Le Village aérien/17

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Hachette (p. 323-336).

XVII

en quel état le docteur johausen !


John Cort avait autrefois rencontré le docteur Johausen à Libreville. Il ne pouvait faire erreur : c’était bien ledit docteur qui régnait sur cette peuplade wagddienne !

Son histoire, rien de plus aisé que d’en résumer le début en quelques lignes, et même de la reconstituer tout entière. Les faits s’enchaînaient sans interruption sur cette route qui allait de la cage forestière au village de Ngala.

Trois ans avant, cet Allemand, désireux de reprendre la tentative peu sérieuse et, dans tous les cas, avortée du professeur Garner, quitta Malinba avec une escorte de noirs, emportant un matériel, des munitions et des vivres pour un assez long temps. Ce qu’il voulait faire dans l’est du Cameroun, on ne l’ignorait pas. Il avait formé l’invraisemblable projet de s’établir au milieu des singes afin d’étudier leur langage. Mais de quel côté il comptait se diriger, il ne l’avait confié à personne, étant très original, très maniaque et, pour employer un mot dont les Français se servent fréquemment, à demi toqué.

Les découvertes de Khamis et de ses compagnons pendant leur voyage de retour prouvaient indubitablement que le docteur avait atteint dans la forêt l’endroit où coulait le rio baptisé de son nom par Max Huber. Il avait construit un radeau et, après avoir renvoyé son escorte, s’y était embarqué avec un indigène demeuré à son service. Puis, tous deux descendirent la rivière jusqu’au marécage à l’extrémité duquel fut établie la cabane treillagée sous le couvert des arbres de la rive droite.

Là s’arrêtaient les données certaines relatives aux aventures du docteur Johausen. Quant à ce qui avait suivi, les hypothèses se changeaient maintenant en certitudes.

On se souvient que Khamis, en fouillant la cage vide alors, avait mis la main sur une petite boîte de cuivre qui renfermait un carnet de notes. Or, ces notes se réduisaient à quelques lignes tracées au crayon, à diverses dates, depuis celle du 27 juillet 1894 jusqu’à celle du 24 août de la même année.

Il était donc démontré que le docteur avait débarqué le 29 juillet, achevé son installation le 13 août, habité sa cage jusqu’au 25 du même mois, soit, au total, treize jours pleins.

Pourquoi l’avait-il abandonnée ?… Était-ce de son propre gré ?… Évidemment, non. Que les Wagddis s’avançassent parfois jusqu’aux rives du rio, Khamis, John Cort et Max Huber savaient à quoi s’en tenir à cet égard. Ces feux qui illuminaient la lisière de la forêt à l’arrivée de la caravane, n’étaient-ce pas eux qui les promenaient d’arbre en arbre ?… De là cette conclusion que ces primitifs découvrirent la cabane du professeur, qu’ils s’emparèrent de sa personne et de son matériel, que le tout fut transporté au village aérien.

Quant au serviteur indigène, il s’était enfui sans doute à travers la forêt. S’il eût été conduit à Ngala, John Cort, Max Huber, Khamis l’eussent déjà rencontré, lui qui n’était pas roi et qui n’habitait point la case royale. D’ailleurs, il aurait figuré dans la cérémonie de ce jour auprès de son maître en qualité de dignitaire, et pourquoi pas de premier ministre ?…

Ainsi, les Wagddis n’avaient pas traité le docteur Johausen plus mal que Khamis et ses compagnons. Très probablement frappés de sa supériorité intellectuelle, ils en avaient fait leur souverain, — ce qui eût pu arriver à John Cort ou à Max Huber, si la place n’eût été prise. Donc, depuis trois ans, le docteur Johausen, le père Miroir — c’est lui qui avait dû apprendre cette locution à ses sujets — occupait le trône wagddien sous le nom de Msélo-Tala-Tala.

Cela expliquait nombre de choses jusqu’alors assez inexplicables : comment plusieurs mots de la langue congolaise figuraient dans le langage de ces primitifs, et aussi deux ou trois mots de la langue allemande, comment le maniement de l’orgue de Barbarie leur était familier, comment ils connaissaient la fabrication de certains ustensiles, comment un certain progrès s’était peut-être étendu aux mœurs de ces types placés au premier degré de l’échelle humaine.

