la pièce d’or, la regarda avec une attention extraordinaire et, soudain, expira. Le seigneur fit compter une somme au vagabond, qui se lamentait, et comme la cause de cette mort brusque nous échappait, il nous dit : « Ce singe fut jadis un roi puissant, et le dinar que je lui ai donné était frappé à son nom ; en le voyant, le souvenir de sa grandeur passée lui est revenu, avec le sentiment de sa dégradation présente. La violence du chagrin l’a tué. »

— Je ne sais comment le magicien a su que je désirais avoir de lui mon horoscope, dit la princesse Sybille, qui, sombre et préoccupée depuis le départ, semblait méditer quelque projet. Un page me l’a remis ce matin, enfermé dans un étui d’or orné de pierreries magnifiques.

— L’horoscope est plein de belles promesses, je pense ? dit le roi.

— Il est tel que pouvait l’attendre une fille d’un esprit turbulent et félon comme je le suis.

Et, rageusement, Sybille piqua son cheval, bondit en avant du groupe, dans le vallon tout en fleur.

Les châtelaines se récriaient d’être forcées d’écraser, sous les sabots de leurs montures, les anémones, si belles, de si riches couleurs, qui formaient, à perte de vue, des tapis, comme n’en auraient pas pu tisser les plus habiles artistes de Bagdad ou de Perse, qui prenaient cependant pour modèle ces merveilleuses prairies.

On atteignit la forêt ; on entra sous le couvert des arbres. Là, des cris retentissaient de toutes parts, de longs aboiements, des appels de trompes. Le gibier, débusqué, fuyait, suivi de près par les grands lévriers couleur de lait, aux beaux colliers de pierreries !

Alors le vieil émir donna le signal et mit son cheval au galop.

La journée fut rude et brillante, le carnage immense, de victimes de toutes les espèces. Pendant les haltes, on fit rôtir des chevreuils entiers, des paons et des outardes ; abondamment le vin coula des outres, pour les chevaliers, et l’on servit aux dames des fruits délicieux : pastèques, figues, grenades, oranges, et aussi des sorbets et de l’eau de neige.

Vers le soir, la princesse Sybille, qui n’avait pas cessé de chercher Hugues de Césarée dans l’éparpillement de cette foule, sans être parvenue à le joindre, l’aperçut enfin, arrêté près d’un ruisseau. Le chevalier rendait les rênes à son cheval, qui baissait le cou pour boire.

Impétueusement, elle courut au jeune homme et, en évitant de le regarder, lui dit d’une voix impérieuse :

— Cette nuit, sous votre tente, veillez en m’attendant.

Puis, enlevant sa monture, elle franchit le ruisseau et s’éloigna rapidement, sans se retourner.

Quel moyen d’échapper à cet ordre sans réplique ? Hugues, aussi surpris qu’inquiet, demeura longtemps à la même place, l’esprit remué par toutes sortes de pensées. Il était, malgré lui, flatté d’être recherché, avec tant de persistance, par une princesse royale, belle et orgueilleuse. Mais son cœur, si profondément épris, rapportait toutes choses à la bien-aimée, qui restait pour lui bien au-dessus des mortelles et toujours inaccessible. Si un peu de vanité le faisait sourire, c’était à l’idée que, peut-être, il pourrait ne pas paraître trop indigne aux yeux de Gazileh, puisque d’autres yeux ne voulaient voir que lui seul.

Cependant, à l’attente de cette entrevue, l’angoisse lui serrait la gorge. Jeunes femmes et jeunes filles, pour la plupart, intrépides et effrontées, n’avaient aucune honte à déclarer leurs sentiments aux chevaliers de leur goût ; elles les requéraient en mariage, ou même pour de passagères amours.

Combien discourtois et digne de moquerie le jeune homme qui se dérobait à de si douces réquisitions !… Et lui, surtout, qui vivait chaste comme un prêtre depuis qu’une passion impossible l’absorbait tout entier, saurait-il résister à de trop charmantes séductions ?

Un instant, il eut l’idée de déserter sa tente, de se réfugier auprès de son frère d’armes. Cependant il n’en fit rien, et même fut rentré un des premiers au campement.

Quand ses valets vinrent pour le dévêtir et le mettre au lit, il leur ordonna de disposer de nombreuses chandelles de cire, dans les grands chandeliers de vermeil, et de les allumer : beaucoup de lumière lui semblait une sauvegarde.

Il changea de vêtements et après avoir congédié tous les pages, il fit sa prière, plus longue et plus fervente que de coutume.

Il se relevait en terminant le signe de croix lorsque Sybille entra, voilée à la façon des Turques. Un moment éblouie par tant de clarté, elle se remit vite et le remercia d’avoir illuminé sa tente, comme une chapelle, pour la recevoir.

— Vous êtes, pour moi, aussi respectable et sacrée que Madame la Vierge, dit-il.

