Le Village aérien/3

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Hachette (p. 43-64).

III.

dispersion.


Max Huber, Llanga et Khamis ne mirent pas dix minutes à franchir les quinze cents mètres qui les séparaient du tertre. Ils ne s’étaient pas même retournés une seule fois, ne s’inquiétant pas d’observer si les indigènes, après avoir éteint leurs feux, cherchaient à les poursuivre. Non, d’ailleurs, et, de ce côté, régnait le calme, alors que, à l’opposé, la plaine s’emplissait d’une agitation confuse et de sonorités éclatantes.

Le campement, lorsque les deux hommes et le jeune enfant y arrivèrent, était en proie à l’épouvante, — épouvante justifiée par la menace d’un danger contre lequel le courage, l’intelligence ne pouvaient rien. Y faire face, impossible ! Le fuir ?… En était-il temps encore ?…

Max Huber et Khamis avaient aussitôt rejoint John Cort et Urdax, postés à cinquante pas en avant du tertre.

« Une harde d’éléphants !… dit le foreloper.

— Oui, répondit le Portugais, et, dans moins d’un quart d’heure, ils seront sur nous…

— Gagnons la forêt, dit John Cort.

— Ce n’est pas la forêt qui les arrêtera…, répliqua Khamis.

— Que sont devenus les indigènes ?… s’informa John Cort.

— Nous n’avons pu les apercevoir…, répondit Max Huber.

— Cependant, ils ne doivent pas avoir quitté la lisière !…

— Assurément non ! »

Au loin, à une demi-lieue environ, on distinguait une large ondulation d’ombres qui se déplaçait sur l’étendue d’une centaine de toises. C’était comme une énorme vague dont les volutes échevelées se fussent déroulées avec fracas. Un lourd piétinement se propageait à travers la couche élastique du sol, et ce tremblotement se faisait sentir jusqu’aux racines des tamarins. En même temps, le mugissement prenait une intensité formidable. Des souffles stridents, des éclats cuivrés, s’échappaient de ces centaines de trompes, — autant de clairons sonnés à pleine bouche.

Les voyageurs de l’Afrique centrale ont pu justement comparer ce bruit à celui que ferait un train d’artillerie roulant à grande vitesse sur un champ de bataille. Soit ! mais à la condition que les trompettes eussent jeté dans l’air leurs notes déchirantes. Que l’on juge de la terreur à laquelle s’abandonnait le personnel de la caravane, menacé d’être écrasé par ce troupeau d’éléphants !

Chasser ces énormes animaux présente de sérieux dangers. Lorsqu’on parvient à les surprendre isolément, à séparer de la bande à laquelle il appartient un de ces pachydermes, lorsqu’il est possible de le tirer dans des conditions qui assurent le coup, de l’atteindre, entre l’œil et l’oreille, d’une balle qui le tue presque instantanément, les dangers de cette chasse sont très diminués. En l’espèce, la harde ne se composât-elle que d’une demi-douzaine de bêtes, les plus sévères précautions, la plus extrême prudence sont indispensables. Devant cinq ou six couples d’éléphants courroucés, toute résistance est impossible, alors que — dirait un mathématicien — leur masse est multipliée par le carré de leur vitesse.

Et, si c’est par centaines que ces formidables bêtes se jettent sur un campement, on ne peut pas plus les arrêter dans leur élan qu’on n’arrêterait une avalanche, ou l’un de ces mascarets qui emportent les navires dans l’intérieur des terres à plusieurs kilomètres du littoral.

Toutefois, si nombreux qu’ils soient, l’espèce finira par disparaître. Comme un éléphant rapporte environ cent francs d’ivoire, on les chasse à outrance.

Chaque année, d’après les calculs de M. Foa, on n’en tue pas moins de quarante mille sur le continent africain, qui produisent sept cent cinquante mille kilogrammes d’ivoire expédiés en Angleterre. Avant un demi-siècle, il n’en restera plus un seul, bien que la durée de leur existence soit considérable. Ne serait-il pas plus sage de tirer profit de ces précieux animaux par la domestication, puisqu’un éléphant est capable de porter la charge de trente-deux hommes et de faire quatre fois plus de chemin qu’un piéton ? Et puis, étant domestiqués, ils vaudraient, comme dans l’Inde, de quinze cents à deux mille francs, au lieu des cent francs que l’on tire de leur mort.

