Le Village aérien/14

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Hachette (p. 261-282).

XIV

les wagddis.


Sa Majesté Msélo-Tala-Tala, roi de cette peuplade des Wagddis, gouvernant ce village aérien, voilà, n’était-il pas vrai, ce qui devait suffire à réaliser les desiderata de Max Huber. Dans la furia française de son imagination, n’avait-il pas entrevu, sous les profondeurs de cette mystérieuse forêt de l’Oubanghi, des générations nouvelles, des cités inconnues, tout un monde extraordinaire dont personne ne soupçonnait l’existence ?… Eh bien, il était servi à souhait.

Il fut le premier à s’applaudir d’avoir vu si juste et ne s’arrêta que devant cette non moins juste observation de John Cort :

« C’est entendu, mon cher ami, vous êtes, comme tout poète, doublé d’un devin, et vous avez deviné…

— Juste, mon cher John, mais quelle que soit cette tribu demi-humaine des Wagddis, mon intention n’est pas de finir mon existence dans leur capitale…

— Eh ! mon cher Max, il faut y séjourner assez pour étudier cette race au point de vue ethnologique et anthropologique, afin de publier là-dessus un fort in-quarto qui révolutionnera les instituts des deux continents…

— Soit, répliqua Max Huber, nous observerons, nous comparerons, nous piocherons toutes les thèses relatives à la question de l’anthropomorphie, à deux conditions toutefois…

— La première ?…

— Qu’on nous laissera, j’y compte bien, la liberté d’aller et de venir dans ce village…

— Et la seconde ?

— Qu’après avoir circulé librement, nous pourrons partir quand cela nous conviendra…

— Et à qui nous adresser ?… demanda Khamis.

— À Sa Majesté le père Miroir, répondit Max Huber. Mais, au fait, pourquoi ses sujets l’appellent-ils ainsi ?…

— Et en langue congolaise ?… répliqua John Cort.

— Est-ce donc que Sa Majesté est myope ou presbyte… et porte des lunettes ? reprit Max Huber.

— Et, d’abord, ces lunettes, d’où viendraient-elles ?… ajouta John Cort.

— N’importe, continua Max Huber, lorsque nous serons en état de causer avec ce souverain, soit qu’il ait appris notre langue, soit que nous ayons appris la sienne, nous lui offrirons de signer un traité d’alliance offensive et défensive avec l’Amérique et la France et il ne pourra faire moins que de nous nommer grands-croix de l’ordre wagddien… »

Max Huber ne se prononçait-il pas trop affirmativement, en comptant qu’ils auraient toute liberté dans ce village, puis qu’ils le quitteraient à leur convenance ? Or, si John Cort, Khamis et lui ne reparaissaient pas à la factorerie, qui s’aviserait de venir les chercher dans ce village de Ngala au plus profond de la grande forêt ?… En ne voyant plus revenir personne de la caravane, qui douterait qu’elle n’eût péri tout entière dans les régions du haut Oubanghi ?…

Quant à la question de savoir si Khamis et ses compagnons resteraient ou non prisonniers dans cette case, elle fut presque aussitôt tranchée. La porte tourna sur ses attaches de liane et Li-Maï parut.

Tout d’abord, le petit alla droit à Llanga et lui prodigua mille caresses que celui-ci rendit de bon cœur. John Cort avait donc l’occasion d’examiner plus attentivement cette singulière créature. Mais, comme la porte était ouverte, Max Huber proposa de sortir et de se mêler à la population aérienne.

Les voici donc dehors, guidés par le petit sauvage — ne peut-on le qualifier ainsi ? — qui donnait la main à son ami Llanga. Ils se trouvèrent alors au centre d’une sorte de carrefour où passaient et repassaient des Wagddiens « allant à leurs affaires ».

