Le Voyageur enchanté/Chapitre 10

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Traduction par Victor Derély.
Albert Savine (p. 179-195).


X


Lorsqu’on m’eut délivré un passeport, je partis sans savoir ce que j’allais devenir. J’arrivai dans une foire où je vis un Tsigane et un moujik en train de faire un échange de chevaux. Le Tsigane procédait dans cette affaire avec une insigne déloyauté. Pour démontrer comme quoi son cheval était plus vigoureux que celui du paysan, il avait attelé le premier à une charrette remplie de millet et le second à un chargement de pommes. Comme de juste, bien que le poids à déplacer fût le même de part et d’autre, le cheval du moujik suait à grosses gouttes, car l’odeur des pommes, qui est si désagréable aux chevaux, lui ôtait ses forces. Je m’aperçus en outre que le cheval du Tsigane était sujet aux défaillances ; cela se remarquait tout de suite : il avait au front la marque qu’y laisse le feu ; le Tsigane, il est vrai, prétendait que c’était une verrue et rien de plus. Naturellement j’eus pitié du moujik, en le voyant sur le point de conclure un marché de dupe : quels services, en effet, aurait pu lui rendre un cheval sujet aux évanouissements ? D’ailleurs, je haïssais de tout mon cœur les Tsiganes depuis le jour où l’un d’eux m’avait poussé dans la voie du vagabondage et du vol ; peut-être aussi un secret pressentiment m’avertissait-il que cette engeance devait encore m’être fatale. Je signalai donc au moujik le défaut de ce cheval et, comme le Tsigane contestait mon dire en soutenant que ce que je prenais pour une brûlure était une verrue, pour prouver que je ne me trompais pas, je piquai avec une petite aiguille le rein de l’animal : incontinent il s’abattit en proie à de violentes convulsions. Ma connaissance des chevaux me permit de donner aux paysans d’utiles conseils pour leurs acquisitions ; en retour, je reçus de chacun d’eux une pièce de vingt kopeks, sans parler des consommations qu’ils me payèrent dans les cabarets ; je fis ainsi une fort bonne journée. Tel fut mon début. À partir de ce moment, je commençai à acquérir des ressources et en même temps je menai joyeuse vie. Un mois ne s’était pas écoulé que déjà je me trouvais dans une fort belle position. J’allais de foire en foire, revêtu des insignes de ma profession, et partout je mettais les pauvres gens en garde contre les pièges tendus à leur inexpérience. Cela me rapportait force profits pécuniaires, indépendamment des régalades dans les traktirs. Mais les Tsiganes dont je débinais les trucs voyaient en moi ni plus ni moins qu’un fléau de Dieu, et j’appris indirectement qu’ils avaient l’intention de me faire un mauvais parti. Comprenant que, si j’avais à me défendre contre une bande de ces individus, je succomberais nécessairement sous le nombre, je m’arrangeai de façon à ce qu’ils ne me rencontrassent jamais seul. Dans la société des moujiks, je n’avais rien à craindre de mes ennemis car, si alors ils m’avaient attaqué, les braves paysans, à qui je rendais service, m’auraient prêté main forte. Les Tsiganes ne s’y frottèrent pas, mais ils cherchèrent à se venger d’une autre manière : ils répandirent le bruit que j’étais un sorcier et qu’il y avait de la diablerie dans mon fait. Bien entendu, cela n’avait pas le sens commun. Comme je vous l’ai dit, j’ai un don pour le cheval et j’enseignerais très volontiers ma science à quiconque voudrait l’acquérir, mais elle ne profitera à personne.

— Pourquoi cela ?

— Personne ne comprendra, parce qu’il est indispensable d’avoir pour cela un don inné. J’en ai fait plus d’une fois l’expérience, mes leçons n’ont jamais servi à rien ; mais si vous le permettez, nous reviendrons plus tard sur ce sujet. Lorsque la renommée de mon extraordinaire pénétration se fut répandue dans les foires, un remonteur, un prince, s’il vous plaît, m’offrit cent roubles.

