Le Village aérien/12

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Hachette (p. 223-242).

XII

sous bois.


Le lendemain, trois hommes étaient étendus près d’un foyer dont les derniers charbons achevaient de se consumer. Vaincus par la fatigue, incapables de résister au sommeil, après avoir repris leurs vêtements séchés devant ce feu, ils s’étaient endormis.

Quelle heure était-il et même faisait-il jour ou faisait-il nuit ?… Aucun d’eux ne l’eût pu dire. Cependant, à supputer le temps écoulé depuis la veille, il semblait bien que le soleil dût être au-dessus de l’horizon. Mais dans quelle direction se plaçait l’est ?… Cette demande, si elle eût été faite, fût restée sans réponse.

Ces trois hommes étaient-ils donc au fond d’une caverne, en un lieu impénétrable à la lumière diurne ?…

Non, autour d’eux se pressaient des arbres en si grand nombre qu’ils arrêtaient le regard à la distance de quelques mètres. Même pendant la flambée, entre les énormes troncs et les lianes qui se tendaient de l’un à l’autre, il eût été impossible de reconnaître un sentier praticable à des piétons. La ramure inférieure plafonnait à une cinquantaine de pieds seulement. Au-dessus, si dense était le feuillage, jusqu’à l’extrême cime, que ni la clarté des étoiles ni les rayons du soleil ne passaient au travers. Une prison n’aurait pas été plus obscure, ses murs n’eussent pas été plus infranchissables, et ce n’était pourtant qu’un des sous-bois de la grande forêt.

Dans ces trois hommes, on eût reconnu John Cort, Max Huber et Khamis.

Par quel enchaînement de circonstances se trouvaient-ils en cet endroit ?… Ils l’ignoraient. Après la dislocation du radeau contre le barrage, n’ayant pu se retenir aux roches, ils avaient été précipités dans les eaux du rapide, et ne savaient rien de ce qui avait suivi cette catastrophe. À qui le foreloper et ses compagnons devaient-ils leur salut ?… Qui les avait transportés jusqu’à cet épais massif avant qu’ils eussent repris connaissance ?…
khamis cherchait à découvrir un coin de ciel

Par malheur, tous n’avaient pas échappé à ce désastre. L’un d’eux manquait, l’enfant adoptif de John Cort et de Max Huber, le pauvre Llanga, et aussi le petit être qu’il avait sauvé une première fois… Et qui sait si ce n’était pas en voulant le sauver une seconde qu’il avait péri avec lui ?…

Maintenant, Khamis, John Cort, Max Huber, ne possédaient ni munitions ni armes, aucun ustensile, sauf leurs couteaux de poche et la hachette, que le foreloper portait à sa ceinture. Plus de radeau, et d’ailleurs de quel côté se fussent-ils dirigés pour rencontrer le cours du rio Johausen ?…

Et la question de nourriture, comment la résoudre ? Les produits de la chasse allaient faire défaut ?… Khamis, John Cort et Max Huber en seraient-ils réduits aux racines, aux fruits sauvages, insuffisantes ressources et très problématiques ?… N’était-ce pas la perspective de mourir de faim à bref délai ?…

Délai de deux ou trois jours, toutefois, car l’alimentation serait du moins assurée pour ce laps de temps. Ce qui restait du buffle avait été déposé en cet endroit. Après s’en être partagé les quelques tranches déjà cuites, ils s’étaient endormis autour de ce feu prêt à s’éteindre.

John Cort se réveilla le premier au milieu d’une obscurité que la nuit n’aurait pas rendue plus profonde. Ses yeux s’accoutumant à ces ténèbres, il aperçut vaguement Max Huber et Khamis couchés au pied des arbres. Avant de les tirer de leur sommeil, il alla ranimer le foyer en rapprochant les bouts de tisons qui brûlaient sous la cendre. Puis il ramassa une brassée de bois mort, d’herbes sèches, et bientôt une flamme pétillante jeta ses lueurs sur le campement.

« À présent, dit John Cort, avisons à sortir de là !… »

Le pétillement du foyer ne tarda pas à réveiller Max Huber et Khamis. Ils se relevèrent presque au même instant. Le sentiment de la situation leur revint, et ils firent ce qu’il y avait à faire : ils tinrent conseil.

« Où sommes-nous ?… demanda Max Huber.