Ce carrefour était planté d’arbres ou plutôt ombragé de têtes d’arbres dont les robustes troncs supportaient cette construction aérienne. Elle reposait à une centaine de pieds au-dessus du sol sur les maîtresses branches de ces puissants bauhinias, bombax, baobabs. Faite de pièces transversales solidement reliées par des chevilles et des lianes, une couche de terre battue s’étendait à sa surface, et, comme les points d’appui étaient aussi solides que nombreux, le sol factice ne tremblait pas sous le pied. Et, même alors que les violentes rafales soufflaient à travers ces hautes cimes, c’est à peine si le bâti de cette superstructure en ressentait un léger frémissement.

Par les interstices du feuillage pénétraient les rayons solaires. Le temps était beau, ce jour-là. De larges plaques de ciel bleu se montraient au-dessus des dernières branches. Une brise, chargée de pénétrantes senteurs, rafraîchissait l’atmosphère.

Tandis que déambulait le groupe des étrangers, les Wagddis, hommes, femmes, enfants, les regardaient sans manifester aucune surprise. Ils échangeaient entre eux divers propos, d’une voix rauque, phrases brèves prononcées précipitamment et mots inintelligibles. Toutefois, le foreloper crut entendre quelques expressions de la langue congolaise, et il ne fallait pas s’en étonner, puisque Li-Maï s’était plusieurs fois servi du mot « ngora ». Cela pourtant semblait inexplicable. Mais, ce qui l’était bien davantage, c’est que John Cort fut frappé par la répétition de deux ou trois mots allemands, — entre autres celui de « vater[1] », et il fit connaître cette particularité à ses compagnons.

« Que voulez-vous, mon cher John ?… répondit Max Huber. Je m’attends à tout, même à ce que ces êtres-là me tapent sur le ventre, en disant : « Comment va… mon vieux ? »

De temps en temps, Li-Maï, abandonnant la main de Llanga, allait à l’un ou à l’autre, en enfant vif et joyeux. Il paraissait fier de promener des étrangers à travers les rues du village. Il ne le faisait pas au hasard, — cela se voyait, — il les menait quelque part, et il n’y avait qu’à le suivre, ce guide de cinq ans.

Ces primitifs — ainsi les désignait John Cort — n’étaient pas complètement nus. Sans parler du pelage roussâtre qui leur couvrait en partie le corps, hommes et femmes se drapaient d’une sorte de pagne d’un tissu végétal, à peu près semblable, quoique plus grossièrement fabriqué, à ceux d’agoulie en fils d’acacia, qui s’ourdissent communément à Porto-Novo dans le Dahomey.

Ce que John Cort remarqua spécialement, c’est que ces têtes wagddiennes, arrondies, réduites aux dimensions du type microcéphalique très rapprochées de l’angle facial humain, présentaient peu de prognathisme. En outre, les arcades sourcilières n’offraient aucune de ces saillies qui sont communes à toute la race simienne. Quant à la chevelure, c’était la toison lisse des indigènes de l’Afrique équatoriale, avec la barbe peu fournie.

« Et pas de pied préhensif…, déclara John Cort.

— Et pas d’appendice caudal, ajouta Max Huber, pas le moindre bout de queue !

— En effet, répondit John Cort, et c’est déjà un signe de supériorité. Les singes anthropomorphes n’ont ni queue, ni bourses à joues, ni callosités. Ils se déplacent horizontalement ou verticalement à leur gré. Mais une observation a été faite, c’est que les quadrumanes qui marchent debout ne se servent point de la plante du pied et s’appuient sur le dos des doigts repliés. Or, il n’en est pas ainsi des Wagddis, et leur marche est absolument celle de l’homme, il faut bien le reconnaître. »

Très juste, cette remarque, et, nul doute, il s’agissait d’une race nouvelle. D’ailleurs, en ce qui concerne le pied, certains anthropologistes admettent qu’il n’y a aucune différence entre celui du singe et celui de l’homme, et ce dernier aurait même le pouce opposable si le sous-pied n’était déformé par l’usage de la chaussure.

Il existe en outre des similitudes physiques entre les deux races. Les quadrumanes qui possèdent la station humaine sont les moins pétulants, les moins grimaçants, en un mot, les plus graves, les plus sérieux de l’espèce. Or, précisément, ce caractère de gravité se manifestait dans l’attitude comme dans les actes de ces habitants de Ngala. De plus, lorsque John Cort les examinerait attentivement, il pourrait constater que leur système dentaire était identique à celui de l’homme.

