Mozilla.svg

Le Vingtième Siècle. La vie électrique/II/5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

découverte du bacille de la santé. — projection de ses luttes avec les différents microbes.

v

M. le député Arsène des Marettes, chef du parti masculin. — La Ligue de l’émancipation de l’homme. — Encore Sulfatin ! — M. Arsène des Marettes songe à son grand ouvrage.

Parmi toutes ces notabilités de la politique, de la finance et de la science que M. Philox Lorris comptait intéresser à ses idées, il était un homme tout puissant par son influence et sa situation, qu’il était important surtout de convertir. C’était le député Arsène des Marettes, tombeur ou soutien des ministères, le grand leader de la Chambre, le grand chef du parti masculin opposé au parti féminin, l’homme d’État qui, depuis l’admission de la femme aux droits politiques, s’efforce d’élever une barrière aux prétentions féminines, de mettre une digue aux empiétements de la femme, et qui vient tout récemment de créer pour cela la Ligue de l’émancipation de l’homme.

Cette tentative, d’une véritable urgence, a tout naturellement suscité à la Chambre une violente interpellation de Mlle Muche, députée du quartier de Clignancourt, soutenue par les plus distinguées oratrices du parti féminin et par quelques députés transfuges, trahissant par faiblesse honteuse la noble cause masculine.


Le parti féminin à la chambre.

Mais M. des Marettes s’y attendait, il était préparé. Courageusement, pour défendre son œuvre, il a fait tête à l’orage, dans le tumulte d’une séance comme on n’en a guère vu depuis les grandes journées de la dernière Révolution ; il est monté quatre fois à la tribune, malgré les plus furibondes clameurs, malgré quelques paires de gifles et un certain nombre d’égratignures reçues des plus farouches députées, et il a enlevé, avec 330 voix de majorité, un ordre du jour approuvant l’attitude de stricte neutralité observée par le gouvernement dans la question.

Le grand orateur est sorti de la lutte en meilleure situation que jamais et rien ne semble désormais pouvoir se faire à la Chambre et dans le pays en dehors de lui.

De la sympathie ou tout au moins de la neutralité de M. Arsène des Marettes dépend le succès des deux grosses affaires de la maison Philox Lorris : l’adoption du monopole du grand médicament national d’abord, et ensuite la contre-partie, la guerre miasmatique mise à l’étude, la transformation complète de notre système militaire, de l’armée et du matériel, et l’organisation en grand de corps médicaux offensifs.

M. Philox Lorris est certain du triomphe final de ses idées ; mais, pour arriver vite, il doit gagner à ses vues M. Arsène des Marettes. Aussi toutes les attentions du savant sont pour l’illustre homme d’État. Dès qu’il a vu qu’Arsène des Marettes commençait à en avoir assez de la musique et à somnoler, bercé malgré lui par les grands airs d’opéra téléphonoscopés, M. Philox Lorris a entraîné le député vers un petit salon réservé, pour causer un peu sérieusement, pendant le défilé des futilités de la partie artistique du programme.

« Je suis très intrigué, cher maître, dit le député, et je me demande à quelles nouvelles révélations scientifiques étonnantes nous devons nous attendre de votre part ; le bruit court que vous allez encore une fois bouleverser la science…

— J’ai, en effet, quelques petites nouveautés à exposer tout à l’heure dans une courte conférence, avec expériences à l’appui ; mais c’est justement parce que mes nouveautés ont un caractère à la fois humanitaire et politique que je ne suis pas fâché de cette occasion d’en causer un peu avec vous avant ma conférence… Je serais singulièrement flatté de conquérir là-dessus l’approbation d’un homme d’État tel que vous…

— Vos découvertes nouvelles ont un caractère humanitaire et politique, dites-vous ?

— Vous allez en juger ! D’abord, mon cher député, ayez l’obligeance de regarder un peu là-bas à votre droite.

— Ces appareils compliqués ?