— Où l’on nous a transportés, répondit John Cort, et j’entends par là que nous ne savons rien de ce qui s’est passé depuis…

— Depuis une nuit et un jour peut-être…, ajouta Max Huber. Est-ce hier que notre radeau s’est brisé contre le barrage ?… Khamis, avez-vous quelque idée à ce sujet ?… »

Pour toute réponse, le foreloper se contenta de secouer la tête. Impossible de déterminer le compte du temps écoulé, ni de dire dans quelles conditions s’était effectué le sauvetage.

« Et Llanga ?… demanda John Cort. Il a certainement péri puisqu’il n’est pas avec nous !… Ceux qui nous ont sauvés n’ont pu le retirer du rapide…

— Pauvre enfant ! soupira Max Huber, il avait pour nous une si vive affection !… Nous l’aimions… nous lui aurions fait une existence si heureuse !… L’avoir arraché aux mains de ces Denkas, et maintenant… Pauvre enfant ! »

Les deux amis n’eussent pas hésité à risquer leur vie pour Llanga… Mais, eux aussi, ils avaient été bien près de périr dans le tourbillon, et ils ignoraient à qui était dû leur salut…

Inutile d’ajouter qu’ils ne songeaient plus à la singulière créature recueillie par le jeune indigène, et qui s’était noyée avec lui, sans doute. Bien d’autres questions les préoccupaient à cette heure, — questions autrement graves que ce problème d’anthropologie relatif à un type moitié homme et moitié singe.

John Cort reprit :

« Lorsque je fais appel à ma mémoire, je ne me rappelle plus rien des faits qui ont suivi la collision contre le barrage… Un peu avant, il m’a semblé voir Khamis debout, lançant les armes et les ustensiles sur les roches…

— Oui, dit Khamis, et assez heureusement pour que ces objets ne soient pas tombés dans le rio… Ensuite…

— Ensuite, déclara Max Huber, au moment où nous avons été engloutis, j’ai cru… oui… j’ai cru apercevoir des hommes…

— Des hommes… en effet…, répondit vivement John Cort, des indigènes qui en gesticulant, en criant, se précipitèrent vers le barrage…

— Vous avez vu des indigènes ?… demanda le foreloper, très surpris.

— Une douzaine environ, affirma Max Huber, et ce sont eux, suivant toute probabilité, qui nous ont retirés du rio…

— Puis, ajouta John Cort, sans que nous eussions repris connaissance, ils nous ont transportés en cet endroit… avec ce reste de provisions… Enfin, après avoir allumé ce feu, ils se sont hâtés de disparaître…

— Et ont même si bien disparu, ajouta Max Huber, que nous n’en retrouvons pas trace !… C’est montrer qu’ils tenaient peu à notre gratitude…

— Patience, mon cher Max, répliqua John Cort, il est possible qu’ils soient autour de ce campement… Comment admettre qu’ils nous y eussent conduits pour nous abandonner ensuite ?…

— Et en quel lieu !… s’écria Max Huber. Qu’il y ait dans cette forêt de l’Oubanghi des fourrés si épais, cela passe l’imagination !… Nous sommes en pleine obscurité…

— D’accord… mais fait-il jour ?… » observa John Cort.

Cette question ne tarda pas à se résoudre affirmativement. Si opaque que fût le feuillage, on percevait au-dessus de la cime des arbres, hauts de cent à cent cinquante pieds, les vagues lueurs de l’espace. Il ne paraissait pas douteux que le soleil, en ce moment, éclairât l’horizon. Les montres de John Cort et de Max Huber, trempées des eaux du rio, ne pouvaient plus indiquer l’heure. Il faudrait donc s’en rapporter à la position du disque solaire, et encore ne serait-ce possible que si ses rayons pénétraient à travers les ramures.

Tandis que les deux amis échangeaient ces diverses questions auxquelles ils ne savaient comment répondre, Khamis les écoutait sans prononcer une parole. Il s’était relevé, il parcourait l’étroite place que ces énormes arbres laissaient libre, entourée d’une barrière de lianes et de sizyphus épineux. En même temps, il cherchait à découvrir un coin de ciel dans l’intervalle des branches ; il tentait de retrouver en lui ce sens de l’orientation qui n’aurait jamais occasion pareille de s’exercer utilement. S’il avait déjà traversé les bois du Congo ou du Cameroun, il ne s’était pas engagé à travers des régions si impénétrables. Cette partie de la grande forêt ne pouvait être comparée à celle que ses compagnons et lui avaient franchie depuis la lisière jusqu’au rio Johausen. À partir de ce point, ils étaient généralement dirigés vers le sud-ouest. Mais de quel côté était maintenant le sud-ouest, et l’instinct de Khamis le fixerait-il à cet égard ?…

Au moment où John Cort, devinant son hésitation, allait l’interroger, ce fut lui qui demanda :

« Monsieur Max, vous êtes certain d’avoir aperçu des indigènes près du barrage ?…

— Très certain, Khamis, au moment où le radeau se fracassait contre les roches.