— Mon ami, me dit-il, — révèle-moi le secret de ta sagacité. Je donnerais gros pour le posséder.

— Je n’ai aucun secret, répondis-je, — c’est chez moi un don de nature.

Il insista néanmoins :

— Allons, apprends-moi comment tu juges si bien de la valeur d’un cheval. Et, pour que tu ne me soupçonnes pas de vouloir te filouter ton secret, tiens, voici cent roubles.

Que faire ? Je haussai les épaules et nouai l’argent dans mon mouchoir.

— Soit, commençai-je ensuite, — je vais vous dire ce que je sais, veuillez l’écouter pour votre instruction ; mais si vous ne retirez aucun profit de mes enseignements, je décline d’avance toute responsabilité à cet égard.

— C’est entendu, dit-il, — que je profite ou non de tes leçons, ce ne sera pas ta faute. Maintenant, parle.

— La première chose, repris-je, — l’essentiel, si l’on veut se faire une idée juste de ce qu’est un cheval, c’est de se mettre en bonne place pour l’examiner et de ne jamais quitter son poste d’observation. Il faut d’abord considérer intelligemment la tête, puis embrasser du regard tout l’animal jusqu’à la queue, sans tournailler autour de lui comme font les officiers. Ils tâtent la nuque, le garrot, le museau, l’épine dorsale, la poitrine, je ne sais quoi encore, et toujours sans rime ni raison. Cette niaiserie fait le bonheur des marchands, aussi adorent-ils les officiers de cavalerie. Dès qu’un maquignon se trouve avoir affaire à un de ces prétendus connaisseurs, il fait manœuvrer devant lui le cheval en tous sens, il le tourne et le retourne, il l’exhibe sous toutes les faces, mais la partie qu’il ne veut pas montrer, jamais de la vie il ne la laissera voir ; il y a là un trompe-l’œil, et ces supercheries sont innombrables. Un cheval a-t-il les oreilles pendantes, — on lui coupe un verchok[1] de peau sur la nuque, on rapproche les lèvres de la plaie, on les recoud, on applique de la graisse par là-dessus, et à la suite de l’opération le cheval redresse ses oreilles, mais pas pour longtemps : quand la peau s’est relâchée, les oreilles retombent. Si celles-ci sont trop longues, on les rogne et, pour les faire tenir droites, on y introduit de petites cornes. Si le chaland cherche à appareiller des chevaux et que l’un d’eux ait, par exemple, une étoile sur le front, le maquignon a vite fait de fabriquer la même étoile à l’autre : il passe le poil à la pierre ponce, ou bien il prend une rave cuite et l’applique toute brûlante à l’endroit où il faut faire pousser du poil blanc. Le résultat est immédiat ; seulement, si on y regarde de près, on voit que le poil de la tache ainsi obtenue est toujours un peu plus long que celui de la tache naturelle ; l’étoile produite artificiellement fait saillie comme une verrue. Avec les yeux, le public est encore mieux mystifié. Tel cheval a de petites fossettes au-dessus de l’œil, c’est d’un vilain effet, mais le maquignon perce la peau avec une épingle, ensuite il colle ses lèvres à l’endroit où il a fait la piqûre, et il ne cesse d’y insuffler de l’air jusqu’à ce que la peau gonfle ; l’œil alors prend un aspect plus frais et plus beau. Ce procédé est d’une pratique facile, car, si on souffle sur l’œil d’un cheval, la chaleur de l’haleine cause à l’animal une sensation agréable et il reste immobile pendant l’opération, mais, une fois l’air sorti, les salières reparaissent au-dessus des yeux. Pour reconnaître cette fraude, il y a un moyen : tâter autour de l’os s’il ne vient pas d’air. Mais ce qui est plus drôle encore, c’est la façon dont les marchands s’y prennent pour vendre des chevaux aveugles. C’est une vraie comédie. Un officier, par exemple, promène un fétu de paille devant l’œil du cheval pour s’assurer si ce dernier voit la paille, mais lui-même ne voit pas qu’au moment où le cheval doit secouer la tête, le maquignon lui flanque subrepticement un coup de poing dans le ventre ou dans les côtes. Il en est d’autres qui font mine de passer doucement la main sur le dos du cheval, mais ils ont un petit clou dans leur gant et ils piquent tout en ayant l’air de caresser. Ce que je viens de vous dire n’est pas la dixième partie des explications que je donnai à mon remonteur, mais j’eus beau lui prodiguer les conseils, le lendemain il acheta un tas de carcans tous plus lamentables les uns que les autres et il m’appela triomphalement pour me les montrer :

