Le Déséquilibre du monde/Livre III. Le déséquilibre financier et les sources de la richesse

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Livre II. Le déséquilibre social Le déséquilibre du monde Livre IV. Le déséquilibre économique du monde



Chapitre I. La pauvreté actuelle de l’Europe[modifier]

Tous les gouvernants, celui de l’empire britannique en particulier, ne cessent de réclamer la reconstruction économique de l’Europe.

Pour découvrir les secrets de cette reconstruction, une douzaine de conférences furent réunies. Leurs résultats ont été lamentablement nuls.

L’instigateur réel de ces conférences, le ministre anglais, Lloyd George, a toujours oublié, dans ses innombrables discours, de révéler sa formule de reconstitution. Il s’est borné à demander avec une tenace insistance, que la France réduisît et même supprimât, par des ajournements divers, l’indemnité due par l’Allemagne.

Le subtil ministre eut, d’ailleurs, la prudence de ne proposer aucune formule de reconstruction.

Il ne pouvait ignorer, sans doute, que cette formule n’existe pas.

La restauration cherchée dépend en effet d’une adaptation encore incertaine à des nécessités économiques fort simples, mais généralement méconnues.

La puissance de ces nécessités apparaîtra clairement en recherchant les causes de la pauvreté dont sont victimes divers pays de l’Europe et de l’anarchie qui en résulte.


§ 1. Les sources réelles de la richesse[modifier]

Que signifie le programme : reconstitution de l’Europe, inlassablement répété par tous les politiciens de l’âge actuel ? Ne traduirait-il pas simplement ce fait que les peuples ne peuvent vivre sans qu’un certain rapport s’établisse entre leur production et leur consommation ?

Dans l’état actuel du monde, la richesse d’un pays dépend surtout de la quantité des produits retirés de son sol ou de ses usines. L’excédent de la production sur la consommation, il l’échange au dehors contre les matières nécessaires aux besoins de la vie que sa terre ne fournit pas.

Produire à des prix rendant l’exportation possible ne suffit pas. Il faut aussi, et c’est là un facteur essentiel du problème, trouver des acheteurs. Si un pays manufacture plus d’articles qu’il n’en peut vendre, ses usines sont obligées de limiter leur production et le chômage des ouvriers en résulte. Tel est, justement, le cas de l’Angleterre. Aussi, cherche-t-elle jusqu’en Russie des clients.

Ces nécessités d’échanges commerciaux montrent une fois de plus combien les peuples dépendent les uns des autres. Elles prouvent aussi quelles illusions égarent les pays qui, dans l’état actuel d’appauvrissement du monde, s’entourent de barrières douanières, sous prétexte de protéger leur industrie nationale. Ils ne font ainsi que provoquer des représailles paralysant finalement les industries protégées.


***


Les sources de la richesse que je viens de rappeler expliquent facilement pourquoi certaines nations, l’Autriche par exemple, sont tombées dans une misère profonde. Quand un kilogramme de pain, valant jadis cinquante centimes à Vienne, vaut six mille francs environ aujourd’hui, cela ne signifie pas seulement que la confiance dans les billets de banque autrichiens est extrêmement faible, mais aussi, et surtout, que la capacité productive du travailleur autrichien se trouve très inférieure aux nécessités de la consommation. Il est donc illusoire de supposer, comme la fit la Société des Nations, qu’une telle situation puisse s’améliorer avec des prêts d’argent.

Donner assez d’autorité aux gouvernants autrichiens pour leur permettre de réduire immensément une bureaucratie dévorant la presque totalité des revenus de l’État, puis amener les travailleurs, par des salaires convenables, à augmenter leur production, telles étaient les seules solutions efficaces. On pouvait facilement prévoir que les prêts d’argent seraient entièrement inefficaces. C’est en vain qu’ils furent répétés.

De ce qui précède, il résulte qu’un peuple dépourvu de monnaie, mais pouvant extraire de son sol et de ses usines les éléments nécessaires à sa subsistance et à la fabrication de marchandises échangeables, peut devenir beaucoup plus riche qu’un peuple possédant une certaine réserve d’or ou d’argent, mais ne produisant qu’un chiffre insuffisant de marchandises. Les réserves métalliques s’épuisent vite si elles ne se renouvellent pas. La pauvreté des Espagnols, se croyant riches parce qu’ils avaient pris tout l’or de l’Amérique, en constitue un exemple.

L’Allemagne représente, au contraire, un peuple ayant perdu son or, mais dont la situation économique reste cependant prospère grâce à sa production.

Cette création des richesses par le mécanisme de la production et de l’échange se heurte, aujourd’hui, à des obstacles divers, artificiels le plus souvent redoutables toujours.

En premier lieu, le nombre des acheteurs est énormément diminué dans le monde. Ceux d’Autriche et de Russie ont disparu, les autres réduisent leurs achats.

L’exportation de marchandises à des prix permettant leur vente est devenue, en outre, difficile par suite de la dépréciation du pouvoir d’achat de la monnaie dans plusieurs pays, la France et l’Italie, par exemple.

C’est ainsi que, pour obtenir en Angleterre ou en Amérique une certaine quantité de matières premières valant cent francs en France, une dépense de trois cents francs environ est nécessaire. Le prix de revient du produit se trouvant ainsi fort majoré, sa vente devient difficile. L’acheteur se trouve, d’ailleurs, gêné dans ses approvisionnements par les variations incessantes du pouvoir d’achat de sa monnaie qui l’exposent à des pertes considérables en cas d’approvisionnements importants ou d’engagements commerciaux à époques fixes.

On voit que les peuples, par suite des perturbations que je viens d’indiquer, sont dans des conditions difficiles d’existence. D’autres circonstances compliquent encore cette situation.

Les peuples agricoles vivant des produite de leur sol et les peuples industriels vivant de l’échange de leurs marchandises se trouvent, aujourd’hui, dans des situations bien différentes.

La France, pays surtout agricole, subsisterait, à la rigueur, de sa terre. L’Angleterre ne le pourrait pas. Entourée d’un mur infranchissable, elle vivrait à peine un mois de son sol. Si le même mur entourait la France, sa terre lui fournirait de quoi vivre pendant au moins dix mois.

Ces conditions si dissemblables d’existence expliquent un peu la politique de l’Angleterre. Il lui faut absolument se procurer des produits au dehors. Les marchandises ne se payant qu’avec des marchandises, elle est obligée de chercher partout des acheteurs.


§ 2. Les sources artificielles de la richesse.[modifier]

Depuis la guerre, les divers pays produisant peu et vendant mal se sont trouvés obligés, pour subsister, de recourir à des méthodes diverses. Au premier rang, figure la création de billets de banque à cours forcé.

