Le destin des hommes/01

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Chez l'auteur (p. 7-38).

LE DESTIN DES HOMMES


À OSWALD MAYRAND


Le bonheur c’est, lorsqu’on est fatigué, une brève halte sous de grands ormes ombreux, mais le sol est couvert de larges bouses de vaches ; c’est, lorsqu’on a soif, un gobelet d’eau franche et limpide, mais à la surface du puits, flotte le corps enflé d’un chien noyé.
A. L.


Trois ans après que son père se fut donné à lui, Gédéon Quarante-Sous vendit sa terre pour aller s’établir dans une paroisse éloignée où il avait pris sa femme. Ce fut un rude coup pour le vieux, âgé de soixante-cinq ans qui avait toujours compté mourir là où il avait vécu. Sa destinée était autre cependant et il dut suivre son fils. Les hommes c’est comme les arbres. Lorsqu’ils sont vieux, on ne les transplante pas sans danger. Là-bas, sur cette ferme qu’il ne connaissait pas, au milieu d’étrangers, le père Quarante-Sous désorienté, perdu, languit pendant dix-huit mois, de l’amertume plein le cœur, puis il mourut. Bien débarrassé de la vie.

En trimant sur sa nouvelle terre, et en ménageant, Gédéon réussit à élever sa famille sans être trop accablé par des dettes. À travailler chaque jour de l’année, à s’efforcer de surmonter les épreuves qui vous arrivent, à arracher sa vie par son labeur, c’est étonnant comme les années passent vite et comme la vieillesse arrive rapidement. Ainsi pour Gédéon. Maintenant, il avait les cheveux gris. Sa femme était morte et il demeurait avec François, son aîné, marié depuis quatre ans. Comme avait fait son père, Gédéon s’était donné à son fils. Or, un jour, François annonça : C’te terre là, je vas la vendre. On travaille à se faire mourir et ça ne produit pas, ça ne rend pas. Moé, j’sus fatigué de labourer, de semer pour ne rien récolter. L’autre jour, au village, j’ai rencontré des gens qui m’ont dit que, par chez eux, le grain pousse à pleine charrette. J’vas aller voir ça. En entendant son fils parler ainsi, le vieux Gédéon reçut un coup au cœur. Une semaine plus tard, François avait vendu sa ferme et signé un contrat avec un cultivateur de là-bas qui lui cédait les cent arpents qu’il possédait et qui, lui aussi, s’en allait ailleurs. Force fut donc au vieux Gédéon de partir et de suivre son fils. Ah ! c’est bien triste de vieillir, de ne plus commander, d’être obligé de se plier à la volonté des autres. Il était chez son garçon et chez sa bru et, du moment qu’il avait sa place à table pour manger et sa paillasse pour dormir, il n’avait rien à dire. Mais il mangeait sans appétit et il dormait mal dans cette maison à laquelle il n’était pas habitué. Il se rongeait les sangs. En plus, les infirmités qui arrivent avec les ans ne l’avaient pas épargné. Il avait une hernie, un chancre à la joue et une plaie à la fesse. Et avec ça, sa bru le traitait au bout de la fourche. Tout ça, c’est bien triste après avoir tant travaillé pour laisser du bien à sa famille. Alors, comme autrefois son père, il était malheureux et il s’ennuyait dans ce pays, au milieu de tous ces étrangers. Amèrement, il regrettait la terre où il avait vécu sa vie et plus encore, le champ paternel qu’il avait vendu. Il souhaitait le revoir ainsi que les compagnons de sa jeunesse qu’il avait perdus de vue depuis tant d’années mais qu’il n’avait pas oubliés. Alors, hanté de ces idées, il déclara un jour : Avant de mourir, je vas aller revoir la terre ; je vas aller faire un tour par là-bas. Et son geste indiquait la direction du pays de son enfance. Comme ça, il partit un matin et, dans la charrette de l’un, le boghei ou même le tombereau de l’autre, au hasard des rencontres, par lentes étapes, il se rendit à la campagne qui lui tenait si fort au cœur. Il y songeait comme le jeune homme qui pense à sa blonde. Tout de suite, il la reconnut. Fortement remué, il ouvrait tout grands les yeux pour la mieux voir. Même, il lui semblait respirer l’odeur qu’il lui trouvait jadis. Au bord d’une pièce de guéret, il se baissa pour prendre une motte de terre et la palpa comme on serre la main d’un ami que l’on retrouve. Non, elle n’avait guère changé sa campagne depuis toutes ces années écoulées. Les vieilles maisons en pierre étaient bien telles que la vision qu’il avait conservée d’elles. Immuables ces antiques demeures. Leurs propriétaires les quittent, s’en vont ailleurs, meurent. Elles restent, elles continuent leur existence, elles gardent leur même physionomie de toujours. Ici et là, il voyait une grange ou une étable neuve, quelques clôtures avaient été renouvelées. C’était tout le changement. Une émotion lui venait de retrouver ainsi le décor de son enfance. Pourquoi était-il parti, s’était-il éloigné ? C’est étrange, l’on fait des choses qu’on ne peut ensuite s’expliquer à soi-même. Ici, il lui semble maintenant qu’il aurait toujours été heureux. Tout en marchant, il se traçait son itinéraire. Il se rendrait tout d’abord au rang des Boiteux où était sa terre d’autrefois puis, lorsqu’il l’aurait parcourue, il prendrait la montée des Renards et, en passant, arrêterait sûrement dix minutes aux trois ormes, groupe de trois grands arbres sur un tertre, pour se reposer et se désaltérer au puits à brimbale où il y avait toujours une chaudière et un vieux gobelet, un puits de bonne eau fraîche, la meilleure qu’il avait bue dans sa vie. Même si l’on n’avait pas soif, c’était un plaisir d’en boire un coup. Puis, ce serait si bon de s’étendre le dos dans l’herbe à l’ombre des ormes et de se reposer dans la paix et le silence comme il avait fait maintes fois jadis. Ce serait là l’une des grandes joies de son pèlerinage.

