Le Village aérien/13

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Hachette (p. 243-260).

XIII

le village aérien.


Le lendemain, à leur réveil, le foreloper et ses compagnons observaient, non sans grande surprise, que l’obscurité était plus profonde encore en cette partie de la forêt. Faisait-il jour ?… ils n’auraient pu l’affirmer. Quoi qu’il en soit, la lumière qui les guidait depuis soixante heures ne reparaissait pas. Donc nécessité d’attendre qu’elle se montrât pour reprendre la marche.

Toutefois, une remarque fut faite par John Cort — remarque dont ses compagnons et lui déduisirent aussitôt certaines conséquences :

« Ce qui est à noter, dit-il, c’est que nous n’avons point eu de feu ce matin et personne n’est venu pendant notre sommeil nous apporter notre ordinaire…

— C’est d’autant plus regrettable, ajouta Max Huber, qu’il ne reste plus rien…

— Peut-être, reprit le foreloper, cela indique-t-il que nous sommes arrivés…

— Où ?… demanda John Cort.

— Où l’on nous conduisait, mon cher John ! »

C’était une réponse qui ne répondait pas ; mais le moyen d’être plus explicite ?…

Autre remarque : si la forêt était plus obscure, il ne semblait pas qu’elle fût plus silencieuse. On entendait comme une sorte de bourdonnement aérien, une rumeur désordonnée, qui venait des ramures supérieures. En regardant, Khamis, Max Huber et John Cort distinguaient vaguement comme un large plafond étendu à une centaine de pieds au-dessus du sol.

Nul doute, il existait à cette hauteur un prodigieux enchevêtrement de branches, sans aucun interstice par lequel se fût glissée la clarté du jour. Une toiture de chaume n’aurait pas été plus impénétrable à la lumière. Cette disposition expliquait l’obscurité qui régnait sous les arbres.

À l’endroit où tous les trois avaient campé cette nuit-là, la nature du sol était très modifiée. Plus de ces ronces entremêlées, de ces sizyphus épineux qui l’obstruaient en dehors de la sente. Une herbe presque rase, et aucun ruminant n’eût pu « y tondre la largeur de sa langue ». Que l’on se figure une prairie dont ni les pluies ni les sources n’arroseraient jamais la surface.

Les arbres, laissant entre eux des intervalles de vingt à trente pieds, ressemblaient aux bas piliers d’une substruction colossale et leurs ramures devaient couvrir une aire de plusieurs milliers de mètres superficiels.

Là, en effet, s’aggloméraient ces sycomores africains dont le tronc se compose d’une quantité de tiges soudées entre elles ; des bombax au fût symétrique, aux racines gigantesques et d’une taille supérieure à celle de leurs congénères ; des baobabs, reconnaissables à la forme de courge qu’ils prennent à leur base, d’une circonférence de vingt à trente mètres, et que surmonte un énorme faisceau de branches pendantes ; des palmiers doum à tronc bifurqué ; des palmiers deleb à tronc gibbeux ; des fromagers à tronc évidé en une série de cavités assez grandes pour qu’un homme puisse s’y blottir ; des acajous donnant des billes d’un mètre cinquante de diamètre et que l’on peut creuser en embarcations de quinze à dix-huit mètres, d’une capacité de trois à quatre tonnes ; des dragonniers aux gigantesques dimensions ; des bauhinias, simples arbrisseaux sous d’autres latitudes, ici les géants de cette famille de légumineuses. On imagine ce que devait être l’épanouissement des cimes, de ces arbres à quelques centaines de pieds dans les airs.

Une heure environ s’écoula. Khamis ne cessait de promener ses regards en tous sens, guettant la lueur conductrice… Et pourquoi eût-il renoncé à suivre le guide inconnu ?… Il est vrai, son instinct, joint à de certaines observations, l’incitait à penser qu’il s’était toujours dirigé vers l’est. Or, ce n’était pas de ce côté que se dessinait le cours de l’Oubanghi, ce n’était pas le chemin du retour… Où donc les avait entraînés cette étrange lumière ?…

Puisqu’elle ne reparaissait pas, que faire ?… Quitter cet endroit ?… Pour aller où ?… Y demeurer ?… Et se nourrir en route ?… On avait déjà faim et soif…

« Cependant, dit John Cort, nous serons bien forcés de partir, et je me demande s’il ne vaudrait pas mieux se mettre tout de suite en marche…

— De quel côté ?… » objecta Max Huber.