Ce procédé possédant le caractère constant de réussir à ses débuts, beaucoup d’États l’ont adopté.

La monnaie constituée par du papier n’a évidemment d’autre valeur que la confiance du public qui l’accepte à l’égard des gouvernants qui l’émettent.

L’expérience enseigne que cette confiance diminue avec l’accroissement des billets émis et avec le retard apporté à leur remboursement.

En principe, la valeur d’une monnaie fiduciaire, c’est-à-dire son pouvoir d’achat, doit diminuer progressivement et arriver à zéro. Si cette valeur, en effet, pouvait toujours rester, de si peu que ce fût, supérieure à zéro, l’émetteur d’un tel papier pourrait l’échanger indéfiniment contre une bonne monnaie étrangère. Que lui importerait, en effet, de donner un billet de mille francs pour obtenir un franc en argent, puisque ce billet de mille francs ne coûte que son impression ?

Un État possédant la faculté théorique de fabriquer des billets dont la valeur, tout en se rapprochant de zéro, n’atteindrait jamais ce chiffre, pourrait se procurer avec sa mauvaise monnaie tout l’or de l’univers.

Une telle hypothèse est évidemment irréalisable. L’expérience montre, comme elle le montra à l’époque des assignats, que l’inflation de la monnaie fiduciaire finit par ôter toute valeur à cette monnaie. C’est ce qui est arrivé pour la Russie, la Pologne, l’Autriche, etc.

En Allemagne la dépréciation du mark-papier ne tenant pas du tout, comme dans les autres pays, à un énorme excédent de la consommation sur la production mais uniquement au désir des gouvernants d’ôter au papier toute valeur afin de rendre impossible le paiement des indemnités de guerre, la valeur de sa monnaie artificielle n’est jamais tombée à zéro malgré son inflation.

En réalité, l’inflation fiduciaire donne à l’émetteur la faculté d’échanger momentanément du papier sans valeur contre de la bonne monnaie ou contre des marchandises, mais cette opération ne peut durer longtemps. Si elle se prolonge, le pays émetteur ne possède bientôt plus de monnaie acceptée et n’a – comme la Russie – d’autre moyen de commerce que l’échange direct de ses produits contre d’autres produits. Il retourne ainsi au système antique du troc.

En creusant un peu le sujet, on reconnaît du reste que ce n’est pas dans l’antiquité seule que le troc a constitué le véritable procédé de commerce.

Le papier-monnaie est utile à un pays qui, traversant une crise momentanée, a besoin de remplacer la monnaie d’or ou d’argent absente. Le papier substitué à la vraie monnaie ne représente, alors, qu’un emprunt sans date de remboursement. Il perd sa valeur, je l’ai dit plus haut, d’abord par sa multiplication et ensuite par le retard de son remboursement.

Les États ne doivent donc jamais oublier que le billet de banque à cours forcé constitue une monnaie qui s’use avec le temps et dont la valeur tend toujours vers zéro.


Chapitre II. Les facteurs anciens et modernes de la richesse[modifier]

Une agriculture médiocre, un commerce lent et incertain constituaient dans le monde antique les sources principales de la richesse. Il était alors admis pour un peuple que le meilleur moyen de s’enrichir consistait à piller ses voisins.

De nos jours, la progressive interdépendance des nations commençait à ébranler, au moins chez quelques économistes, les vieilles idées sur l’utilité des conquêtes. Des faits nombreux prouvaient que les peuples gagnaient beaucoup plus à échanger leurs produits qu’à se détruire. L’expérience montrait aussi que pour s’ouvrir des débouchés commerciaux avec une nation, il était inutile de la conquérir. C’était par exemple avec des pays comme les États-Unis, que l’Allemagne faisait le plus fructueux commerce.

Ces constatations, bien qu’évidentes, appartenaient à cet ordre de vérités que j’ai qualifiées ailleurs d’inactives parce que leur évidence ne les rend pas assez fortes pour dominer des impulsions sentimentales ou mystiques comme la jalousie, la haine, le besoin d’hégémonie, etc., capables d’entraîner les peuples vers de folles aventures.

Quatre années de lutte et de destruction conférèrent cependant une certaine puissance aux vérités jadis inactives. Elles prouvèrent surtout que les guerres de conquêtes ne pouvaient enrichir personne, puisque celle dont nous sortons a ruiné les vainqueurs au moins autant que les vaincus.


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Les peuples consacrent maintenant tous leurs efforts à réparer leurs pertes, payer leurs dettes et reconstituer leurs capitaux perdus.

De quelles sources, dans l’avenir, dérivera pour eux la richesse ?

Ces sources, de nature diverse, seront toutes dominées par un principe fondamental que je résume dans la formule suivante :

La fortune d’un individu ou d’un peuple dépend en grande partie de la rapidité de circulation du capital dont il dispose.

Cette formule est voisine de celle qui régit, en mécanique, la grandeur du travail. Il est égal, on le sait, au demi produit de la masse par le carré de la vitesse.

En économie politique, la masse est représentée par le capital disponible, la vitesse par la rapidité de sa circulation.

Peu importe que le capital initial soit minime. Si sa circulation est rapide, un très petit capital dépassera vite en grandeur un capital considérable, mais à faible vitesse de circulation.

Ici encore, l’analogie mécanique subsiste. Une balle de masse petite, mais animée d’une grande vitesse, est plus meurtrière qu’une masse métallique cent fois plus lourde, mais animée d’une vitesse faible. Toute la balistique moderne a été transformée, par l’application de ce principe. Il tend également à transformer l’industrie.


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Les principes qui précèdent conduisent à une conception nouvelle de la richesse.

Dans le monde antique, le trésor d’un pays était constitué par l’accumulation de pièces d’or ou d’argent enfermées au fond de coffres hermétiquement clos, d’où elles sortaient rarement.

Avec l’évolution moderne, le trésor est entièrement sorti de son coffre. Il constitue une masse mobile dont la grandeur varie, ainsi que je viens de le dire, avec la rapidité de sa circulation.

Supposons, pour fixer les idées, qu’un commerçant possède un capital de 1.000 francs qu’il consacre à, l’achat d’une certaine quantité de marchandises revendues ensuite avec 10 p. 100 de bénéfice. Si cette opération est renouvelée dix fois dans la même semaine, le capital sera doublé à la fin de la semaine.

Continuant ces opérations, le commerçant sera bientôt plus riche que l’homme possédant 50.000 francs de capital immobilisé ou ne rapportant qu’un faible revenu.

Il résulte également de ces élémentaires calculs que l’importance du bénéfice commercial ou industriel dépend non du gain réalisé à chaque opération, mais de la fréquence de ces opérations.