Il se rappelait qu’un quêteux lui avait dit naguère que le plus beau jour de sa vie était le moment où, las et affamé, il s’était laissé choir à l’ombre d’un vieux chêne et qu’une femme compatissante, lui avait apporté un morceau de tarte aux fraises et une tasse de lait.

Ce qu’il avait surtout hâte de revoir, de retrouver, c’était la terre paternelle qu’il avait vendue un jour. Malgré sa hernie qui l’incommodait et sa plaie à la fesse qui le taquinait, il y arriva enfin, mais sa déception fut grande. La maison en bois jadis peinte en gris était maintenant recouverte d’une pauvre et laide imitation de briques. Ainsi déguisée, elle lui était une étrangère. Les deux grands érables qui l’encadraient avaient été abattus. Et du verger, à côté de l’habitation, il ne restait plus que trois vieux pommiers bien tristes à voir. Avec cela, les bâtiments de la ferme faisaient pitié tellement ils s’en allaient en ruines, à l’abandon. Et partout le désordre : une vieille charrue, une herse, pourrissaient au bord du fossé ; près de la grange toute délabrée et qui penchait vers le nord, on apercevait un ancien berlot, un boghei avec deux roues cassées, des instruments aratoires rouillés, brisés, hors d’usage. Une lourde tristesse se dégageait de l’ensemble de cette propriété. Arrêté sur la route, le vieux Gédéon Quarante-Sous regardait le cœur gros cette ferme où il était né, où il avait été élevé et que son père lui avait donnée en héritage. À contempler cette détérioration générale, il éprouvait une impression d’accablement, de détresse. D’un pas pesant, il s’avança vers la demeure. Sous la remise, assis sur une caisse, Onésime Gendron, le propriétaire actuel, réparait un attelage. Lui aussi bien décrépit, bien cassé, bien usé. Et il ressemblait à ces débris que l’on voyait partout aux alentours. Il est vrai qu’il n’était plus jeune, car il y avait au delà de trente ans qu’il était le maître de la terre et lorsqu’il l’avait achetée, il avait déjà trois garçons. Continuant d’avancer à pas lents, Gédéon Quarante-Sous pénétra sous la remise.

— Bonjour, dit-il.

— Bonjour, répondit l’autre en déposant à côté de lui l’alêne et le ligneul qu’il avait en mains.

— C’est Gédéon Quarante-Sous qui t’a vendu sa terre. Tu me reconnais ?

— Je te reconnais sans te reconnaître. Tu as changé depuis le soir qu’on est allés ensemble chez le notaire. Ton visage est un peu ravagé, mais ta voix est la même. Pis, es-tu écarté, as-tu perdu ton chemin que tu es rendu si loin de chez vous ?

— Non, mais j’étais rendu que je jonglais trop. Je jonglais toute la journée, je jonglais le soir, je jonglais la nuit. Je jonglais tout le temps.

— Ah ! jongler c’est mauvais, surtout pour un homme de ton âge. C’est une maladie. Ça ne mène à rien de bon. Et pourquoi que tu jonglais ?

— Ah ! tu sais, je m’ennuyais là-bas et je voulais revoir la terre avant de mourir.

— Tu as du temps pour ça, mais comme tu peux le constater, elle n’est pas en ben bon ordre la terre. Qu’ est-ce que tu veux, j’peux pas tout faire seul à mon âge. Je peux te le dire, j’ai ben travaillé et j’ai pas eu d’agrément, pantoute. J’ai dix garçons, dix paresseux, dix sans-cœur. J’ai aussi deux filles. Elles sont mariées et vivent leur vie de leur côté. Moi, je suis seul ici avec ma femme qui est malade. Les garçons ne veulent pas travailler. Au printemps, ils partent, ils disparaissent. Alors, je dois faire mes travaux moi-même ou payer des étrangers. Si par hasard, l’un des gars vient passer quelque temps ici, il faut que je lui verse un salaire pour le décider à prendre la faux ou la fourche et à m’aider. Mais, à la fin de l’automne, ils reviennent tous pour se faire hiverner. Et tu penses peut-être qu’ils me donnent un coup de main pour le train. Tu te trompes. Ils ne rentrent même pas une brassée de bois. Après le souper, ils partent pour s’en aller veiller, danser, s’amuser. Ils reviennent à deux ou trois heures du matin et ensuite, ils dorment jusqu’au moment du dîner. Puis, après avoir mangé plein leur ventre, ils fument, jouent aux cartes en attendant le souper, après quoi, ils repartent de nouveau. Quelquefois, ils me demandent de l’argent. Non, je te dis, je n’ai pas d’agrément, pas une miette. Pis, ajouta-t-il d’un ton infiniment triste, je me demande ce qu’ils feront lorsque je serai parti. Ça ne sert à rien de se plaindre, reprit-il après une pause. Les autres n’ont pas plus de chance. Tiens, tu te rappelles, Albéric Masson, le deuxième voisin d’ici. Ce n’était pas un travaillant lui non plus. Il aimait mieux dormir que de se lever le matin pour s’en aller à sa besogne. Et sans dessein, pas de jugement. Il avait une bonne petite terre, mais il l’a vendue par pelletées. Oui, c’était un sol extra pour le gazon qu’il avait. Alors, il le coupait par morceaux et le vendait aux gens du village qui se faisaient de belles pelouses devant leurs maisons avec les charges de tombereau qu’il allait leur porter. Il trouvait cela plus facile et plus simple que de labourer, de semer et de récolter. Toute la bonne terre, il l’a ainsi vendue par morceaux et il ne lui est resté qu’un sol qui ne produisait rien de bon. À ce métier, il a mangé son bien. Heureusement pour elle, sa femme est morte juste avant qu’il soit forcé de vendre. Il avait une fille. On m’a dit qu’elle travaille dans une filature de coton. Lui, il est parti aux États il n’y a pas loin de trente ans. La semaine passée, on a appris qu’il était mort à l’hospice, à Kalamazoo, dans le Michigan. Justement, le curé l’a recommandé aux prières dimanche. Paraît qu’il était ben pauvre et qu’il a été trois ans paralysé. Ah ! tu sais, mon vieux Quarante-Sous, la vie n’est pas un pique-nique. Et sur ces amères paroles, Onésime Gendron se tut. Comme pour oublier, il reprit son alêne et son ligneul et se remit à réparer son vieil attelage.