— Et sur quelle rive ?…

— Sur la rive gauche.

— Vous dites bien la rive gauche ?…

— Oui… la rive gauche.

— Nous serions donc à l’est du rio ?…

— Sans doute, et, par conséquent, ajouta John Cort, dans la partie la plus profonde de la forêt… Mais à quelle distance du rio Johausen ?…

— Cette distance ne peut être considérable, déclara Max Huber. L’estimer à quelques kilomètres, ce serait exagérer. Il est inadmissible que nos sauveteurs, quels qu’ils soient, nous aient transportés loin…

— Je suis de cet avis, affirma Khamis, le rio ne peut pas être éloigné… aussi avons-nous intérêt à le rejoindre, puis à reprendre notre navigation au-dessous du barrage, dès que nous aurons construit un radeau…

— Et comment vivre jusque-là, puis pendant la descente vers l’Oubanghi ?… objecta Max Huber. Nous n’avons plus les ressources de la chasse…

— En outre, fit remarquer John Cort, de quel côté chercher le rio Johausen ?… Que nous ayons débarqué sur la rive gauche, je l’accorde… Mais, avec l’impossibilité de s’orienter, peut-on affirmer que le rio soit dans une direction plutôt que dans une autre ?…

— Et d’abord, demanda Max Huber, par où, s’il vous plaît, sortir de ce fourré ?…

— Par là », répondit le foreloper.

Et il montrait une déchirure du rideau de lianes à travers laquelle ses compagnons et lui avaient dû être introduits en cet endroit. Au-delà se dessinait une sente obscure et sinueuse qui semblait praticable.

Où cette sente conduisait-elle ?… Était-ce au rio ?… Rien de moins certain… Ne se croisait-elle pas avec d’autres ?… Ne risquait-on pas de s’égarer dans ce labyrinthe ?… D’ailleurs, avant quarante-huit heures, ce qui restait du buffle serait dévoré… Et après ?… Quant à étancher sa soif, les pluies étaient assez fréquentes pour écarter toute crainte à cet égard.

« Dans tous les cas, observa John Cort, ce n’est pas en prenant racine ici que l’on se tirera d’embarras, et il faut au plus tôt quitter la place…

— Mangeons d’abord », dit Max Huber.

Environ un kilogramme de viande fut partagé en trois parts, et chacun dut se contenter de ce mince repas !…

« Et dire, reprit Max Huber, que nous ne savons même pas si c’est un déjeuner ou un dîner…

— Qu’importe ! répliqua John Cort, l’estomac n’a que faire de ces distinctions…

— Soit, mais il a besoin de boire, l’estomac, et quelques gouttes du rio Johausen, je les accueillerais comme le meilleur cru des vins de France !… »

Tandis qu’ils mangeaient, ils étaient redevenus silencieux. De cette obscurité se dégageait une vague impression d’inquiétude et de malaise. L’atmosphère, imprégnée des senteurs humides du sol, s’alourdissait sous ce dôme de feuillage. En ce milieu qui semblait même impropre au vol des oiseaux, pas un cri, pas un chant, pas un battement d’aile. Parfois le bruit sec d’une branche morte dont la chute s’amortissait au contact du tapis de mousses spongieuses étendu d’un tronc à l’autre. Par instants, aussi, un sifflement aigu, puis le froufrou entre les feuilles sèches d’un de ces serpenteaux des brousses, longs de cinquante à soixante centimètres, heureusement inoffensifs. Quant aux insectes, ils bourdonnaient comme d’habitude et n’avaient point épargné leurs piqûres.

Le repas achevé, tous trois se levèrent.

Après avoir ramassé le morceau de buffle, Khamis se dirigea vers le passage que laissaient entre elles les lianes.

En cet instant, à plusieurs reprises et d’une voix forte, Max Huber jeta cet appel :

« Llanga !… Llanga !… Llanga !… »

Ce fut en vain, et aucun écho ne renvoya le nom du jeune indigène.

« Partons », dit le foreloper.

Et il prit les devants.