Il en résulte encore que plus le gain est répété, plus il peut se réduire. La réduction du gain facilite à son tour l’accélération de la circulation du capital, puisqu’elle met la marchandise à la portée d’un plus grand nombre d’acheteurs.

L’acheteur et le vendeur gagnent donc tous deux à la rapidité de circulation du capital. C’est sur ce principe que sont fondés les grands magasins de nouveautés qui remplacèrent les petites boutiques où le marchand, vendant peu, était obligé de vendre cher.

Les exemples que je viens d’indiquer permettent de présenter sous la forme suivante la formule énoncée plus haut : L’accroissement de vitesse de la circulation d’un capital équivaut à l’augmentation de ce capital.

Cette formule régira de plus en plus le monde industriel moderne. Quels sont les moyens de l’appliquer ?

Les facteurs pouvant accélérer la vitesse de circulation d’un capital avaient été très étudiés par les Américains et les Allemands avant la guerre. C’est justement pour cette raison que leur développement économique dépassait le nôtre.

La nécessité de la rapidité dans la production et dans l’écoulement de cette production étant admise, on voit immédiatement l’importance du perfectionnement des méthodes de production, de l’outillage et du développement des moyens de transport.

Je ne saurais examiner ici l’influence des divers facteurs de l’intensification industrielle et commerciale, c’est-à-dire de la rapidité de production et d’écoulement des produits. Il en est un, cependant, – l’accroissement du rendement agricole – que je mentionnerai en passant, car son importance se révélera prépondérante dans la phase de disette dont le monde est menacé.

Le rendement agricole de la France était, avant la guerre, aussi médiocre que sa production industrielle. Les terres à blé ne rapportaient guère que 12 hectolitres à l’hectare alors que les terres allemandes, quoique inférieures en qualité, fournissaient la double, grâce à l’utilisation des engrais.

Qu’il s’agît d’agriculture ou d’industrie, l’insuffisance de notre enseignement technique constituait une cause d’infériorité. Cet enseignement est à refaire entièrement.


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Dans un intéressant travail publié par la revue l’Expansion Économique, M. l’ingénieur Loiret a donné de frappants exemples des différences de rendement pouvant être obtenues de la main-d’œuvre et des machines, suivant les connaissances techniques de ceux qui les utilisent.

L’auteur rappelle, notamment, l’exemple classique de Taylor qui, grâce à l’élimination méthodique des mouvements inutiles, arrivait à faire charger 47 tonnes de fonte dans un wagon par un ouvrier, alors que ses camarades opérant sans méthodes n’en chargeaient que 12 dans le même temps.

Il cite ensuite des usines de matériel électrique au rendement plus que doublé par de meilleures méthodes, d’autres ayant pu diminuer leur prix de revient de 40 p. 100, ce qui permettait d’augmenter notablement le salaire de l’ouvrier. Prétendre élever ce salaire sans accroître en même temps le rendement ne fait qu’entraîner la hausse des prix de revient. Le fabricant est alors concurrencé par des rivaux mieux outillés et sa marchandise devient invendable.

L’auteur fait également remarquer que l’utilisation méthodique du charbon peut réduire sa consommation de 30 p. 100. Il rappelle qu’au concours de chauffeurs organisé en 1905, à l’exposition de Liège, avec mêmes appareils et mêmes combustibles, la différence de rendement entre le premier et le dernier concurrent atteignit 50 p. 100.

La nécessité de perfectionner l’instruction technique des ouvriers et de leurs chefs apparaît capitale. La main-d’œuvre devient de plus en plus rare et coûteuse, alors qu’il serait nécessaire de réduire le prix de revient.

Une grande partie de nos dettes étant extérieures ne pourront être payées qu’avec l’excédent de notre production agricole et industrielle.


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Toutes ces considérations montrent qu’un capital matériel, constitué par de l’argent, des usines ou des récoltes, peut considérablement grandir quand il est multiplié par un certain coefficient individuel que j’appellerai le coefficient de capacité mentale. C’est de lui que dépend le facteur vitesse de production, dont j’ai montré l’importance.

il est donc visible, contrairement aux rêves égalitaires des socialistes, que, dans l’avenir, plus encore que dans le passé, la richesse d’un peuple dépendra surtout de ses élites scientifiques, industrielles et commerciales.

Les pays où, sous l’influence socialiste, le développement de l’étatisme continue à paralyser les initiatives individuelles se trouveront dans un état d’infériorité écrasante à l’égard des pays où, comme en Amérique, l’action de l’État est réduite à son minimum et l’initiative des citoyens portée à son maximum.


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Nous avons dû nous limiter dans ce chapitre à la démonstration du rôle de la vitesse dans la création des valeurs.

En étudiant son influence sur l’évolution du monde actuel, il serait facile de prouver que notre civilisation se trouvera de plus en plus dominée par ce facteur. C’est lui, surtout, qui différencia le dernier siècle de tous ceux qui l’avaient précédé pendant plusieurs milliers d’années d’histoire.

De Sésostris à César, à Louis XIV et à Napoléon, la fabrication des produits, la circulation des hommes et même celle des idées se faisaient avec une grande lenteur.

La découverte de la houille, créatrice de la vitesse, rendit possibles les transports rapides et les usines à fabrication gigantesque. La vie des peuples et aussi leurs pensées furent alors transformées.

L’existence moderne est suspendue à la production de la houille et s’arrêterait instantanément si cette source venait à disparaître. Une grève prolongée des mineurs suffirait à mettre en danger toute l’évolution économique et Sociale de l’Angleterre. L’importance de la houille dans la vie matérielle et morale des peuples justifie le chapitre qui lui est consacré dans cet ouvrage.

Quel que soit, aujourd’hui, l’élément de civilisation considéré, les efforts de la science tendent à accélérer sa vitesse. On pourrait même dire que ce rôle de la vitesse est d’accroître la longueur de l’existence, à la condition d’admettre cet aphorisme que j’ai déjà formulé ailleurs : la durée de la vie ne dépend pas du nombre des jours, mais de la diversité des sensations accumulées pendant ces jours.


Chapitre III. Les mystères apparents du change[modifier]

Lorsqu’en 1525, Jacques de Chabannes, seigneur de La Palice et maréchal de France, mourut devant Pavie, il laissait la réputation d’un vaillant soldat, mais nullement celle d’un philosophe. La postérité seule devait – sans qu’on sache d’ailleurs pourquoi – faire de cet honnête guerrier le père de la seule philosophie génératrice de vérités que les hommes ne contestent pas et pour la défense desquelles ils éprouvent rarement le besoin de s’égorger.