Après avoir dit adieu au père des dix paresseux, Gédéon Quarante-Sous reprit la route. Devant une grange, un homme de cinquante ans environ attelait une paire de chevaux à une moissonneuse. Le voyageur ne le reconnaissait pas.

— Est-ce que ce n’est plus Isidore Martel qui demeure ici ? demanda-t-il en s’approchant.

— Ah ! non. Martel ne cultive plus la terre, il est dans la terre.

— Vous ne m’dites pas qu’il est mort ?

— Oui, ce pauvre Isidore est parti il y a déjà neuf ans et c’est moi qui ai acheté sa ferme. Ah, il a eu ben du malheur ! Il avait juste un garçon, Onésime, auquel il avait donné sa terre. Tout marchait très bien, les affaires étaient prospères et l’avenir s’annonçait favorablement mais voilà que le fils tombe malade. C’était la fièvre typhoïde. Pendant des semaines, il resta dans le délire. Toutefois, il commença lentement à se remettre et le docteur déclarait qu’il guérirait sûrement. Mais voilà qu’il survient une complication. Le corps prenait du mieux mais l’esprit était dérangé. Onésime revint à la santé, mais il était devenu fou. Ça, c’était une calamité. « Le garçon est inoffensif, affirmait le docteur, mais on ne sait jamais le moment où un fou inoffensif peut devenir un fou dangereux. Dans son intérêt comme dans le vôtre, ce serait préférable de le faire interner, de l’envoyer dans un asile d’aliénés. Là, il sera bien traité et vous pourrez vivre en paix ».

La proposition ne plaisait guère au vieux mais il se rendait compte que la suggestion était pleine de bon sens.

— Et on ne lui fera pas de misères, là-bas ? interrogea-t-il.

— Vous n’avez pas d’inquiétude à avoir à ce sujet.

— C’est bon, consentit le père. Alors, préparez les papiers.

Maintenant, il s’agissait de décider le fou à faire le voyage qui devait s’effectuer par bateau jusqu’à Montréal. Deux de ses cousins prêtèrent leur appui à l’entreprise. En badinant avec lui, ils lui proposèrent d’aller faire une promenade sur le fleuve en prenant le vapeur toujours rempli de gens riches qui n’avaient qu’à aller d’une ville à l’autre, assis dans de belles grandes chaises. « Tu vas venir avec nous, lui dirent-ils. Tu vas faire un beau voyage, le plus beau de ta vie. »

Mais le fou était soupçonneux, difficile à convaincre.

— Je vais y aller, déclara-t-il soudain.