L’éléphant d’Afrique forme, avec l’éléphant d’Asie, les deux seules espèces existantes. On a établi quelque différence entre elles. Si les premiers sont inférieurs par la taille à leurs congénères asiatiques, si leur peau est plus brune, leur front plus convexe, ils ont les oreilles plus larges, les défenses plus longues, ils montrent une humeur plus farouche, presque irréductible.

Pendant cette expédition, le Portugais n’avait eu qu’à se féliciter et aussi les deux amateurs de ce sport. On le répète, les pachydermes sont encore nombreux sur la terre libyenne. Les régions de l’Oubanghi offrent un habitat qu’ils recherchent, des forêts et des plaines marécageuses qu’ils affectionnent. Ils y vivent par troupes, d’ordinaire surveillées par un vieux mâle. En les attirant dans des enceintes palissadées, en leur préparant des trappes, en les attaquant lorsqu’ils étaient isolés, Urdax et ses compagnons avaient fait bonne campagne, sans accidents sinon sans dangers ni fatigues. Mais, sur cette route du retour, ne semblait-il pas que la troupe furieuse, dont les cris emplissaient l’espace, allait écraser au passage toute la caravane ?…

Si le Portugais avait eu le temps d’organiser la défensive, lorsqu’il croyait à une agression des indigènes campés au bord de la forêt, que ferait-il contre cette irruption ?… Du campement, il ne resterait bientôt plus que débris et poussière !… Toute la question se réduisait à ceci : le personnel parviendrait-il à se garer en se dispersant sur la plaine ?… Qu’on ne l’oublie point, la vitesse de l’éléphant est prodigieuse, et un cheval au galop ne saurait la dépasser.

« Il faut fuir… fuir à l’instant !… affirma Khamis en s’adressant au Portugais.

— Fuir !… » s écria Urdax.

Et le malheureux trafiquant comprenait bien que ce serait perdre, avec son matériel, tout le produit de l’expédition.

D’ailleurs, à demeurer au campement, le sauverait-il et n’était-ce pas insensé que de s’obstiner à une résistance impossible ?…

Max Huber et John Cort attendaient qu’une résolution eût été prise, décidés à s’y soumettre, quelle qu’elle fût.

Cependant la masse se rapprochait, et avec un tel tumulte qu’on ne parvenait guère à s’entendre.

Le foreloper répéta qu’il fallait s’éloigner au plus tôt.

« En quelle direction ? demanda Max Huber.

— Dans la direction de la forêt.

— Et les indigènes ?…

— Le danger est moins pressant là-bas qu’ici », répondit Khamis.

Que cela fût sûr, comment l’affirmer ?… Toutefois, il y avait, du moins, certitude qu’on ne pouvait rester à cette place. Le seul parti, pour éviter l’écrasement, c’était de se réfugier à l’intérieur de la forêt.

Or, le temps ne manquerait-il pas ?… Deux kilomètres à franchir, alors que la harde n’était qu’à la moitié tout au plus de cette distance !…

Chacun réclamait un ordre d’Urdax, ordre qu’il ne se résolvait pas à donner.

Enfin il s’écria :

« Le chariot… le chariot !… Mettons-le à l’abri derrière le tertre… Peut-être sera-t-il protégé…

— Trop tard, répondit le foreloper.

— Fais ce que je te dis !… commanda le Portugais.

— Comment ?… » répliqua Khamis.

En effet, après avoir brisé leurs entraves, sans qu’il eût été possible de les arrêter, les bœufs de l’attelage s’étaient sauvés, et, affolés, couraient même au-devant de l’énorme troupeau qui les écraserait comme des mouches.

À cette vue, Urdax voulut recourir au personnel de la caravane :

« Ici, les porteurs !… cria-t-il.

— Les porteurs ?… répondit Khamis. Rappelez-les donc, car ils prennent la fuite…

— Les lâches ! » s’écria John Cort.

Oui, tous ces noirs venaient de se jeter dans l’ouest du campement, les uns emportant des ballots, les autres chargés des défenses. Et ils abandonnaient leurs chefs en lâches et aussi en voleurs !

Il n’y avait plus à compter sur ces hommes. Ils ne reviendraient pas. Ils trouveraient asile dans les villages indigènes. De la caravane restaient seuls le Portugais et le foreloper, le Français, l’Américain et le jeune garçon.

« Le chariot… le chariot !… » répéta Urdax, qui s’entêtait à le garer derrière le tertre.