Elle secoua la tête d’un air mutin et un peu moqueur et, se dévoilant, lui laissa le loisir d’admirer les grâces de sa personne et de sa parure, que faisait valoir l’éclat de tant de cierges. Mais elle était blonde, blanche et rose, avec des yeux couleur de ciel : le contraire de ce qu’il adorait. Entre elle et lui, il évoqua le pâle visage au front pensif, les cheveux de cuivre sombre, le beau regard, frère de nuits étoilées, et il eut un sourire extasié, auquel Sybille se méprit.

— Hugues, dit-elle, en se rapprochant, je ne me serais jamais pardonné d’avoir manqué ma vie et mon bonheur, faute de m’être franchement expliquée avec vous. Je suis d’assez noble sang pour ne rien craindre de mes actes ; ma démarche, d’ailleurs, n’a rien que de loyal et de juste. Depuis assez longtemps je songe à vous pour être certaine qu’il ne s’agit pas, dans mon cœur, d’une fantaisie vite oubliée. Je vous avais choisi pour être mon chevalier, je vous désirais pour mari ; mais quelqu’un, toujours, de façon indiscrète et tyrannique, s’est jeté entre nous, et peut-être n’avez-vous rien vu de ce que mes yeux pensaient vous dire, peut-être ne savez-vous pas que je vous aime.

— Madame, dit Hugues, qui, soudain, se sentit parfaitement calme et maître de lui, ce quelqu’un dont vous parlez sera toujours comme un bouclier entre vous et moi : nous avons bu le sang l’un de l’autre et nous avons échangé le serment de fidélité constante. Au prix de ma vie j’aurais renoncé à un bonheur et à un honneur digne d’un roi, j’aurais arraché l’amour de mon cœur, puisque mon frère d’armes vous aimait.

— Ah ! c’est démence de parler ainsi, s’écria Sybille avec passion. Est-ce que l’on arrache l’amour ? Il s’enracine d’autant plus qu’on cherche à le tirer du cœur. Quant à celui que vous dites, sachez que je le hais et que votre sacrifice, jamais, en aucun cas, ne sera à son profit. N’ayez donc pas scrupule à m’aimer, messire de Césarée, et acceptez ma royale alliance.

Hugues, devant son élan, s’était imperceptiblement reculé. Ce fut assez pour que, prise de colère, elle lui dit d’un ton méprisant :

— Ne fuyez pas, chevalier ; c’est inutile : je n’ai nulle envie de vous faire jouer le rôle de Joseph avec son Égyptienne.

Mais sa colère tomba. Elle s’assit loin de lui, faible, et vaincue par la ténacité de son désir, ne voulant pas y renoncer encore. Les sourcils contractés, elle regardait le jeune homme, avec l’amer dépit de ne pouvoir se défendre du plaisir, toujours aussi vif, que lui causait sa vue. L’élégance et la force de ses membres souples, la taille menue, les puissantes épaules, l’éclat fugitif des dents, sous l’or fluide de la barbe, entre les lèvres fraîches, et surtout, sous la pénombre des grands sourcils veloutés ; les yeux changeants, si rêveurs, si doux et si mystérieusement tristes ! Il lui semblait qu’elle les aurait contemplés des jours entiers, sans assouvir son envie de les voir.

Impatiente contre elle-même, elle frappa du pied, tandis que, muet, un peu gauche, il se tenait devant elle.

— Écoutez-moi, dit-elle enfin. Aujourd’hui, j’ai lu des prédictions. On m’annonce que je serai reine. Reine, je ferai roi mon époux. Peut-être une couronne vous tentera-t-elle, puisque je n’ai pas, sans elle, le don de vous plaire.

— Homphroy est plus digne que moi de la couronne et de la reine, dit-il. Aimez-le, prinçesse, je vous en conjure : nul plus que lui ne mérite l’amour.

Elle se leva, pâle de rage, l’œil brillant d’une larme, que son orgueil brûla sous sa paupière.

— C’est bien ! dit-elle. Tout ce que j’avais de bon en moi, je le brise, ici, à vos pieds. On me prédit aussi que mon ambition ne reculera devant rien, pas même devant le crime, J’accepte ! Les révoltes de mon âme violente se seraient fondues en amour sur votre cœur ; je vous rends responsable de tout le mal que je ferai. Vous n’avez pas voulu de ma tendresse : redoutez mon ressentiment, et, si je suis jamais reine, hâtez-vous de quitter le royaume.

Elle écarta si violemment le rideau de la tente qu’elle l’arracha à moitié et elle s’enfuit dans l’ombre du camp endormi.

Aussitôt, les tapis et les coussins, qui formaient le lit s’agitèrent, et Homphroy, tout rouge de honte et de douleur, en sortit et se jeta aux pieds de son ami.

— Je suis un traître et un félon, cria-t-il. Je l’ai vue entrer sous ta tente, j’ai douté de toi, j’ai voulu entendre. Pardonne-moi, et réjouis-toi aussi, car mon fol amour est mort, et mon cœur n’est plus qu’à toi seul.