— Mon ami, viens un peu voir si j’ai eu la main heureuse dans mes acquisitions.

Un coup d’œil me suffit pour être fixé.

— Il est inutile de les examiner, répondis-je en riant. — Celui-ci a les épaules charnues, il bronchera ; celui-là se couche et ramène son sabot sous son ventre, il aura une hernie d’ici à un an au plus tard ; cet autre a un tic : en mangeant son avoine, il agite sa jambe de devant et frappe du genou la mangeoire.

Je critiquai ainsi tour à tour chacun des chevaux achetés par le remonteur et l’événement prouva que je ne m’étais pas trompé. Le lendemain, le prince me dit : — Non, Ivan, décidément il m’est impossible d’acquérir le don que tu possèdes. Mieux vaut que je te prenne à mon service comme connaisseur, tu choisiras les chevaux, et je me bornerai à les payer.

Je consentis et je passai trois bonnes années auprès de ce barine qui me traitait non comme un serf ou un mercenaire, mais comme un ami et un collaborateur. Sans les sorties que je me permettais parfois, j’aurais même pu amasser une fortune, car tout propriétaire de haras qui veut faire des affaires avec un remonteur commence par envoyer en catimini un homme sûr au connaisseur pour mettre ce dernier dans ses intérêts ; les éleveurs savent que généralement le remonteur n’entend rien à la besogne dont il est chargé et que l’important est d’être bien avec le conseiller qui le guide dans ses achats. Comme je vous l’ai dit, la nature m’avait doué pour le métier de connaisseur, mais ce métier, je l’exerçais en conscience : pour rien au monde je n’aurais pu me résoudre à tromper mon patron. Il ne l’ignorait pas et faisait grand cas de moi ; la plus franche cordialité régnait dans nos relations réciproques. S’il avait passé la nuit dans un tripot où la chance lui avait été contraire, le lendemain matin il venait familièrement, en arkhalouk[2], me trouver à l’écurie.

— Eh bien ! quelles nouvelles, mon presque à demi très honoré Ivan Sévérianitch ? commençait-il ; — comment vont vos affaires ?

Il m’appelait toujours presque à demi honoré, mais c’était chez lui histoire de plaisanter ; dans le fond, comme vous voyez, il avait pour moi une entière estime.

Je savais ce que signifiait ce préambule et j’avais coutume de répondre :

— Passablement ; mes affaires, grâce à Dieu, sont en bon état, mais je ne sais pas comment vont celles de Votre Altesse ?

— Les miennes, reprenait-il, — sont assez mauvaises, je dirai même qu’elles ne pourraient pas être pires.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demandais-je. — Pour sûr, vous vous êtes encore fait ratisser hier comme l’autre jour ?

— Vous avez deviné juste, mon presque à demi très honoré, j’ai été nettoyé, ce qui s’appelle nettoyé.

— Et de quelle somme Votre Grâce a-t-elle été allégée ?

Il indiquait le chiffre auquel s’élevait sa perte.

— Votre Altesse mériterait une bonne fessée, disais-je en hochant la tête, — malheureusement il n’y a personne pour la lui donner.

Le prince se mettait à rire.

— Le fait est qu’il n’y a personne, observait-il.

— Eh bien ! tenez, couchez-vous sur mon lit, je vais changer le sac qui me sert de chevet, j’en mettrai un propre et je vous fouetterai moi-même.

Il accueillait ces paroles par un nouveau rire, puis il entreprenait le siège de la caisse affectée à l’entretien de l’écurie.