Khamis ne put se retenir de hausser les épaules. Il obéit cependant et, grâce au concours de Max Huber et de John Cort, le véhicule fut poussé au pied des arbres. Peut-être serait-il épargné, si la harde se divisait en arrivant au groupe de tamarins ?…

Mais cette opération dura quelque temps, et, lorsqu’elle fut terminée, il était manifestement trop tard pour que le Portugais et ses compagnons pussent atteindre la forêt.

Khamis le calcula, et ne lança que ces deux mots :

« Aux arbres ! »

Une seule chance s’offrait : se hisser entre les branches des tamarins afin d’éviter le premier choc tout au moins.

Auparavant Max Huber et John Cort s’introduisirent dans le chariot. Se charger de tous les paquets de cartouches qui restaient, assurer ainsi le service des carabines s’il fallait en faire usage contre les éléphants, et aussi pour la route du retour, ce fut fait en un instant avec l’aide du Portugais et du foreloper, lequel songea à se munir de sa hachette et de sa gourde. En traversant les basses régions de l’Oubanghi, qui sait si ses compagnons et lui ne parviendraient pas à gagner les factoreries de la côte ?…

Quelle heure était-il à ce moment ?… Onze heures dix-sept, — ce que constata John Cort, après avoir éclairé sa montre à la flamme d’une allumette. Son sang-froid ne l’avait pas abandonné, ce qui lui permettait de juger la situation, très périlleuse, à son avis, et sans issue, si les éléphants s’arrêtaient au tertre, au lieu de se porter vers l’est ou l’ouest de la plaine.

Max Huber, plus nerveux, ayant également conscience du danger, allait et venait près du chariot, observant l’énorme masse ondulante, qui se détachait, plus sombre, sur le fond du ciel.

« C’est de l’artillerie qu’il faudrait !… » murmura-t-il.

Khamis, lui, ne laissait rien voir de ce qu’il éprouvait. Il possédait ce calme étonnant de l’Africain, au sang arabe, ce sang plus épais que celui du blanc, moins rouge aussi, qui rend la sensibilité plus obtuse et donne moins prise à la douleur physique. Deux revolvers à sa ceinture, son fusil prêt à être épaulé, il attendait.

Quant au Portugais, incapable de cacher son désespoir, il songeait plus à l’irréparable dommage dont il serait victime qu’aux dangers de cette irruption. Aussi gémissait-il, récriminait-il, prodiguant les plus retentissants jurons de sa langue maternelle.

Llanga se tenait près de John Cort et regardait Max Huber. Il ne témoignait aucune crainte, n’ayant pas peur, du moment que ses deux amis étaient là.

Et pourtant l’assourdissant vacarme se propageait avec une violence inouïe, à mesure que s’approchait la chevauchée formidable. Le claironnement des puissantes mâchoires redoublait. On sentait déjà un souffle qui traversait l’air comme les vents de tempête. À cette distance de quatre à cinq cents pas, les pachydermes prenaient, dans la nuit, des dimensions démesurées, des apparences tératologiques. On eût dit d’une apocalypse de monstres, dont les trompes, comme un millier de serpents, se convulsaient dans une agitation frénétique.

Il n’était que temps de se réfugier entre les branches des tamarins, et peut-être la harde passerait-elle sans avoir aperçu le Portugais et ses compagnons.

Ces arbres dressaient leur cime à une soixantaine de pieds au-dessus du sol. Presque semblables à des noyers, très caractérisés par la capricieuse diffusion de leurs rameaux, les tamarins, sortes de dattiers, sont très répandus sur les diverses zones de l’Afrique. En même temps que les nègres fabriquent avec la partie gluante de leurs fruits une boisson rafraîchissante, ils ont l’habitude de mêler les gousses de ces arbres au riz dont ils se nourrissent, surtout dans les provinces littorales.

Les tamarins étaient assez rapprochés pour que leur basse frondaison fût entrelacée, ce qui permettrait de passer de l’un à l’autre. Leur tronc mesurait à la base une circonférence de six à huit pieds, et de quatre à cinq près de la fourche. Cette épaisseur présenterait-elle une résistance suffisante, si les animaux se précipitaient contre le tertre ?

Les troncs n’offraient qu’une surface lisse jusqu’à la naissance des premières branches étendues à une trentaine de pieds au-dessus du sol. Étant donnée la grosseur du fût, atteindre la fourche eût été malaisé si Khamis n’avait eu à sa disposition quelques « chamboks ». Ce sont des courroies en cuir de rhinocéros, très souples, dont les forelopers se servent pour maintenir les attelages de bœufs.