— Oui. Au centre, parmi tous ces alambics, ces tubes coudés, ces tuyaux, ces ballons de cuivre, vous distinguez cette espèce de réservoir où tout aboutit ?…

— Parfaitement, fit M. des Marettes en se levant pour frapper du doigt sur l’appareil.

— Ne touchez pas, fit négligemment Philox Lorris ; il y a là dedans assez de ferments pathogènes pour infecter d’un seul coup une zone de 40 kilomètres de diamètre… »

M. Arsène des Marettes fit un bond en arrière. « Si les dames et les messieurs en train d’écouter notre Télé-concert, reprit Philox Lorris, pouvaient se douter qu’il suffirait d’une légère imprudence pour déterminer ici tout à coup l’explosion de la plus redoutable épidémie, j’imagine que leur attention aux roulades des cantatrices en souffrirait ; mais nous ne leur dirons que tout à l’heure… Il y a ici, dans cet appareil, des miasmes divers cultivés, amenés par des mélanges et amalgames, combinaisons et préparations, au plus haut degré de virulence et concentrés par des procédés particuliers, le tout dans un but que je vais vous révéler bientôt… Maintenant, cher ami, ayez l’obligeance de regarder à votre gauche…

— Ces appareils aussi compliqués que ceux de droite ?

— Oui ! Cet ensemble d’alambics, de tubes, de ballons, de tuyaux…

— Il y a un réservoir aussi au milieu !


« il y a ici assez de ferments pathogènes pour infecter une zone de 40 kilomètres ! »

— Tout juste ! Considérez ce réservoir !

— Encore plus dangereux que l’autre, peut-être ?

— Au contraire, mon cher député, au contraire ! À droite, c’est la maladie, c’est l’arsenal offensif, ce sont les miasmes les plus délétères que je suis prêt, au premier signal de guerre, à porter chez l’ennemi pour la défense de notre patrie ! À gauche, c’est la santé, c’est l’arsenal défensif, c’est le bienfaisant médicament qui nous défend contre les atteintes de la maladie qui répare les dégâts de notre organisme et l’universelle usure causée par les surmenages outranciers de notre vie électrique !

— J’aime mieux ça ! fit Arsène des Marettes en souriant.

— Vous savez, reprit Philox Lorris, combien nous gémissions tous de l’usure corporelle si rapide en notre siècle haletant ? Plus de jambes !

— Hélas !

— Plus de muscles !

— Hélas !

— Plus d’estomac !

— Trois fois hélas ! C’est bien mon cas !

— Le cerveau seul fonctionne passablement encore.

— Parbleu ! Quel âge me donnez-vous ? demanda piteusement Arsène des Marettes.

— Entre soixante-douze et soixante-dix-huit, mais je pense que vous avez beaucoup moins !


« plus d’estomac ! »

— Je vais sur cinquante-trois ans !

— Nous sommes tous vénérables aujourd’hui dès la quarantaine ; mais tranquillisez-vous, il y a là dedans de quoi vous remettre presque à neuf… Vous commencez maintenant à pressentir l’importance des communications que j’ai à vous faire, n’est-ce pas ? Mais j’ai besoin de mon collaborateur Sulfatin et de son sujet, un ex-surmené que vous avez jadis connu et que vous allez revoir avec quelque étonnement, j’ose le dire ! Permettez que j’aille le chercher… »

Sulfatin avait disparu dès le commencement du concert. Philox Lorris, qui aurait bien voulu en faire autant, le tapage musical ne l’intéressant nullement, ne s’en était pas inquiété. Sans doute, Sulfatin avait préféré causer dans quelque coin avec des gens plus sérieux que les amateurs de musique. Quelques groupes d’invités, pour la plupart illustrations scienti-fiques françaises ou étrangères, se livraient çà et là, dans les petits salons, à de graves discussions en attendant la partie scientifique de la fête, mais il n’y avait pas de Sulfatin avec eux.