C’était la question, et sur quel indice pouvait-on s’appuyer pour la résoudre ?…

« Enfin, reprit John Cort impatienté, nos pieds ne sont pas enracinés ici, que je sache !… La circulation est possible entre ces arbres, et l’obscurité n’est pas si profonde qu’on ne puisse se diriger…

— Venez !… » ordonna Khamis.

Et tous trois allèrent en reconnaissance sur une étendue d’un demi-kilomètre. Ils foulaient invariablement le même sol débroussaillé, le même tapis nu et sec, tel qu’il eût été sous l’abri d’une toiture impénétrable à la pluie comme aux rayons du soleil. Partout les mêmes arbres, dont on ne voyait que les basses branches. Et toujours aussi cette rumeur confuse qui semblait tomber d’en haut et dont l’origine demeurait inexplicable.

Ce dessous de forêt était-il absolument désert ?… Non, et, à plusieurs reprises, Khamis crut apercevoir des ombres se glisser entre les arbres. Était-ce une illusion ?… Il ne savait trop que penser. Enfin, après une demi-heure infructueusement employée, ses compagnons et lui vinrent s’asseoir près du tronc d’un bauhinia.

Leurs yeux commençaient à se faire à cette obscurité, qui s’atténuait d’ailleurs. Grâce au soleil montant, un peu de clarté se propageait sous ce plafond tendu au-dessus du sol. Déjà on pouvait distinguer les objets à une vingtaine de pas.

Et voici que ces mots furent prononcés à mi-voix par le foreloper :

« Quelque chose remue là-bas…

— Un animal ou un homme ?… demanda John Cort en regardant dans cette direction.

— Ce serait un enfant, en tout cas, fit observer Khamis, car il est de petite taille…

— Un singe, parbleu ! » déclara Max Huber.

Immobiles, ils gardaient le silence, afin de ne point effrayer ledit quadrumane. Si l’on parvenait à s’en emparer, eh bien malgré la répugnance manifestée pour la chair simienne par Max Huber et John Cort… Il est vrai, faute de feu, comment griller ou rôtir ?…

À mesure qu’il s’approchait, cet être ne témoignait aucun étonnement. Il marchait sur ses pattes de derrière, et s’arrêta à quelques pas.

Quelle fut la stupéfaction de John Cort et de Max Huber, lorsqu’ils reconnurent cette singulière créature que Llanga avait sauvée, le protégé du jeune indigène !…

Et ces mots de s’échanger :

« Lui… c’est lui…

— Positivement…

— Mais alors, puisque ce petit est ici, pourquoi Llanga n’y serait-il pas ?…

— Êtes-vous sûrs de ne pas vous tromper ?… demanda le foreloper.

— Très sûrs, affirma John Cort, et, d’ailleurs, nous allons bien voir ! »

Il tira de sa poche la médaille enlevée au cou du petit et, la tenant par le cordon, la balança comme un objet que l’on présente aux yeux d’un enfant pour l’attirer.

À peine celui-ci eut-il aperçu la médaille, qu’il s’élança d’un bond. Il n’était plus malade, à présent !… Pendant ces trois jours d’absence, il avait recouvré la santé et, en même temps, sa souplesse naturelle. Aussi fonça-t-il sur John Cort avec l’évidente intention de reprendre son bien.

Khamis le saisit au passage, et alors ce ne fut plus le mot « ngora » qui s’échappa de la bouche du petit, ce furent ces mots nettement articulés :

« Li-Maï !… Ngala… Ngala !… »

Ce que signifiaient ces mots d’une langue inconnue même à Khamis, ses compagnons et lui n’eurent pas le temps de se le demander. Brusquement apparurent d’autres types de la même espèce, hauts de taille ceux-là, n’ayant pas moins de cinq pieds et demi des talons à la nuque.

Khamis, John Cort, Max Huber n’avaient pu reconnaître s’ils avaient affaire à des hommes ou à des quadrumanes. Résister à ces sylvestres de la grande forêt d’une douzaine eût été inutile. Le foreloper, Max Huber, John Cort, furent appréhendés par les bras, poussés en avant, contraints à s’acheminer entre les arbres, et, entourés de la bande, ils ne s’arrêtèrent qu’après un parcours de cinq à six cents mètres.

À cet endroit, l’inclinaison de deux arbres, assez rapprochés l’un de l’autre, avait permis d’y fixer des branches transversales, disposées comme des marches. Si ce n’était pas un escalier, c’était mieux qu’une échelle. Cinq ou six individus de l’escorte y grimpèrent, tandis que les autres obligeaient leurs prisonniers à suivre le même chemin, sans les brutaliser toutefois.