Les vérités dites de La Palice constituent, souvent d’ailleurs, les plus importantes conclusions de nos connaissances. On n’exagérerait pas beaucoup en affirmant que les grands progrès de la science consistent à transformer en vérités de La Palice, c’est-à-dire évidentes, des hypothèses d’abord incertaines. J’ai montré, jadis, qu’un des principes essentiels de la thermodynamique, sur lequel la sagacité des physiciens s’exerça péniblement pendant cinquante ans, pouvait être ramené à cette vérité de La Palice : qu’un fleuve ne remonte pas vers sa source.

Il en est de même dans beaucoup de sciences. Tout récemment, un de nos plus illustres maréchaux assurait que les seules vérités utiles à la guerre étaient des vérités de la Palice.

Mêmes observations pour certaines sciences d’aspect sévère, développées dans de lourds volumes, comme l’économie politique. Elle contient en nombre respectable des vérités de La Palice. Tel, par exemple, le principe fondamental de l’offre et de la demande que la plus humble cuisinière comprend fort bien lorsque le prix des œufs qu’elle achète au marché augmente avec leur rareté.

La plupart des autres théories d’économie politique deviennent aussi simples dès qu’on les dépouille de la gangue obscure accumulée par les commentateurs.


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Ce préambule a pour dessein de préparer le lecteur à l’examen d’une question qui bouleverse aujourd’hui la vie financière des peuples : celle du change. Progressivement chargée d’un entassement d’erreurs, elle est devenue, malgré son extrême simplicité, un phénomène mystérieux supposé régi par d’incompréhensibles forces occultes ou par les ténébreuses volontés de subtils spéculateurs.

Admettons qu’un philosophe nourri des vérités de La Palice entreprenne d’expliquer le problème du change, malgré ses obscurités. Comment y réussira-t-il ?

Par un rapide examen et sans recourir aux lumières d’aucun économiste, il remarquerait facilement que la perte au change, c’est-à-dire la diminution du pouvoir d’achat d’une monnaie, varie avec le degré de confiance accordé au pays possédant cette monnaie. Si pour se procurer en Suisse ou en Angleterre un objet valant cent francs en France, nous devons payer trois cents francs, c’est-à-dire si le franc a perdu les deux tiers de son pouvoir nominatif d’achat, cela signifie simplement que la confiance dans notre solvabilité est notablement réduite.

Le change représente donc un thermomètre psychologique de la confiance à l’égard du pays auquel le producteur vend sa marchandise.

De cette définition résulte clairement que la formule « stabiliser le change », répétée par tant d’économistes et tentée par divers pays constitue une absurdité. Stabiliser le change équivaudrait à stabiliser un instrument de mesure quelconque, le baromètre par exemple.

Quelles causes peuvent faire varier cette confiance, dont les oscillations se traduisent par celles du change ? On énoncerait encore une vérité de La Palice en assurant que, si les dépenses d’un particulier, d’un industriel ou d’un État, restent longtemps supérieures à ses recettes, la confiance en son crédit diminuera rapidement.

Elle se réduira plus encore si, pour payer ses dettes, le débiteur est obligé de multiplier les emprunts.

Lorsque c’est l’État qui réalise cette opération, les emprunts prennent des formes variées qui en dissimulent un peu la nature. La plus usitée est le papier-monnaie, billet de banque à cours forcé, n’impliquant aucune date de remboursement.

De tels billets constituent, évidemment, des emprunts sans autre garantie que la confiance inspirée par l’État emprunteur. Si cet État multiplie ses billets, (phénomène qualifié d’inflation fiduciaire), la confiance diminue de plus en plus et, finalement, devient à peu près nulle. C’est à cette dernière et inévitable phase de la vie du papier-monnaie que sont arrivées l’Autriche, la Russie, la Pologne, etc. La dévalorisation totale du papier représente la disparition également totale de la confiance qu’il inspirait d’abord.


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Le thermomètre de la confiance constitué par le change est fort sensible. C’est ainsi qu’on le vit en France subir une brusque chute à la suite d’une déclaration trop solennellement pessimiste faite à la Chambre des Députés sur le déficit de notre situation budgétaire.

Que les spéculateurs profitent de telles circonstances pour accentuer le mouvement dans le sens de certains intérêts, n’est pas douteux : mais leur action est toujours limitée et passagère. Les oscillations provoquées dans la courbe de la confiance, n’en changent pas l’allure.

Aujourd’hui, nous subissons les résultats de la désastreuse formule : « L’Allemagne paiera », qui conduisit, dans les pays dévastés, à tant de dépenses inutiles. Personne ne soupçonnait alors que, grâce à une inflation fiduciaire assez développée pour ôter toute valeur au mark-papier, l’Allemagne réussirait à éviter tout paiement. M. de La Palice l’aurait deviné peut-être, mais nos diplomates ne le pressentirent pas.


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Parmi les causes de dépréciation du change, causes se ramenant toujours plus ou moins à une diminution de la confiance, on peut citer encore un déséquilibre de la balance commerciale, c’est-à-dire du rapport entre l’importation et l’exportation.

Le Brésil en fournit un excellent exemple. Pendant la guerre, ses exportations en Europe progressaient rapidement tandis que ses importations diminuaient chaque jour. L’Europe ayant besoin d’une foule de marchandises alors qu’elle n’avait rien à vendre, l’or afflua au Brésil et son change monta rapidement.

La guerre finie, l’Europe n’eut plus besoin d’acheter au Brésil qui lui, au contraire, pour refaire ses stocks épuisés, dut faire de grands achats à l’étranger. Ses importations dépassèrent alors de beaucoup ses exportations et son change baissa bientôt. Il continuera à baisser, jusqu’à ce que l’augmentation de sa production lui permette de compenser ses importations. Ce pays eut, d’ailleurs, l’intelligence de ne pas élever de barrières douanières contre l’importation étrangère, ainsi que le firent tant d’autres peuples.


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Lorsque toute confiance est perdue dans la valeur d’une monnaie artificielle comme le papier et que le pays émetteur de cette monnaie dépréciée n’a ni or ni argent, peut-on dire qu’il ne possède plus de monnaie ?

En aucune façon. L’or, je ne saurais trop le répéter, contrairement à l’opinion de divers économistes, représente une marchandise analogue à toute autre marchandise et peut être remplacé par beaucoup d’autres. Les diverses marchandises sont d’un transport moins facile que l’or et l’argent sans doute, mais leur pouvoir d’achat reste aussi efficace.

Une marchandise négociable quelconque, un sac de blé ou de houille par exemple, représente donc une monnaie, tout comme le poids déterminé d’or constitué par une pièce de vingt francs, simplement parce qu’elle est échangeable contre des quantités déterminées d’autres marchandises.

J’ai déjà rappelé qu’un peuple riche est celui qui possède un excédent de marchandises échangeables ; un peuple pauvre, celui qui, n’en possédant pas assez, est obligé d’emprunter. Il paie alors son vendeur non avec des marchandises, mais avec du papier représentant en réalité une promesse incertaine de marchandise.

