Le Voleur (Darien)/30

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P.-V. Stock (p. 428-435).

XXX

CONCLUSION PROVISOIRE — COMME TOUTES LES CONCLUSIONS


— Ma foi, dit l’abbé Lamargelle comme nous achevons de déjeuner à l’hôtel du Roi Salomon, on ne mange pas mal, ici ; pas mal du tout. Maison louche, mais cuisine parfaite. J’avoue que je suis gourmand et qu’un bon repas me fait plaisir. Lacordaire a parlé des « mâles voluptés de l’abstinence. » Mâles voluptés ! Comme c’est mâle et voluptueux, de se priver de quelque chose ! Vous ne trouvez pas ?… Ce café est excellent… Voyons, ne faites donc pas cette mine-là. Prenez un air réjoui, que diable ! Puisque vous êtes millionnaire, laissez-le voir. Ce n’est qu’à-moitié déshonorant. Lorsque j’aurai trouvé dans ces paperasses les éléments d’une fortune égale à la vôtre, continue-t-il en désignant un gros paquet de papiers déposé sur une petite table, vous verrez quelle allure je saurai me donner…

— Ce sera différent, dis-je ; vous avez sans doute un but dans l’existence, une idée… Moi rien.

— Je voudrais bien être à votre place, dit l’abbé. Vous n’avez pas de but dans l’existence ? Continuez. Contentez-vous de vivre pour vivre. La maladie, assurent les hygiénistes, est une tentative du système pour s’accommoder aux mauvaises conditions du milieu dans lequel il se trouve. Le vol n’aura été pour vous qu’un essai d’acclimatation à la Société.

— Votre gaîté est plutôt grave.

— Je l’admets. Eh ! bien, si vous tenez absolument à vous charger d’un idéal, vous en avez un tout trouvé : continuez encore. Volez, volez. Idéal pour idéal, du moment que nous le cherchons en-dehors de nous, le crime en vaut un autre. Et quelle lumière il projette sur le présent, et même sur l’avenir, et même sur le passé ! Tenez, j’ai appris hier qu’un de mes anciens élèves, un marquis authentique, grand nom, grande noblesse, vient d’être arrêté à Paris en flagrant délit de cambriolage. Comprenez-vous la signification du fait ? Découvrez-vous, autrement que les gazetiers à la solde de Prudhomme, le sens de cet incident ? Il me semble voir, moi, dans l’acte courageux de ce descendant des croisés, la seule protestation vraiment grande et vraiment digne qu’ait jamais fait entendre la noblesse dévalisée contre les spoliations des pillards de 89. Acte énorme, oui, quelles que soient les proportions auxquelles on le réduise pour le moment, qui porte un verdict sur le passé de la bourgeoisie et manifeste son futur. D’ailleurs, il est inutile de jouer sur les mots. Dans un monde où l’Abdication n’est pas seulement une Doctrine, mais une Vie, la marche de l’humanité, en avant ou en arrière, n’a pu et ne peut être déterminée que par des actes que les lois qualifient de crimes ou de délits de droit commun. Malheureusement, il ne suffit pas d’être un criminel, même un grand criminel, pour être un caractère. L’individu, à présent, est non seulement hors la loi ; il est presque hors du possible. L’humanité possède l’unité et le moi commun dont parlait Jean-Jacques. Elle n’a plus qu’une face. Et sur cette face, pâle d’épouvante, s’est collé le masque menteur du scepticisme. La raison d’être contemporaine ? « J’ai peur de moi ; donc, j’existe. » Époque de cannibalisme silencieux et craintif. L’homme ne vit plus pour se manger, comme autrefois ; il se mange pour vivre. Je ne crois pas qu’en aucun siècle le genre humain ait autant souffert qu’aujourd’hui…

— C’est mon avis dis-je. Mais, vous savez, on prétend que notre époque est une époque de transition.