À mesure que l’on s’élevait, la lumière se laissait percevoir à travers les frondaisons. Entre les interstices filtraient quelques rayons de ce soleil dont Khamis et ses compagnons avaient été privés depuis qu’ils avaient quitté le cours du rio Johausen.

Max Huber aurait été de mauvaise foi s’il se fût refusé à convenir que, décidément, cela rentrait dans la catégorie des choses extraordinaires.

Lorsque l’ascension prit fin, à une centaine de pieds environ du sol, quelle fut leur surprise ! Ils voyaient se développer devant eux une plate-forme largement éclairée par la lumière du ciel. Au-dessus s’arrondissaient les cimes verdoyantes des arbres. À sa surface étaient rangées dans un certain ordre des cases de pisé jaune et de feuillage, bordant des rues. Cet ensemble formait un village établi à cette hauteur sur une étendue telle qu’on ne pouvait en apercevoir les limites.

Là allaient et venaient une foule d’indigènes de type semblable à celui du protégé de Llanga. Leur station, identique à celle de l’homme, indiquait qu’ils avaient l’habitude de marcher debout, ayant ainsi droit à ce qualificatif d’erectus donné par le docteur Eugène Dubois aux pithécanthropus trouvés dans les forêts de Java, — caractère anthropogénique que ce savant regarde comme l’un des plus importants de l’intermédiaire entre l’homme et les singes conformément aux prévisions de Darwin[1].

Si les anthropologistes ont pu dire que les plus élevés des quadrumanes dans l’échelle simienne, ceux qui se rapprochent davantage de la conformation humaine, en diffèrent cependant par cette particularité qu’ils se servent de leurs quatre membres quand ils fuient, il semblait bien que cette remarque n’aurait pu s’appliquer aux habitants du village aérien.

Mais Khamis, Max Huber, John Cort, durent remettre à plus tard leurs observations à ce sujet. Que ces êtres dussent se placer ou non entre l’animal et l’homme, leur escorte, tout en conversant dans un idiome incompréhensible, les poussa vers une case au milieu d’une population qui les regardait sans trop s’étonner. La porte fut refermée sur eux et ils se virent bel et bien emprisonnés dans ladite case.

« Parfait !… déclara Max Huber. Et, ce qui me surprend le plus, c’est que ces originaux-là n’ont pas l’air de nous prêter attention !… Est-ce qu’ils ont déjà vu des hommes ?…

— C’est possible, reprit John Cort, mais reste à savoir s’ils ont l’habitude de nourrir leurs prisonniers…

— Ou s’ils n’ont pas plutôt celle de s’en nourrir ! » ajouta Max Huber.

Et, en effet, puisque, dans les tribus de l’Afrique, les Monbouttous et autres se livrent encore aux pratiques du cannibalisme, pourquoi ces sylvestres, qui ne leur étaient guère inférieurs, n’auraient-ils pas eu l’habitude de manger leurs semblables — ou à peu près ?…

En tout cas, que ces êtres fussent des anthropoïdes d’une espèce supérieure aux orangs de Bornéo, aux chimpanzés de la Guinée, aux gorilles du Gabon, qui se rapprochent le plus de l’humanité, cela n’était pas contestable. En effet, ils savaient faire du feu et l’employer à divers usages domestiques : tel le foyer au premier campement, telle la torche que le guide avait promenée à travers ces sombres solitudes. Et l’idée vint alors que ces flammes mouvantes, signalées sur la lisière, pouvaient avoir été allumées par ces étranges habitants de la grande forêt.

À vrai dire, on suppose que certains quadrumanes font emploi du feu. Ainsi Émir Pacha raconte que les bois de Msokgonie, pendant les nuits estivales, sont infestés par des bandes de chimpanzés, qui s’éclairent de torches et vont marauder jusque dans les plantations.

Ce qu’il convenait également de noter, c’est que ces êtres, d’espèce inconnue, étaient conformés comme les humains au point de vue de la station et de la marche. Aucun autre quadrumane n’eût été plus digne de porter ce nom d’orang, qui signifie exactement « homme des bois ».

« Et puis ils parlent… fit remarquer John Cort, après diverses observations qui furent échangées au sujet des habitants de ce village aérien.