Alors, le lendemain matin, le père et les deux cousins se rendirent au quai où devait arrêter le bateau pour prendre les voyageurs. Mais là, le fou se montra rétif. Les deux cousins s’efforçaient d’entraîner Onésime. Celui-ci regardait ce grand bâtiment blanc chargé de monde mais ne pouvait toutefois se décider à monter sur la passerelle. Voulant lui donner l’exemple, les cousins s’embarquèrent et, du pont, ils faisaient signe au fou de venir les rejoindre. Onésime les regardait sans bouger. À un sonore coup de sifflet, le navire se mit en mouvement. Le fou regardait toujours ses cousins appuyés au bastingage qui lui lançaient des appels. Soudain, le fou se précipita. D’un grand élan, il bondit en avant pour sauter sur le pont, mais le vapeur s’éloignait et l’infortuné manqua son but et tomba dans l’eau. Des matelots plongèrent pour le sauver, mais sans succès. Il était allé au fond et se noya. On repêcha son cadavre une demi-heure plus tard. Le père était au désespoir. Désormais, il était seul dans la vie. Découragé, démoralisé, le cœur rempli de chagrin, il vendit sa terre où il se trouvait trop malheureux afin d’aller vivre au village. Il s’imaginait le pauvre homme qu’il n’avait qu’à partir, qu’à s’éloigner pour se débarrasser de ses peines et ses ennuis, comme si on pouvait les laisser derrière soi. Mais au village, ce fut pire. Là, il ne connaissait personne ; il était seul avec ses souvenirs et ses regrets. Il n’avait plus la consolation de se promener dans son champ, ce champ sur lequel il avait travaillé pendant tant d’années. Toujours, le pauvre homme pensait à son fils qui était devenu fou et qui s’était noyé. Il ne pouvait se dépêtrer de cette pensée-là. Alors, il s’est mis à dépérir et il est mort en moins de six mois, au commencement du printemps. Les champs étaient couverts de grandes mares d’eau. J’ai assisté à son service. Lorsque le corps est sorti de l’église, il tombait une pluie torrentielle et seulement une douzaine de personnes ont accompagné le défunt au cimetière. La fosse était pleine d’eau jusqu’aux bords et un vrai déluge s’abattait sur les assistants. L’on a placé une lourde pierre à chaque bout du cercueil et on l’a descendu dans ce trou qui était comme un puits. Les fossoyeurs se hâtaient et les pelletées de terre faisaient rejaillir l’eau de tous côtés. Je n’ai jamais rien vu de si triste que l’enterrement du vieil Isidore et je m’en souviendrai jusqu’à mon dernier jour. Mais que voulez-vous, quand on est mort que l’on vous enfouisse dans six pieds d’eau ou six pieds de terre, ça ne fait aucune différence, hein ?

Sûrement que le vieux Quarante-Sous s’attendait à apprendre d’autres nouvelles que celles-là avant de commencer sa tournée au pays de son enfance et de sa jeunesse. Non, il n’y avait là rien pour réjouir le cœur. Bien certain cependant qu’il trouverait ailleurs de plus réconfortantes histoires. Il allait donc sur la route du Souvenir. Il marcha longtemps. Assis sur le perron d’une grosse maison en brique, à comble français, un petit vieux paraissait abîmé dans une morne songerie. Le passant s’approcha.

— Bonjour, monsieur Tancrède Laurin.

— Bonjour. Qu’est-ce que vous voulez ?

— Ce que j’veux, j’vas vous le dire. J’ai laissé la paroisse il y a plus de trente ans et je voudrais la revoir ainsi que les habitants que j’ai connus et ça me fait plaisir de vous voir vivant. Mon nom est Gédéon Quarante-Sous.

— Oui, oui, je me rappelle de toé. Tu es le garçon de Clovis Quarante-Sous. Tiens, l’année que tu as vendu ta terre, je m’étais cassé une jambe en allant chercher du bois pour bâtir une grange.

— Juste, je me rappelle de ça. Et cette année-là, on vous avait nommé marguillier.

— C’est ça et c’est cet hiver-là que Siméon, le plus vieux de mes garçons, a été reçu prêtre. C’est curieux, hein ? Je me rappelle mieux ce qui s’est passé dans ce temps là que ce qui est arrivé l’an dernier. Tiens, assis-toé là sur le perron qu’on jase. Je suis heureux de te voir.

— Pis, moé donc, de vous trouver en bonne santé à votre âge.

— Ben, j’vas te dire, pour te parler franchement, j’aimerais autant être mort que de traîner sur la terre, inutilement, à rien faire, à attendre rien. Tu sais que j’ai quatre-vingt-sept ans. C’est ben des années ça. Je dirais que c’est trop, mais c’est le Bon Yeu qui règle ça. Il connaît ça mieux que nous autres. Tiens, écoute je vas te raconter ça. Comme tu dois le savoir, j’ai trois enfants : deux garçons et une fille. Le plus vieux s’est fait prêtre et il est mort à cinquante-neuf ans. Sa sœur est entrée au couvent, religieuse, et elle est morte à trente-huit ans. Il ne me reste plus qu’un garçon, Isidore, un bel ivrogne, je te dis. Je me suis donné à lui et il achève de manger ma terre. Il l’a hypothéquée et il va la perdre un de ces jours. Je voudrais ben partir avant de voir ça. Pis, il a un garçon de vingt-cinq ans qui se meurt de consomption. Comme tu vois, ce sont les bons qui partent et les mauvais qui restent. Oui, je voudrais ben que le Bon Yeu me rappelle à lui pour aller rejoindre mon fils et ma fille. Vrai, j’ai été trop longtemps sur la terre….

Gédéon Quarante-Sous se levait pour partir, mais il s’arrêta soudain.

— Dites donc, monsieur Laurin, votre voisin, Gustave Moreau, l’homme le plus riche de la paroisse, qu’est-ce qu’il est devenu ?

