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Le Volcan d’or/Partie II/Chapitre 5

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Bibliothèque d’éducation et de récréation (p. 305--).


V

UNE LEÇON DE BOXE.


Il était donc écrit dans le livre de la destinée que Summy Skim, après avoir accompagné Ben Raddle au Klondike, l’accompagnerait jusqu’aux régions les plus élevées de l’Amérique du Nord. Il avait vaillamment résisté. Tous les arguments contre cette nouvelle campagne, il les avait produits. Et, finalement, il avait suffi de quelques mots d’une petite fille pour vaincre en dix secondes son inflexible résolution.

Sa défaite, à vrai dire, n’avait-elle pas été un peu voulue ? Summy Skim aurait-il eu le courage de reprendre sans Ben Raddle le chemin de Montréal, ou la patience de l’attendre dans le confortable relatif de Dawson ? Rien n’est moins certain.

Ces questions resteraient en tous cas à jamais sans réponse, puisque Summy, décidément, allait suivre son cousin à la conquête du Golden Mount.

« Céder une première fois, se répétait-il, c’est s’exposer à céder toujours. Je ne puis en accuser que moi !.. Ah ! Green Valley ! Green Valley, que tu es loin ! »

Faut-il l’avouer ? c’est un peu pour la forme et pour ne pas en avoir le démenti que Summy s’exprimait à lui-même de tels regrets. Certes, il « se languissait » toujours de Green Valley. Mais quelque chose qu’il ne pouvait définir chantait en lui. Il se sentait joyeux et léger comme un enfant, et la perspective d’un voyage en somme assez troublant ne lui causait pas de réelle appréhension. C’était la chasse sans doute qui donnait ainsi au bon Summy le goût des aventures.

Grâce à la précocité de la saison, le Scout fut de retour à Dawson City dès les premiers jours de mai. Le passage du Chilkoot, la navigation à travers les lacs et sur la Lewis River, avaient pu s’effectuer plus tôt que de coutume et dans des conditions favorables. Ainsi que cela avait été convenu huit mois auparavant, Bill Stell venait se mettre à la disposition des deux cousins pour les reconduire à Skagway, d’où le steamboat les ramènerait à Vancouver.

Bill Stell ne se montra pas très surpris en apprenant que les projets de Ben Raddle étaient à ce point modifiés. Il savait trop que poser le pied sur le sol du Klondike, c’est risquer d’y prendre racine. Si l’ingénieur n’en était pas tout à fait là, du moins ne semblait-il pas près de boucler sa valise pour Montréal !

« Ainsi ?.. dit le Scout à Summy Skim.

— C’est comme ça, mon brave Bill. »

Et ce fut toute la réponse de Summy.

Celui-ci fut cependant moins concis, lorsqu’il apprit que Bill Stell acceptait de faire la nouvelle campagne. Abondamment, il exprima le plaisir que sa décision lui causait.

C’était là une bonne idée, en effet. Ben Raddle avait eu raison de penser qu’il ne pouvait trouver de concours plus sûr que celui du Scout, et, pour le décider, il lui avait fait connaître le véritable but de l’expédition. Le secret du Français Jacques Ledun, qu’il avait jalousement gardé vis-à-vis de tous, ce secret que Summy Skim et les deux cousines Edgerton étaient seuls à connaître jusqu’alors, il n’hésita pas à le confier à Bill Stell, en qui il avait la plus absolue confiance.

Tout d’abord, celui-ci refusa de croire à l’existence du Golden Mount. Il avait entendu parler de cette légende et n’admettait pas qu’on pût lui accorder la moindre créance. Mais, lorsque Ben Raddle lui eut raconté l’histoire de Jacques Ledun, lorsqu’il lui eut montré la carte où figurait le Volcan d’Or, le Scout se montra moins sceptique, et, peu à peu, la conviction qui animait l’ingénieur emporta la sienne.

« Enfin, Scout, conclut Ben Raddle, il y a là des richesses incalculables, cela n’est pas douteux. Si j’ai réussi à vous persuader, pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous en prendre votre part ?

— Vous m’offrez de vous accompagner au Golden Mount ? insista Bill Stell.