Où pouvait-il être ? Ne serait-il pas monté prendre l’air sur la plateforme ? M. Philox Lorris s’informa. Sulfatin, peu contemplatif, n’était pas allé admirer l’illumination électrique de l’hôtel portant ses jets de lumière, au loin dans les profondeurs célestes, par-dessus la couronne stellaire des mille phares parisiens.


« nous sommes tous vénérables dès la quarantaine. »

« J’y suis, se dit Philos Lorris, où avais-je la tête ? Parbleu ! Sulfatin avait une heure à lui ; au lieu de rester à bâiller au concert, ce digne ami, il est allé travailler… »

Le compartiment du grand hall où se trouvait le laboratoire personnel de Sulfatin avait été réservé ; on avait entassé là tous les appareils qui eussent pu gêner la foule. Philox Lorris y courut et frappa vivement à la porte, pensant que Sulfatin s’y était enfermé. Pas de réponse. Machinalement, M. Lorris mit le doigt sur le bouton de la serrure et la porte, non fermée, s’ouvrit sans bruit.

Dans l’encombrement des appareils, Philox Lorris n’aperçut pas d’abord son collaborateur ; à son grand étonnement, il entendit une voix de femme parlant vivement sur un ton de colère ; puis la voix de Sulfatin s’éleva non moins furieuse.

« Qui diable mon Sulfatin peut-il invectiver ainsi ? pensa Philox Lorris stupéfait et hésitant un instant à avancer, partagé qu’il était entre la curiosité et la crainte d’être indiscret.

— Et d’abord, mon bon, disait la voix de femme, je vous dirai que vous commencez à m’ennuyer en m’appelant à tout instant au téléphonoscope ; c’est bien assez déjà de vous voir arriver tous les jours avec votre mine de savant renfrogné… Avec ça que votre conversation est amusante !… Tenez, j’en ai assez !

— Je n’ai pas la mine d’un de ces idiots qui tournent autour de vous au Molière-Palace… répliquait Sulfatin ; mais pas tant de raisons… Vous allez me dire tout de suite qui était ce monsieur qui vient de filer ? Je veux le savoir !

— Je vous dis que j’en ai assez de vos scènes incessantes ! J’en ai assez, enfin, de votre surveillance par Télé ou par phonographe ! Savez-vous que vous m’insultez avec toutes vos machines qui notent mes faits et gestes ; je ne veux plus supporter ces façons ! On rit de moi au théâtre !

— Je ne ris pas, moi !

— Je ne puis faire un pas chez moi, recevoir quelqu’un, causer avec des amis, sans que des appareils subrepticement braqués sur moi ne me photographient, ne phonoclichent mes faits et gestes… et alors, quand vous avez vos clichés, quand vos phonographes répètent ce qui s’est dit ici, ce sont des bouderies ou des scènes à n’en plus finir ! J’en ai assez !…

— Encore une fois, qui était ce monsieur ?

— C’était mon pédicure !… mon bottier !… mon notaire !… mon oncle !… mon grand-père !… mon neveu !… mon coiffeur !… s’écria la dame avec volubilité.

— Ne vous moquez pas de moi… Voyons, je vous en supplie, Sylvia, ma chère Sylvia ! rappelez-vous… »

M. Philox Lorris, avançant doucement, aperçut alors Sulfatin : il était seul, criant et gesticulant devant la grande plaque du Télé, dans laquelle on distinguait une dame paraissant non moins émue que lui, une forte et plantureuse brune dans laquelle le savant reconnut l’étoile du Molière-Palace, Sylvia, la tragédienne-médium, qu’il avait vue quelquefois dans ses grands rôles des classiques arrangés.

« Eh bien ! eh bien ! se dit M. Philox Lorris, c’est donc vrai ce qu’on m’a dit. Sulfatin se dérange ! Qui l’eût dit ! Qui l’eût cru ! »

Mais Sulfatin faiblissait maintenant, sa voix s’adoucissait ; plus de colère dans ses paroles, seulement un accent de reproche.


sulfatin lançait une chaise à travers le télé.