Voilà ce que se dirent les deux amis lorsqu’ils eurent réintégré leur case.

Aussitôt Khamis fut mis au courant.

« Ce que je ne puis m’expliquer, ajouta Max Huber, c’est que le docteur Johausen ne se soit point inquiété de la présence d’étrangers dans sa capitale… Comment ? il ne nous a point fait comparaître devant lui… et il ne semble même pas s’être aperçu, pendant la cérémonie, que nous ne ressemblions pas à ses sujets !… Oh ! mais, pas du tout !…

— Je suis de votre avis, Max, répondit John Cort, et il m’est impossible de comprendre pourquoi Msélo-Tala-Tala ne nous a pas encore mandés à son palais…

— Peut-être ignore-t-il que les Wagddis ont fait des prisonniers dans cette partie de la forêt ?… observa le foreloper.

— C’est possible, mais c’est au moins singulier, déclara John Cort. Il y a là quelque circonstance qui m’échappe et qu’il faudra éclaircir…

— De quelle façon ?… demanda Max Huber.

— En cherchant bien, nous y parviendrons !… » répondit John Cort.

De tout ceci il résultait que le docteur Johausen, venu dans la forêt de l’Oubanghi afin de vivre parmi les singes, était entre les mains d’une race supérieure à l’anthropoïde et dont on ne soupçonnait pas l’existence. Il n’avait pas eu la peine de leur apprendre à parler, puisqu’ils parlaient ; il s’était borné à leur enseigner quelques mots de la langue congolaise et de la langue allemande. Puis, en leur donnant ses soins comme docteur, sans doute, il avait dû acquérir une certaine popularité qui l’avait porté au trône !… Et, à vrai dire, John Cort n’avait-il pas déjà constaté que les habitants de Ngala jouissaient d’une santé excellente, qu’on n’y comptait pas un malade et, ainsi que cela a été dit, que pas un habitant du village n’était décédé depuis l’arrivée des étrangers.

Ce qu’il y avait lieu d’admettre, en tout cas, c’est que, bien qu’il y eût un médecin dans ce village, — un médecin dont on avait fait un roi, — il ne semblait pas que la mortalité s’y fût accrue. Réflexion quelque peu irrévérencieuse pour la Faculté, et que se permit Max Huber.

Et, maintenant quel parti prendre ?… La situation du docteur Johausen à Ngala ne devait-elle pas modifier la situation des prisonniers ?… Ce souverain de race teutonne hésiterait-il à leur rendre la liberté, s’ils paraissaient devant lui et lui demandaient de les renvoyer au Congo ?…

« Je ne puis le croire, dit Max Huber, et notre conduite est toute tracée… Il est très possible que notre présence ait été cachée à ce docteur-roi… J’admets même, quoique ce soit assez invraisemblable, que pendant la cérémonie il ne nous ait pas remarqués au milieu de la foule… Eh bien, raison de plus pour pénétrer dans la case royale…

— Quand ?… demanda John Cort.

— Dès ce soir, et, puisque c’est un souverain adoré de son peuple, son peuple lui obéira, et, lorsqu’il nous aura rendu la liberté, on nous reconduira jusqu’à la frontière avec les honneurs dus aux semblables de Sa Majesté wagddienne.

— Et s’il refuse ?…

— Pourquoi refuserait-il ?…

— Sait-on, mon cher Max ?… répondit John en riant. Des raisons diplomatiques, peut-être !…

— Eh bien, s’il refuse, s’écria Max Huber, je lui dirai qu’il était tout au plus digne de régner sur les plus inférieurs des macaques et qu’il est au-dessous du dernier de ses sujets ! »

En somme, débarrassée de ses agréments fantaisistes, la proposition valait la peine d’être prise en considération.