Ces ressemblances ont donc pu jusqu’à un certain point engendrer la doctrine de la variabilité des espèces, l’évolution ascensionnelle préconisée par Darwin. On les a même regardées comme décisives, par comparaison entre les échantillons les plus élevés de l’échelle simienne et les primitifs de l’humanité. Linné a soutenu cette opinion qu’il y avait eu des hommes troglodytes, expression qui, en tous cas, n’aurait pu s’appliquer aux Wagddis, lesquels vivent dans les arbres. Vogt a même été jusqu’à prétendre que l’homme est sorti de trois grands singes : l’orang, type brachycéphale au long pelage brun, serait d’après lui l’ancêtre des négritos ; le chimpanzé, type dolichocéphale, aux mâchoires moins massives, serait l’ancêtre des nègres ; enfin, du gorille, spécialisé par le développement du thorax, la forme du pied, la démarche qui lui est propre, le caractère ostéologique du tronc et des extrémités, descendrait l’homme blanc. Mais, à ces similitudes, on peut opposer des dissemblances d’une importance capitale dans l’ordre intellectuel et moral, — dissemblances qui doivent faire justice des doctrines darwiniennes.

Il convient donc, en prenant les caractères distinctifs de ces trois quadrumanes, sans admettre toutefois que leur cerveau possède les douze millions de cellules et les quatre millions de fibres du cerveau humain, de croire qu’ils appartiennent à une race supérieure dans l’animalité. Mais on n’en pourra jamais conclure que l’homme soit un singe perfectionné ou le singe un homme en dégénérescence.

Quant au microcéphale, dont on veut faire un intermédiaire entre l’homme et le singe, espèce vainement prédite par les anthropologistes et vainement cherchée, cet anneau qui manque pour rattacher le règne animal au règne « hommal[2] », y avait-il lieu d’admettre qu’il fût représenté par ces Wagddis ?… Les singuliers hasards de leur voyage avaient-ils réservé à ce Français et à cet Américain de le découvrir ?…

Et, même si cette race inconnue se rapprochait physiquement de la race humaine, encore faudrait-il que les Wagddis eussent ces caractères de moralité, de religiosité spéciaux à l’homme, sans parler de la faculté de concevoir des abstractions et des généralisations, de l’aptitude pour les arts, les sciences et les lettres. Alors seulement, il serait possible de se prononcer d’une façon péremptoire entre les thèses des monogénistes et des polygénistes.

Une chose certaine, en somme, c’est que les Wagddis parlaient. Non bornés aux seuls instincts, ils avaient des idées, — ce que suppose l’emploi de la parole, — et des mots dont la réunion formait le langage. Mieux que des cris éclairés par le regard et le geste, ils employaient une parole articulée, ayant pour base une série de sons et de figures conventionnels qui devaient avoir été légués par atavisme.

Et c’est ce dont fut le plus frappé John Cort. Cette faculté, qui implique la participation de la mémoire, indiquait une influence congénitale de race.

Cependant, tout en observant les mœurs et les habitudes de cette tribu sylvestre, John Cort, Max Huber et Khamis s’avançaient à travers les rues du village.

Était-il grand, ce village ?… En réalité, sa circonférence ne devait pas être inférieure à cinq kilomètres.

« Et, comme le dit Max Huber, si ce n’est qu’un nid, c’est du moins un vaste nid ! »

Construite de la main des Wagddis, cette installation dénotait un art supérieur à celui des oiseaux, des abeilles, des castors et des fourmis. S’ils vivaient dans les arbres, ces primitifs, qui pensaient et exprimaient leurs pensées, c’est que l’atavisme les y avait poussés.