— Ah ! le pauvre Moreau on l’a enterré la semaine passée. Ben je te dis que sa richesse ne l’a pas rendu heureux. Il en avait reçu lui de l’argent de son père et il avait marié une fille riche qui est morte en lui laissant tout ce qu’elle avait. Alors, ça lui en faisait gros. Pis, il faut le reconnaître, c’était un homme de talent. Il avait de l’argent et il le faisait travailler. Il prêtait — à six pour cent aux habitants qui lui en demandaient et qui pouvaient lui donner une bonne garantie. Avec cela, il avait une belle terre, une maison confortable, un grand verger. Pas une minute d’inquiétude, pas de tracas, pas de soucis. Une vie comme tu voudrais en vivre une pareille. C’était trop beau pour durer. Alors, voilà que la veuve du notaire, une femme qui avait mangé tout le bien de son mari et celui de plusieurs de ses clients, commence à tourner autour de lui. Cet homme-là, c’était simplement un habitant et elle, une dame toujours en toilette et qui sentait bon lorsque tu la rencontrais au magasin ou qu’elle passait à côté de toé sur le perron de l’église le dimanche, à l’heure de la messe, mais elle lui laissait entendre qu’elle le trouvait ben de son goût. Lui, ça le flattait. Tu comprends, c’était pas une fille des rangs, en robe d’indienne, qui tire les vaches et fait boire les veaux, pas une fille avec de grosses mains rouges. Non, une dame qui avait été mariée au notaire. La veuve trouvait toutes sortes de prétextes pour le voir. Par exemple, elle voulait avoir un baril de pommes de son verger et lui déclarait qu’il cultivait les meilleures de la paroisse. De même pour toutes sortes d’autres choses. Et lorsqu’il allait lui porter les produits, elle insistait pour le garder à dîner. Pis, tu sais, elle n’était pas laide cette veuve-là. C’était une belle grosse femme, les cheveux un peu grisonnants et les joues colorées comme une rose. Ben, tu sais, ce pauvre Moreau, il s’est fait poigner. C’était inévitable. Elle était trop fine pour lui. Alors, ils se sont mariés, mais auparavant, elle l’avait décidé à laisser sa terre pour aller vivre au village, car tu penses ben qu’elle n’était pas pour venir s’enterrer à la campagne. Une fois mariée, Mme Moreau passait ses journées dans les magasins à acheter tout ce qui lui passait par la tête. Pas pour acquérir ce dont elle avait besoin : elle était de ces femmes qui achètent pour le plaisir d’acheter. Le même mois, deux beaux manteaux de fourrure, des robes, des meubles, et toujours ce qu’il y avait de plus beau. Lorsque les comptes ont commencé à arriver, Moreau est devenu presque fou. Il a essayé de raisonner sa femme, de lui faire comprendre qu’il n’était pas millionnaire, qu’il ne pouvait se permettre ni tolérer de pareilles extravagances. Paroles inutiles. Elle continua d’acheter de plus belle. Les marchandises s’entassaient dans la maison. Alors, pour se protéger, pour ne pas se faire ruiner en folies, il fit paraître un avis dans le journal interdisant aux marchands de lui vendre et déclarant qu’il ne serait pas responsable des dettes qu’elle contracterait. Ben, sais-tu ce qu’elle a fait ensuite pour obtenir un peu de monnaie ? D’abord, elle fouillait dans ses poches, puis lorsque le boucher, l’épicier, le boulanger venaient à la maison pour prendre les commandes de provisions, elle faisait venir deux ou trois fois plus que ce qu’elle avait besoin et revendait en cachette le surplus aux voisins, à moitié prix. Lorsqu’il a constaté la chose, Moreau a défendu aux fournisseurs de rien apporter et il allait lui-même chercher ce dont il avait besoin pour la cuisine. Voyant cela, elle lui a fait la vie dure, le repoussant d’auprès d’elle avec dédain et se refusant à ses épanchements de légitime tendresse. Alors, découragé, il l’a laissée et est revenu vivre seul sur sa terre. Lors donc, elle lui a intenté un procès pour abandon et lui a réclamé une pension alimentaire. Pis, mon fils, elle a gagné et le juge l’a condamné à lui payer cent belles piastres par mois. Cela l’a rendu malheureux et il devenu maigre, chétif, ben triste à voir. Pis, il est mort et la veuve annonce déjà qu’elle va se remarier une troisième fois.

— Y a du monde ben malchanceux, déclara Gédéon Quarante-Sous. Je vais continuer, ajouta-t-il, et, se levant, il ramassa son chapeau qu’il avait déposé à côté de lui sur une marche du perron et reprit la route pendant que le vieux Laurin retombait à sa morne songerie.

« Tornon ! ils ne sont pas gais par ici », se dit à lui-même le vieux pèlerin, bien las, bien déçu.

Non, ce n’était pas la peine d’avoir marché sur ses vieilles jambes, de s’être tant fatigué pour apprendre que la misère est partout la même et que les hommes sont partout malheureux.

Tout en se faisant cette amère réflexion, Gédéon Quarante-Sous obliqua à droite et prit la montée des Renards. Il marcha pendant vingt minutes et, de loin, aperçut les trois grands ormes. Cette vision stimula ses forces défaillantes. « Fameux, dit-il, je vais taper un somme à l’ombre ». Il avait grande hâte d’arriver. Il faisait chaud, il avait soif et ses jambes étaient lourdes de fatigue. Boire un bon gobelet d’eau, se désaltérer et se reposer ensuite à l’ombre comme il avait fait maintes fois jadis. Il était heureux à cette pensée. Il approche, il arrive. Déception. Les grands ormes sont dans un pâturage pelé, rasé, parsemé ici et là de hautes tiges de chardons et le sol, tout autour des arbres, est couvert de larges bouses de vaches. Toutefois, la brimbale est toujours à côté du puits. Une chaudière renversée est là avec une boîte à conserves qui remplace l’ancien gobelet. Le voyageur regarde et aperçoit, flottant à la surface de l’eau, le cadavre gonflé et en décomposition d’un chien noyé. Dégoûté, désappointé, il s’éloigne. Un quart d’heure plus tard il arrivait chez le père Michel Maheu. Il le trouva assis sur une bûche devant la remise, l’air soucieux, la figure sombre, bien abattu. C’est ainsi. On s’est laissé jeune, bien portant, confiant dans la vie et l’on se retrouve ensuite caduc, usé, avec des mines bien affligeantes. Alors, tout de suite après le premier bonjour :

— La santé, ça ne va donc pas ? demanda le vieux Gédéon.