— Mensonge ! s’écrie l’abbé. Notre époque est une époque d’accomplissement. L’humanité le comprend vaguement ; et c’est pour cela qu’elle a si peur, qu’elle est si lâche… Notre système social mourra bientôt, dans l’état exact où il se trouve actuellement, et il périra tout entier. Aucun changement ne s’accomplira qui puisse établir un lien moral entre ce qui est encore pour un temps et ce qui sera bientôt. Notre civilisation ? On peut la définir d’un mot ; c’est la civilisation chrétienne. L’influence du christianisme ? Elle n’existe point par elle-même. Sa mission a été de diviniser les anciens crimes sociaux. Son action n’a été que celle de la corruption des sociétés antiques, de plus en plus atroce et galvanisée par des signes de croix. L’idée chrétienne ? Une nouvelle serrure à l’ergastule ; cent marches de plus aux Gémonies. Le génie du christianisme ? Une camisole de force. « Jésus, dit saint Augustin, a perfectionné l’esclave. » Oh ! cette religion dont les dogmes pompent la force et l’intelligence de l’homme comme des suçoirs de vampire ! qui ne veut de lui que son cadavre ! qui chante la béatitude des serfs, la joie des torturés, la grandeur des vaincus, la gloire des assommés ! Cette sanctification de l’imbécillité, de l’ignorance et de la peur !… Et cette figure du Christ, si veule, si cauteleuse, si balbutiante — et si féroce ! — Ce thaumaturge ridicule ! Je dis ridicule, remarquez-le, parce que je crois à ses miracles. Ils sont si puérils, à côté de ceux qu’on a faits depuis, en son nom ! Nourrir quatre mille hommes avec sept pains, quelle plaisanterie ! Le capitalisme chrétien n’en est plus là. Avez-vous vu, par exemple, ces budgets d’ouvrières, établis par des personnes compétentes, et qui accordent à ces favorisées du ciel 65 centimes par jour pour vivre ? Et l’on suppose, ne l’oubliez, pas, qu’elles trouvent de l’ouvrage comme elles veulent. Et il paraît qu’elles sont rassasiées. Voilà un miracle !… Avez-vous pensé quelquefois, aussi, à ce Simon le Cyrénéen, qui revenait des champs, et auquel on fit porter la croix du personnage ? Il revenait des champs ! Vous entendez ? Eh ! bien, ils en ont encore l’épaule meurtrie, de cette croix, ceux qui travaillent !… Notre monde occidental les traîne comme un boulet, les traditions chrétiennes. Mais des races s’éveillent là-bas, à l’Orient, libres de ces entraves et destinées, sans doute, à nous délivrer de nos liens, de nos rêveries de ligotés au pied d’un gibet, de notre spiritualisme abject et peut-être de nos turpitudes morales. L’avenir, ça… Pour le présent, nous sommes condamnés au désolant spectacle de l’harmonie du désordre et de la symétrie de l’incohérence. Rappelez-vous les événements auxquels vous avez été mêlé, les êtres dont l’existence a coudoyé la vôtre. Des hallucinés ou des imbéciles. Tous ! Tous ceux que vous avez pu voir ! Et partout, démence, insanité, aberration, folie !… « La maladie est l’état naturel du chrétien », a dit Pascal. Hélas !…

— Si vous pensez ce que vous dites, m’écrié-je malgré moi, pourquoi portez-vous votre robe ?

— Pour m’en servir ! répond l’abbé en se levant avec un grand geste. Afin de m’en servir pour moi-même, pour mes intérêts, pour mes idées — des idées que j’ai et que je crois grandes, quelquefois ! — Dites donc ! pourquoi portent-ils des couronnes, vos rois ? des armes, vos soldats ? des toges, vos professeurs ? des simarres, vos juges ? Moi qui suis une force, qui veux être un homme et faire des hommes, il me serait impossible d’exister si je ne portais pas cette défroque. J’aurais l’air d’exister par moi-même ! Comprenez vous ?…

Il reprend — et sa face s’illumine d’un éclat étrange, et son geste s’élargit et sa voix tonne.

— Mes idées ! La seule idée : l’idée de liberté. Ah ! je n’ignore pas les efforts tentés par des Hommes, au milieu de l’indifférence terrifiée des foules, pour faire jaillir la grandeur de l’avenir de l’atrocité bête du présent. Tentatives généreuses qui furent et resteront sans résultats, parce qu’on ne peut évoquer les réalités du milieu des impostures — parce qu’il faut écraser définitivement le mensonge pour qu’apparaisse la vérité. — Âmes labourées par la douleur, cerveaux déchirés par l’angoisse, vous demeurerez infertiles ; rien ne germera dans le sillon qu’a creusé en vous le soc du désespoir et qui sera comme l’ornière veuve de grain où roule la meule de torture. Il y a si longtemps que la Parole a cessé d’être un Fait ! que le Verbe n’est plus qu’une arme faussée dans la main gauche des charlatans !… Pourtant, j’espère. Notre époque est tellement abjecte, elle a pris si lâchement le deuil de sa volonté, notre vie est tellement lamentable, cette vie sans ardeur, sans générosité, sans haine, sans amour et sans idées, que peut-être écouterait-on un apôtre — un apôtre qui aurait la volonté, la volonté tenace de se faire entendre. — Un apôtre serait un Individu, d’abord — l’Individu qui a disparu. — Le jour où il renaîtra, quel qu’il puisse être et d’où qu’il vienne, qu’il soit l’Amour ou qu’il soit la Haine, qu’il étende les bras ou que sa main tienne un sabre, l’univers actuel sera balayé comme une aire au souffle de sa voix et un monde nouveau s’épanouira sous ses pas. C’en sera fini, de cet immense couvent de la Sottise meurtrière dont les murs, étayés par la peur, étouffent mal les sanglots de la vanité qui s’égorge et les hurlements de la misère qui se dévore ; de ce monastère de la Renonciation Perpétuelle où l’humanité, le bandeau de l’orgueil sur les yeux, s’est laissée pousser par la main crochue du mauvais prêtre et verrouiller par les doigts rouges du soldat ; de ce cloître où les Foules, le carcan de leur souveraineté au cou et les poignets saignant sous les menottes de leur puissance absolue, pantèlent, prosternées devant leur idole — leur Idole qui est leur Image — en attendant que leur Providence, qui est l’État, entrebâille le guichet par lequel, de temps en temps, elle laisse apercevoir la manne, à moins qu’elle ne préfère ouvrir à deux battants la grande porte — celle qui conduit à l’abattoir. — Oui, le jour où l’Individu reparaîtra, reniant les pactes et déchirant les contrats qui lient les masses sur la dalle où sont gravés leurs Droits ; le jour où l’Individu, laissant les rois dire : « Nous voulons », osera dire : « Je veux » ; où, méconnaissant l’honneur d’être potentat en participation, il voudra simplement être lui-même, et entièrement ; le jour où il ne réclamera pas de droits, mais proclamera sa Force ; ce jour-là sera ton dernier jour, ergastule des Foules Souveraines où l’on prêche que l’Homme n’est rien et l’Humanité, tout ; où la Personnalité meurt, car il lui est interdit d’avoir des espoirs en dehors d’elle-même ; ton dernier jour, bagne des Peuples-Rois où les hommes ne sont même plus des êtres, mais presque des choses — des esprits désespérés et malsains d’enfants captifs, ravagés de songes de désert, de rêves dépeuplés et mornes — ; ton dernier jour, civilisation du despotisme anonyme, irresponsable, inconscient et implacable — émanation d’une puissance néfaste et anti-humaine, et que tu ne soupçonnes même pas !…

