Le Village aérien/2

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Hachette (p. 22-42).
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II.

les feux mouvants.


Une distance de deux kilomètres au plus séparait le tertre des sombres massifs au pied desquels allaient et venaient des flammes fuligineuses et vacillantes. On aurait pu en compter une dizaine, tantôt réunies, tantôt isolées, agitées parfois avec une violence que le calme de l’atmosphère ne justifiait pas. Qu’une bande d’indigènes eût campé en cet endroit, qu’elle s’y fût installée en attendant le jour, il y avait lieu de le présumer. Toutefois, ces feux n’étaient pas ceux d’un campement. Ils se promenaient trop capricieusement sur une centaine de toises, au lieu de se concentrer en un foyer unique d’une halte de nuit.

Il ne faut pas oublier que ces régions de l’Oubanghi sont fréquentées par des tribus nomades, venues de l’Adamaoua ou du Barghirmi à l’ouest, ou même de l’Ouganda à l’est. Une caravane de trafiquants n’aurait pas été assez imprudente pour signaler sa présence par ces feux multiples, se mouvant dans des ténèbres. Seuls, des indigènes pouvaient s’être arrêtés à cette place. Et qui sait s’ils n’étaient pas animés d’intentions hostiles à l’égard de la caravane endormie sous la ramure des tamarins ?

Quoi qu’il en soit, si, de ce chef, quelque danger la menaçait, si plusieurs centaines de Pahouins, de Founds, de Chiloux, de Bari, de Denkas ou autres n’attendaient que le moment de l’assaillir avec les chances d’une supériorité numérique, personne, — jusqu’à dix heures et demie du moins, — n’avait pris aucune mesure défensive. Tout le monde dormait au campement, maîtres et serviteurs, et, ce qui était plus grave, les porteurs chargés de se relever à leur poste de surveillance étaient plongés dans un lourd sommeil.

Très heureusement, le jeune indigène se réveilla. Mais nul doute que ses yeux ne se fussent refermés à l’instant s’ils ne s’étaient dirigés vers l’horizon du sud. Sous ses paupières demi-closes il sentit l’impression d’une lumière qui perçait cette nuit très noire. Il se détira, il se frotta les yeux, il regarda avec plus de soin… Non ! il ne se trompait pas : des feux épars se mouvaient sur la lisière de la forêt.

Llanga eut la pensée que la caravane allait être attaquée. Ce fut de sa part tout instinctif plutôt que réfléchi. En effet, des malfaiteurs se préparant au massacre et au pillage n’ignorent pas qu’ils accroissent leurs chances lorsqu’ils agissent par surprise. Ils ne se laissent pas voir avant, et ceux-ci se fussent signalés ?…

L’enfant, ne voulant pas réveiller Max Huber et John Cort, rampa sans bruit vers le chariot. Dès qu’il fut arrivé près du foreloper, il lui mit la main sur l’épaule, le réveilla et, du doigt, lui montra les feux de l’horizon.

Khamis se redressa, observa pendant une minute ces flammes en mouvement, et, d’une voix dont il ne songeait point à adoucir l’éclat :

« Urdax ! » dit-il.

Le Portugais, en homme habitué à se dégager vivement des vapeurs du sommeil, fut debout en un instant.

« Qu’y a-t-il, Khamis ?…

— Regardez ! »

Et, le bras tendu, il indiquait la lisière illuminée au ras de la plaine.

« Alerte ! » cria le Portugais de toute la force de ses poumons.

En quelques secondes, le personnel de la caravane se trouva sur pied, et les esprits furent tellement saisis par la gravité de cette situation, que personne ne songea à incriminer les veilleurs pris en défaut. Il était certain que, sans Llanga, le campement eût été envahi pendant que dormaient Urdax et ses compagnons.

Inutile de mentionner que Max Huber et John Cort, se hâtant de quitter l’entre-deux des racines, avaient rejoint le Portugais et le foreloper.