L’occasion était propice, d’ailleurs. Si la nuit allait interrompre la fête, ce qui se prolongerait, à n’en pas douter, c’était l’état d’ébriété dans lequel se trouvait la population du village… Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance, qui ne se renouvellerait peut-être pas de longtemps ?… De ces Wagddis à demi ivres, les uns seraient endormis dans leurs paillotes, les autres dispersés à travers les profondeurs de la forêt… Les guerriers eux-mêmes n’avaient pas craint de déshonorer leur uniforme en buvant à perdre la tête… La demeure royale serait moins sévèrement gardée, et il ne devait pas être difficile d’arriver jusqu’à la chambre de Msélo-Tala-Tala…

Ce projet ayant eu l’approbation de Khamis, toujours de bon conseil, on attendit que la nuit fût close et l’ivresse plus complète dans le village. Il va de soi que Kollo, autorisé à se joindre au festival, n’était pas rentré.

Vers neuf heures, Max Huber, John Cort, Llanga et le foreloper sortirent de leur case.

Ngala était sombre, étant dépourvue de tout éclairage municipal. Les dernières lueurs des torches résineuses, disposées dans les arbres, venaient de s’éteindre. Au loin, comme au-dessous de Ngala, se propageaient des rumeurs confuses, du côté opposé à l’habitation du docteur Johausen.

John Cort, Max Huber et Khamis, prévoyant le cas où il leur serait possible de fuir ce soir même avec ou sans l’agrément de Sa Majesté, s’étaient munis de leurs carabines et toutes les cartouches de la caisse garnissaient leurs poches. En effet, s’ils étaient surpris, peut-être serait-il nécessaire de faire parler les armes à feu, — un langage que les Wagddis ne devaient pas connaître.

Tous les quatre, ils allèrent ainsi entre les cases, dont la plupart étaient vides. Lorsqu’ils furent sur la place plongée dans les ténèbres, elle était déserte.

Une seule clarté sortait de la fenêtre de la case du souverain.

« Personne », observa John Cort.

Personne effectivement, pas même devant la demeure de Msélo-Tala-Tala.

Raggi et ses guerriers avaient abandonné leur poste, et, cette nuit-là, le souverain ne serait pas bien gardé.

Il se pouvait, cependant, qu’il y eût quelques « chambellans de service » près de Sa Majesté et qu’il fût malaisé de tromper leur surveillance.

Toutefois, Khamis et ses compagnons estimaient l’occasion trop tentante. Une heureuse chance leur avait permis d’atteindre l’habitation royale sans avoir été aperçus, et ils se disposèrent à y pénétrer.

En rampant le long des branches, Llanga put s’avancer jusqu’à la porte et il constata qu’il suffirait de la pousser pour pénétrer à l’intérieur. John Cort, Max Huber et Khamis le rejoignirent aussitôt. Pendant quelques minutes, avant d’entrer, ils prêtèrent l’oreille, prêts à battre en retraite, s’il le fallait.

Aucun bruit ne se faisait entendre ni au dedans ni au dehors.

Ce fut Max Huber qui, le premier, franchit le seuil. Ses compagnons le suivirent et refermèrent la porte derrière eux.

Cette habitation comprenait deux chambres contiguës, formant tout l’appartement de Msélo-Tala-Tala.

Personne dans la première, absolument obscure.

Khamis appliqua son œil à la porte qui communiquait avec la seconde chambre, — porte assez mal jointe à travers laquelle filtraient quelques lueurs.

Le docteur Johausen était là, à demi couché sur un divan.

Évidemment, ce meuble et quelques autres qui garnissaient la chambre provenaient du matériel de la cage et avaient été apportés à Ngala en même temps que leur propriétaire.

« Entrons », dit Max Huber.

Au bruit, qu’ils firent, le docteur Johausen, tournant la tête, se redressa… Peut-être venait-il d’être tiré d’un profond sommeil… Quoi qu’il en soit, il ne parut pas que la présence des visiteurs eût produit sur lui aucun effet.

« Docteur Johausen, mes compagnons et moi, nous venons offrir nos hommages à Votre Majesté !… » dit John Cort en allemand.

Le docteur ne répondit rien… Est-ce qu’il n’avait pas compris ?… Est-ce qu’il avait oublié sa propre langue, après trois ans de séjour chez les Wagddis ?…

« M’entendez-vous ? reprit John Cort. Nous sommes des étrangers qui avons été amenés au village de Ngala… »

Aucune réponse.