Grâce à l’une de ces courroies, Urdax et Khamis, après l’avoir lancée à travers la fourche, purent se hisser à l’un des arbres. En employant de la même façon une courroie semblable, Max Huber et John Cort en firent autant. Dès qu’ils furent achevalés sur une branche, ils envoyèrent l’extrémité du chambok à Llanga qu’ils enlevèrent en un tour de main.

La harde n’était plus qu’à trois cents mètres. En deux ou trois minutes, elle aurait atteint le tertre :

« Cher ami, êtes-vous satisfait ?… demanda ironiquement John Cort à son camarade.

— Ce n’est encore que de l’imprévu, John !

— Sans doute, Max, mais ce qui serait de l’extraordinaire, c’est que nous parvinssions à sortir sains et saufs de cette affaire !

— Oui… à tout prendre, John, mieux eût valu ne point être exposé à cette attaque d’éléphants dont le contact est parfois brutal…

— C’est vraiment incroyable, mon cher Max, comme nous sommes du même avis ! » se contenta de répondre John Cort.

Ce que répliqua Huber, son ami ne put l’entendre. À cet instant éclatèrent des beuglements d’épouvante, puis de douleur, qui eussent fait tressaillir les plus braves.

En écartant le feuillage, Urdax et Khamis reconnurent ce qui se passait à une centaine de pas du tertre.

Après s’être sauvés, les bœufs ne pouvaient plus fuir que dans la direction de la forêt. Mais ces animaux, à la marche lente et mesurée, y parviendraient-ils avant d’avoir été atteints ?… Non, et ils furent bientôt repoussés… En vain se défendirent-ils à coups de pieds, à coups de corne, ils tombèrent. De tout l’attelage il ne restait plus qu’un seul bœuf qui, par malheur, vint se réfugier sous le branchage des tamarins.

Oui, par malheur, car les éléphants l’y poursuivirent et s’arrêtèrent par un instinct commun. En quelques secondes, le ruminant ne fut plus qu’un tas de chairs déchirées, d’os broyés, débris sanglants piétines sous les pieds calleux aux ongles d’une dureté de fer.

Le tertre était alors entouré et il fallut renoncer à la chance de voir s’éloigner ces bêtes furieuses.

En un moment, le chariot fut bousculé, renversé, chaviré, écrasé sous les masses pesantes qui se refoulaient contre le tertre. Anéanti comme un jouet d’enfant, il n’en resta plus rien ni des roues, ni de la caisse.

Sans doute, de nouveaux jurons éclatèrent entre les lèvres du Portugais, mais cela n’était pas pour arrêter ces centaines d’éléphants, non plus que le coup de fusil qu’Urdax tira sur le plus rapproché, dont la trompe s’enroulait autour de l’arbre. La balle ricocha sur le dos de l’animal sans pénétrer dans ses chairs.

Max Huber et John Cort le comprirent bien. En admettant même qu’aucun coup ne fût perdu, que chaque balle fît une victime, peut-être aurait-on pu se débarrasser de ces terribles assaillants, les détruire jusqu’au dernier, s’ils n’avaient été qu’un petit nombre. Le jour n’aurait plus éclairé qu’un amoncellement d’énormes cadavres au pied des tamarins. Mais trois cents, cinq cents, un millier de ces animaux !… Est-il donc rare de rencontrer de pareilles agglomérations dans les contrées de l’Afrique équatoriale, et les voyageurs, les trafiquants, ne parlent-ils pas d’immenses plaines que couvrent à perte de vue les ruminants de toute sorte ?…

« Cela se complique…, observa John Cort.

— On peut même dire que ça se corse ! » ajouta Max Huber.

Puis, s’adressant au jeune indigène achevalé près de lui :

« Tu n’as pas peur ?… demanda-t-il.

— Non, mon ami Max… avec vous…, non ! » répondit Llanga.

Et, cependant, il était permis non seulement à un enfant, mais à des nommes aussi, de se sentir le cœur envahi d’une irrésistible épouvante.

En effet, nul doute que les éléphants n’eussent aperçu, entre les branches des tamarins, ce qui restait du personnel de la caravane.

Et, alors, les derniers rangs poussant les premiers, le cercle se rétrécit autour du tertre. Une douzaine d’animaux essayèrent d’accrocher les basses branches avec leurs trompes en se dressant sur les pattes de derrière. Par bonne chance, à cette hauteur d’une trentaine de pieds, ils ne purent y réussir.