« Je vous demande seulement de m’expliquer… Mon Dieu, vous devriez comprendre… Sylvia, je vous prie, rappelez-vous ce que vous me disiez naguère, ce que vous m’avez juré… »

La dame du Télé eut un accès de rire nerveux.

« Ce que j’ai juré ? serments de théâtre, monsieur, s’il faut vous le dire pour en finir avec toutes vos scènes de jalousie, serments de théâtre ! Ça ne compte pas !

— Ça ne compte pas ! s’écria Sulfatin rugissant de fureur. Coquine !!! »

Un grand bruit de cristal brisé fit bondir M. Philox Lorris, l’image de Sylvia disparut, la plaque du Télé éclata en morceaux. Sulfatin venait de lancer une chaise à travers le Télé et piétinait maintenant sur les débris.


surveillance à domicile par photo-phonographe.

« Coquine ! Gueuse ! Ah ! ça ne compte pas !… Tiens ! attrape ! »

Philox Lorris se précipita sur son collaborateur :

« Sulfatin ! que faites-vous ? Voyons, Sulfatin, j’en rougis pour vous ! C’est une honte ! »

Sulfatin s’arrêta brusquement. Ses traits contractés par la fureur se détendirent et il resta tout penaud devant Philox Lorris.

« Un accident, dit-il ; je crois que j’ai eu une rage de dents… il faudra que j’aille chez le dentiste.

— Vous ne savez pas ce que vous faites ! Vous laissez mes phonogrammes musicaux se détériorer sur votre balcon ; et maintenant, vous cassez les appareils… Vous allez bien ! Mais il n’est pas question de cela, mon ami ; reprenez vos esprits et songeons à notre grande affaire… Où est Adrien La Héronnière ?

— Je ne sais pas, balbutia Sulfatin, en passant la main sur son front, je ne l’ai pas vu.

— Mais sa présence est nécessaire, s’écria Philos Lorris, il nous le faut pour la démonstration de l’infaillibilité de notre produit… Est-ce désolant d’être aussi mal secondé que je le suis ! Mon fils est un niais sentimental, il n’aura jamais l’étoffe d’un savant passable… je renonce à l’espoir de voir jaillir en lui l’étincelle… Et voilà que vous, Sulfatin, vous que je croyais un second moi-même, vous vous occupez aussi de niaiseries ! Voyons, qu’avez-vous fait de La Héronnière ? Qu’avez-vous fait de votre ex-malade ?

— Je vais voir, je vais m’informer…

— Dépêchez-vous et revenez bien vite avec lui dans mon cabinet… M. Arsène des Marettes nous attend… Vite, voici la partie musicale qui tire à sa fin, je vais dire à Georges d’ajouter quelques morceaux. »


m. arsène des marettes.

Pendant ce temps, pendant que Philox Lorris courait à la poursuite de Sulfatin, pendant la scène du Télé, M. Arsène des Marettes, resté seul, s’était légèrement assoupi dans son fauteuil. L’illustre homme d’État était fatigué, il venait de travailler fortement, pendant les vacances de la Chambre, d’abord à une édition phonographiée de ses discours, pour laquelle il avait dû revoir un à un les phonogrammes originaux afin de modifier çà et là une intonation ou de perfectionner un mouvement oratoire ; puis à un grand ouvrage qu’il avait en train depuis de bien longues années, lequel grand ouvrage, outre l’énorme érudition qu’il exigeait, outre une quantité inouïe de recherches historiques, d’études documentaires, demandait à être longuement et fortement pensé, à être creusé en de profondes et solitaires méditations.