— Non, pas fort, répondit Maheu. Moi, je suis battu de la prostate. Cette maladie, c’est dans la famille. Mon père et mon grand-père sont morts de ça. J’sais bien que je finirai comme eux. Mais c’est dur, c’est souffrant comme on ne peut pas s’imaginer. Le soir, je ne me couche jamais avant minuit. Je ne pourrais pas dormir. Alors, je veille et, à toutes les vingt minutes, je sors un moment, mais cela ne me soulage pas fort, car j’aurais besoin de me débarrasser d’une pinte d’urine et c’est à peine s’il en sort la valeur d’un dé à coudre. Le temps est long. Enfin, à minuit ou une heure, je tombe de fatigue, je me couche et je réussis à m’endormir, mais lorsque je me réveille, c’est effrayant ce que je souffre. J’aimerais autant mourir.

— Ça fait-il longtemps que tu es affligé de ça ?

— Ça fait presque un an, mais tu sais, ça ne peut pas durer longtemps comme ça. Le docteur me conseille une opération, car tu dois le savoir comme moi, lorsqu’ils voient quelques piastres à gagner, les docteurs recommandent toujours une opération. Mais à quoi bon se faire coupailler quand on est pour mourir ?

— J’sus ben de ton avis.

— Je me lamente, continua Maheu, mais je ne devrais pas me plaindre car il y en a qui sont plus malheureux que moi ou qui l’ont été. Tiens, il y a mes deux voisins, Narcisse Pilon et Magloire Dupras. Tu les as connus ?

— Certainement que je me rappelle d’eux. Vivent-ils encore ?

— Non, ils sont morts tous les deux et bien tristement. Pilon avait durement travaillé toute sa vie. Il avait amassé du bien et, sur ses vieux jours, il se disait qu’il allait se reposer. Ça, on peut le souhaiter, mais ce n’est pas toujours chose assurée. Ben, il avait cédé sa terre à son fils et se contentait maintenant d’aller faire un tour au champ et de voir pousser le grain. C’était trop beau pour durer. Voilà en effet qu’il lui vient une tache sur la tempe gauche. Un peu plus tard, c’était devenu une plaie, puis une gale. C’était douloureux au possible. Son fils fait venir le docteur. Celui-ci l’examine, ne dit rien, puis, au moment de partir, il prend le garçon à l’écart et lui déclare : « C’est le cancer. Il n’y a rien à faire, seulement qu’à lui donner des calmants. »

Pilon souffrait toujours le martyre. Et voilà que l’œil lui tombe comme une prune piquée d’un vers qui se détache de l’arbre et choit sur le sol. Ensuite, c’est l’oreille qui se décolle et glisse sur le drap. Pilon était affreux à voir et il endurait des douleurs atroces. Le mal s’est attaqué au cerveau et il est mort. Ça c’est triste d’avoir peiné pendant plus de cinquante ans et de finir en souffrant comme un damné. »

Maheu fit une pause, puis il reprit :

— Magloire Dupras a été ben malchanceux lui aussi. C’était un travaillant. Toujours levé à quatre heures l’été et à la besogne jusqu’à neuf heures le soir. Il avait deux garçons et avait ben établi le plus vieux. Plus tard, il avait dit au plus jeune : « Je te donne ma terre, tu prendras soin de moé. » Mais au bout d’une couple d’années, il vint l’esprit dérangé. Il était troublé, comme on dit. Parfois, il partait le matin en disant : « Je m’en vais voir mon père. » Le vieux était mort depuis trente ans. Dupras s’en allait sur la route, à travers les champs. Il marchait à l’aventure sans savoir où il allait, absolument perdu. Si un habitant le rencontrait, il le ramenait chez lui. Plusieurs fois, il fallut aller à sa recherche. On le trouvait épuisé, affamé. Le fils était furieux car il disait que cela lui faisait perdre son temps. Puis voilà que le vieux tombe malade. Son fils Gabriel va voir le docteur. « C’est de l’épuisement général, déclare celui-ci. Il est rendu au bout. Sa tâche est finie. Il va s’éteindre lentement. Prends-en bien soin. »

« À quelque temps de là, le docteur revenant de voir un autre malade arrête en passant pour voir Dupras. Il le trouve couché sur une paillasse déchirée, toute mouillée d’urine, sans une couverture sur lui et sale, sale, avec seulement une vieille camisole sur le dos. C’était en automne et, dans la petite chambre du côté nord où il se trouvait, il faisait froid. Le docteur n’était pas content. »

— Comment se fait-il qu’il n’ait pas un drap ni une couverture pour le tenir un peu au chaud ? demande-t-il.

— Ah ! ses couvertures et son drap il les a déchirés. Il déchire tout ce qu’on met sur son lit, répond la bru.

— Où est votre mari ? interroge le docteur.

— À la grange.

Alors le docteur s’en va à la grange.

— Écoute, mon garçon, fait-il d’un ton sévère, en s’adressant à Gabriel, tu vas prendre soin de ton père. Si tu ne veux pas t’en occuper, je vais trouver quelqu’un qui va s’en charger.

Et il part.