À peine avait-il mis le pied sur la sente qu’il s’écria :

« Une lumière !… »

Max Huber et John Cort s’avancèrent vivement.

« Les indigènes ?… dit l’un.

— Attendons ! » répondit l’autre.

La lumière — très probablement une torche enflammée — apparaissait en direction de la sente à quelques centaines de pas. Elle n’éclairait la profondeur du bois que dans un faible rayon, piquant de vives lueurs le dessous des hautes ramures.

Où se dirigeait celui qui portait cette torche ?… Était-il seul ?… Y avait-il lieu de craindre une attaque, ou était-ce un secours qui arrivait ?…

Khamis et les deux amis hésitaient à s’engager plus avant dans la forêt.

Deux ou trois minutes s’écoulèrent.

La torche ne s’était pas déplacée.

Quant à supposer que cette lueur fût celle d’un feu follet, non assurément, étant donnée sa fixité.

« Que faire ?… demanda John Cort.

— Marcher vers cette lumière, puisqu’elle ne vient pas à nous, répondit Max Huber.

— Allons », dit Khamis.

Le foreloper remonta la sente de quelques pas. Aussitôt la torche de s’éloigner. Le porteur s’était-il donc aperçu que ces trois étrangers venaient de se mettre en mouvement ?… Voulait-on éclairer leur marche sous ces obscurs massifs de la forêt, les ramener vers le rio Johausen ou tout autre cours d’eau tributaire de l’Oubanghi ?…

Ce n’était pas le cas de temporiser. Il fallait d’abord suivre cette lumière, puis tenter de reprendre la route vers le sud-ouest.

Et les voici suivant l’étroit sentier, sur un sol dont les herbes étaient refoulées depuis longtemps, les lianes rompues, les broussailles écartées par le passage des hommes ou des animaux.

Sans parler des arbres que Khamis et ses compagnons avaient déjà rencontrés, il en était d’autres d’espèce plus rare, tel le gura crepitans à fruits explosibles, qui ne s’était encore trouvé qu’en Amérique dans la famille des euphorbiacées, dont l’écorce tendre renferme une substance laiteuse, et dont la noix éclate à grand bruit en lançant au loin sa semence ; tel le tsofar, l’arbre siffleur, entre les branches duquel le vent sifflait comme à travers une fente, et qui n’avait été signalé que dans les forêts nubiennes.

John Cort, Max Huber et Khamis marchèrent ainsi pendant trois heures environ, et, lorsqu’ils firent halte après cette première étape, la lumière s’arrêta au même instant…

« Décidément, c’est un guide, déclara Max Huber, un guide d’une parfaite complaisance !… Si nous savions seulement où il nous mène…

— Qu’il nous sorte de ce labyrinthe, répondit John Cort, et je ne lui en demande pas davantage !… Eh bien, Max, tout cela, est-ce assez extraordinaire ?…

— Assez… en effet !…

— Pourvu que cela ne le devienne pas trop, cher ami ! » ajouta John Cort.

Pendant l’après-midi, le sinueux sentier ne cessa de courir sous les frondaisons de plus en plus opaques. Khamis se tenait en tête, ses compagnons derrière lui, en file indienne, car il n’y avait passage que pour une seule personne. S’ils pressaient parfois le pas, afin de se rapprocher de leur guide, celui-ci, pressant également le sien, maintenait invariablement sa distance.

Vers six heures du soir, d’après l’estime, quatre à cinq lieues avaient dû être franchies depuis le départ. Cependant, l’intention de Khamis, en dépit de la fatigue, était de suivre la lumière, tant qu’elle se montrerait, et il allait se remettre en marche, lorsqu’elle s’éteignit soudain.

« Faisons halte, dit John Cort. C’est évidemment une indication qui nous est donnée…

— Ou plutôt un ordre, observa Max Huber.

— Obéissons donc, répliqua le foreloper, et passons la nuit en cet endroit.

— Mais demain, ajouta John Cort, la lumière va-t-elle reparaître ?… »

C’était la question.

Tous trois s’étendirent au pied d’un arbre. On se partagea un morceau de buffle, et, heureusement, il fut possible de se désaltérer à un petit filet liquide qui serpentait sous les herbes. Bien que les pluies fussent fréquentes dans cette région forestière, il n’était pas tombé une seule goutte d’eau depuis quarante-huit heures.

« Qui sait même, remarqua John Cort, si notre guide n’a pas précisément choisi cet endroit parce que nous y trouverions à nous désaltérer ?…

— Délicate attention », avoua Max Huber, en puisant un peu de cette eau fraîche au moyen d’une feuille roulée en cornet.