Cet ouvrage, d’un intérêt immense et universel, destiné à une Bibliothèque des Sciences sociales, portait ce titre magnifique :

HISTOIRE DES DÉSAGRÉMENTS
causés à l’homme par la femme
depuis l’âge de pierre jusqu’à nos jours
ÉTUDE SUR L’ÉTERNEL FÉMININ À TRAVERS LES SIÈCLES
subdivisée en plusieurs parties :


Livre ier. — Ces fautes lointaines et leurs funestes conséquences.
Livre ii. — Tyrannie hypocrite et domination ouverte.
Livre iii. — Développement général des tendances dominatrices dans la vie privée.
Livre iv. — Les époques troublées et leurs vraies causes. Siècles frivoles et sanglants.
Livre v. — Les reines du monde.
Livre vi. — Grandissement néfaste de la puissance féminine depuis l’accession de la femme aux fonctions publiques.


Est-il, nous le demandons, un sujet plus vaste et plus passionnant, qui soulève les plus importants problèmes et touche davantage aux éternelles préoccupations de la race humaine ? Cet ouvrage, qui prend l’homme à ses débuts et nous montre les longues et douloureuses conséquences de ses premières fautes, doit bouleverser toutes les notions de l’histoire. En réalité, M. Arsène des Marettes entend créer une nouvelle école historique, moins sèche, moins politique, plus réaliste et plus simple.

Il faut nous attendre à de véritables révélations, à un bouleversement complet des vieilles idées traditionnellement admises ! La lumière de l’histoire va éclairer enfin bien des causes obscures ou restées inaperçues jusqu’ici et faire apparaître les peuples et les races sous leur vrai jour. Ce gigantesque ouvrage soulèvera, le jour de son apparition, les plus violentes polémiques, M. Arsène des Marettes s’y attend bien ; mais il est armé pour la lutte et il soutiendra vaillamment ce qu’il croit être le bon combat. Déjà, sur de vagues indiscrétions, le parti féminin, très remuant à la Chambre et dans le pays, attaque en toute occasion M. des Marettes ; celui-ci a déjà porté un premier coup au parti en créant la Ligue pour l’émancipation de l’homme, et il s’est juré de lancer son Histoire des désagréments causés à l’homme par la femme avant les élections prochaines.

Hélas ! on le devine aisément, M. Arsène des Marettes a souffert. Le chef de la ligue revendicatrice des droits masculins est une victime !

Jadis, au temps de sa lointaine jeunesse, M. des Marettes a été marié. Jadis, il y a trente-deux ans, il a eu quelques graves désagréments avec Mme des Marettes, épouse frivole et capricieuse, volage même, dit-on. À la suite de pénibles dissentiments, M. et Mme des Marettes, un beau matin, abandonnèrent, chacun de son côté, le domicile conjugal, sans s’être donné le mot. M. des Marettes partit à droite, Mme des Marettes à gauche.

Ce fut le commencement d’une ère de douce tranquillité. M. Arsène des Marettes put reprendre ses esprits, revenir à ses chères études et consacrer tous ses instants à la lutte par la parole et par la plume contre toutes les tyrannies.

Pendant quelque temps, les deux époux se sont parfois rencontrés dans les salons, en voyage, aux bains de mer ; après un échange de regards courroucés, chacun d’eux tournait vivement les talons. Puis Mme des Marettes disparut et M. des Marettes, à son grand soulagement, n’en entendit plus parler.

Étendu dans un large fauteuil, l’auteur de l’Histoire des désagréments causés à l’homme somnole en songeant à ce livre qui couronnera sa carrière et posera définitivement sa gloire sur de larges assises. Il voit, dans une rêverie évocatrice, le défilé des grandes figures féminines de tous les temps, de ces femmes dont la beauté ou l’intelligence pernicieuse influèrent trop souvent sur le cours des événements, sur le destin des empires, de ces femmes qui furent toutes, suivant M. des Marettes, en tous pays et à toutes les époques, par leurs défauts ou même par leurs qualités, plus ou moins funestes au repos des peuples !