Plus une nation est riche en marchandises négociables, moins elle a besoin d’or ou d’argent. Que, pour faciliter les échanges de marchandises, cette nation emploie de l’or, des traites, des billets de banque, des chèques, etc., il n’importe. Dans l’échange de marchandises contre d’autres marchandises, la confiance n’intervient pas, puisque l’acheteur se borne à troquer directement ou indirectement une marchandise contre une autre marchandise de même valeur. Il paie comptant, en réalité, bien que l’or ou l’argent n’interviennent pas dans l’opération.


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En attendant que s’équilibre la balance commerciale des divers pays, c’est-à-dire que leurs importations puissent être soldées avec des exportations, les variations du pouvoir d’achat des monnaies fiduciaires engendrent des complications formidables.

Les pays dont la monnaie a conservé sa valeur souffrent parfois presque autant de cette supériorité que d’autres pays souffrent de la dévalorisation de leurs billets. Quand, par suite de la perte au change, nous payons une marchandise trois fois sa valeur en Angleterre ou en Amérique, c’est exactement comme si ces pays avaient triplé leurs prix de vente.

Cette élévation artificielle des prix rendant naturellement les ventes difficiles, un grand nombre d’usines étrangères sont obligées de se fermer.

Mais, si les peuples à monnaie non dépréciée ne peuvent exporter facilement leurs produits, ils ont un grand intérêt à importer, puisque, grâce au change, ils ne paient les objets achetés que le tiers ou la moitié de leur valeur. C’est ainsi que l’Angleterre a pu se procurer récemment en France des quantités énormes de sucre, bien au-dessous des prix anglais. Ainsi également des étrangers ont pu acquérir au tiers de leur valeur en France et en Allemagne des immeubles et des usines importantes.

Les répercussions des variations du pouvoir d’achat d’une même monnaie dans divers pays ne s’exercent pas seulement sur le commerce, mais aussi dans les relations entre peuples. Supposons qu’un Français voyageant en Italie et en Suisse loge dans des hôtels cotés vingt francs par jour. En raison du change, il paiera dans des hôtels équivalents dix francs par jour en Italie et soixante francs en Suisse. Pour le même motif, l’objet payé vingt francs en France coûtera dix francs en Italie et soixante francs en Suisse, en Angleterre et aux États-Unis.


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Une des conclusions de ce qui précède, est que tous les pays à monnaie dépréciée ont avantage à exporter et non à importer. L’intérêt des pays à monnaie non dépréciée est, au contraire, d’importer et non d’exporter.

Malheureusement, ces deux opérations : importer et exporter, étant complémentaires l’une de l’autre, ne peuvent s’isoler. Un peuple se bornant à exporter ou à importer serait vite ruiné.

C’est précisément parce que chez la plupart des nations l’équilibre n’existe plus entre les importations et les exportations que le désordre financier est général. Les uns ne peuvent exporter suffisamment, la valeur de leurs marchandises se trouvant triplée par la perte au change, les autres ne peuvent importer, précisément en raison de cette élévation des prix.

Comment se terminera pareille situation ? Elle a été encore très obscurcie par les divagations de certains économistes sur la stabilisation du mark ou les avantages de l’inflation fiduciaire. J’imagine, cependant, qu’en y réfléchissant un peu ils découvriraient assez vite que les marchandises s’échangeant simplement contre d’autres marchandises, les questions de monnaie perdront toute importance dès que les quantités de marchandises à échanger seront en quantité suffisante pour rétablir l’équilibre entre la production et la consommation. La monnaie fiduciaire ne sera plus alors qu’un signe conventionnel analogue à un chèque ou à une quittance. Il est évident, par exemple, que si j’envoie à un négociant étranger une certaine quantité de fer payable avec une quantité correspondante de blé, au cours du marché mondial, toute opération de change s’évanouit.


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Ce n’est pas à l’âge moderne seulement que le papier-monnaie et les variations du change qu’il entraîne ont fait leur apparition dans le monde. La France de la Révolution eut déjà des assignats dont on connaît l’histoire.

Le gouvernement britannique fit également usage de papier-monnaie dans ses guerres contre Napoléon. Les billets de la Banque d’Angleterre eurent cours forcé de février 1797 à mai 1821, soit pendant vingt-quatre ans. Les Anglais purent ainsi se procurer les ressources nécessaires pour briser la puissance de Napoléon. Leurs billets ne perdirent jamais plus de 25 % de leur valeur métallique et seulement 2 % en 1817.

Dans sa guerre de Sécession, l’Amérique employa aussi le papier-monnaie. Son cours forcé dura de 1862 à 1879 et, pendant les premières années, il perdit jusqu’à 50 % de sa valeur métallique. La guerre finie, cette dépréciation s’atténua rapidement et cessa même avant la suppression du cours forcé.

Comment les Anglais et les Américains réussirent-ils à rétablir la valeur intégrale du papier ? Ce fut uniquement la prospérité de leur commerce qui fit renaître la confiance.

Ces exemples prouvent que les écarts du change, qui pèsent si lourdement aujourd’hui sur le prix de la vie, sont liés intimement à la restauration économique de l’Europe. Cette restauration se ramène, on ne saurait trop le répéter, à ces deux points : 1° produire à des prix permettant la vente des marchandises susceptibles d’exportation ; 2° accroître, au moins en France, la production des matières agricoles qui constituent une monnaie supérieure à toutes les autres. Les peuples équilibrant alors leurs recettes et leurs dépenses, l’anarchie financière cessera aussitôt.

Les quatorze conférences successivement réunies pendant quatre ans pour découvrir d’autres solutions sont restées impuissantes. Il s’y est dépensé beaucoup d’éloquence, très peu de science et moins encore de bon sens.


Chapitre IV. Comment une dette peut varier avec le temps[modifier]

Parmi les illusions dont sont victimes les peuples actuels on peut citer celles relatives à la grandeur de la dette allemande.

La détermination du chiffre exact de cette dette est difficile, parce qu’il peut varier dans d’immenses proportions, suivant les modes de paiements, leur retard, etc. Quelques calculs vont montrer l’énormité de ces différences.

Admettons, pour être plus clair, que la dette de l’Allemagne, fixée finalement à 132 milliards, soit seulement de 100 milliards, portant 5 % d’intérêts, et recherchons ce qu’elle peut devenir en faisant simplement varier les dates de paiement.

Supposons que l’Allemagne verse seulement un milliard par an, et voyons, en chiffres ronds, comment croîtra sa dette.

