Le bois, voilà l’ennemi !/Population et défrichement

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Société de la Revue Franco-Américaine (p. 4-7).

I

Population et défrichement

Le bois, voilà l’ennemi ! nous disent les apôtres de la colonisation, et tous ceux qui s’intéressent à l’avenir de notre nationalité. Parmi eux se trouvent les personnages les plus considérables, qui ne sont mus par aucun intérêt direct ou personnel, mais uniquement préoccupés d’un désir très vif et très intense de trouver une solution aux difficultés qui entravent notre vie nationale dans son développement et son activité. Ils poussent à l’envahissement de la forêt. Il faut que les arbres disparaissent, que des paroisses nouvelles surgissent, sinon nous sommes condamnés à une perpétuelle infériorité.

Il y aurait donc un lien très intime et très étroit entre notre expansion et le défrichement, et ces deux choses ne seraient que les termes d’un seul et même problème.

Est-ce bien vrai ?

C’est un peu exagéré, même beaucoup, car nous trouvons que dans les limites des champs actuellement en culture, il y a de l’espace pour le surplus de notre population d’ici vingt-cinq ans.

Et cet espace, c’est le cultivateur qui le possède.

Il est étrange que l’on n’ait pas encore songé à lui demander, à lui, la solution de ce problème national, car il a de la terre, et tellement, que s’il le voulait, il pourrait en céder à tous ceux qui en demandent.

Nous ne lui en faisons pas un crime, il ne l’a pas volée ; nous ne voulons pas la lui enlever, ni même en soustraire la moindre parcelle, mais nous trouvons qu’il est bien vaste le champ de cent acres qui forme d’ordinaire le domaine du cultivateur canadien. N’est-ce pas beaucoup pour un seul homme ? Comparativement aux autres pays, c’est énorme. En France, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, partout, sauf en Amérique, il est bien rare que le petit propriétaire terrien possède plus de dix à vingt acres. Et sur ce petit lopin de terre, il vit, sa famille vit, il ne s’enrichit peut-être pas beaucoup lui-même, mais il enrichit son pays de ses épargnes. Ne sait-on pas que le paysan français est devenu le banquier de l’Europe ? Aussi l’étranger qui arrive chez nous, et voit ces immenses domaines, la propriété d’un seul, n’est pas loin de penser que celui-ci est un grand seigneur. Comme il se trompe, cependant ! Lui, l’étranger, vit sur un petit coin de terre, et notre grand seigneur, souvent, meurt de faim sur ses cent acres.

C’est beaucoup également pour le soin qu’il peut en prendre et le travail qu’il peut y faire. C’est trop même, car il est reconnu que la terre en Canada est cultivée d’une façon bien superficielle. Le cultivateur canadien peut posséder parfois un beau domaine, ses champs se couvrent de moissons, et nourrissent de nombreux troupeaux, mais cette terre ne garde-t-elle pas le meilleur de ses richesses parce qu’on ne sait pas les lui arracher ?

Bêchez, bêchez, remuez la terre, c’est le fond qui manque le moins, disait le bon Lafontaine. C’est aussi ce qu’il faudrait dire à notre laboureur qui perd son temps à parcourir de grands espaces, et tracer le même sillon que ses ancêtres.

Ce n’est pas tout à fait sa faute. C’est la force de l’habitude, comme c’est aussi une part de l’héritage qu’il a reçu de ses pères. Les premiers colons qui vinrent ici, opéraient au hasard, cultivant n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment, préoccupés uniquement de vivre. L’énorme étendue du sol les invitait à ce genre de culture, ou mieux cette absence de méthode. Il pourrait en être autrement aujourd’hui que l’agriculture est devenue une science, comme le droit, la médecine, et une science pratique, qui permet de réussir et de vivre sur une étendue de terrain beaucoup plus restreinte.

C’est donc un aspect nouveau de ce problème qui se pose depuis si longtemps. Qui sait s’il n’y aurait pas là le germe ou le principe d’une solution ? Du reste, il est probable qu’il s’imposera forcément à la considération de nos économistes et de nos législateurs avant longtemps.

La division du travail s’impose de plus en plus à toutes les classes et tous les états ; on marche vers la spécialisation la plus exclusive. De même que l’ancien ouvrier de nos campagnes ne peut plus être un charpentier, un menuisier, ou un ébéniste à quelques heures d’intervalle, de même le cultivateur ne pourra peut-être continuer longtemps la culture des choux et des carottes, prendre soin des prairies et pâturages, produire du beurre et du miel, et se faire en même temps l’orgueilleux éleveur de superbes animaux de race.

Alors sans se gêner, mais en se tassant un peu, tout en faisant un labeur moins pénible, on ferait de la place pour les autres, les frères et les amis, et là où ne se dresse qu’un seul foyer, on installerait deux ou trois familles canadiennes-françaises.

On a beaucoup parlé des canadiens émigrés aux États-Unis, et on attribue leur départ aux hostilités dont nous parlions tout à l’heure. C’est une solution un peu facile et un peu expéditive d’un problème autrement complexe, et dans lequel la Providence pourrait bien avoir quelque chose à dire.

Ne nous laissons pas prendre aux apparences. Ce n’est pas la terre qui a manqué à ces braves gens. Interrogeons-les — nous les connaissons bien pour avoir vécu longtemps près d’eux. — La plupart étaient propriétaires de belles fermes qu’ils tenaient de leurs parents ; ils y ont vécu. Beaucoup ne devaient rien à personne ; la libre et entière jouissance ne leur en était nullement contestée. Et cependant, ils sont partis ! Pourquoi ? À peu près tous vous diraient : « Mais nous ne pouvions plus vivre à la campagne, la terre ne payait pas. »

Il en est de même pour beaucoup d’anciens colons qui habitaient jadis un coin de la forêt en libre possession et libre jouissance ; ils pouvaient le défricher à leur aise, sans être molestés par qui que ce soit. Cependant ils ont vendu leur lot, les uns pour venir en ville, les autres pour aller aux États-Unis. À eux non plus, la terre ne manquait pas.