Regardez ! C’est l’aurore des temps. C’est Ève d’abord, la première, dont il est inutile de rappeler la faute aux incalculables conséquences, Ève marchant, blonde et souriante, en tête d’un cortège d’apparitions étincelantes et fulgurantes : Sémiramis, Hélène, Cléopâtre, et bien d’autres ; des reines, des princesses, des épouses tyranniques, tourments de paisibles monarques, des fiancées jalouses bouleversant les États de malheureux princes inoffensifs, de terribles reines mérovingiennes, d’altières duchesses du Moyen âge amenant ou portant la ruine et la dévastation de province en province, des favorites enfin qui, par leurs intrigues ou simplement par le jeu de leurs jolis yeux, doucement voilés de cils blonds, lancent les peuples les uns contre les autres !…

Et, parmi ces figures historiques, d’autres femmes de toutes les époques, bourgeoises de condition modeste, qui, dans le cercle restreint de la vie privée, à défaut de peuples à tracasser, de destins de nations à bouleverser, ont dû se contenter de gouverner plus ou moins despotiquement leur ménage…


la ligue des revendications masculines.

Ah, grand Dieu ! ces tyrannies minuscules qui s’exercent sur cet infime théâtre, contenues entre les quatre murs d’un appartement et non répandues entre les frontières d’un vaste royaume, ce sont peut-être les plus dures, celles dont le joug pèse le plus lourdement, sans repos, sans trêve, toujours… Ce pauvre Arsène des Marettes ne le sait que trop par expérience !

Phénomène étrange, toutes ces apparitions, impératrices ou favorites, grandes dames ou bourgeoises, depuis Hélène jusqu’à la Pompadour, elles ont toutes la figure de Mme des Marettes, telle qu’elle était lors de sa fugue il y a trente-deux ans, telle que se la rappelle son vindicatif époux ! Ève elle-même, la première de toutes, c’est déjà Mme des Marettes, qui fut une fort jolie blonde d’ailleurs, aux yeux pleins de langueur ; l’orgueilleuse Sémiramis, c’est Mme des Marettes cherchant à imposer cruellement son autorité ; Frédégonde, c’est la coléreuse petite Mme des Marettes s’escrimant du bec et des ongles et cassant jadis les assiettes du ménage ; Marguerite de Bourgogne, c’est encore Mme des Marettes ; Marie Stuart, qui avait le mot piquant et qui, ses maris manquant, ennuya fort Élisabeth d’Angleterre, c’est Mme des Marettes lançant à son époux, dès la lune de miel, changée en lune de vinaigre, des mots désagréables ; Catherine de Médicis, la terrible dame aux poisons savants, aux élixirs de courte vie, c’est Mme des Marettes, servant un jour aux invités de son mari, de graves magistrats, des carafes d’Hunyadi-Janos avec le vin !…


« je viens reprendre ma place au foyer ! »


Toutes, toutes, jusqu’aux derniers rangs du défilé, ont les traits de la terrible Mme des Marettes… C’est toujours la même, toujours la figure blonde inoubliable qui hante depuis si longtemps les rêves et les cauchemars de M. Arsène des Marettes.

Mêlant ainsi ses petits souvenirs personnels, toujours cuisants, aux réminiscences historiques, M. Arsène des Marettes voit défiler, pour ainsi dire, tous les chapitres de son œuvre maintenant si avancée, la partie historique et la partie philosophique, où, de déduction en déduction, de constatation en constatation, avec sa pénétrante analyse, il nous montre ce phénomène psychologique qui a déjà préoccupé les penseurs : la femme restant toujours la femme, toujours identique à elle-même, toujours pareille, en tous lieux et en tous temps, à tous les âges et sous tous les climats, alors que l’homme présente tant de variétés de caractère, suivant les races, les époques et les milieux.

Et M. des Marettes est satisfait, et il est heureux, et il songe à l’effet que la grande Histoire des désagréments causés à l’homme va produire, aux bienfaits qui en découleront, aux idées de révoltes masculines qu’elle va réveiller.