Il était un peu plus de dix heures et demie. Une profonde obscurité enveloppait la plaine sur les trois quarts de son périmètre, au nord, à l’est et à l’ouest. Seul le sud s’éclairait de ces flammes falotes, jetant de vives clartés lorsqu’elles tourbillonnaient, et dont on ne comptait pas alors moins d’une cinquantaine.

« Il doit y avoir là un rassemblement d’indigènes, dit Urdax, et probablement de ces Boudjos qui fréquentent les rives du Congo et de l’Oubanghi.

— Pour sûr, ajouta Khamis, ces flammes ne se sont pas allumées toutes seules…

— Et, fit observer John Cort, il y a des bras qui les portent et les déplacent !

— Mais, dit Max Huber, ces bras doivent tenir à des épaules, ces épaules à des corps, et de ces corps nous n’apercevons pas un seul au milieu de cette illumination…

— Cela vient de ce qu’ils sont un peu en dedans de la lisière, derrière les arbres…observa Khamis.

— Et remarquons, reprit Max Huber, qu’il ne s’agit pas d’une bande en marche sur le contour de la forêt… Non ! si ces feux s’écartent à droite et à gauche, ils reviennent toujours au même endroit…

— Là où doit être le campement de ces indigènes, affirma le foreloper.

— Votre opinion ?… demanda John Cort à Urdax.

— Est que nous allons être attaqués, affirma celui-ci, et qu’il faut, à l’instant, faire nos préparatifs de défense…

— Mais pourquoi ces indigènes ne nous ont-ils pas assaillis avant de se montrer ?

— Des noirs ne sont pas des blancs, déclara le Portugais. Néanmoins, pour être peu avisés, ils n’en sont pas moins redoutables par leur nombre et par leurs instincts féroces…

— Des panthères que nos missionnaires auront bien du mal à transformer en agneaux !… ajouta Max Huber.

— Tenons-nous prêts ! » conclut le Portugais.

Oui, se tenir prêts à la défense, et se défendre jusqu’à la mort. Il n’y a aucune pitié à espérer de ces tribus de l’Oubanghi. À quel point elles sont cruelles, on ne saurait se le figurer, et les plus sauvages peuplades de l’Australie, des Salomon, des Hébrides, de la Nouvelle-Guinée, soutiendraient difficilement la comparaison avec de tels indigènes. Vers le centre de la région, ce ne sont que des villages de cannibales, et les Pères de la Mission, qui bravent la plus épouvantable des morts, ne l’ignorent pas. On serait tenté de classer ces êtres, fauves à face humaine, au rang des animaux, en cette Afrique équatoriale où la faiblesse est un crime, où la force est tout ! Et de fait, même à l’âge d’homme, combien de ces noirs ne possèdent pas les notions premières d’un enfant de cinq à six ans.

Et, ce qu’il est permis d’affirmer, — les preuves abondent, les missionnaires ont été souvent les témoins de ces affreuses scènes, — c’est que les sacrifices humains sont en usage dans le pays. On tue les esclaves sur la tombe de leurs maîtres, et les têtes, fixées à une branche pliante, sont lancées au loin dès que le couteau du féticheur les a tranchées. Entre la dixième et la seizième année, les enfants servent de nourriture dans les cérémonies d’apparat, et certains chefs ne s’alimentent que de cette jeune chair.

À ces instincts de cannibales se joint l’instinct du pillage. Il les entraîne parfois à de grandes distances sur le chemin des caravanes, qu’ils assaillent, dépouillent et détruisent. S’ils sont moins bien armés que les trafiquants et leur personnel, ils ont le nombre pour eux, et des milliers d’indigènes auront toujours raison de quelques centaines de porteurs. Les forelopers ne l’ignorent pas. Aussi leur principale préoccupation est-elle de ne point s’engager entre ces villages, tels Ngombé Dara, Kalaka Taimo et autres compris dans la région de l’Aoukadépé et du Bahar-el-Abiad, où les missionnaires n’ont pas encore fait leur apparition, mais où ils pénétreront un jour. Aucune crainte n’arrête le dévouement de ces derniers lorsqu’il s’agit d’arracher de petits êtres à la mort et de régénérer ces races sauvages par l’influence de la civilisation chrétienne.