— Mieux que de nous y accompagner, Scout. De nous y guider. N’avez-vous pas déjà parcouru les territoires du Nord ? Si l’expédition ne réussit pas, je paierai largement vos services ; si elle réussit, pourquoi, vous aussi, ne puiseriez-vous pas à pleines mains dans ce coffre-fort volcanique ?

Si philosophe que fût le brave Scout, il se sentit ébranlé. Jamais pareille occasion ne s’était offerte à lui.

Ce qui l’effrayait, toutefois, c’était la longueur du voyage. Le meilleur itinéraire suivait une ligne brisée passant par Fort Mac Pherson qu’il avait visité autrefois, et la distance à franchir dépassait six cents kilomètres.

— C’est à peu près celle qui sépare Skagway de Dawson City, remarqua l’ingénieur. Elle ne vous a jamais épouvanté.

— Sans doute, monsieur Raddle, et j’ajouterai que le pays est moins difficile entre Dawson City et Fort Mac Pherson. Mais, au delà, pour atteindre les bouches de la Mackensie, c’est peut-être bien une autre affaire.

— Pourquoi admettre le pire ? répliqua Ben Raddle. En somme, six cents kilomètres peuvent être enlevés en un mois. »

C’était possible, en effet, à la condition qu’il ne survînt aucune des fâcheuses éventualités si fréquentes sous de si hautes latitudes.

Bill Stell hésitait.

Il ne put hésiter longtemps. Aux instances de Ben Raddle se joignirent celles de Neluto tout joyeux de revoir son chef, de Summy Skim qui parla dans le même sens avec une éloquence entraînante, de Jane Edgerton qui se fit persuasive à un point inimaginable. Tous avaient raison ; du moment que le voyage était résolu, le concours du Scout devenait très précieux et en multipliait les chances de succès.

Le Scout se sentit ébranlé… (p. 307.)

Quant à Neluto, l’expédition dont il ignorait le véritable but lui souriait beaucoup. Quelles belles chasses devaient offrir ces territoires à peine visités jusqu’alors !

« Il reste à savoir à qui ils les offrent, ces chasses, observa Summy Skim.

— Mais… à nous, répondit Neluto, quelque peu étonné de la remarque.

— À moins que ce ne soit nous qu’on chasse ! » riposta Summy, prouvant ainsi à Neluto qu’il avait mal choisi l’occasion d’être exceptionnellement affirmatif.

En effet, les régions septentrionales sont parcourues, pendant la belle saison, par des bandes d’Indiens dont il n’y a rien de bon à attendre, et contre lesquels les agents de la Compagnie de la baie d’Hudson ont souvent eu à se défendre.

Les préparatifs furent rapidement faits. Le Scout, prêt à partir avec ses hommes pour le Nord comme pour le Sud, se procura sans peine le matériel nécessaire : chariots, canot portatif, tentes, attelages de mules dont la nourriture est assurée sur ces plaines verdoyantes, et, par suite, bien préférables aux attelages de chiens. Quant aux vivres, sans parler de ce que produirait la chasse ou la pêche, il fut facile de s’en assurer pour plusieurs mois, Dawson City venant d’être ravitaillé par les sociétés qui desservent les gisements du Klondike, dès le rétablissement des communications avec Skagway et Vancouver. Les munitions ne manquaient pas non plus, et, s’il y avait lieu de recourir aux carabines, elles ne resteraient point muettes.

La caravane, sous la direction du Scout, allait comprendre les deux cousins, Jane Edgerton, Neluto avec sa carriole et son cheval, Patrick Richardson, neuf Canadiens qui avaient travaillé sur le 129, et six au service de Bill Stell, soit au total vingt et une personnes. Ce nombre réduit de prospecteurs suffirait à l’exploitation du Golden Mount, tout le travail consistant, d’après Jacques Ledun, à recueillir les pépites amassées dans le cratère éteint du volcan.

On mit tant de diligence à préparer cette campagne dont Ben Raddle, Summy Skim, Jane Edgerton et le Scout étaient seuls à connaître le but, que le départ put être fixé au 6 mai.