« Dans tous les cas, fit remarquer John Cort, la nature, oui ne se trompe jamais, a eu ses raisons pour porter ces Wagddis à adopter l’existence aérienne. Au lieu de ramper sur un sol malsain que le soleil ne pénètre point de ses rayons, ils vivent dans le milieu salutaire des cimes de cette forêt. »

La plupart des cases, fraîches et verdoyantes, disposées en forme de ruches, étaient largement ouvertes. Les femmes s’y adonnaient avec activité aux soins très rudimentaires de leur ménage. Les enfants se montraient nombreux, les tout jeunes allaités par leurs mères. Quant aux hommes, les uns faisaient entre les branches la récolte des fruits, les autres descendaient par l’escalier pour vaquer à leurs occupations habituelles. Ceux-ci remontaient avec quelques pièces de gibier, ceux-là rapportaient les jarres qu’ils avaient remplies au lit du rio.

« Il est fâcheux, dit Max Huber, que nous ne sachions pas la langue de ces naturels !… Jamais nous ne pourrons converser ni prendre une connaissance exacte de leur littérature… Du reste, je n’ai pas encore aperçu la bibliothèque municipale… ni le lycée de garçons ou de filles ! »

Cependant, puisque la langue wagddienne, après ce qu’on avait entendu de Li-Maï, se mélangeait de mots indigènes, Khamis essaya de quelques-uns des plus usuels en s’adressant à l’enfant.

Mais Li-Maï ne sembla point comprendre. Et pourtant, devant John Cort et Max Huber, il avait prononcé le mot « ngora », alors qu’il était couché sur le radeau. Et, depuis, Llanga affirmait avoir appris de son père que le village s’appelait Ngala et le chef Msélo-Tala-Tala.

Enfin, après une heure de promenade, le foreloper et ses compagnons atteignirent l’extrémité du village. Là s’élevait une case plus importante. Établie entre les branches d’un énorme bombax, la façade treillissée de roseaux, sa toiture se perdait dans le feuillage.

Cette case, était-ce le palais du roi, le sanctuaire des sorciers, le temple des génies, tels qu’en possèdent la plupart des tribus sauvages, en Afrique, en Australie, dans les îles du Pacifique ?…

L’occasion se présentait de tirer de Li-Maï quelques renseignements plus précis. Aussi, John Cort, le prenant par les épaules et le tournant vers la case, lui dit :

« Msélo-Tala-Tala ?… »

Un signe de tête fut toute la réponse qu’il obtint.

Donc, là demeurait le chef du village de Ngala, Sa Majesté Wagddienne.

Et, sans autre cérémonie, Max Huber se dirigea délibérément vers la susdite case.

Changement d’attitude de l’enfant, qui le retint en manifestant un véritable effroi.

Nouvelle insistance de Max Huber, qui
deux sentinelles brandissant leurs armes…
répéta à plusieurs reprises : « Msélo-Tala-Tala ?… »

Mais, au moment où Max Huber allait atteindre la case, le petit courut à lui, l’empêcha d’aller plus avant.

Il était donc défendu d’approcher de l’habitation royale ?…

En effet, deux sentinelles Wagddis venaient de se lever et, brandissant leurs armes, une sorte de hache en bois de fer et une sagaie, défendirent l’entrée.

« Allons, s’écria Max Huber, ici comme ailleurs, dans la grande forêt de l’Oubanghi comme dans les capitales du monde civilisé, des gardes du corps, des cent-gardes, des prétoriens en faction devant le palais, et quel palais… celui d’une Majesté homo-simienne.

— Pourquoi s’en étonner, mon cher Max ?…

— Eh bien, déclara celui-ci, puisque nous ne pouvons voir ce monarque, nous lui demanderons une audience par lettre…

— Bon, répliqua John Cort ; s’ils parlent, ces primitifs, ils n’en sont pas arrivés à savoir lire et écrire, j’imagine !… Encore plus sauvages que les indigènes du Soudan et du Congo, les Founds, les Chiloux, les Denkas, les Monbouttous, ils ne semblent pas avoir atteint ce degré de civilisation qui implique la préoccupation d’envoyer leurs enfants à l’école…

— Je m’en doute un peu, John. Au surplus, comment correspondre par lettre avec des gens dont on ignore la langue ?…

— Laissons-nous conduire par ce petit, dit Khamis.