Ces étrangers, le monarque wagddien semblait les regarder sans les voir, les écouter sans les entendre. Il ne faisait pas un mouvement, pas un geste, comme s’il eût été en état de complète hébétude.

Max Huber s’approcha, et, peu respectueux envers ce souverain, de l’Afrique centrale, il le prit par les épaules et le secoua vigoureusement.

Sa Majesté fit une grimace que n’eût pas désavouée le plus grimacier des mandrilles de l’Oubanghi.

Max Huber le secoua de nouveau.

Sa Majesté lui tira la langue.

« Est-ce qu’il est fou ?… dit John Cort.

— Tout ce qu’il y a de plus fou, pardieu !… fou à lier !… » déclara Max Huber.

Oui… le docteur Johausen était en absolue démence. À moitié déséquilibré déjà lors de son départ du Cameroun, il avait achevé de perdre la raison depuis son arrivée à Ngala. Et qui sait même si ce n’était pas cette dégénérescence mentale qui lui avait valu d’être proclamé roi des Wagddis ?… Est-ce que, chez les Indiens du Far West, chez les sauvages de l’Océanie, la folie n’est pas plus honorée que la sagesse, et le fou ne passe-t-il pas, aux yeux de ces indigènes, pour un être sacré, un dépositaire de la puissance divine ?…

La vérité est que le pauvre docteur était dépourvu de toute intellectualité. Et voilà pourquoi il ne se préoccupait pas de la présence des quatre étrangers au village, comment il n’avait pas reconnu en deux d’entre eux des individus de son espèce, si différente de la race wagddienne !

« Il n’y a qu’un parti à prendre, dit Khamis. Nous ne pouvons pas compter sur l’intervention de cet inconscient pour nous rendre la liberté…

— Assurément non !… affirma John Cort.

— Et ces animaux-là ne nous laisseront jamais partir… ajouta Max Huber. Donc, puisque l’occasion s’offre de fuir, fuyons…

— À l’instant, dit Khamis. Profitons de la nuit…

— Et de l’état où se trouve tout ce monde de demi-singes…, déclara Max Huber.

— Venez, dit Khamis en se dirigeant vers la première chambre. Essayons de gagner l’escalier et jetons-nous à travers la forêt…

— Convenu, répliqua Max Huber, mais… le docteur…

— Le docteur ?… répéta Khamis.

— Nous ne pouvons pas le laisser dans sa souveraineté wagddienne… Notre devoir est de le délivrer…

— Oui, certes, mon cher Max, approuva John Cort. Mais ce malheureux n’a plus sa raison… il résistera peut-être… S’il refuse de nous suivre ?…

— Tentons-le toujours », répondit Max Huber en s’approchant du docteur.

Ce gros homme — on l’imagine — ne devait pas être facile à déplacer, et, s’il ne s’y prêtait pas, comment réussir à le pousser hors de la case ?…

Khamis et John Cort, se joignant à Max Huber, saisirent le docteur par le bras.

Celui-ci, très vigoureux encore, les repoussa et se recoucha tout de son long en gigotant comme un crustacé qu’on a retourné sur le dos.

« Diable ! fit Max Huber, il est aussi lourd à lui seul que toute la Triplice…

— Docteur Johausen ?… » cria une dernière fois John Cort.

Sa Majesté Msélo-Tala-Tala, pour toute réponse, se gratta de la façon la plus simiesque…

« Décidément, dit Max Huber, rien à obtenir de cette bête humaine !… Il est devenu singe… qu’il reste singe et continue à régner sur des singes ! »

Il n’y eut plus qu’à quitter la demeure royale. Par malheur, tout en grimaçant, Sa Majesté s’était mise à crier, et si fort qu’elle devait avoir été entendue, si des Wagddis se trouvaient dans le voisinage.

D’autre part, perdre quelques secondes, c’était s’exposer à manquer une occasion si favorable… Raggi et ses guerriers allaient peut-être accourir… La situation des étrangers, surpris dans la demeure de Msélo-Tala-Tala, s’aggraverait, et ils devraient renoncer à tout espoir de recouvrer leur liberté…

Khamis et ses compagnons abandonnèrent donc le docteur Johausen et, rouvrant la porte, ils s’élancèrent au dehors.