On ne sera pas étonné que Ben Raddle, avant de quitter Dawson City, voulût s’enquérir une dernière fois de la situation des claims du Forty Miles Creek. Par son ordre, le contre-maître et Neluto se rendirent à l’endroit où se trouvait naguère l’héritage de l’oncle Josias.

La situation était la même. Le 129, comme le 131, comme beaucoup d’autres claims de part et d’autre de la frontière, était entièrement submergé. Le rio, décuplé en largeur par le tremblement de terre, suivait son cours régulier. Le détourner et lui faire réintégrer son ancien lit eût été une besogne impossible peut-être, et, en tous cas, si considérable, si coûteuse, que personne n’y songeait. Lorique revint donc avec la certitude que tout espoir de jamais exploiter ces gisements devait être abandonné.

Les préparatifs furent achevés le 5 mai. Dans l’après-midi, Summy Skim et Ben Raddle allèrent à l’hôpital prendre congé d’Edith et du docteur.

Ils y trouvèrent d’abord les deux cousines qui passaient ensemble cette dernière journée. Edith avait comme toujours son air tranquille et calme. Que pensait-elle de ce voyage ? Bien fin qui eût pu le dire.

« Je n’ai pas d’opinion, répondit-elle à une question que Ben Raddle lui posa sur ce sujet. Chacun mène sa vie à sa guise. L’essentiel est de bien faire ce qu’on fait.

La conversation se prolongea pendant plus de deux heures. Chose étrange, Summy et Jane en faisaient presque exclusivement les frais. À mesure que l’heure avançait, Ben Raddle et Edith gardaient un silence plus obstiné, comme si une idée fixe eût de minute en minute appesanti davantage leur esprit.

Ce fut Summy qui termina joyeusement l’entrevue, quand le moment de se séparer fut arrivé.

— Le programme est : pas de bile ! conclut-il d’une voix éclatante. Donc, soyons gais. Avant l’hiver nous serons de retour, ployant sous le fardeau des pépites !

— Dieu t’entende ! murmura Ben Raddle avec une sorte de lassitude, tandis qu’il tendait à Edith une main que celle-ci serra silencieusement.

Quand la porte se fut refermée sur eux, et tandis qu’ils allaient rendre visite au docteur Pilcox, Summy entreprit son cousin avec une certaine vivacité.

« Qu’est-ce qui te prend ? interrogea-t-il. Tu as l’air de porter le diable en terre, et Mlle Edith semble copier tes airs désenchantés. Comme c’est encourageant ! Le voyage aurait-il cessé de te plaire ?

Ben Raddle, d’un effort, sembla chasser des pensées importunes.

— Tu plaisantes ! » dit-il.

Quant au docteur Pilcox, voici quelle fut sa manière de voir :

« Vous allez faire un voyage superbe, car le pays doit être, là-bas, plus beau encore qu’au Klondike, qui n’est déjà pas mal, cependant ! Et puis, si vous vous étiez engagés sur la route du Sud, c’eût été pour retourner à Montréal. Nous ne vous aurions jamais revus. Au moins, lorsque vous reviendrez de là-bas, vous nous retrouverez à Dawson. »

Ben Raddle consacra la fin de la journée à tenir un dernier conciliabule avec Lorique. Ce que se dirent les deux interlocuteurs, Summy n’en sut rien, par bonheur, car il se fût sérieusement emporté s’il eût connu le véritable état d’âme de son cousin.

Au cours de longs entretiens qu’il poursuivait depuis tant de mois avec le contre-maître canadien, l’ingénieur avait été décidément envahi par cette fièvre de l’or que Summy redoutait si fort. Lorique, mineur enragé, dont toute la vie s’était passée à faire de la prospection, avait par degrés amené Ben Raddle à ses idées. Le serviteur, par intoxication, par contagion lente, avait déteint sur le maître, et celui-ci en était arrivé à donner comme but exclusif à sa vie la recherche et la mise en œuvre de filons ou de sables aurifères. Dans son for intérieur, le retour à Montréal était reculé à un avenir indéterminé. Tout son intérêt se concentrait uniquement sur le Klondike, source inépuisable d’émotions appréciées du joueur qui sommeillait en lui.