Quatre coups de carabine éclatèrent simultanément, — quatre coups tirés au juger, car il était impossible de viser juste sous la sombre ramure des tamarins.

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Des cris plus violents, des hurlements plus furieux, se firent entendre. Il ne sembla pas, pourtant, qu’aucun éléphant eût été mortellement atteint par les balles. Et, d’ailleurs, quatre de moins, cela n’eût pas compté !

Aussi, ce ne fut plus aux branches inférieures que les trompes essayèrent de s’accrocher. Elles entourèrent le fût des arbres en même temps que ceux-ci subissaient la poussée puissante des corps. Et, de fait, si gros que fussent ces tamarins à leur base, si solidement que leurs racines eussent mordu le sol, ils éprouvèrent un ébranlement auquel, sans doute, ils ne pourraient résister.

Des coups de feu retentirent encore — deux cette fois — tirés par le Portugais et le foreloper, dont l’arbre, secoué avec une extraordinaire violence, les menaçait d’une chute prochaine.

Le Français et son compagnon, eux, n’avaient point déchargé leurs carabines, bien qu’ils fussent prêts à le faire.

« À quoi bon ?… avait dit John Cort.

— Oui, réservons nos munitions, répondit Max Huber. Plus tard, nous pourrions nous repentir d’avoir brûlé ici notre dernière cartouche ! »

En attendant, le tamarin auquel étaient cramponnés Urdax et Khamis fut tellement ébranlé qu’on l’entendit craquer sur toute sa longueur.

Évidemment, s’il n’était pas déraciné, il se briserait. Les animaux l’attaquaient à coups de défenses, le courbaient avec leurs trompes, l’ébranlaient jusque dans ses racines.

Rester plus longtemps sur cet arbre, ne fût-ce qu’une minute, c’était risquer de s’abattre au pied du tertre :

« Venez ! » cria à Urdax le foreloper, essayant de gagner l’arbre voisin.

Le Portugais avait perdu la tête et continuait à décharger inutilement sa carabine et ses revolvers, dont les balles glissaient sur les peaux rugueuses des pachydermes comme sur une carapace d’alligator.

« Venez !… » répéta Khamis.

Et au moment où le tamarin était secoué avec plus de violence, le foreloper parvint à saisir une des branches de l’arbre occupé par Max Huber, John Cort et Llanga, moins compromis que l’autre, contre lequel s’acharnaient les animaux :

« Urdax ?… cria John Cort.

— Il n’a pas voulu me suivre, répondit le foreloper, il ne sait plus ce qu’il fait !…

— Le malheureux va tomber…

— Nous ne pouvons le laisser là…, dit Max Huber.

— Il faut l’entraîner malgré lui…, ajouta John Cort.

— Trop tard !… » dit Khamis.

Trop tard, en effet. Brisé dans un dernier craquement, le tamarin s’abattit au bas du tertre.

Ce que devint le Portugais, ses compagnons ne purent le voir ; ses cris indiquaient qu’il se débattait sous les pieds des éléphants, et comme ils cessèrent presque aussitôt, c’est que tout était fini.

« Le malheureux… le malheureux ! murmura John Cort.

— À notre tour bientôt… dit Khamis.

— Ce serait regrettable ! répliqua froidement Max Huber.

— Encore une fois, cher ami, je suis bien de votre avis », déclara John Cort.

Que faire ?… Les éléphants, piétinant le tertre, secouaient les autres arbres, agités comme sous le souffle d’une tempête. L’horrible fin d’Urdax n’était-elle pas réservée à ceux qui lui auraient survécu quelques minutes à peine ?… Voyaient-ils la possibilité d’abandonner le tamarin avant sa chute ?… Et, s’ils se risquaient à descendre, pour gagner la plaine, échapperaient-ils à la poursuite de cette harde ?… Auraient-ils le temps d’atteindre la forêt ?… Et, d’ailleurs, leur offrirait-elle toute sécurité ?… Si les éléphants ne les y poursuivaient pas, ne leur auraient-ils échappé que pour tomber au pouvoir d’indigènes non moins féroces ?…

Cependant, que l’occasion se présentât de chercher refuge au-delà de la lisière, il faudrait en profiter sans une hésitation. La raison commandait de préférer un danger non certain à un danger certain.

