Le confessionnal des pénitents noirs/10

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L’Édition populaire (p. 57-60).

LE SORT D’ELENA.


Tandis que ces événements se passaient dans les prisons de l’inquisition, Elena retirée à l’ombre du couvent de Santa-Maria, ignorait toujours ce qu’était devenu Vivaldi. Schedoni, en la quittant, avait promis de lui écrire ; mais elle était sans nouvelles. Heureusement, le ciel lui envoya une consolatrice. Un jour qu’elle rêvait dans le jardin du couvent, elle s’entendit appeler par son nom. Elle se retourna et vit Olivia. Celle-ci, en butte aux persécutions de l’abbesse de Santo-Stephano qui la soupçonnait d’avoir favorisé la fuite d’Elena, avait demandé à l’évêque diocésain l’autorisation de passer dans le couvent de Santa-Maria. L’orpheline n’oublia pas de s’informer du sort de Geronimo et du vieux moine qui l’avaient aidée à fuir et elle fut heureuse d’apprendre qu’ils n’avaient pas été inquiétés pour cette généreuse action.

La religieuse, après avoir raconté ce qui s’était passé, interrogea Elena sur ce qui lui était arrivé depuis sa fuite du couvent de Santo-Stephano. La jeune orpheline, heureuse de trouver une confidente, lui fit le récit de ses tragiques aventures. Quand elle fut arrivée à l’endroit où le comte de Bruno lui avait déclaré qu’il était son père, Olivia pâlit et s’écria :

— Quoi ! vous seriez donc… ma fille ! l’enfant que j’avais confiée à ma sœur Bianchi ?… Mais alors votre père, dites-vous ? non, mon enfant, non, votre père n’est plus.

Elena, au comble de la stupeur, considérait Olivia d’un air égaré, en murmurant :

— Ai-je bien compris ?… est-ce donc ma mère que je vois ?…

— Oui, répondit Olivia, d’un accent solennel, oui, je suis ta mère et ma bénédiction est avec toi.

Elena tomba dans les bras de sa mère qui s’efforça de calmer son agitation. Enfin, Olivia demanda des nouvelles de sa sœur Bianchi. Apprenant sa mort, elle fut fort affectée et avoua qu’elle s’y attendait, n’ayant plus reçu aucune lettre de sa sœur.

Ce ne fut que quelques jours après que Olivia donna à sa fille des détails sur sa famille. La première partie du récit s’accordait avec la déposition du père Ansaldo ; mais ce qui suivait n’était connu que d’elle-même, de sa sœur Bianchi et d’un médecin.

On a vu plus haut que le comte Marinella, après avoir poignardé sa femme, avait fui. La malheureuse comtesse fut portée dans sa chambre, où l’on reconnut que sa blessure n’était pas mortelle. Mais l’atroce attentat dont elle venait d’être victime, la décida à profiter de l’absence de son mari pour se soustraire à sa tyrannie, sans le dénoncer à la justice et sans entacher l’honneur de son nom. Elle se retira, pour toujours inconnue, au couvent de Santo-Stephano, tandis qu’on lui faisait des funérailles magnifiques. La signora Bianchi, après la fuite de sa sœur, vint habiter Villa-Altieri avec la fille de la comtesse et du premier comte de Bruno et une autre fille du second mariage de sa sœur avec Marinella. Craignant que sa retraite ne fût découverte, la signera Bianchi avait pris le nom de Rosalba. Mais contrairement à ce qu’avaient cru Schedoni et la fiancée de Vivaldi elle-même, Elena était la fille du premier comte de Bruno. Elle était âgée de trois ans et l’autre enfant, celle de Marinella, était encore au berceau. Celle-ci mourut dans l’année. C’était elle que Schedoni avait cru retrouver dans Elena. Car, forcé de se cacher aux yeux de Bianchi, il avait ignoré la mort de sa fille et son erreur fut confirmée lorsqu’Elena lui dit, que le portrait qu’elle avait sur elle était celui de son père. Elle avait trouvé cette miniature dans le cabinet de sa tante, peu de temps après la mort de cette dernière, et voyant au dos du portrait le nom du comte de Bruno, elle l’avait porté depuis ce jour avec le pieux respect de la tendresse filiale.

Bianchi, en apprenant à Elena sa naissance, ne pouvait, sans manquer de prudence, lui révéler que sa mère vivait encore. C’était ce qu’elle voulait lui apprendre à ses derniers moments ; mais la rapidité de sa mort avait prévenu cette explication.

Marinella, depuis la mort de son frère jusqu’à l’assassinat de la comtesse, avait dissipé son patrimoine. C’est ainsi qu’Elena s’était trouvée sans fortune. Quant à Olivia, elle entretenait secrètement une correspondance avec sa sœur Bianchi, elle y puisait le courage et la consolation. Lorsqu’elle vit Elena au couvent de Santo-Stephano, elle s’était sentie prise d’une sympathie étrange pour la jeune fille ; mais comment eut-elle supposé que cette étrangère pût être sa fille. Que se fût-il passé dans son âme si on lui eut appris que sa généreuse pitié pour une inconnue deviendrait le salut de sa fille, tandis que les vices de Schedoni l’avait poussé sans qu’il le sût à faire périr sa nièce. Le ciel avait fait tourner au triomphe de l’une et à la confusion de l’autre les moyens que tous deux employaient aveuglément, suivant que ces moyens étaient généreux ou pervers.