Ben Raddle avait décidé que Lorique ne ferait pas partie de l’expédition qui allait s’enfoncer dans le Nord. Il resterait à Dawson, et aurait comme mission de se tenir au courant de tous les événements intéressant l’industrie minière. S’il voyait quelque bonne opération à tenter, il serait de cette manière à même de la faire.

Tout étant ainsi convenu, la caravane sortit de Dawson, le lendemain, dès cinq heures du matin, par le haut quartier de la rive droite du Klondike, et se dirigea vers le Nord-Est.

Le temps était à souhait : ciel pur, brise faible, température de cinq à six degrés au-dessus de zéro. La neige avait en grande partie fondu, et il n’en subsistait sur le sol herbeux que de rares plaques d’une éblouissante blancheur.

Que l’itinéraire eût été soigneusement établi, il est inutile de le dire. Le Scout avait déjà fait le voyage de Dawson City à Fort Mac Pherson, et l’on pouvait s’en rapporter à la fidélité de ses souvenirs.

La contrée à parcourir était, en somme, assez plate, et coupée seulement de quelques rios, d’abord affluents ou sous-affluents du Yukon et de la Klondike River, puis, au delà du cercle polaire arctique, affluents ou sous-affluents de la Peel River qui longe la base des Montagnes Rocheuses avant de se jeter dans la Mackensie.

Pendant cette première période du voyage, tout au moins, entre Dawson City et Fort Mac Pherson, le cheminement ne présenterait pas de grandes difficultés. Après la fonte des dernières neiges, les rios descendraient à leur plus bas étiage ; il serait aisé de les franchir, et ils conserveraient toujours assez d’eau pour les besoins de la petite troupe. Lorsqu’elle aurait atteint la Peel River, on déciderait dans quelles conditions s’effectuerait la dernière partie de l’itinéraire.

Par un phénomène bien humain d’autosuggestion, tous, à l’exception peut-être de Summy Skim et de Patrick Richardson, partaient pleins d’espoir dans le succès de l’expédition. Et encore Summy Skim se bornait-il à ne pas avoir d’opinion, et à ne pas arrêter son esprit un seul instant sur le but du voyage. Après une longue et stérile hostilité, il se mettait en route joyeux sans savoir pourquoi et débordant d’une irrésistible bonne humeur.

Quant à Patrick, lui non plus n’avait pas d’opinion, en admettant qu’il eût été capable d’en avoir une. La veille du départ, Jane lui avait dit :

« Patrick, nous partons demain.

— Bien, monsieur Jean, » avait répondu le fidèle géant, qui n’avait jamais paru remarquer le changement de sexe de son jeune maître.

Les autres, ceux du moins qui étaient dans la confidence, Ben Raddle, Jane Edgerton, Bill Stell lui-même, admettaient l’existence du Golden Mount et de ses trésors comme un article de foi. Quant au reste de la troupe, il suivait de confiance, sachant seulement que l’on faisait un voyage de prospection dans le Nord, et tous, grisés par un optimisme sans cause, en supputaient à l’avance les résultats. La qualité de Ben Raddle faisait merveille. On se racontait à l’oreille que le Scout lui avait donné un « tuyau », et que l’on marchait à coup sûr vers de fabuleuses richesses que l’ingénieur saurait bien faire sortir de terre d’un seul coup.

C’est dans ces heureuses dispositions que l’on quitta Dawson City. Au sortir de la ville, la carriole conduite par Neluto, et dans laquelle les deux cousins et Jane Edgerton avaient pris place, marcha d’abord d’une rapide allure ; mais bientôt elle dut ralentir son train, que les attelages lourdement chargés ne pouvaient suivre. Cependant il fut possible d’allonger ces premières étapes sans trop fatiguer les animaux et les hommes, la vaste plaine très unie ne présentant aucun obstacle. Souvent, pour soulager les mules, les hommes faisaient à pied une partie de la route. Ben Raddle et le Scout causaient alors du sujet qui occupait leur pensée. Summy Skim et Neluto battaient la campagne à droite et à gauche, et, comme le gibier abondait, ils ne perdaient pas leur poudre. Puis, avant même que ne fût venue la nuit déjà tardive à cette époque de l’année et sous cette latitude, le campement s’organisait jusqu’au lendemain.

