Le château de Beaumanoir/20

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Mercier & Cie (p. 126-135).

XXI

L’INTERROGATOIRE


Quand Louis Gravel vit entrer la jeune fille, soutenue par une religieuse et Dorothée, pâle, diaphane, amaigrie par la souffrance, son cœur se serra et des larmes montèrent à ses paupières. Lui-même portait encore un bandeau qui tenait un appareil sur les blessures reçues pendant le sauvetage de M. de Godfroy.

Deux cris simultanés, deux exclamations sortirent de la poitrine des deux jeunes gens :

— Claire, mon adorée !

— Louis, mon cher Louis !

— Soyez raisonnable, mon enfant, fit la religieuse, et vous, monsieur, ménagez-lui les émotions.

Une grille les séparait.

Claire fut assise sur un pliant par Dorothée et la religieuse qui se retirèrent à quelque distance. Louis se plaça sur une banquette tout près de la grille.

Tous deux s’examinèrent sans parler pendant quelques instants, savourant le bonheur de se revoir, heureux de se retrouver, étrangers à tout ce qui n’était pas leur amour.

La jeune fille, la première, rompit le silence :

— Tous avez désiré me voir, mon ami ? dit-elle. Hélas ! la maladie m’a bien changée, n’est-ce pas ?

— Vous êtes toujours belle pour moi, Claire, parce que je ne vous vois qu’avec les yeux du cœur.

— Mais vous, mon ami, vous êtes changé aussi, vous avez été blessé…

— Une égratignure… Ne parlons pas de moi, mais de vous plutôt…de l’avenir…

— L’avenir !…n’est-ce pas le malheur !… Laissez-moi continuer mon rêve tandis que vous êtes là…le réveil ne viendra que trop tôt.

— Non, Claire, faisons courageusement face à l’orage, car si vous le voulez, et Dieu aidant nous saurons conjurer le péril et trouver le bonheur peut-être.

— Que dites-vous, mon ami ?

— Ce que je crois la vérité.

— Oh ! vous vous abusez, et n’écoutant que votre douleur, vous allez me proposer quelque parti extrême, un projet que je ne puis, que je ne dois pas accepter.

— Claire, vous me faites injure en supposant que j’irais vous proposer un projet qui serait indigne de vous, indigne de moi…

— Louis…

— Vous blessez, vous froissez mes sentiments même avant de m’avoir entendu.

— Pardon, mon ami, ma pauvre tête est encore bien faible, car j’aurais dû savoir qu’il ne peut venir de vous que ce qui est noble et bon.

— Ecoutez-moi donc patiemment, Claire… si vous m’aimez…

— Si je l’aime I fit la jeune fille en joignant les mains ! Vous le voyez, je vous le dis, je vous l’avoue, sans même me demander si je ne fais pas mal en vous le déclarant.

— Soit, vous m’aimez, j’ai besoin de le croire pour trouver le courage dont j’ai besoin. Eh ! bien, il est un moyen de me le prouver en me racontant la scène qui s’est passée, l’autre jour, entre votre père et Bigot.

— C’est impossible.

— Il faut avoir assez de confiance en moi pour ne pas me cacher les graves motifs qui vous ont forcée à accepter l’idée d’un mariage avec l’intendant.

— C’est impossible, mon ami.

— Je les soupçonne d’ailleurs, ces motifs.

La jeune fille le regarda d’un air étonné.

— Ecoutez-moi bien, Claire je vais vous raconter ce que j’allais vous dire le soir du sinistre qui a détruit la maison de votre père.

Dorothée a dû vous apprendre dans quel état elle m’a quittée, après la lecture de votre lettre. Je ne savais que faire, que tenter, quel parti prendre. Tantôt je voulais me rendre au palais, provoquer Bigot sur l’heure, le tuer ou me faire tuer par lui ; tantôt je voulais me rendre auprès de vous, faire appel à votre amour, vous emmener bien loin, vous enlever de force, s’il le fallait.

Dorothée, en faisant appel à ma raison, ou plutôt à mon cœur, — car les amoureux raisonnent-ils dans ces circonstances-là ? — Dorothée, dis-je, parvint à me calmer un peu.

Quand je me trouvai seul, je montai sur la terrasse où j’avais quitté le gouverneur pour répondre à votre appel, et c’est alors qu’une pensée lumineuse, une pensée du ciel me traversa l’esprit : tout confier à M. de Vaudreuil et lui demander sa protection.

— Quelle imprudence ! s’écria Claire.

— Vous allez voir que non, quand vous connaîtrez dans quels termes je suis avec le gouverneur.

Je suis son secrétaire, vous le savez, mais je suis en même temps son protégé et il me traite comme si j’étais son enfant. C’est sans doute par la haute protection de Mgr l’Evêque que j’ai été attaché à sa personne ; mais depuis qu’il a appris à me connaître, depuis qu’il a constaté que si je le sers avec dévouement, avec zèle, avec fidélité, ce n’est pas par intérêt, mais par affection réelle, c’est à moi seul qu’il adresse ses bontés et je puis compter sur sa protection en toutes circonstances.

Je lui ai donc tout confié en lui donnant communication de votre lettre.

Impossible de vous cacher que certains bruits fâcheux concernant votre père, qu’il croit une créature de Bigot, sont arrivés jusqu’à lui, il me l’a déclaré ; mais quelle est la nature exacte de ces bruits ? Je l’ignore. Dans tous les cas, je crois que votre père est accusé de complicité dans certaines malversations dont les pillards du palais de l’intendance sont les auteurs.

Sur mon affirmation solennelle que je croyais à la parfaite probité de M. de Godefroy, M. de Vaudreuil n’a pas voulu porter jugement sans plus ample informé. Il serait même porté à croire que si votre père est compromis, c’est qu’on a surpris sa bonne foi.