Une formule bien connue montre que, en dix ans, la dette de 100 milliards se montera à 150 milliards 312 millions ; en vingt ans à 232 milliards 264 millions ; en trente ans à 365 milliards 755 millions ; en quarante ans à 583 milliards 200 millions ; en cinquante ans à 937 milliards 392 millions.

La dette aura donc presque décuplé en cinquante ans et se sera élevée à un chiffre que tous les trésors réunis du monde ne pourraient payer.

Supposons, maintenant, que l’Allemagne veuille amortir sa dette de 100 milliards, portant 5 % d’intérêts. Il lui faudrait verser annuellement 5 milliards 477 millions.

Si on suppose que la dette ne porte pas intérêts, un versement annuel de 2 milliards pendant cinquante ans suffirait à l’annuler.

Tous les moratoires que sollicite l’Allemagne auraient pour résultat, remarque importante, de réduire beaucoup la valeur réelle de sa dette, par la perte résultant du jeu des intérêts composés.

La valeur actuelle d’une somme de 1 milliard, dont on retarde le paiement pendant onze ans, n’est en effet que de 584 millions 679.000 francs. Avec un retard de vingt ans, sa valeur actuelle tombe à 377 millions, puis à 87 millions seulement si le paiement est reculé de cinquante ans. S’il l’était de quatre siècles, la valeur actuelle du milliard tomberait à trois francs seulement.

Cette réduction à 3 francs d’une dette de mille millions est un des exemples montrant le mieux le rôle du temps en matière financière. Grâce à son intervention, il est possible de réduire dans d’immenses proportions la valeur d’une somme quelconque, ou, au contraire, de l’accroître infiniment. On a calculé que 1 franc placé à intérêts composés sous J.-C. aurait, maintenant, une valeur représentée par un globe d’or plus gros que la Terre.

C’est grâce à cette influence du temps qu’on peut se procurer un immeuble ayant une valeur très supérieure aux ressources actuelles de l’acquéreur. Avec un chiffre d’amortissement annuel faible, mais prolongé, la dette s’éteint assez rapidement. Notre institution du Crédit Foncier est basée sur ce principe.

La vie individuelle étant très courte, le montant d’un amortissement annuel est relativement élevé, si la dette doit être amortie rapidement. Mais pour une collectivité, dont la vie est théoriquement éternelle, l’annuité peut devenir aussi petite qu’on le désire. C’est pour cette raison que les États peuvent emprunter de grosses sommes et les rembourser facilement. Ils reportent simplement sur un temps très long le paiement de sommes dont le remboursement immédiat serait impossible.


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Les chiffres précédents montrent l’énormité des dettes qu’accumule, en théorie, sur l’Allemagne le moindre retard dans ses paiements. Il faudrait une dose invraisemblable d’illusions pour ne pas voir l’impossibilité d’obtenir d’elle de pareilles sommes.

Dans nos calculs, nous avons, cependant, ramené la dette à 100 milliards, au lieu des 132 milliards actuellement admis.

Au début, le chiffre de la dette allemande était beaucoup plus élevé. Il fut réduit à plusieurs reprises sous la pression du gouvernement anglais.

L’irritation de la France contre l’Angleterre tient justement à cette réduction de la dette germanique. D’abord fixée à 259 milliards de marks à Boulogne, elle fut ramenée à la Conférence de Paris, en 1921, à 226 milliards, payables en quarante-deux ans ; puis, après celle de Londres, à 132 milliards, toujours payables en annuités.

Les hommes d’État anglais qui provoquèrent ces réductions eurent bien tort, en vérité, d’irriter une puissante alliée pour des chiffres dont le côté illusoire n’aurait pas dû leur échapper. Supposaient-ils vraiment que, pendant un demi-siècle, un peuple de 60 millions d’âmes payerait un énorme tribut annuel à ses vainqueurs ? Les réflexions suivantes de l’ancien premier ministre, M. Asquith, sont d’une indiscutable justesse :


« Ceux qui s’imaginent aujourd’hui qu’une poignée d’hommes assis à Paris autour d’une table, quelles que soient leur sagesse et leurs capacités politiques, puissent aviser à ce qui se passera d’ici vingt, trente ou quarante ans, sous le rapport des paiements, font preuve d’une dose de crédulité et d’un manque d’imagination qui ne font pas honneur aux hommes d’État de l’époque actuelle. »


Il serait inutile de rechercher ici quelles eussent été, pour les diverses nations de l’Europe, les conséquences des paiements de l’Allemagne, puisqu’elle s’est soustraite à toute possibilité de tels paiements par une inflation monétaire assez grande pour amener la valeur de ses billets de banque à un chiffre voisin de zéro. Nous avons vu dans un autre chapitre sur quels peuples retomberont, en réalité, les frais de la guerre.


Chapitre V. Les causes de la vie chère[modifier]

Pour l’imagination populaire, les événements dérivent toujours d’une seule cause. Peu importe que cette cause soit réelle, il suffit qu’elle soit simple. L’enchaînement compliqué des phénomènes n’est pas accessible aux collectivités et pas davantage d’ailleurs aux législateurs conduits par des sentiments collectifs.

Les idées simples poussent les multitudes à exiger des solutions rudimentaires aux problèmes les plus difficiles. Le prix des marchandises ou des loyers vient-il à augmenter, quoi de plus facile en apparence que d’y remédier par une taxation. Des expériences multiples ont montré que le but atteint était exactement contraire à l’espérance poursuivie, mais l’expérience figure bien rarement parmi les éléments de persuasion des peuples.

Pour qu’une idée simple soit écoutée, il suffit qu’elle soit chargée d’espérances.

Dans les pays où l’opinion règne sans contrepoids, les idées simples, quelle que soit leur fausseté, acquièrent vite une force telle que les gouvernements sont impuissants à les dominer. Il en résulte pour eux une très grande faiblesse et, par voie de conséquence, des changements de conduite incessants.


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Une brève étude du problème de la vie chère permettra d’illustrer les propositions qui précèdent sur le danger des idées simples.

Pour l’esprit populaire, et même pour quelques esprits un peu cultivés, la vie chère a des causes simples, telles que par exemple l’avidité des intermédiaires. Cette persuasion fut si enracinée à un certain moment que pour obliger le gouvernement à sévir contre les marchands, la Confédération générale du travail décréta une grève générale.

Or, ce problème, si facile à résoudre pour les esprits peu réfléchis est, au contraire, d’une complication excessive. On en jugera par l’énumération qui va suivre de ses principales causes.


1° Influence des exigences du producteur. – L’élévation des salaires et des bénéfices commerciaux pendant la guerre a notablement accru les moyens d’achat de beaucoup de consommateurs, alors que la production diminuait. En raison de l’indestructible loi de l’offre et de la demande, les commerçants profitèrent de l’accroissement des ressources de leurs clients pour élever le prix des marchandises.