Ce fut à la date du 16 mai, dix jours après son départ de Dawson City, que la caravane franchit le cercle polaire, un peu au delà du soixante-sixième parallèle. Aucun incident n’avait marqué cette première partie du parcours. On n’avait même pas fait la rencontre de ces bandes d’Indiens que les agents de la Compagnie de la baie d’Hudson poursuivent encore et repoussent de plus en plus vers l’Ouest.

Le temps était beau, les santés bonnes. Le personnel vigoureux, rompu aux fatigues, ne paraissait pas souffrir du voyage. Les attelages trouvaient facilement à se nourrir au milieu des prairies verdoyantes. Quant aux campements nocturnes, on parvenait toujours à les installer à portée d’un rio limpide, sur la lisière des bois de bouleaux, de trembles et de pins qui se succèdent à perte de vue dans la direction du Nord-Est.

L’aspect de la région se modifiait lentement. À l’horizon oriental se profilait maintenant l’arête des Montagnes Rocheuses. C’est dans cette partie du Nord-Amérique que le sol est soulevé par leurs premières ondulations, qui se prolongent ensuite, exhaussées, sur presque toute la longueur du nouveau continent.

Quelques kilomètres après avoir franchi le cercle polaire, la caravane dut passer à gué, près de sa source, une rivière allant vers le Nord-Ouest se jeter dans la Porcupine River.

Tant à cause du réseau des creeks que des inégalités du sol, la route, au Nord de cette rivière, se fit assez dure, et, sans l’extrême soin qu’y apportait Neluto, l’essieu ou les roues de la carriole se fussent plusieurs fois rompus.

Nul, d’ailleurs, ne songeait à s’étonner de ces difficultés. On ne s’était pas attendu à trouver dans ces régions perdues des voies bordées de becs de gaz et soigneusement macadamisées. Seul, Bill Stell, qui avait jadis suivi le même chemin, manifestait quelque surprise.

« La route, dit-il un jour que la caravane était engagée dans un étroit défilé, ne m’avait pas paru si mauvaise lorsque je l’ai parcourue il y a vingt ans.

— Elle n’a pourtant pas dû changer depuis, répliqua Summy Skim.

— Cela tient peut-être à la rigueur du dernier hiver, fit observer l’ingénieur.

— C’est ce que je pense, monsieur Ben, répondit le Scout. Les froids ont été si excessifs, que les gelées ont profondément défoncé la terre. Aussi, ne saurais-je trop recommander de prendre garde aux avalanches. »

Il s’en produisit, en effet, deux ou trois fois. D’énormes morceaux de quartz et de granit, déséquilibrés par les affouillements, roulèrent en rebondissant sur les talus, brisant, broyant les arbres situés sur leur passage. Il s’en fallut de peu que l’un des chariots et son attelage ne fussent détruits par ces lourdes masses.

Pendant deux jours, les étapes furent pénibles, et leur longueur ne se maintint pas à sa moyenne habituelle. De là des retards contre lesquels pestait Ben Raddle et que Summy Skim accueillait avec le calme d’un philosophe.

Ce n’était pas l’or qui l’attirait, lui. Puisqu’il avait dû renoncer à regagner des pays plus cléments, autant passer son temps à voyager qu’à autre chose. Et, d’ailleurs, il était obligé de convenir avec lui-même qu’il se trouvait parfaitement heureux.

« Il est étonnant, ce Ben, disait parfois Summy à Jane Edgerton. C’est un enragé.

— Nullement, répondait Jane. Il est pressé, voilà tout.

— Pressé ? ripostait Summy. Pourquoi pressé ? Il gâte toujours le présent avec son souci du lendemain. Moi, je me laisse vivre et j’accepte les choses comme elles viennent.

— C’est que M. Raddle a un but. Il va droit au Golden Mount, et le chemin qu’il faut suivre pour l’atteindre n’est qu’un moyen qui ne l’intéresse pas.

— Le Golden Mount — s’il existe — répliquait Summy, sera là dans quinze jours comme dans huit. Je compte bien, d’ailleurs, que nous prendrons un repos mérité à Fort Mac Pherson. Après une trotte pareille, on a le droit de vouloir s’étendre dans un lit.