Depuis le commencement de l’expédition le Portugais Urdax n’avait pas toujours pu éviter l’attaque des indigènes, mais il s’en était tiré sans grand dommage et il ramenait son personnel au complet. Le retour promettait de s’accomplir dans des conditions parfaites de sécurité. Cette forêt contournée par l’ouest, on aurait atteint la rive droite de l’Oubanghi, et on descendrait cette rivière jusqu’à son embouchure sur la rive droite du Congo. À partir de l’Oubanghi, le pays est fréquenté par les marchands, par les missionnaires. Dès lors il y aurait moins à craindre du contact des tribus nomades que l’initiative française, anglaise, portugaise, allemande, refoule peu à peu vers les lointaines contrées du Darfour.

Mais, lorsque quelques journées de marche devaient suffire à atteindre le fleuve, la caravane n’allait-elle pas être arrêtée sur cette route, aux prises avec un tel nombre de pillards qu’elle finirait par succomber ?… Il y avait lieu de le craindre. Dans tous les cas, elle ne périrait pas sans s’être défendue, et, à la voix du Portugais, on prit toutes mesures pour organiser la résistance.

En un instant, Urdax, le foreloper, John Cort, Max Huber, furent armés, carabines à la main, revolvers à la ceinture, la cartouchière bien garnie. Le chariot contenait une douzaine de fusils et de pistolets qui furent confiés à quelques-uns des porteurs dont on connaissait la fidélité.

En même temps, Urdax donna l’ordre à son personnel de se poster autour des grands tamarins, afin de se mieux abriter contre les flèches, dont la pointe empoisonnée occasionne des blessures mortelles.

On attendit. Aucun bruit ne traversait l’espace. Il ne semblait pas que les indigènes se fussent portés en avant de la forêt. Les feux se montraient incessamment, et, çà et là, s’agitaient de longs panaches de fumée jaunâtre.

« Ce sont des torches résineuses qui sont promenées sur la lisière des arbres…

— Assurément, répondit Max Huber, mais je persiste à ne pas comprendre pourquoi ces gens-là le font, s’ils ont l’intention de nous attaquer…

— Et je ne le comprends pas davantage, ajouta John Cort, s’ils n’ont pas cette intention. »

C’était inexplicable, en effet. Il est vrai, de quoi s’étonner, du moment qu’il s’agissait de ces brutes du haut Oubanghi ?…

Une demi-heure s’écoula, sans amener aucun changement dans la situation. Le campement se tenait sur ses gardes. Les regards fouillaient les sombres lointains de l’est et de l’ouest. Tandis que les feux brillaient au sud, un détachement pouvait se glisser latéralement pour attaquer la caravane grâce à l’obscurité.

En cette direction, la plaine était certainement déserte. Si profonde que fût la nuit, un parti d’agresseurs n’aurait pu surprendre le Portugais et ses compagnons, avant que ceux-ci eussent fait usage de leurs armes.

Un peu après, vers onze heures, Max Huber, se portant à quelques pas du groupe que formaient Urdax, Khamis et John Cort, dit d’une voix résolue :

« Il faut aller reconnaître l’ennemi…

— Est-ce bien utile, demanda John Cort, et la simple prudence ne nous commande-t-elle pas de rester en observation jusqu’au lever du jour ?…

— Attendre… attendre… répliqua Max Huber, après que notre sommeil a été si fâcheusement interrompu… attendre pendant six à sept heures encore, la main sur la garde du fusil !… Non ! il faut savoir au plus tôt à quoi s’en tenir !… Et, somme toute, si ces indigènes n’ont aucune mauvaise intention, je ne serais pas fâché de me reblottir jusqu’au matin dans ce cadre de racines où je faisais de si beaux rêves !