Supposons, pour fixer les idées par un exemple très clair que, sur le marché hebdomadaire d’une île protégée de toute introduction étrangère par des barrières douanières prohibitives, arrivent chaque semaine cent lapins, et qu’il se présente deux cents acheteurs.

L’inéluctable loi de l’offre et de la demande précédemment rappelée fera monter le prix des lapins constituant l’offre jusqu’à ce que 100 des demandeurs soient éliminés par insuffisance de ressources.

Irrités de ce déboire, les 100 éliminés se mettent en grève pour obtenir de leurs patrons un accroissement de salaire leur permettant, à eux aussi, d’acheter un lapin.

Ayant conquis l’augmentation réclamée, ils retournent au prochain marché dans l’espoir d’obtenir le lapin convoité. Mais comme il faut toujours que 100 acheteurs soient éliminés, puisque chaque marché ne reçoit que cent lapins, le prix monte encore et atteint un niveau assez élevé pour que cent acheteurs seulement puissent obtenir l’animal convoité. Ce résultat restera invariablement le même, si élevé que soit le salaire des aspirants à la propriété d’un lapin.

Quand, par suite de la concurrence que se font les acheteurs, le prix du lapin devient extravagant, le public s’indigne et sollicite l’intervention du gouvernement.

Peu familiarisé avec les lois de l’offre et de la demande, celui-ci taxe à un maximum le prix de vente du lapin,

Le résultat est immédiat et, d’ailleurs, exactement contraire au but poursuivi. Sitôt la taxe promulguée, les cent lapins hebdomadaires disparaissent de l’étalage pour passer dans l’arrière-boutique où ils sont vendus plus cher encore, en raison des risques de poursuites auxquels le marchand s’expose.

Cet apologue n’est pas du tout aussi imaginaire qu’on pourrait le croire. Il synthétise des faits répétés des milliers de fois depuis les débuts de la guerre et qui n’ont, du reste, instruit personne. Les lois récentes sur les spéculations illicites, sur les loyers, etc., montrent l’incompréhension tout à fait totale de nos législateurs devant certains phénomènes économiques.


La loi de huit heures. – Alors que la production était insuffisante partout et qu’il eût fallu l’augmenter, les socialistes firent voter la loi interdisant d’employer les ouvriers plus de huit heures par jour. Ses résultats les plus directs furent d’accroître, notablement le prix de la vie et d’enrichir les marchands de vin.

Cette désastreuse loi eut d’autres conséquences encore. Les chemins de fer et les navires étant obligés de doubler leur personnel, le prix des transports se trouva énormément augmenté. L’augmentation devint telle que, sous peine de voir notre commerce maritime totalement anéanti par la concurrence étrangère, la loi de huit heures dut être supprimée pour la navigation.


Progrès de l’Étatisme et désorganisation administrative. – Sous la poussée socialiste, l’extension de l’Étatisme et les complications bureaucratiques qu’il entraîne ont nécessité de colossales dépenses ; d’où création forcée d’impôts nouveaux, et, par voie de conséquence, nouvelle élévation du prix de la vie.

La moindre mesure ne peut être prise, dans notre pays, sans le concours d’innombrables agents appartenant à divers ministères indépendants et qui ne s’entendent jamais. Si, comme nous l’avons relaté d’après un rapport présenté à la Chambre des députés, des bateaux étatisés partaient vides de Bizerte pour la France, alors qu’à côté d’eux pourrissaient des montagnes de céréales, c’était simplement parce que les agents qui donnaient aux bateaux l’ordre de partir n’avaient aucune relation avec ceux qui auraient pu donner l’ordre de les charger.


« Ni unité de conduite, ni coordination des organes, écrit M. G. Bourdon : les Ministères, les services se chevauchent, s’entremêlent, s’entre-choquent, se paralysent. À la tête, des hommes bien intentionnés, mais jetés dans une organisation sans cohérence, aux prises avec des rivalités de services concurrents, desservis par des agents tiraillés en sens contraires ; des instructions qui se déforment dans la cascade des hiérarchies ; des ordres rapportés par des contre-ordres, contrebattus à leur tour par des autorités divergentes ; des circulaires qui se superposent en se contredisant, et que les intéressés ne prennent même plus la peine de lire. Nous en sommes encore à chercher les secrets de l’organisation ».


Malgré les plus manifestes évidences, nous persistons dans nos méthodes. La gestion étatiste conduira fatalement à la ruine tous les pays ne sachant pas s’y soustraire.

Dans un travail fort documenté, M. le sénateur Gaston Japy donnait à ce sujet les chiffres suivants, fort démonstratifs.

En 1922, le déficit des Chemins de fer de l’État était de 430 millions. L’exploitation de la flotte commerciale étatiste coûtait 300 millions. La régie des tabacs rapporte au Trésor environ trois fois moins que les impôts sur le tabac en Angleterre, pays dans lequel l’administration ne s’occupe pas de fabriquer.

L’inflation fiduciaire et l’élévation des salaires. – La multiplication excessive des billets à cours forcé, dont nous avons plus haut étudié la genèse, entraîne des conséquences diverses que j’aurai plusieurs fois occasion d’examiner dans cet ouvrage. Je ne parlerai ici que de son influence sur l’augmentation du coût de la vie.

Un des premiers effets de cette inflation fut de permettre d’élever énormément les traitements des fonctionnaires, des employés de chemin de fer et de tous les ouvriers.

Il en résulta pour eux la possibilité d’accroître leurs dépenses alors qu’il eût fallu les restreindre, puisque la production était insuffisante.

Les progrès de l’inflation fiduciaire réduisirent très rapidement la confiance en notre billet de banque à l’étranger. En Angleterre, en Amérique et en Suisse, le franc n’est plus accepté que pour le tiers environ de sa valeur.


Conséquences de la vie chère. – Les conséquences de la vie chère sont trop nombreuses pour être énumérées ici. Quelques-unes sont lointaines, telles que la réduction de la natalité ; d’autres, comme la diminution de qualité d’un grand nombre d’objets fabriqués, sont immédiates.

Les prix de revient des produits de bonne qualité étant très élevés et les ressources de beaucoup d’acheteurs limitées, – car les nouveaux riches sont entourés d’une légion de nouveaux pauvres formée des débris de l’ancienne bourgeoisie, – il a bien fallu, pour abaisser les prix de vente, réduire notablement la qualité des objets. Qu’il s’agisse de vêtements ou d’articles d’ameublement, cette diminution de la qualité est telle que leur exportation deviendra bientôt impossible.