— S’il y a des auberges à Fort Mac Pherson !

Le Scout, consulté, déclara qu’il n’y en avait pas.

— Fort Mac Pherson, dit-il, n’est qu’un poste fortifié pour les agents de la Compagnie. Mais il y a des chambres.

— Puisqu’il y a des chambres, il y a des lits, répliqua Summy Skim, et je ne serais pas fâché d’y allonger mes jambes pendant deux ou trois bonnes nuits.

— Commençons par y arriver, interrompit Ben Raddle, et ne nous attardons pas en haltes inutiles. »

La caravane marchait donc aussi rapidement que le permettaient les détours et les embarras des défilés ; mais, malgré les encouragements de Ben Raddle, il lui fallut près d’une semaine pour sortir de la région montagneuse et arriver à la Peel River.

Ce fut seulement dans l’après-midi du 21 mai qu’on l’atteignit, et, sans attendre, on traversa cet important affluent de la Mackensie, en s’aidant des derniers glaçons de la débâcle qui l’encombraient encore. Avant la nuit, matériel et personnel étaient transportés sans accident sur la rive droite, et le camp était établi au bord de l’eau, sous les frondaisons de grands pins maritimes. Les tentes dressées, on s’occupa du repas du soir, toujours impatiemment attendu.

Mais il était écrit que la journée ne s’achèverait pas sans dramatique incident. À peine était-on installé, que l’un des Canadiens, descendu un peu en aval, reparut au pas de course, les traits convulsés par la peur.

« Alerte !.. alerte ! cria-t-il dès qu’il fut à portée de la voix.

On se releva en désordre. Seul, Summy Skim, en chasseur de profession, eut le sang-froid de saisir sa carabine. En un instant, il était debout, armé, prêt à faire feu.

— Des Indiens ? demanda-t-il.

— Non, répondit Bill Stell, des ours. »

Sur les talons du fuyard apparaissait, en effet, un trio d’ours de grande taille, d’aspect formidable, appartenant à cette espèce de grizzlis qui fréquentent d’habitude les gorges des Montagnes Rocheuses.

Ces ours étaient-ils excités par la faim ? C’était probable, à en juger par leurs terribles rugissements, qui eurent pour effet d’affoler les bêtes d’attelage.

La confusion générale s’en augmenta, et les trois ours furent au milieu du camp avant que l’on eût pris la moindre mesure de défense.

Au premier rang se trouvait, par hasard, Jane Edgerton. Elle essaya de reculer, de fuir, mais il était visible qu’elle n’en aurait pas le temps. D’un bond, Summy se plaça devant la jeune fille et, épaulant sa carabine, fit feu à deux reprises, coup sur coup.

Summy ne manquait jamais le but. C’était, du moins, sa prétention, qui fut justifiée une fois de plus. Deux ours frappés au cœur tombèrent pour ne plus se relever.

Il en restait un troisième. Indifférent au meurtre de ses congénères, l’animal accourait à toute vitesse. Dans une seconde il aurait saisi dans la tenaille de ses redoutables griffes le malheureux Summy désarmé. Celui-ci, décidé à vendre chèrement sa vie, prit par le canon son fusil transformé en massue et, de pied ferme, attendit.

Soudain, l’ours chancela. Attaqué de flanc, il lui fallait faire face à un nouvel ennemi, qui n’était autre que Patrick Richardson. Sans autres armes que celles dont la nature l’avait pourvu, l’Irlandais était venu à la rescousse et, selon les règles de la savate la plus pure, il avait décoché dans le flanc droit de l’ours un coup de pied si magistral que l’élan de la bête féroce en fut brisé.

L’ours fit sur lui-même un quart de conversion, et, déchirant l’air d’un effroyable rugissement, se lança sur l’audacieux qui le bravait. Les spectateurs de cette scène rapide poussèrent un cri d’effroi. Seul, Patrick, ramassé sur lui-même, ne manifesta aucune émotion.