— Qu’en pensez-vous ?… demanda John Cort au Portugais qui demeurait silencieux.

— Peut-être la proposition mérite-t-elle d’être acceptée, répliqua-t-il, mais n’agissons pas sans précautions…

— Je m’offre pour aller en reconnaissance, dit Max Huber, et fiez-vous à moi…

— Je vous accompagnerai, ajouta le foreloper, si M. Urdax le trouve bon…

— Cela vaudra certes mieux, approuva le Portugais.

— Je puis aussi me joindre à vous…, proposa John Cort.

— Non… restez, cher ami, insista Max Huber. À deux, nous suffirons… D’ailleurs, nous n’irons pas plus loin qu’il ne sera nécessaire… Et, si nous découvrons un parti se dirigeant de ce côté, nous reviendrons en toute hâte…

— Assurez-vous que vos armes sont en état…, recommanda John Cort.

— C’est fait, répondit Khamis, mais j’espère que nous n’aurons pas à nous en servir pendant cette reconnaissance. L’essentiel est de ne pas se laisser voir…

— C’est mon avis », déclara le Portugais.

Max Huber et le foreloper, marchant l’un près de l’autre, eurent vite dépassé le tertre des tamarins. Au delà, la plaine était un peu moins obscure. Un homme, cependant, n’y eût pu être signalé à la distance d’une centaine de pas. Ils en avaient fait cinquante à peine, lorsqu’ils aperçurent Llanga derrière eux. Sans rien dire, l’enfant les avait suivis en dehors du campement.

« Eh ! pourquoi es-tu venu, petit ?… dit Khamis.

— Oui, Llanga, reprit Max Huber, pourquoi n’es-tu pas resté avec les autres ?…

— Allons… retourne…, ordonna le foreloper.

— Oh ! monsieur Max, murmura Llanga, avec vous… moi… avec vous…
« détalons, dit le foreloper, et au pas de course. »

— Mais tu sais bien que ton ami John est là-bas…

— Oui… mais mon ami Max… est ici…

— Nous n’avons pas besoin de toi !… dit Khamis d’un ton assez dur.

— Laissons-le, puisqu’il est là ! reprit Max Huber. Il ne nous gênera pas, Khamis, et, avec ses yeux de chat sauvage, peut-être découvrira-t-il dans l’ombre ce que nous ne pourrions y voir…

— Oui… je regarderai… je verrai loin !… assura l’enfant.

— C’est bon !… Tiens-toi près de moi, dit Max Huber, et ouvre l’œil ! »

Tous trois se portèrent en avant. Un quart d’heure après, ils étaient à moitié chemin entre le campement et la grande forêt.

Les feux développaient toujours leurs clartés au pied des massifs et, moins éloignés, se manifestaient par de plus vifs éclats. Mais si pénétrante que fût la vue du foreloper, si bonne que fût la lunette que Max Huber venait d’extraire de son étui, si perçants que fussent les regards du jeune « chat sauvage », il était impossible d’apercevoir ceux qui agitaient ces torches.

Cela confirmait cette opinion du Portugais, que c’était sous le couvert des arbres, derrière les épaisses broussailles et les larges troncs, que se mouvaient ces lueurs. Assurément, les indigènes n’avaient pas dépassé la limite de la forêt, et peut-être ne songeaient-ils pas à le faire.

