Le Voleur (Darien)/29

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P.-V. Stock (p. 424-427).

XXIX

SI LES FEMMES SAVAIENT S’Y PRENDRE…


J’aurais mieux fait, certainement, de ne pas aller voir Hélène. J’y ai été poussé par une force qu’une autre force semblait désavouer en moi, machinalement, lourdement incertain du résultat d’une tentative que je risquais presque malgré moi, avec une sorte de conviction désespérée de l’inutilité de l’effort. Je ne me rappelle plus ce que j’ai dit, ni comment j’ai parlé. J’ai raconté des choses vagues sur ma nouvelle situation, mon désir de mener une existence calme… et je sentais le regard narquois d’Hélène peser sur moi, je voyais le pli de l’ironie se creuser à ses lèvres, et j’avais soif que son rire éclatât, que ses sarcasmes vinssent m’arracher à moi-même, me délivrassent de la torpeur morale qui engourdissait ma volonté.

Mais elle a laissé tomber une à une mes paroles sans couleur et, quand j’ai eu fini, m’a répondu sur le même ton. Elle m’a parlé de ses affaires qui n’allaient pas trop mal, sans aller tout à fait bien ; de ses projets sur lesquels il était inutile de s’étendre, car il faudrait sans doute les modifier plusieurs fois ; de ses espoirs qu’elle considérait comme chimériques, par prudence. Elle m’a parlé de son père, en faveur duquel elle savait qu’il n’y a rien encore à tenter ; elle m’a rappelé notre aventure, le jour où je l’ai vue pour la première fois ; notre course folle, la nuit, dans la petite voiture.

— Vous souvenez-vous ? Avais-je peur ! Peur de cette existence qui n’a rien de terrible, sinon sa platitude. J’avais bien tort, je l’avoue, et comme vous avez eu raison de traiter ainsi qu’elles le méritaient mes appréhensions de petite fille ! J’étais faite pour la lutte, cette belle lutte qui vous ennoblirait si elle ne vous ravalait pas autant. Elle est intéressante, je ne dis pas. Dès le premier jour, on s’aperçoit que les positions extra-légales qu’on rêve de conquérir sont occupées par les honnêtes gens. Peu après, on découvre qu’il n’y a pas plus d’élégance dans le vice que d’originalité dans le crime. On conclut enfin que tout est bien vulgaire, à droite ou à gauche, en haut ou en bas. Pas de types. Pas de victimes naïves, de scélérats parfaits. Des réductions de filous et des diminutifs de dupes, des demi-fripons et des quarts d’honnêtes gens. Hypnotisés de la spéculation, convulsionnaires de l’agiotage, possédés du Jeu, qui ne seraient pas trop méchants, au fond, s’il n’y avait pas l’argent. Mais le Maître est là. Tout ça va, vient, se presse, se bouscule, s’assomme pour lui plaire. Il faut bien assommer aussi un peu, n’est-ce pas ?… On dirait que vous frissonnez ? Quoique nous ayons fait, mon cher, nous aurions tort de nous en vouloir à nous-mêmes. J’espère que vous n’avez pas de remords, hein ?

Et je pensais, en écoutant cette jeune femme belle, intelligente et gracieuse, dont la voix riche et captivante sonnait comme l’harmonieuse essence du luxe dans lequel elle vit, je pensais à ce vieux Paternoster, que j’ai tué, à cette petite Renée, qu’elle a tuée… Pourquoi ?…

— Vous avez l’air tout drôle, a-t-elle repris. Votre nouvelle fortune, sans doute ! Que voulez-vous ? Nous, les aventuriers, nous sortons de la Société pour arriver à y rentrer. C’est un peu dérisoire, mais qu’y faire ?… Oui, vous semblez bien préoccupé. Ne seriez-vous pas amoureux, par hasard ?… Une idée ! Vous m’aimez peut-être ?

— Je n’en sais rien, ai-je répondu, prononçant les mots comme en rêve.