— Eh bien, s’ils parlent, s’écria Max Huber, c’est qu’ils ont des mots pour s’exprimer, et ceux qui veulent dire : « Je meurs de faim !… Quand se met-on à table ?… » je ne serais pas fâché de les connaître !… »

Des trois prisonniers, Khamis était le plus abasourdi. Dans sa cervelle, peu portée aux discussions anthropologistes, il ne pouvait entrer que ces êtres ne fussent pas des animaux, que ces animaux ne fussent pas des singes. C’étaient des singes qui marchaient, qui parlaient, qui faisaient du feu, qui vivaient dans des villages, mais enfin des singes. Et même il trouvait déjà assez extraordinaire que la forêt de l’Oubanghi renfermât de pareilles espèces dont on n’avait encore jamais eu connaissance. Sa dignité d’indigène du continent noir souffrait de ce que ces bêtes-là « fussent si rapprochées de ses propres congénères par leurs facultés naturelles ».

Il est des prisonniers qui se résignent, d’autres qui ne se résignent pas. John Cort et le foreloper — et surtout l’impatient Max Huber — n’appartenaient point à la seconde catégorie. Outre le désagrément d’être claquemuré au fond de cette case, l’impossibilité de rien voir à travers ses parois opaques, l’inquiétude de l’avenir, l’incertitude touchant l’issue de cette aventure, étaient bien pour préoccuper. Et puis la faim les pressait, le dernier repas remontant à une quinzaine d’heures.

Il y avait cependant une circonstance sur laquelle pouvait se fonder quelque espoir, vague, sans doute : c’était que le protégé de Llanga habitait ce village — son village natal probablement — et au milieu de sa famille, en admettant que ce qu’on appelle la famille existât chez ces forestiers de l’Oubanghi.

« Or, ainsi que le dit John Cort, puisque ce petit a été sauvé du tourbillon, il est permis de penser que Llanga l’a été également… Ils ne doivent point s’être quittés, et si Llanga apprend que trois hommes viennent d’être amenés dans ce village, comment ne comprendrait-il pas qu’il s’agit de nous ?… En somme, on ne nous a fait aucun mal jusqu’ici, et il est probable qu’on n’en a point fait à Llanga…

— Évidemment, le protégé est sain et sauf, admit Max Huber, mais le protecteur l’est-il ?… Rien ne prouve que notre pauvre Llanga n’ait pas péri dans le rio !… »

Rien en effet.

En ce moment, la porte de la case, qui était gardée par deux vigoureux gaillards, s’ouvrit, et le jeune indigène parut.

« Llanga… Llanga !… s’écrièrent à la fois les deux amis.

— Mon ami Max… mon ami John !… répondit Llanga, qui tomba dans leurs bras.

— Depuis quand es-tu ici ?… demanda le foreloper.

— Depuis hier matin…

— Et comment es-tu venu ?…

— On m’a porté à travers la forêt…

— Ceux qui te portaient ont dû marcher plus vite que nous, Llanga ?…

— Très vite !…

— Et qui t’a porté ?…

— Un de ceux qui m’avaient sauvé… qui vous avaient sauvés aussi…

— Des hommes ?…

— Oui… des hommes… pas des singes… non ! pas des singes. »

Toujours affirmatif, le jeune indigène. En tout cas, c’étaient des types d’une race particulière, sans doute, affectés du signe « moins » par rapport à l’humanité… Une race intermédiaire de primitifs, peut-être des spécimens de ce genre d’anthropopithèques qui manquent à l’échelle animale…

Et alors, Llanga de raconter sommairement son histoire, après avoir, à plusieurs reprises, baisé les mains du Français et de l’Américain, retirés comme lui au moment où les entraînait le rapide et qu’il n’espérait plus revoir.

Lorsque le radeau heurta les roches, ils avaient été précipités dans le tourbillon, lui et Li-Maï…

« Li-Maï ?… s’écria Max Huber.

— Oui… Li-Maï… c’est son nom… Il m’a répété en se désignant : « Li-Maï… Li-Maï… »

— Ainsi il a un nom ?… dit John Cort.

— Évidemment, John !… Quand on parle, n’est-il pas tout naturel de se donner un nom ?…

— Est-ce que cette tribu, cette peuplade, comme on voudra, demanda John Cort, en a un aussi ?…

— Oui… les Wagddis… répondit Llanga. J’ai entendu Li-Maï les appeler Wagddis ! »

En réalité, ce mot n’appartenait pas à la langue congolaise. Mais, Wagddis ou non, des indigènes se trouvaient sur la rive gauche du rio Johausen, lorsque la catastrophe se produisit. Les uns coururent sur le barrage, ils se lancèrent dans le torrent au secours de Khamis, John Cort et Max Huber, les autres au secours de Li-Maï et de Llanga. Celui-ci, ayant perdu connaissance, ne se souvenait plus de ce qui s’était passé ensuite et croyait que ses amis s’étaient noyés dans le rapide.