Une semaine plus tard, le docteur repasse. Le malade était recouvert d’une couverture, mais le fils Gabriel l’avait sûrement prise dans son écurie car elle sentait le cheval et était toute couverte de poils. Et la paillasse était toujours trempée d’urine et le vieux avait des plaies de lit sur les reins.

Le docteur était indigné. « Après que ton père t’a donné une belle terre, tu le laisses crever comme un chien. Écoute bien ce que je vais te dire. Quand bien même tu serais sur ton lit de mort, ne me fais pas demander, car je ne voudrais pas te traiter même si tu étais prêt à me donner toute ta terre. »

Mais le docteur était un homme de cœur tandis que le fils…

Dix jours plus tard, le vieux était mort, bien débarrassé de sa misère.

— J’aurais mieux aimé ne pas apprendre ces choses-là. C’est trop triste, déclare d’un ton apitoyé le vieux Quarante-Sous.

Un lourd silence régna pendant quelques moments, puis le visiteur reprit :

— Dis-moé donc, Firmin Dault, qui a fait sa première communion quand et nous autres, qu’est-ce qu’il fait maintenant ?

— Ben, Firmin Dault, il ne mène pas une vie ben gaie. Depuis des années, il souffre du diabète. Ça fait dix mois qu’il est au lit. Pis sa vieille est morte et c’est sa bru qui doit en prendre soin parce que son garçon part de grand matin pour aller travailler et ne rentre que le soir. Alors, c’est dur pour la femme et c’est pénible pour Firmin. Mais qu’est-ce que tu veux, c’est le Bon Yeu qui conduit ça. Firmin Dault, le vieux Gédéon se rappelait que lui et Firmin avaient, pendant six mois, fréquenté la même fille, la grande Philomène Leblanc, alors qu’ils étaient jeunes. Mais elle leur avait donné la pelle à tous deux et avait épousé Ephrem Laçasse, un ivrogne et un paresseux qui l’avait rendue bien malheureuse. Firmin Dault, son ancien rival, le vieux Gédéon serait heureux de le revoir, de lui serrer la main.

Tout de suite en arrivant chez une ancienne connaissance, le visiteur disait : C’est moé, c’est Gédéon Quarante-Sous. Me reconnais-tu ? Alors, comme on ne s’était pas vus depuis le bel âge de la jeunesse, on se regardait, on s’efforçait de se reconnaître. On se trouvait bien changés, puis une fois retrouvés, on allumait la pipe et l’on évoquait des souvenirs. Par une ancienne habitude, ces vieux qui ne s’étaient pas vus depuis trente ou trente-cinq ans, se tutoyaient comme dans leur enfance.

La maison ne paraissait pas accueillante, pauvre, délabrée, l’air misère. Une femme d’une trentaine d’années, les pieds nus dans de vieux souliers, un chapeau d’homme sur la tête, faisait son lavage sous la remise.

— Bonjour, madame.

— Bonjour, répondit la femme, après un temps.

— Est-ce que je pourrais voir M. Dault ?

La femme le dévisageait d’un regard soupçonneux, se demandant s’il n’était pas un quêteux, l’un de ceux qui n’acceptent que de l’argent blanc.

— C’est un de ses anciens amis qui passe par ici et qui voudrait lui dire bonjour.

La femme conservait toujours son air hostile.

— Vous savez, il n’est pas ben propre. J’ai d’autres choses à faire que de le nettoyer et de le mettre beau. Vous voyez que je ne flâne pas, dit-elle, et, de la main, elle indiquait sa cuve remplie de linge baignant dans l’eau savonneuse.

Le vieux Gédéon paraissait bien désappointé.

— Venez, fit la femme, qui se décida soudain, mais je vous préviens que vous ne lui trouverez pas de ressemblance avec l’Enfant Jésus dans la crèche.

Et, secouant ses mains toutes ruisselantes d’eau, elle les essuya dans ses cheveux et pénétra dans la maison, suivie du vieux Gédéon. Elle traversa la cuisine, ouvrit une porte dans le fond et cria : Hé, le père, de la visite pour vous.

Le vieux Gédéon entra.

Complètement chauve, la figure couverte de poils blancs d’une croissance de quatre ou cinq jours, Firmin Dault, qui avait jadis courtisé la grande Philomène, était étendu sur un petit lit malpropre, dans une chambre sombre, étroite et basse, si basse qu’on était tenté de courber la tête pour ne pas heurter les solives du plafond. En entendant sa bru annoncer : De la visite pour vous, le vieux souleva légèrement sa tête de l’oreiller gras et sale, regardant l’homme qui entrait.

— C’est Gédéon Quarante-Sous qui vient te voir. Hein ! tu ne m’attendais pas aujourd’hui ?

— Non, et je ne pensais jamais te revoir. Quel bon vent qui t’amène ?

— Ben, tu sais, je m’ennuyais et je me suis dit que je ferais le tour des anciens.

— T’es ben chanceux de pouvoir te promener. Moé, je suis au lit. J’ai peine à me remuer. Je suis comme un enfant. Imagine-toé pas que c’est drôle de demander à ma bru de m’aider pour me mettre sur la tinette.

— T’étais plus fringant que ça lorsque tu allais voir Philomène.

En entendant ce nom, Dault voulut sourire mais il ne fit qu’une vilaine grimace.

— C’était le bon temps, dit-il, mais on n’a pas toujours vingt ans. On ne prévoit pas ce qui nous attend. Moé, le docteur me défend de manger de la viande et du sucré. C’est pas une vie, ça. Pis les orteils me tombent. Regarde ça.