— Vous n’en savez rien ! C’est gentil. Vous me laissez de l’espoir, au moins !… Voyons, voulez-vous que je vous aide à parler ? Voulez-vous que je vous apprenne ce que vous vous êtes dit ce matin, ou hier… mettons avant-hier ? Vous vous êtes dit : « Je vais aller voir Hélène, lui raconter… n’importe quoi… Elle comprendra ; elle voudra bien : Nous partirons ensemble ; nous ferons notre nid quelque part, nous vivrons comme deux tourtereaux… » Et vous en êtes resté là. Moi, je vais vous dire la suite. Les tourtereaux ont eu trop d’aventures pour pouvoir s’aimer d’amour tendre. Leur amour ne sera pas la douce affection qu’il devrait être, mais une halte dans une oasis trop verdoyante et aux senteurs trop fortes, entre deux courses effrénées dans le désert où les ossements blanchissent au-dessous du vol noir des vautours. Bientôt, ils se regarderont avec colère ; ils se donneront des coups de bec et s’arracheront les plumes ; ils renverseront le nid et s’envoleront à tire d’aile, chacun de son côté, blessés et meurtris pour jamais, avec le cœur ulcéré par la haine. Oui, voilà ce qui arrivera… Allons, a-t-elle repris en se rapprochant de moi, soyez raisonnable et regardez les réalités en face. La solitude vous pèse ; soit. Mais la femme qu’il vous faut n’est pas une femme dont l’esprit soit alourdi et obscurci par l’amertume des souvenirs, dont le visage, ombré par les soucis et les angoisses du passé, évoquerait en vous le spectre des jours troublés. C’est une femme qui n’aurait connu que les naïvetés du bonheur ; dans les yeux de laquelle l’espoir seul rayonnerait, et non pas la lueur ardente des souvenances que vous voulez chasser.

— Des mots ! Des mots ! me suis-je écrié, profondément ému par ces paroles qui traduisaient, nettement ; les sentiments confus qui m’avaient fait hésiter à parler, qui, en ce moment encore, entravaient ma volonté.

— Non, a repris Hélène, pas des mots. Des faits. La femme qu’il vous faut, vous la trouverez puisque vous êtes riche ; mais elle ne saurait être moi. Oh ! je comprends votre état d’esprit ; j’ai passé par-là, moi aussi. Tenez, je vais vous le dire : j’ai fait ce que vous faites aujourd’hui. Un jour, il y a longtemps déjà, j’étais à Londres, dans une grande détresse morale. J’ai pensé à vous. J’ai pensé… ce que vous pensez à présent. J’ai voulu aller vous voir, vous dire les choses mêmes que vous désiriez me dire ce matin. Mais vous étiez absent ; pour plusieurs mois, m’a-t-on assuré. D’abord, j’ai été désespérée. Puis, peu à peu, je suis arrivée à comprendre qu’il était mieux, pour vous et pour moi, que je n’eusse pas pu vous parler. Oui, cela valait mieux…

Sa voix s’est altérée, brisée par une émotion dont elle n’était plus maîtresse. Elle s’est levée.

— Quittez-moi, m’a-t-elle dit ; je vous en prie. Tout est gâté, souillé, il y a de l’amertume sur tout. Il faut nous taire, puisque nous le savons. Pourtant, ne croyez pas… Écoutez ; si vous avez jamais besoin de moi, appelez-moi. Je vous jure que je viendrai…

Oui, j’aurais mieux fait de ne point aller voir Hélène.


Tout semble s’être subitement desséché et endurci en moi. J’éprouve un resserrement intérieur de plus en plus étroit, torturant. Je l’aime, cette femme, et plus que je ne le croyais, sans doute… Et j’aurais pu la prendre, après tout, la voler — et le bonheur avec elle. — Il en eût valu la peine, ce dernier vol ! J’aurais pu… si j’avais pu…


Si les femmes savaient
Si les femmes savaient s’y prendre…


comme dit la chanson. Et les hommes, donc ! — même ceux qui sont des hommes…

Et si tout le monde savait s’y prendre !…