Lorsque Llanga revint à lui, il était dans les bras d’un robuste Wagddi, le père même de Li-Maï, qui, lui, était dans les bras de la « ngora », sa mère ! Ce qu’on pouvait admettre, c’est que, quelques jours avant qu’il eût été rencontré par Llanga, le petit s’était égaré dans la forêt et que ses parents s’étaient mis à sa recherche. On sait comment Llanga l’avait sauvé, comment, sans lui, il eût péri dans les eaux de la rivière.

Bien traité, bien soigné, Llanga fut donc emporté jusqu’au village wagddien. Li-Maï ne tarda pas à reprendre ses forces, n’étant malade que d’inanition et de fatigue. Après avoir été le protégé de Llanga, il devint son protecteur. Le père et la mère de Li-Maï s’étaient montrés reconnaissants envers le jeune indigène. La reconnaissance ne se rencontre-t-elle pas chez les animaux pour les services qui leur sont rendus, et dès lors pourquoi n’existerait-elle pas chez des êtres qui leur sont supérieurs ?…

Bref, ce matin même, Llanga avait été amené par Li-Maï devant cette case. Pour quelle raison ?… il l’ignorait alors. Mais des voix se faisaient entendre, et, prêtant l’oreille, il avait reconnu celles de John Cort et de Max Huber.

Voilà ce qui s’était passé depuis la séparation au barrage du rio Johausen.

« Bien, Llanga, bien !… dit Max Huber, mais nous mourons de faim, et, avant de continuer tes explications, si tu peux, grâce à tes protections sérieuses… »

Llanga sortit et ne tarda pas à rentrer avec quelques provisions, un fort morceau de buffle grillé, salé à point, une demi-douzaine de fruits de l’acacia adansonia, dits pain de singe ou pain d’homme, des bananes fraîches et, dans une calebasse, une eau limpide, additionnée du suc laiteux de lutex, que distille une liane à caoutchouc de l’espèce landolphia africa.

On le comprend, la conversation fut suspendue. John Cort, Max Huber, Khamis avaient un trop formidable besoin de nourriture pour se montrer difficiles sur la qualité. Du morceau de buffle, du pain et des bananes, ils ne laissèrent que les os et les épluchures.

John Cort, alors, questionna le jeune indigène, s’informant si ces Wagddis étaient nombreux.

« Beaucoup… beaucoup… ! J’en ai vu beaucoup… dans les rues, dans les cases… répondit Llanga.

— Autant que dans les villages du Bournou ou du Baghirmi ?…

— Oui…

— Et ils ne descendent jamais ?…

— Si… si… pour chasser… pour récolter des racines, des fruits… pour puiser de l’eau…

— Et ils parlent ?…

— Oui… mais je ne comprends pas… Et pourtant… des mots parfois… des mots… que je connais… comme en dit Li-Maï.

— Et le père… la mère de ce petit ?…

— Oh ! très bons pour moi… et ce que je vous ai apporté là vient d’eux…

— Il me tarde de leur en exprimer tous mes remerciements… déclara Max Huber.

— Et ce village dans les arbres, comment l’appelle-t-on ?…

— Ngala.

— Et, dans ce village, y a-t-il un chef ?… demanda John Cort.

— Oui…

— Tu l’as vu ?…

— Non, mais j’ai entendu qu’on l’appelait Msélo-Tala-Tala.

— Des mots indigènes !… s’écria Khamis.

— Et que signifient ces mots ?…

— Le père Miroir », répondit le foreloper.

En effet, c’est ainsi que les Congolais désignent un homme qui porte des lunettes.

'The Village in the Treetops' by George Roux 28.jpg

  1. C’est dans le quaternaire inférieur de Sumatra que M. E. Dubois, médecin militaire hollandais à Batavia, a trouvé un crâne, un fémur et une dent en bon état de conservation. La contenance de la boîte crânienne étant très supérieure à cette du plus grand gorille, inférieure à celle de l’homme, cet être parait réellement avoir été l’intermédiaire entre l’anthropoïde et l’homme. Aussi, pour établir les conséquences de cette découverte, est-il question d’un voyage à Java qui serait entrepris par un jeune savant américain, le docteur Walters, commandité par le milliardaire Vanderbilt.