— Non, au lieu de me fouetter, donne-moi plutôt de l’argent pour ma revanche : j’irai me racquitter et je les mettrai tous à sec.

— Quant à ça, je vous remercie humblement, répliquais-je, — non, jouez, mais ne courez pas après votre argent.

— Comment, tu me remercies ! répondait-il en riant, mais ensuite il poursuivait d’un ton fâché : — Allons, je t’en prie, ne t’oublie pas, finis-en avec la tutelle que tu prétends exercer sur moi et donne-moi de l’argent.

Nous demandâmes à Ivan Sévérianitch s’il déférait, en pareil cas, au désir du prince.

— Jamais, répondit-il. — Tantôt je lui disais faussement que j’avais dépensé tout l’argent pour acheter de l’avoine ; tantôt je quittais tout bonnement l’écurie et je le plantais là.

— Cette conduite devait l’irriter contre vous ?

— Oui, tout d’abord il prenait la mouche : « C’est fini, déclarait-il ; à partir de ce moment, à demi très honoré, vous n’êtes plus à mon service. »

Je répondais :

— Allons, c’est bien. Veuillez me donner mon passeport.

— Bien, reprenait-il, — faites vos préparatifs de départ : demain vous aurez votre passeport.

Mais, le lendemain, il n’était plus question de cela entre nous. Une heure après cette scène, le prince venait me trouver, animé de sentiments tout autres.

— Je vous remercie, disait-il, — mon grandement peu considéré, d’avoir eu du caractère et de m’avoir refusé de l’argent pour ma revanche.

Et il appréciait tellement cette manière d’agir que, s’il m’arrivait à moi-même quelque chose au cours de mes sorties, il me passait cela comme il aurait pu le passer à un frère.

— Qu’est-ce qui vous arrivait donc ?

— Je vous ai déjà dit que je faisais des sorties.

— Mais qu’entendez-vous par ce mot ?

— J’allais m’amuser au dehors. Depuis que j’avais rappris à boire de l’eau-de-vie, j’évitais avec soin d’en faire un usage journalier ; mais, s’il me survenait quelque contrariété, alors, c’était plus fort que moi, il fallait que je busse, et tout de suite je me donnais campos pour quelques jours. Cela me prenait sans que j’eusse pu dire au juste comment ; par exemple quand des chevaux quittaient l’écurie : ce n’étaient pas des frères pour moi et cependant leur départ m’affectait à un tel point que je me mettais à boire, surtout si j’étais séparé d’un cheval d’une beauté remarquable : le coquin ne cessait de me trotter devant les yeux, si bien que, pour m’arracher à cette obsession, je faisais une sortie.

— Autrement dit, vous vous pochardiez.

— Oui, j’allais boire.

— Et vous en aviez pour longtemps ?

— M… n… n… c’est comme cela tombait ; la durée de mes sorties n’avait rien de fixe. Des fois je buvais tant que j’avais de l’argent, jusqu’à ce que j’eusse reçu une raclée ou battu moi-même quelqu’un. Mais, d’autres fois, cela finissait plus vite : après une nuit passée au poste ou dans le ruisseau j’étais dessoûlé, et il n’y paraissait plus. En pareille circonstance, j’observais invariablement la règle suivante : dès que je me sentais irrésistiblement poussé à faire une sortie, j’allais trouver le prince et je lui disais :

— Altesse, voici les fonds, veuillez les garder, je m’en vais.

Il prenait l’argent sans objecter un mot ou se bornait à demander :

— Votre Grâce compte-t-elle faire longtemps la noce ?

J’indiquais un temps plus ou moins long, suivant que le cœur m’en disait, et je partais. Jusqu’à mon retour au logis, le prince me remplaçait dans mes occupations et tout allait bien. Mais j’étais désolé d’avoir un tel défaut ; j’imaginai de m’en guérir tout d’un coup et je fis une dernière sortie à laquelle maintenant encore je ne puis penser sans frayeur.



  1. Le verchok = 0m,04445.
  2. Sorte de surtout court que portent les peuples du Caucase.