En réalité, c’était de plus en plus inexplicable. S’il ne se trouvait là avant l’intention de se remettre en route au point du jour, pourquoi cette illumination de la lisière ?… Quelle cérémonie nocturne les tenait éveillés à cette heure ?…

« Et je me demande même, fit observer Max Huber, s’ils ont reconnu notre caravane, et s’ils savent qu’elle est campée autour des tamarins…

— En effet, répondit Khamis, il est possible qu’ils ne soient arrivés qu’à la tombée de la nuit, lorsqu’elle enveloppait déjà la plaine, et, comme nos foyers étaient éteints, peut-être ignorent-ils que nous sommes campés à courte distance ?… Mais, demain, dès l’aube, ils nous verront…

— À moins que nous ne soyons repartis, Khamis. »

Max Huber et le foreloper reprirent leur marche en silence.

Un demi-kilomètre fut franchi de telle sorte que, à ce moment, la distance jusqu’à la forêt se réduisait à quelques centaines de mètres.

Rien de suspect à la surface de ce sol traversé parfois du long jet des torches. Aucune silhouette ne s’y découpait, ni au sud, ni au levant, ni au couchant. Une agression ne semblait pas imminente. En outre, si rapprochés qu’ils fussent de la lisière, ni Max Huber, ni Khamis, ni Llanga ne parvinrent à découvrir les êtres qui signalaient leur présence par ces multiples feux.

« Devons-nous nous approcher davantage ?… demanda Max Huber, après un arrêt de quelques instants.

— À quoi bon ?… répondit Khamis. Ne serait-ce pas imprudent ?… Il est possible, après tout, que notre caravane n’ait point été aperçue, et si nous décampons cette nuit…

— J’aurais pourtant voulu être fixé !… répéta Max Huber. Cela se présente dans des conditions si singulières… »

Et il n’en fallait pas tant pour surexciter une vive imagination de Français.

« Retournons au tertre », répliqua le foreloper.

Cependant il dut s’avancer plus près encore, à la suite de Max Huber, que Llanga n’avait pas voulu quitter… Et, peut-être, tous les trois se fussent-ils portés jusqu’à la lisière, lorsque Khamis s’arrêta définitivement.

« Pas un pas de plus ! » dit-il à voix basse.

Était-ce donc devant un danger imminent que le foreloper et son compagnon suspendirent leur marche ?… Avaient-ils entrevu un groupe d’indigènes ?… Allaient-ils être attaqués ?… Ce qui était certain, c’est qu’un brusque changement venait de se manifester dans la disposition des feux sur le bord de la forêt.

Un moment ces feux disparurent derrière le rideau des premiers arbres, confondus dans une obscurité profonde.

« Attention !… dit Max Huber.

— En arrière !… » répondit Khamis.

Convenait-il de rétrograder dans la crainte d’une agression immédiate ?… Peut-être. En tout cas, mieux valait ne pas battre en retraite sans être prêt à répondre coup pour coup. Les carabines armées remontèrent à l’épaule, tandis que les regards ne cessaient de fouiller les sombres massifs de la lisière.

Soudain, de cette ombre, les clartés ne tardèrent pas à jaillir de nouveau au nombre d’une vingtaine.

« Parbleu ! s’écria Max Huber, cette fois-ci, si ce n’est pas de l’extraordinaire, c’est tout au moins de l’étrange ! »

Ce mot semblera justifié pour cette raison que les torches, après avoir brillé naguère au niveau de la plaine, jetaient alors de plus vifs éclats entre cinquante et cent pieds au-dessus du sol.

Quant aux êtres quelconques qui agitaient ces torches, tantôt sur les basses branches, tantôt sur les plus hautes, comme si un vent de flamme eût traversé cette épaisse frondaison, ni Max Huber, ni le foreloper, ni Llanga ne parvinrent à en distinguer un seul.

« Eh ! s’écria Max Huber, ne seraient-ce que des feux follets se jouant dans les arbres ?… »

Khamis secoua la tête. L’explication du phénomène ne le satisfaisait point.