C’était vraiment un beau spectacle : d’un côté un animal gigantesque emporté par la plus furieuse des colères, se précipitant avec l’aveuglement de la brute, griffes dardées, crocs menaçants ; de l’autre, un superbe échantillon physique de la race des hommes, aussi grand, aussi fort que son terrifiant adversaire, moins bien armé sans aucun doute, mais remplaçant, quelle que fût la modestie de son rang sur l’échelle intellectuelle, l’infériorité de ses armes naturelles par cette flamme de l’intelligence dont l’espèce humaine a l’exclusif privilège.

On aurait cru revivre une scène des temps préhistoriques, au cours desquels nos premiers ancêtres durent, par l’unique force de leurs muscles, conquérir la terre inconnue et hostile. Cette fois encore, l’intelligence devait triompher. À l’instant précis où l’ours allait étouffer Patrick entre ses bras velus, celui de l’Irlandais se détendit rapide comme la foudre, et son poing vint frapper, avec la violence d’une catapulte, l’assaillant en plein museau.

Le coup avait été formidable. L’ours vacilla sur ses pattes de derrière et tomba comme une masse à la renverse. Patrick eut un petit rire mezza voce, et, sans bouger, se tint prêt à soutenir une nouvelle attaque.

Elle ne se fit pas attendre. À peine tombé, l’ours s’était relevé le museau en sang. Ivre de rage, il se lança à corps perdu sur son ennemi.

Patrick ne perdit rien de son sang-froid. Le moment favorable choisi avec un tact parfait, ses deux poings, cette fois, partirent à la volée. Le gauche, d’abord, atteignit et creva l’un des yeux de l’animal, puis le droit revint s’écraser contre le museau avec une telle violence que le sang gicla et que l’on entendit le bruit sec des crocs brisés.

De nouveau, l’ours tomba à la renverse et, de nouveau, Patrick attendit généreusement qu’il se fût remis debout avant de reprendre le jeu. On n’eût pas agi avec plus de loyauté dans une séance de lutte romaine.

L’ours, d’ailleurs, se relevait moins rapidement que lors de sa première chute. Il se redressa enfin, mais pour se reposer lourdement sur son arrière-train. Il ne bougeait plus. Il ne rugissait plus. D’un air désorienté, il frottait de la patte son œil crevé, tandis que sa langue épaisse passait et repassait sur ses babines ensanglantées.

Lassé d’attendre, Patrick, le poing en arrêt, fit en avant un pas que l’ours fit immédiatement en arrière. L’Irlandais aussitôt avança d’un second pas, puis d’un troisième, tandis que l’ours reculait d’autant. Pendant trois minutes, cette singulière poursuite continua, au grand ébahissement des spectateurs.

Patrick, impatienté, brusqua les choses. Désespérant d’atteindre l’ennemi dans sa retraite, et comprenant la nécessité d’une arme de jet, il se baissa pour ramasser une grosse pierre dont l’envoi, à titre d’insultante provocation, ferait, sans doute, renaître la bataille.

Il n’en fut rien. En voyant le mouvement de l’Irlandais, l’ours ne demanda pas son reste. La leçon lui suffisait évidemment, et il en avait assez. Se laissant retomber sur ses quatre pattes, il battit en retraite au petit trot, et s’éloigna d’un air penaud, l’arrière-train peureusement contracté, en lançant de son œil unique un regard craintif à l’adresse de son vainqueur.

Quelques minutes plus tard il avait disparu sous les arbres de la forêt.

Un éclat de rire homérique, accompagné d’un tonnerre d’applaudissements, salua ce dénouement inattendu. On entoura Patrick, on le complimenta.

« Merci, Patrick, dit avec chaleur Summy Skim en serrant vigoureusement la main de son sauveur.

— Oui, merci, répéta Jane au géant. Merci et bravo !

Patrick ne sembla pas s’apercevoir de l’existence de Summy. Il se tourna du côté de sa jeune maîtresse qui, pour lui, peuplait la terre à elle seule.

— Il n’y a pas de quoi, dit-il modestement. Cette bête, voyez-vous, elle ne sait pas la boxe, monsieur Jean. »


L’OURS FROTTAIT DE LA PATTE SON ŒIL CREVÉ. (Page 319.)