Quelque inquiétante que fût la situation, la lassitude l’emporta, le sommeil ne se fit pas attendre. Mais John Cort et Max Huber ne s’endormirent pas sans avoir parlé de Llanga… Le pauvre enfant ! S’était-il noyé dans le rapide ?… S’il avait été sauvé, pourquoi ne l’avait-on pas revu ?… Pourquoi n’avait-il pas rejoint ses deux amis, John et Max ?…

Lorsque les dormeurs se réveillèrent, une faible lueur, perçant les branchages, indiqua qu’il faisait jour. Khamis crut pouvoir conclure qu’ils avaient suivi la direction de l’est. Par malheur, c’était aller du mauvais côté… En tout cas, il n’y avait qu’à reprendre la route.

« Et la lumière ?… dit John Cort.

— La voici qui reparaît, répondit Khamis.

— Ma foi, s’écria Max Huber, c’est l’étoile des rois Mages… Toutefois elle ne nous conduit pas vers l’occident, et quand arriverons-nous à Bethléem ?… »

Aucune aventure ne marqua cette journée du 22 mars. La torche lumineuse ne cessa de guider la petite troupe toujours en direction de l’est.

De chaque côté de la sente, la futaie paraissait impénétrable, des troncs serrés les uns contre les autres, un inextricable entrelacement de broussailles. Il semblait que le foreloper et ses compagnons fussent engagés à travers un interminable boyau de verdure. Sur plusieurs points cependant, quelques sentiers, non moins étroits, coupaient celui que choisissait le guide, et, sans lui, Khamis n’aurait su lequel prendre.

Pas un seul ruminant ne fut aperçu, et comment des animaux de grande taille se seraient-ils aventurés jusque-là ? Plus de ces passées dont le foreloper avait profité avant d’atteindre les rives du rio Johausen.

Aussi, lors même que les deux chasseurs auraient eu leurs fusils, combien inutiles, puisqu’il ne se présentait pas une seule pièce de gibier !

C’était donc avec une appréhension très justifiée que John Cort, Max Huber et le foreloper voyaient leur nourriture presque entièrement épuisée. Encore un repas, et il ne resterait plus rien. Et si, le lendemain, ils n’étaient pas arrivés à destination, c’est-à-dire au terme de cet extraordinaire cheminement à la suite de cette mystérieuse lumière, que deviendraient-ils ?…

Comme la veille, la torche s’éteignit vers le soir, et, comme la précédente, cette nuit se passa sans trouble.

Lorsque John Cort se releva le premier, il réveilla ses compagnons en s’écriant :

« On est venu ici pendant que nous dormions ! »

En effet, un feu était allumé, quelques charbons ardents formaient braise, et un morceau d’antilope pendait à la basse branche d’un acacia au-dessus d’un petit ruisseau.

Cette fois, Max Huber ne fit pas même entendre une exclamation de surprise.

Ni ses compagnons ni lui ne voulaient discuter les étrangetés de cette situation, ce guide inconnu qui les conduisait vers un but non moins inconnu, ce génie de la grande forêt dont ils suivaient les traces depuis l’avant-veille…

La faim se faisant vivement sentir, Khamis fit griller le morceau d’antilope, qui suffirait pour les deux repas de midi et du soir.

À ce moment, la torche redonna le signal du départ.

Marche reprise et dans les mêmes conditions. Toutefois, l’après-midi, on put constater que l’épaisseur de la futaie diminuait peu à peu. Le jour y pénétrait davantage, tout au moins à travers la cime des arbres. Pourtant, il fut encore impossible de distinguer l’être quelconque qui cheminait en avant.

Ainsi que la veille, de cinq à six lieues, toujours à l’estime, furent franchies pendant cette journée. Depuis le rio Johausen, le parcours pouvait être d’une soixantaine de kilomètres.

Ce soir-là, à l’instant où s’éteignit la torche, Khamis, John Cort et Max Huber s’arrêtèrent. Il faisait nuit, sans doute, car une obscurité profonde enveloppait ce massif. Très fatigués de ces longues étapes, après avoir achevé le morceau d’antilope, après s’être désaltérés d’eau fraîche, tous trois s’étendirent au pied d’un arbre et s’endormirent…

Et — en rêve assurément — est-ce que Max Huber ne crut pas entendre le son d’un instrument qui jouait au-dessus de sa tête la valse si connue du Freyschutz de Weber !…