— Est-ce que tu ne reconnais pas la case de son père et de sa mère ?… demanda John Cort au jeune indigène.

— Non, mon ami John, répondit Llanga, mais… sûrement… Li-Maï nous y mène… Il faut le suivre. »

Et alors, s’approchant de l’enfant et tendant la main vers la gauche :

« Ngora… ngora ?… » répéta-t-il.

À n’en pas douter, l’enfant comprit, car sa tête s’abaissa et se releva vivement.

« Ce qui indique, fit observer John Cort, que le signe de dénégation et d’affirmation est instinctif et le même chez tous les humains… une preuve de plus que ces primitifs touchent de très près à l’humanité… »

Quelques minutes après, les visiteurs arrivaient dans un quartier du village plus ombragé où les cimes enchevêtraient étroitement leur feuillage.

Li-Maï s’arrêta devant une paillote proprette, dont le toit était fait des larges feuilles de l’enseté, ce bananier si répandu dans la grande forêt, ces mêmes feuilles que le foreloper avait employées pour le taud du radeau. Une sorte de pisé formait les parois de cette paillote à laquelle on accédait par une porte ouverte en ce moment.

De la main, l’enfant la montra à Llanga qui la reconnut.

« C’est là », dit-il.

À l’intérieur, une seule chambre. Au fond, une literie d’herbes sèches, qu’il était facile de renouveler. Dans un coin, quelques pierres servant d’âtre où brûlaient des tisons. Pour uniques ustensiles, deux ou trois calebasses, une jatte de terre pleine d’eau et deux pots de même substance. Ces sylvestres n’en étaient pas encore aux fourchettes et mangeaient avec leurs doigts. Çà et là, sur une planchette fixée aux parois, des fruits, des racines, un morceau de viande cuite, une demi-douzaine d’oiseaux plumés pour le prochain repas et, pendues à de fortes épines, des bandes d’étoffe d’écorce et d’agoulie.

Un Wagddi et une Wagddienne se levèrent au moment où Khamis et ses compagnons pénétrèrent dans la paillote.

« Ngora !… ngora !… Lo-Maï… La-Maï ! » dit l’enfant.

Et le premier d’ajouter, comme s’il eût pensé qu’il serait mieux compris :

« Vater… vater !… »

Ce mot de « père », il le prononçait en allemand, fort mal. D’ailleurs, quoi de plus extraordinaire qu’un mot de cette langue dans la bouche de ces êtres ?…

À peine entré, Llanga était allé près de la mère et celle-ci lui ouvrait ses bras, le pressait contre elle, le caressait de la main, témoignant toute sa reconnaissance pour le sauveur de son enfant.

Voici ce qu’observa plus particulièrement John Cort :

Le père était de haute taille, bien proportionné, d’apparence vigoureuse, les bras un peu plus longs que n’eussent été des bras humains, les mains larges et fortes, les jambes légèrement arquées, la plante des pieds entièrement appliquée sur le sol.

Il avait le teint presque clair de ces tribus d’indigènes qui sont plus carnivores qu’herbivores, une barbe floconneuse et courte, une chevelure noire et crépue, une sorte de toison qui lui recouvrait tout le corps. Sa tête était de moyenne grosseur, ses mâchoires peu proéminentes ; ses yeux, à la pupille ardente, brillaient d’un vif éclat.

Assez gracieuse, la mère, avec sa physionomie avenante et douce, son regard qui dénotait une grande affectuosité, ses dents bien rangées et d’une remarquable blancheur, et — chez quels individus du sexe faible la coquetterie ne se manifeste-t-elle pas ? — des fleurs dans sa chevelure, et aussi — détail en somme inexplicable — des grains de verre et des perles d’ivoire. Cette jeune Wagddienne rappelait le type des Cafres du Sud, avec ses bras ronds et modelés, ses poignets délicats, ses extrémités fines, des mains potelées, des pieds à faire envie à plus d’une Européenne. Sur son pelage laineux était jetée une étoffe d’écorce qui la serrait à la ceinture. À son cou pendait la médaille du docteur Johausen, semblable à celle que portait l’enfant.