L’arbre continuait à osciller, et, dans une de ces oscillations, plusieurs trompes purent atteindre ses branches inférieures. Le foreloper et ses deux compagnons furent sur le point de lâcher prise tant les secousses devinrent violentes. Max Huber, craignant pour Llanga, le serrait de son bras gauche, tandis qu’il se retenait du bras droit. Avant de très courts instants, ou les racines auraient cédé, ou le tronc serait brisé à sa base… Et la chute du tamarin, c’était la mort de ceux qui s’étaient réfugiés entre ses branches, l’épouvantable écrasement du Portugais Urdax !…

Sous de plus rudes et de plus fréquentes poussées, les racines cédèrent enfin, le sol se souleva, et l’arbre se coucha plutôt qu’il ne s’abattit le long du tertre.

« À la forêt… à la forêt !… » cria Khamis.

Du côté où les branches du tamarin avaient rencontré le sol, le recul des éléphants laissait le champ libre. Rapidement, le foreloper dont le cri avait été entendu, fut à terre. Les trois autres le suivirent aussitôt dans sa fuite.

Tout d’abord, acharnés contre les arbres restés debout, les animaux n’avaient pas aperçu les fugitifs. Max Huber, Llanga entre ses bras, courait aussi vite que le lui permettaient ses forces. John Cort se maintenait à son côté, prêt à prendre sa part de ce fardeau, prêt également à décharger sa carabine sur le premier de la harde qui serait à sa portée.

Le foreloper, John Cort et Max Huber avaient à peine franchi un demi-kilomètre, lorsqu’une dizaine d’éléphants, se détachant de la troupe, commencèrent à les poursuivre.

« Courage… courage !… cria Khamis. Conservons notre avance !… Nous arriverons !… »

Oui, peut-être, et encore importait-il de ne pas être retardé. Llanga sentait bien que Max Huber se fatiguait.

« Laisse-moi… laisse-moi, mon ami Max !… J’ai de bonnes jambes… laisse-moi !… »

Max Huber ne l’écoutait pas et tâchait de ne point rester en arrière.

Un kilomètre fut enlevé, sans que les animaux eussent sensiblement gagné de l’avance. Par malheur, la vitesse de Khamis et de ses compagnons se ralentissait, la respiration leur manquait après cette formidable galopade.

Cependant la lisière ne se trouvait plus qu’à quelques centaines de pas, et n’était-ce point le salut probable, sinon assuré, derrière ces épais massifs au milieu desquels les énormes animaux ne pourraient manœuvrer ?…

« Vite… vite !… répétait Khamis. Donnez-moi Llanga, monsieur Max…

— Non, Khamis… j’irai jusqu’au bout ! »

Un des éléphants ne se trouvait plus qu’à une douzaine de mètres. On entendait la sonnerie de sa trompe, on sentait la chaleur de son souffle. Le sol tremblait sous ses larges pieds qui battaient le galop. Une minute, et il aurait atteint Max Huber, qui ne se maintenait pas sans peine près de ses compagnons.

Alors John Cort s’arrêta, se retourna, épaula sa carabine, visa un instant, fit feu et frappa, paraît-il, l’éléphant au bon endroit. La balle lui avait traversé le cœur, il tomba foudroyé.

« Coup heureux ! » murmura John Cort, et il se reprit à fuir.

Les autres animaux, arrivés peu d’instants après, entourèrent la masse étendue sur le sol. De là un répit dont le foreloper et ses compagnons allaient profiter.

Il est vrai, après avoir abattu les derniers arbres du tertre, la harde ne tarderait pas à se précipiter vers la forêt.

Aucun feu n’avait reparu ni au niveau de la plaine ni aux cimes des arbres. Tout se confondait sur le périmètre de l’obscur horizon.

Épuisés, époumonés, les fugitifs auraient-ils la force d’atteindre leur but ?…

« Hardi… hardi !… » criait Khamis.

S’il n’y avait plus qu’une centaine de pas à franchir, les éléphants n’étaient que de quarante en arrière…

Par un suprême effort — celui de l’instinct de la conservation — Khamis, Max Huber, John Cort se jetèrent entre les premiers arbres, et, à demi inanimés, tombèrent sur le sol.

En vain la harde voulut franchir la lisière. Les arbres étaient si pressés qu’elle ne put se frayer passage, et ils étaient de telle dimension qu’elle ne parvint pas à les renverser. En vain les trompes se glissèrent à travers les interstices, en vain les derniers rangs poussèrent les premiers…

Les fugitifs n’avaient plus rien à craindre des éléphants, auxquels la grande forêt de l’Oubanghi opposait un insurmontable obstacle.