Tout à coup, la sonnerie du Télé, cet éternel drinn-drinn que nous entendons retentir à toute minute, qui ne nous laisse aucun repos, qui toujours nous rappelle que nous faisons partie d’une vaste machine électrique traversée par des millions de fils, la sonnerie du Télé tira M. des Marettes de sa rêverie historico-philosophique.

Il sursauta sur son fauteuil, allongea le bras et, machinalement, appuya sur le bouton du récepteur.

« Allô ! allô ! dit une voix, M. le député Arsène des Marettes est-il à la soirée de M. Philox Lorris ? Il est prié de venir à l’appareil… »

C’était justement lui qu’on demandait. Le grand historien se réveilla tout à fait et répondit immédiatement :

« Allô ! allô ! me voici ! Qui me demande ? »

La plaque du Télé s’éclaira subitement et, après quelques secondes d’un balancement papillotant, une image se forma. C’était une dame assise dans le cabinet de travail de M. des Marettes, là-bas, en son austère retraite, sur les hauteurs du quartier de Montmorency (xxxiie arrondissement), une dame d’un certain âge, assez forte, aux traits accentués, aux sourcils très fournis dessinant un arc noir au-dessus d’un nez à courbure aquiline.

M. Arsène des Marettes se laissa retomber comme pétrifié dans son fauteuil. Il l’avait reconnue tout de suite, malgré les années, malgré les changements apportés par l’âge : c’était la femme de son rêve, toujours la même, l’éternelle ennemie, Elle enfin, Mme des Marettes !

Elle était blonde jadis, elle était plus svelte, plus souriante ; n’importe, il la reconnaissait d’instinct, après les trente-deux années d’absence, dans la majestueuse dame, un peu épaissie, à l’expression un peu alourdie mais toujours dominatrice, qui était devant lui.


m. arsène des marettes composant son grand ouvrage.

« Eh bien ! oui, cher monsieur des Marettes, c’est moi, dit la dame ; vous voyez que j’ai bon caractère, c’est moi qui reviens la première, en laissant de côté mes légitimes griefs ; le moment est venu d’oublier nos légers dissentiments de l’autre jour… »

L’autre jour, c’était trente-deux ans auparavant. M. des Marettes le pensa, mais il n’eut pas la force de le faire remarquer.

« Je suis heureuse de voir votre émotion à ma vue, mon ami, continua la dame, cette émotion prouve en faveur de votre cœur… Je vois que vous ne m’avez pas oubliée tout à fait, n’est-ce pas ?

— Oh ! non, murmura M. des Marettes.

— Quel long malentendu et quelle douloureuse erreur fut la vôtre !… mais je suppose que dans la solitude vous vous êtes amélioré… »

M. des Marettes soupira.

« J’espère que vous avez fini par reconnaître vos torts, mon ami, n’en parlons plus, je suis prête à passer l’éponge sur tout cela ; j’oublie, mon ami, j’oublie et je reprends ma place au foyer… Ah ! je comprends votre émotion ; remettez-vous, Arsène ; vous êtes en soirée, présentez mes meilleurs compliments à M. et Mme Philox Lorris. Allez !… Pendant ce temps-là, je vais m’installer !… »

La communication cessa, Mme des Marettes disparut.

M. Arsène des Marettes resta un moment sans voix et sans souffle dans son fauteuil comme un homme foudroyé. Enfin, il soupira, releva la tête et fit un geste de résignation.

« Allons. Elle est revenue, soit !… Après tout, mon livre finissait un peu mollement, c’était faiblot ! Auprès de Mme des Marettes, l’inspiration va venir… Seigneur, va-t-elle me tourmenter ! Mais tout est pour le mieux ; ma conclusion, la dernière partie de mon Histoire des désagréments causés à l’homme par la femme, depuis l’âge de pierre jusqu’à nos jours, c’est le morceau le plus important ; il faut, Mme des Marettes aidant, que ce soit quelque chose de foudroyant ! »


« l’ennemi est à nos portes, l’anémie, la terrible anémie !… »