— Mais quels sont donc ces pillards dont vous parlez ? Est-ce M. Bigot ?…

— Eh ! sans doute. Vous ignorez, comme votre père ignore, lui aussi, à quelles sortes de personnes il a donné son estime. Un mot pourra vous les faire connaître.

Tandis que la colonie est près de succomber sous le poids du malheur et de l’abandon, tandis que partout règne la disette, Bigot, Cadet, Péan, Varin, et un grand nombre d’autres, s’enrichissent en volant les secours du roi et pressurent le peuple. Bigot est assez habile pour ne pas procéder à ciel découvert, mais il se sert de sa position pour couvrir les malversations de la compagnie dont votre père est l’associé, et il se fait ensuite la part du lion.

— Mon Dieu ! Et on laisse faire ?…

— Tant qu’on ne pourra pas se procurer des preuves certaines. Mais on y arrive, et soyez assurée que les coupables seront punis.

Vous voyez donc qu’il me faut faire connaître les relations de votre père avec Bigot.

— Oh ! soyez certain que mon père est étranger à ces malversations.

— C’est précisément parce que je n’ai aucun doute à cet égard que je sollicite votre confiance. Pendant qu’il n’est pas trop compromis, sortons-le de ce mauvais pas. Qui sait ? s’il ne sera pas trop tard dans quelques jours ; car des mesures très-sévères vont être prises immédiatement.

— Questionnez-moi, mon ami, et quoique ce secret ne soit pas le mien, je vais vous répondre.

— Savez-vous que votre père possède pour sept cent mille livres d’actions dans la compagnie ?

— Oui.

— Vous a-t-il dit à quel titre ? Car je le croyais — pardonnez-moi cette question délicate — gêné.

— C’est vrai et je n’ai pas à en rougir, notre pauvreté vient de malheurs honorables.

Mon père m’a dit que M. Bigot lui a assuré cette part dans les bénefices de la compagnie pour me constituer une dot en considération de son mérite, et afin de rehausser le prestige de la société qui ne peut qu’y gagner à un tel patronage, en égard surtout à nos relations en France.

— C’est cela même.

— Voilà la seule raison qu’il lui a donnée d’une telle munificence ?

— Oui, mon ami.

Ce ne peut être que la vérité puisque votre père l’affirme.

— Oh ! mon père n’a jamais menti ! dit simplement la jeune fille.

— Je n’en doute pas… Et vous ne savez rien de plus ?

— Non, rien de plus.

— Ce que je ne puis comprendre, c’est que votre père vous ait fiancée si promptement avec Bigot. Vous ne lui avez donc point fait part de votre répugnance à épouser cet homme ?

— Oh ! si, dès qu’il m’en a parlé la première fois.

— Et cette première fois remonte ?…

— Au jour même où il a annoncé à mon père qu’il lui donnait une part dans les bénéfices de la compagnie, quelques jours avant le bal du gouverneur.

— Vous aviez dans le temps reçu ma lettre ?

— Oui. Ne voulant pas encore lui avouer mon amour pour vous, car je croyais le moment inopportun, je le suppliai de ne pas me marier, de me garder auprès de lui.

— Et…

— Pardon, mon ami, du chagrin que je vais vous causer ; mais c’est moi, de mon propre mouvement, qui ai déclaré à M. Bigot que je l’épouserais…

— Comment ? fit le jeune homme en bondissant sur son siège.

— Ecoutez-moi, mon ami, vous allez tout savoir. Après une entrevue avec M. Bigot où je lui dis franchement, honnêtement que je ne l’aimais pas, que je ne l’aimerais jamais parce que j’avais donné mon cœur à un autre, il m’a quittée furieux pour revenir quelques jours après déclarer à mon père que son honneur et sa liberté étaient en péril, que des accusations graves avaient été lancées contre lui et qu’on avait même préparé un rapport qui serait présenté au gouverneur. Mon mariage seul pouvait tout sauver, car M. Bigot étant tout puissant dans la colonie, fort bien à la cour de France, il saurait bien soustraire au danger son beau-père. Vous comprenez ?…

— Oui, je comprends, pauvre enfant sans expérience, que dans votre naïf dévouement filial, vous n’avez pensé qu’à vous sacrifier.

— Pouvais-je faire autrement ? Ne m’auriez-vous pas méprisée si j’avais hésité ?

— Mais heureusement que votre sacrifice ne sera pas nécessaire, espérons-le ; j’en connais assez maintenant pour voir clair dans le jeu de votre persécuteur.

— Ne vous faites-vous pas de fausses espérances ?

— J’espère que non, d’autant plus que M. de Vaudreuil a soupçonné tout ce que vous venez de me dire, et que quand il en aura la certitude, il ne peut manquer d’agir.

Priez Dieu, ma Claire adorée, qu’il me donne la force et les moyens nécessaires pour démasquer les coupables ; soignez-vous bien et croyez que le bonheur n’est pas à tout jamais perdu pour nous. Promettez-moi de ne parler à personne de ce qui a fait le sujet de notre entrevue, pas même à votre père ; de votre discrétion dépend le succès.

— Je vous le promets, mon ami.

— Et maintenant je me retire. Aussi bien vous êtes fatigué et je regrette même — vous êtes encore si faible — de vous avoir retenue si longtemps ; mais il le fallait.

— Oh ! votre vue, vos bonnes paroles m’ont fait du bien.

— Adieu ! ou plutôt non, au revoir, à bientôt, ma belle convalescente.

Louis Gravel rappela Dorothée auprès de sa jeune maîtresse et se retira comparativement heureux.

Quant à Claire, elle demeura rêveuse, le cœur plein d’espoir, voyant l’avenir rose comme l’aurore d’un beau jour de mai.