L’abbé s’arrête. Sa figure, qui rayonnait de l’enthousiasme du visionnaire, s’assombrit tout à coup. Il ricane.

— La folie partout, n’est-ce pas ? Chez moi aussi. Les idées ! Je combats leur hallucination, mais elles m’aveuglent. Que vous dire ? Quel conseil vous donner ?… Que faire ? C’est terrible, ce dégoût des autres, de tout, et de soi-même ! Vous l’éprouvez et je l’éprouve, et combien d’autres avec nous !… Le monde actuel est l’abjection même. Je m’offrirais en holocauste de bon cœur pour le transformer — et des milliers d’êtres feraient comme moi — si je ne connaissais pas l’inanité du sacrifice. Malgré tout, l’idéal est en nous. C’est nous. Vous êtes un hypnotisé et un voleur ; cela ne fait pas un homme. Tachez d’être un homme… Pour moi… Pour moi, j’emporte ces papiers, que vous avez volés et qui me permettront sans doute de commettre de nouveaux vols… Misère…


L’abbé m’a quitté. Je suis seul dans ma chambre et, pour échapper à l’obsession des pensées qui me harcèlent, j’écris, en attendant l’heure du départ. Je trace les lignes qui termineront ce manuscrit où je raconte, à l’exemple de tant de grands hommes, les aventures de ma vie. J’avoue que je voudrais bien placer une phrase à effet, un mot, un rien, quelque chose de gentil, en avant du point final. Mais cette phrase typique qui donnerait, par le saisissant symbole d’une figure de rhétorique, la conclusion de ce récit, je ne puis pas la trouver. Ce sera pour une autre fois. Mon œuvre demeurera donc sans conclusion. Ainsi que tout le reste, après tout. Péroraisons de tribune, dénouements de théâtre, épilogues de fictions, on aime ça, je le sais bien. On veut savoir comment ça finit. C’est même une demande qui termine la vie ; et les yeux, quand la bouche du moribond ne peut plus parler, ont encore la force de s’entr’ouvrir pour une dernière interrogation. On veut savoir comment ça finit. Hélas ! ça ne finit jamais ; ça continue…

Conclusion ? Je ne serai plus un voleur, c’est certain. Et encore ! Pour répondre de l’avenir, il faudrait qu’il ne me fût pas possible d’interroger le passé… J’ai voulu vivre à ma guise, et je n’y ai pas réussi souvent, j’ai fait beaucoup de mal à mes semblables, comme les autres ; et même un peu de bien, comme les autres ; le tout sans grande raison et parfois malgré moi, comme les autres. L’existence est aussi bête voyez-vous, aussi vide et aussi illogique pour ceux qui la volent que pour ceux qui la gagnent. Que faire de son cœur ? que faire de son énergie ? que faire de sa force ? — et que faire de ce manuscrit ?

En vérité, je n’en sais rien. Je ne veux pas l’emporter et je n’ai point le courage de le détruire. Je vais le laisser ici, dans ce sac où sont mes outils, ces ferrailles de cambrioleur qui ne me serviront plus. Oui, je vais le mettre là. On l’utilisera pour allumer le feu. Ou bien — qui sait ? — peut-être qu’un honnête homme d’écrivain, fourvoyé ici par mégarde, le trouvera, l’emportera, le publiera et se fera une réputation avec. Dire qu’on est toujours volé par quelqu’un… Ah ! chienne de vie !…




fin




Saint-Amand (Cher). — Imprimerie BUISSIÈRE frères.