Le Vieux de la montagne (Gautier)/XI

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Armand Collin et Ccie (p. 197-206).

XI


C’était l’heure des audiences du prophète. Le chambellan Dabboûs venait d’introduire un frère de la Pureté, que Raschid, rêveur, oubliait à ses pieds.

— C’est l’homme qui avait mission de suivre l’envoyé des Francs, dit Dabboûs en haussant la voix.

— Eh bien, qu’il parle.

— Ta bénédiction soit sur moi ! ô saint prophète ! dit le frère. Selon ton ordre, en même temps que l’envoyé du roi franc, je suis arrivé chez les Templiers, déguisé en moine quêteur. Milon de Plancy s’est acquitté de sa mission, mais le Grand Maître du Temple n’a pas consenti à livrer le meurtrier de ton ambassadeur. Il affirme qu’il l’a envoyé à Rome, afin que le pape le relève de son crime.

— Raschid, dit le chambellan, ta pensée est ailleurs : tu n’écoutes pas.

— Si !…, si !… Il l’a envoyé à Rome. Ensuite.

— Je me suis assuré, continua le frère, que personne n’est parti pour Rome, aucun navire n’a quitté les ports. Le Grand Maître du Temple a menti.

— L’envoyé franc est-il retourné vers le roi ?

— Nul ne peut nous devancer, seigneur, tu le sais. Mais Milon de Plancy ne songeait pas encore au retour : il fait, là-bas, bonne chère et s’enivre jusqu’à perdre le sens. Je le crois, d’ailleurs, traître à son roi et occupé à ourdir quelque complot, en compagnie d’un Templier qui ne le quitte guère.

— Le nom de ce Templier ?

— Gauthier du Mesnil, un homme fort laid et borgne. Deux de nos frères surveillent leurs actes pour t’en rendre compte. J’ai tout dit, maître.

— C’est bien. Retire-toi !

Et, quand il fut sorti, le prince dit à Dabboûs :

— Il faut faire savoir à l’instant au roi Amaury, ce que son ambassadeur ne lui redira que dans quelques jours, et lui dévoiler aussi la félonie et le mensonge du Grand Maître ; mais qu’il ne soit pas parlé de la trahison possible que le seigneur Milon complote avec le Templier : nous savons encore trop peu de chose sur ce sujet.

— J’entends, dit le chambellan, en introduisant un autre frère. Celui-ci, ajouta-t-il, dit avoir des révélations importantes à te faire. Il ne vient pas de loin : blessé à la dernière bataille contre les Francs, il a été soigné et guéri par eux.

Et Dabboûs s’éloigna pour faire exécuter l’ordre du maître.

L’homme était prosterné et baisait les pieds de Raschid.

— Je t’écoute, dit celui-ci.

— Ô prophète de Dieu ! dit l’Arabe, combattant pour ton service, l’heure de la récompense semblait sonner pour moi, car, criblé de blessures, étouffé sous un tas de morts, je croyais que j’allais retrouver enfin les joies du paradis, que tu as entr’ouvert pour moi. Mais, par la volonté de Dieu, malgré mon agonie, je dus voir et entendre encore, être témoin d’une scène qui intéressait son prophète.

— Qu’as-tu donc vu ? dit Raschid, subitement attentif.

— Un chevalier franc, blessé, criant à l’aide, une femme, une houri céleste, accourait, qui le ranima, le pansa et, après divers échanges d’affectueuses paroles, lui révéla qu’à sa grande terreur on la conduisait, comme otage, dans le château de Raschid ed-Din.

— Cette femme, elle s’est laissée voir à lui, sans voile ? s’écria Raschid sans dissimuler son émotion.

— Oui, maître : croyant que l’homme allait mourir, elle s’est dévoilée.

— Poursuis.

— Le blessé lui offrit de la défendre, d’être son chevalier.

— Qu’a-t-elle répondu ?

— Elle a accepté et doit l’avertir par un signal, si un danger la menace.

— Un signal ?

— Son voile blanc, flottant à l’un des créneaux.

— Est-ce tout ?

— Elle lui a dit son nom.

— Ce chevalier, qui est-ce ?

— Le comte Hugues de Césarée.

— Va, va, laisse-moi, dit Raschid. Tu as bien agi, et, puisque tu es impatient de la mort, je te promets d’obtenir de Dieu qu’il abrège ta vie de dix années.

Dabboûs revenait. Le prophète lui fit signe de mettre fin aux audiences.

— Non ! non ! plus personne, dit-il.

Le chambellan, effrayé, s’élança vers son maître :

— Quelle nouvelle funeste vient-on de t’apprendre qui te bouleverse ainsi ?

— Ah ! toujours cette folie, qui déjà me couvre d’humiliation ! s’écria Raschid. Peux-tu le croire, Dabboûs ? je suis trahi, dédaigné. Cette femme élue par mon cœur, qui pouvait être plus glorieuse qu’aucune reine du monde, au premier venu, à un soldat franc, elle dévoila sa beauté et demande assistance contre moi !

— La femme est toujours la femme, de quelque séduction que le diable l’ait parée.