Converser avec Lo-Maï et La-Maï n’était pas possible, au vif déplaisir de John Cort. Mais il fut visible que ces deux primitifs cherchèrent à remplir tous les devoirs de l’hospitalité wagddienne. Le père offrit quelques fruits qu’il prit sur une tablette, des matofés de pénétrante saveur et qui proviennent d’une liane.

Les hôtes acceptèrent les matofés et en mangèrent quelques-uns, à l’extrême satisfaction de la famille.

Et alors il y eut lieu de reconnaître la justesse de ces remarques faites depuis longtemps déjà : c’est que la langue wagddienne, à l’exemple des langues polynésiennes, offrait des parallélismes frappants avec le babil enfantin, — ce qui a autorisé les philologues à prétendre qu’il y eut pour tout le genre humain une longue période de voyelles antérieurement à la formation des consonnes. Ces voyelles, en se combinant à l’infini, expriment des sens très variés, tels ori oriori, oro oroora, orurna, etc… Les consonnes sont le k, le t, le p, les nasales sont ng et m. Rien qu’avec les voyelles ha, ra, on forme une série de vocables, lesquels, sans consonances réelles, rendent toutes les nuances d’expression et jouent le rôle des noms, prénoms, verbes, etc.

Dans la conversation de ces Wagddis, les demandes et les réponses étaient brèves, deux ou trois mots, qui commençaient presque tous par les lettres ng, mgou, ms, comme chez les Congolais. La mère paraissait moins loquace que le père et probablement sa langue n’avait pas, ainsi que les langues féminines des deux continents, la faculté de faire douze mille tours à la minute.

À noter aussi — ce dont John Cort fut le plus surpris — que ces primitifs employaient certains termes congolais et allemands, presque défigurés d’ailleurs par la prononciation.

Au total, il est vraisemblable que ces êtres n’avaient d’idées que ce qu’il leur en fallait pour les besoins de l’existence et, de mots, que ce qu’il en fallait pour exprimer ces idées. Mais, à défaut de la religiosité, qui se rencontre chez les sauvages les plus arriérés et qu’ils ne possédaient pas, sans doute, on pouvait tenir pour sûr qu’ils étaient doués de qualités affectives. Non seulement ils avaient pour leurs enfants ces sentiments dont les animaux ne sont pas dépourvus tant que leurs soins sont nécessaires à la conservation de l’espèce, mais ces sentiments se continuaient au-delà, ainsi que le père et la mère le montraient pour Li-Maï. Puis la réciprocité existait. Échange entre eux de caresses paternelles et filiales… La famille existait.

Après un quart d’heure passé à l’intérieur de cette paillote, Khamis, John Cort et Max Huber en sortirent sous la conduite de Lo-Maï et de son enfant. Ils regagnèrent la case où ils avaient été enfermés et qu’ils allaient occuper pendant… Toujours cette question, et peut-être ne s’en rapporterait-on pas à eux seuls pour la résoudre.

Là, on prit congé les uns des autres. Lo-Maï embrassa une dernière fois le jeune indigène et tendit, non point sa patte comme l’eût pu faire un chien, ou sa main comme l’eût pu faire un quadrumane, mais ses deux mains que John Cort et Max Huber serrèrent avec plus de cordialité que Khamis.

« Mon cher Max, dit alors John Cort, un de vos grands écrivains a prétendu que dans tout homme il y avait moi et l’autre… Eh bien, il est probable que l’un des deux manque à ces primitifs…

— Et lequel, John ?…

— L’autre, assurément… En tout cas, pour les étudier à fond, il faudrait vivre des années parmi eux !… Or, dans quelques jours, j’espère bien que nous pourrons repartir…

— Cela, répondit Max Huber, dépendra de Sa Majesté, et qui sait si le roi Msélo-Tala-Tala ne veut pas faire de nous des chambellans de la cour wagddienne ? »

  1. Père, en allemand.
  2. Expression de M. Quatrefages.