Qu’il y eût là quelque expansion d’hydrogène en exhalaisons enflammées, une vingtaine de ces aigrettes que les orages accrochent aussi bien aux branches des arbres qu’aux agrès d’un navire, non, certes, et ces feux, on ne pouvait les confondre avec les capricieuses furolles de Saint-Elme. L’atmosphère n’était point saturée d’électricité, et les nuages menaçaient plutôt de se résoudre en une de ces pluies torrentielles qui inondent fréquemment la partie centrale du continent noir.

Mais, alors, pourquoi les indigènes campés au pied des arbres s’étaient-ils hissés, les uns jusqu’à leur fourche, les autres jusqu’à leurs extrêmes branches ?… Et à quel propos y promenaient-ils ces brandons allumés, ces flambeaux de résine dont la déflagration faisait entendre ses craquements à cette distance ?…

« Avançons… dit Max Huber.

— Inutile, répondit le foreloper. Je ne crois pas que notre campement soit menacé cette nuit, et il est préférable d’y revenir afin de rassurer nos compagnons…

— Nous serons plus en mesure de les rassurer, Khamis, lorsque nous saurons à quoi nous en tenir sur la nature de ce phénomène…

— Non, monsieur Max, ne nous aventurons pas plus loin… Il est certain qu’une tribu est réunie en cet endroit… Pour quelle raison ces nomades agitent-ils ces flammes ?… Pourquoi se sont-ils réfugiés dans les arbres ?… Est-ce afin d’éloigner des fauves qu’ils ont entretenu ces feux ?…

— Des fauves ?… répliqua Max Huber. Mais panthères, hyènes, bœufs sauvages, on les entendrait rugir ou meugler, et l’unique bruit qui nous arrive, c’est le crépitement de ces résines, qui menacent d’incendier la forêt !… Je veux savoir… »

Et Max Huber s’avança de quelques pas, suivi de Llanga, que Khamis rappelait vainement à lui.

Le foreloper hésitait sur ce qu’il devait faire dans son impuissance à retenir l’impatient Français. Bref, ne voulant pas le laisser s’aventurer, il se disposait à l’accompagner jusqu’aux massifs, bien que, à son avis, ce fût une impardonnable témérité.

Soudain, il fit halte, à l’instant même où s’arrêtaient Max Huber et Llanga. Tous trois se retournèrent, dos à la forêt. Ce n’étaient plus les clartés qui attiraient leur attention. D’ailleurs, comme au souffle d’un subit ouragan, les torches venaient de s’éteindre, et de profondes ténèbres enveloppaient l’horizon.

Du côté opposé, une rumeur lointaine se propageait à travers l’espace, ou plutôt un concert de mugissements prolongés, de ronflements nasards, à faire croire qu’un orgue gigantesque lançait ses puissantes ondes à la surface de la plaine.

Était-ce un orage qui montait sur cette partie du ciel, et dont les premiers grondements troublaient l’atmosphère ?…

Non !… Il ne se produisait aucun de ces météores, qui désolent si souvent l’Afrique équatoriale d’un littoral à l’autre. Ces mugissements caractéristiques trahissaient leur origine animale et ne provenaient pas d’une répercussion des décharges de la foudre échangées dans les profondeurs du ciel. Ils devaient sortir plutôt de gueules formidables, non de nuages électriques. Au surplus, les basses zones ne se zébraient point des fulgurants zigzags qui se succèdent à courts intervalles. Pas un éclair au-dessus de l’horizon du nord, aussi sombre que l’horizon du sud. À travers les nues accumulées, pas un trait de feu entre les cirrus, empilés comme des ballots de vapeurs.

« Qu’est-ce cela, Khamis ?… demanda Max Huber.

— Au campement…, répondit le foreloper.

— Serait-ce donc ?… » s’écria Marc Huber.

Et, l’oreille tendue dans cette direction, il percevait un claironnement plus distinct, strident parfois comme un sifflet de locomotive, au milieu des larges rumeurs qui grandissaient en se rapprochant.

« Détalons, dit le foreloper, et au pas de course ! »