— Elle s’est laissé voir ! Un autre regard que le mien possède son image ! Un autre amour se heurte à mon amour ! Ah ! je le sentais bien, qu’il y avait un obstacle, qu’elle ne m’aimerait pas. C’est ce chevalier qui occupe sa pensée. Elle l’aime peut-être… C’est pour lui un arrêt de mort. Mais, avant de le faire disparaître, je l’aurai envié, j’aurai subi cette honte d’être jaloux d’un homme !… Non ! non ! à tout prix, il faut me délivrer de cette obsession.

— Hâte-toi de renvoyer Gazileh à son oncle, dit Dabboûs : l’éloignement amènera l’oubli.

Mais Raschid, abaissant ses paupières sur ses yeux, brûlés de larmes, dit, d’une voix qui tremblait :

— Entre elle et moi il faut l’impossible, l’irrémédiable ou jamais je ne l’oublierai. Hélas !… je dois briser la coupe, répandre l’ambroisie dont je suis avide… pour rendre ma soif vaine à jamais.

— Que veux-tu dire ?… s’écria Dabboûs en frissonnant.

— Gazileh doit mourir.

— Prends garde, dit le chambellan après un silence. Certes, au prix de ton repos, la vie d’une femme est peu de chose, et le crime de s’être montrée sans voile à un infidèle justifierait sa condamnation. Mais ce n’est pas au nom seul de la justice que tu la condamnes.

— Elle doit mourir, répéta Raschid.

— Tu n’es plus un juge impartial.

Mais Dabboûs s’interrompit ; brusquement il souleva une portière… Il avait cru entendre un cri étouffé, des pas légers…

— Je ne m’étais pas trompé, dit-il : la jeune suivante était là, cachée… elle a entendu ton arrêt et vu le rapporter à sa maîtresse.

Et il montra Nahâr, qui s’enfuyait par la galerie montant aux remparts.

— Laisse-moi, dit Raschid, je veux les rejoindre.

Gazileh était sur cette haute terrasse qu’elle affectionnait, les coudes sur la pierre d’un créneau, regardant au loin. La course effarée de Nahâr la fit se retourner, et elle demeura muette devant le visage bouleversé de la jeune fille, qui, elle non plus, ne pouvait pas parler.

— Tu es perdue ! dit-elle enfin, en contenant à deux mains les battements de son cœur : il veut te tuer !

— Me tuer ?…

— « Gazileh doit mourir », a-t-il dit. J’aurais du me jeter à ses pieds, lui crier que tu l’aimes, puisque c’est ton amour qu’il veut.

— Tu aurais menti : je ne l’aime pas.

— Tais-toi ! tais-toi ! Il faut bien feindre de l’aimer pour sauver ta vie.

— Je préfère mourir.

— Mais pourquoi cette folie ? s’écria Nahâr, en se tordant les bras ; pourquoi repousser l’amour d’un homme qui est plus qu’un roi, qui est jeune, beau, tout-puissant, et que Dieu a marqué de son sceau ?…

— Que sais-je ? dit Gazileh. Il m’épouvante. Il est trop surhumain, trop terrible ; il me paraît marcher le front dans le ciel, les pieds dans le sang.

— Ah ! dis-le donc plutôt : tu aimes ce chevalier, que tu as tenu un instant évanoui entre tes bras. Si ton cœur n’était pas à lui déjà, tu te résignerais facilement à un amour aussi glorieux.

— Oui ! mon cœur est ainsi fait : j’aime celui qui voudrait mourir pour me sauver, et non pas celui qui veut me tuer parce qu’il m’aime.

— Ah ! malheureuse ! dit Nahâr en pleurant, le prophète sait tout, et tu rends son arrêt irrévocable… Au moins, appelons-le, ce chevalier : qu’il vienne à ton aide, qu’il te sauve donc. Donnons-lui le signal convenu.

— Quelle dérision ! Que veux-tu qu’il fasse ? À quoi bon le perdre inutilement ?

— De toute façon, il est perdu, car Raschid ed-Din sait la vérité. Que le chevalier tente au moins quelque chose pour sa dame !

La jeune fille détacha le voile de Gazileh, qui se défendait, et, malgré elle, fixa le léger tissu à une moulure du créneau, puis elle entraîna la princesse loin du rempart.

Par l’étroite meurtrière d’une tourelle d’angle, Raschid avait vu et entendu les jeunes filles. Il s’avança sur le chemin de ronde, lorsqu’elles furent parties, jusqu’au créneau où le voile était attaché.

— C’est bien cela, murmura-t-il : le signal ! La gaze s’agitant comme une main blanche qui appelle… Je suis curieux de voir ce que fera l’amoureux.

Mais une bouffée de rage lui fit crisper les poings.

— Est-ce bien possible ? cria-t-il. C’est moi qui suis ici, le cœur déchiré de haine et d’amour, guettant furtivement les actions d’une femme !… Ah ! la honte m’écrase ! Mais je terrasserai cette révolte de mon corps misérable. Je le veux ; il le faut !

Au même moment, sous la caresse fugitive du parfum suave qui flottait, il eut une défaillance et, pour échapper au désir d’appuyer sur ses lèvres le voile aérien, tout embaumé, il se recula brusquement, en disant d’une voix brisée :

— Il n’y a pas d’autre issue ; c’est irrémissible… Elle doit mourir.