Valeur des moyens proposés pour remédier à la vie chère.– La totale impuissance des moyens essayés pour remédier à la vie chère, prouvent suffisamment à quel point sont méconnues certaines lois économiques fondamentales. Nos législateurs peuvent constater chaque jour que les lois réglant le déroulement des choses, dominent toutes leurs volontés.

Les remèdes législatifs tentés contre la vie chère furent les suivants : 1° Élévation des salaires ; 2° Taxation des marchandises ; 3° Promulgation dé pénalités sévères contre les spéculateurs et les marchands.

Tous ces remèdes à la vie chère n’ont fait que la rendre un peu plus chère encore. Il est facile d’expliquer pourquoi.

En ce qui concerne l’élévation des salaires, j’ai montré plus haut que cette élévation, quelle qu’en puisse être le taux, n’avait d’autre résultat que d’augmenter encore le prix des marchandises. L’expérience a trop nettement vérifié cette assertion pour qu’il soit nécessaire d’y insister.

Les taxations auxquelles des législateurs, en vérité bien peu éclairés, reviennent inlassablement, ont la même influence que l’accroissement des salaires sur le coût de la vie. Ils en élèvent la prix et ne le réduisent jamais.

Si l’expérience, et non les exigences d’une opinion aveugle, avait guidé nos législateurs, ils se seraient souvenus que la Convention, après avoir essayé, elle aussi, de taxer les marchandises, finit par y renoncer et proclama publiquement son erreur.

Le troisième moyen pour remédier à la vie chère, c’est-à-dire les pénalités sévères contre les marchands vendant trop cher, a été plus illusoire encore que les précédents. Il se heurtait, en effet, comme je l’ai montré plus haut, par un exemple précis, à l’éternelle loi de l’offre et de la demande qui toujours fixa le prix des choses en dehors de l’intervention des législateurs.

En fait, toutes les lois imaginées contre « les mercantis » n’ont jamais fait baisser d’un centime le prix d’une denrée quelconque pendant ou après la guerre. Pour obéir en apparence aux règlements, les marchands mettaient en vente une faible quantité de produits au prix taxé. Elle était distribuée aux acquéreurs par petites portions, après des heures de stationnement devant les boutiques. La plus grande partie de la marchandise se trouvait livrée clandestinement ensuite aux clients consentant à la payer un prix plus élevé.

Quant aux lois nouvelles, notamment celles relatives aux taxations de loyers, leurs conséquences immédiates furent de raréfier encore la construction des immeubles, au moment où la crise des loyers s’accroissait tous les jours. Les promoteurs de ces mesures ont fait preuve d’un aveuglement vraiment inconcevable. Il faudra bien les abroger après de ruineux essais, quand on constatera, par exemple, que personne ne consentira plus à bâtir des maisons.

Ayant montré combien étaient illusoires les remèdes proposés jusqu’ici contre la vie chère, il nous reste à chercher s’il n’en existerait pas d’autres plus efficaces.

On n’en peut guère citer que trois : 1° les associations coopératives de consommateurs ; 2° la suppression des taxes douanières ; 3° l’accroissement de la production.

L’efficacité des deux premiers moyens est immédiate, mais faible. Celle du troisième est lointaine, mais considérable. C’est même la seule sur laquelle on puisse sérieusement compter. Il est facile de le montrer sans qu’il soit besoin de longs développements.

Des associations coopératives, inutile de beaucoup parler, puisqu’elles ont toujours médiocrement réussi en France. Elles pourraient, mais en théorie seulement, faire bénéficier le public de l’écart énorme, moitié, généralement, depuis la guerre, existant entre le prix donné au producteur et celui payé par le consommateur. L’esprit de solidarité et d’organisation nécessaire à la réalisation des entreprises coopératives, manque en France malheureusement.

La facilité des importations qui résulterait d’une suppression de taxations douanières prohibitives serait un moyen meilleur que le précédent de réduire dans une notable mesure le prix de la vie, mais la puissance des grands producteurs sur le Parlement est telle que nous sommes condamnés pour longtemps à un régime protectionniste excessif.

Nos gouvernants, qui semblent parfois hantés par la crainte de l’invasion des produits allemands sont en ceci victimes d’une illusion économique, à laquelle les Anglais, les Américains et les Italiens ont su se soustraire. En y réfléchissant un peu ils découvriront sûrement que si les Allemands arrivent à fabriquer de bonnes marchandises à des prix avantageux, elles se répandront sur notre marché, quelles que soient les barrières imaginées. D’abord achetées très au-dessous de leur valeur, grâce au cours du change, par l’Angleterre, la Belgique, la Suisse, etc., elles nous reviennent ensuite fortement majorées par les divers pays avec lesquels nous sommes bien obligés de faire du commerce, à moins de nous entourer d’une Muraille de Chine qui entraînerait une ruine définitive.

Les importations sans exportations compensatrices ne constituent d’ailleurs, je l’ai fait remarquer déjà, qu’une opération transitoire puisque les marchandises ne se paient en définitive qu’avec des marchandises. Sans doute, le crédit permet de remplacer ces dernières par du papier, c’est-à-dire par des promesses, mais un tel mécanisme ne peut se prolonger longtemps. L’importation sans exportation n’est qu’une forme d’emprunt et un peuple ne saurait vivre en empruntant toujours.

Pour réparer nos ruines, payer nos dettes, et diminuer le coût de la vie, il ne reste qu’un seul des moyens énumérés plus haut, intensifier énormément et à des prix rendant l’exportation possible notre production, la production agricole surtout.

La formule est d’un énoncé facile : il faudrait un volume pour bien montrer non seulement son importance, mais aussi les difficultés de sa réalisation.

Bien que la France soit un pays surtout agricole, son agriculture reste si mal exploitée qu’elle est obligée d’importer, pour des sommes énormes, du blé, du sucre, des fruits, des pommes de terre, etc.

Nos colonies ne sont pas mieux exploitées. Avant la guerre elles étaient commercialement dans les mains d’étrangers. Le Journal de Genève insistait récemment sur la grandeur de notre empire colonial et sur notre prodigieuse incapacité à l’utiliser. « C’était l’étranger, disait-il, qui tirait parti des colonies françaises. La France abandonnait à ses rivaux plus de la moitié du commerce, comme en Tunisie, souvent même plus des trois quarts. En Indochine, elle ne tirait parti que du tiers des entrées et du cinquième des sorties. »

Toutes ces choses et bien d’autres du même ordre devront être dites, redites et répétées sans trêve. D’un labeur obstiné, intelligemment orienté, dépend notre avenir. Le travail bien dirigé, c’est l’assurance d’une destinée prospère. L’indolence, l’incapacité et les querelles de partis, c’est la décadence où sombrèrent tous les peuples qui ne surent pas s’adapter aux nécessités nouvelles que les événements faisaient surgir.