Et ce disant, le malade souleva lentement et péniblement sa couverture, mettant à nu et montrant un pied auquel il manquait trois doigts, un pied difforme, pas beau du tout à voir.

Le spectacle de ce malade impotent, abandonné dans cette chambre lugubre, à l’air vicié, était extrêmement pénible et fit pousser de profonds soupirs au vieux Gédéon. L’on avait peine à se voir, car un pauvre rideau de cotonnade fané et déteint était accroché à l’étroite fenêtre et empêchait la lumière d’entrer.

Un lourd silence pesa soudain sur les deux hommes. Ils n’avaient plus rien à se dire et, en eux-mêmes, ils reconnaissaient la vanité de toutes les paroles. Tous deux pensaient à leurs misères, à ces misères qui ne finiraient qu’avec leur vie.

Le vieux Gédéon se leva pour partir.

— Ben, bonjour. Tâche de prendre du mieux.

Ça, c’est des choses qu’on dit pour cacher ce qu’on pense, pour masquer le tragique de ce qu’on entrevoit. Ainsi, avec des mots trompeurs, on chasse la vérité brutale.

— Merci. Bonjour, répondit le diabétique.

Et Firmin Dault retomba à sa solitude et à ses pensées funèbres pendant que le vieux Quarante-Sous reprenait la route. Il s’éloignait, s’en allait devant lui en songeant aux tristes vies de tous ces gens qu’il avait connus jadis lorsqu’il vit un homme d’une quarantaine d’années qui fauchait les mauvaises herbes sur le rebord du fossé longeant le chemin. Il ne le connaissait pas. Alors, pour le faire parler, il lui dit le bonjour et lui demanda :

— C’est toujours le vieux Prosper Marcheterre qui demeure dans la grosse maison en brique, là-bas ?

L’homme releva la tête, regarda le passant qui lui adressait la parole, s’appuya sur la poignée de son manche de faux.

— Ah ! non, répondit-il. Marcheterre est mort ça fait déjà longtemps. Vous l’avez connu ?

— Certain. J’ai laissé la paroisse à vingt-sept ans.

— On voit que vous êtes parti depuis longtemps car vous ne connaissez pas l’histoire. Je vais vous la raconter. Si vous vous rappelez, le vieux avait deux enfants, un garçon et une fille, François et Zéphirine. Lorsque le fils se maria, son père lui donna les trois mille piastres qu’il avait en banque afin de l’aider à s’établir. François s’acheta alors une petite ferme à dix arpents de la maison paternelle. Marcheterre, lui, continua de cultiver et d’exploiter sa terre tout comme avant. Zéphirine, qui était devenue couturière, tenait sa maison. Cela dura quatre ans. Puis, un matin, voilà Marcheterre qui attelle son cheval sur la voiture, met ses habits du dimanche et, au moment de monter dans le boghei, annonce : Je m’en vais au village su l’notaire pour passer un papier et donner ma terre à François.

Zéphirine resta un moment interdite puis elle se campe devant son père et lui déclare : La terre est à vous, elle vous appartient et vous pouvez en faire ce que vous voulez, mais imaginez-vous pas que je vais travailler pour vous nourrir et prendre soin de vous. Si vous donnez votre terre à François, vous irez vivre avec lui et avec votre bru Marceline. Moi, je m’en irai gagner ma vie à la ville.

En entendant cette énergique mise en demeure, le vieux baissa la tête et resta songeur un moment. Puis, sans rien dire, il détela son cheval et alla le conduire au pâturage. Pendant toute la semaine qui suivit, il parut soucieux. Dans sa vieille tête grise, des idées contraires s’affrontaient, se faisaient la lutte. Exactement sept jours après cet incident, Marcheterre s’en fut au champ chercher son cheval, l’attela sur la voiture, endossa son habit propre et cria à Zéphirine : On va aller su l’notaire. Tu veux la terre, tu vas l’avoir.

Lorsque François apprit que son père avait donné sa terre à Zéphirine, il entra dans une violente colère. Tout simplement, il s’était fait voler. La terre c’était un bien dont, depuis son enfance, il se considérait comme le possesseur. Et on la lui arrachait. D’abord, dans une famille, la terre paternelle retourne toujours au garçon. C’est comme un droit de naissance. Et le champ des Marcheterre, il avait sans interruption passé de père en fils depuis cent quarante ans. Maintenant, c’était la fille qui se l’était approprié. Fatalement, la terre serait vendue, passerait à des étrangers. François rageait. De ce moment, il cessa complètement ses visites à son père et à sa sœur, les ignorant complètement, même au temps des fêtes. Sans rien dire, le vieux souffrait amèrement de cet abandon. À la vérité, lui aussi croyait que la terre aurait dû retourner à son fils, mais devant le rude ultimatum de Zéphirine, il avait dû céder. Cet état de choses durait depuis plus de trois ans et ne paraissait pas devoir cesser, mais voilà que François apprend par pur accident que son père avait, dans le temps, prêté cinq cents piastres pour quatre ans à Olivier Duquette, l’un des habitants du rang, et que l’échéance de ce prêt était déjà arrivée. Dans ce cas, son père devait avoir cet argent dans sa poche. Pour se dédommager un peu de la perte de la terre paternelle, ne pourrait-il essayer de mettre la main sur ce montant ? En pensant à la chose, il ruminait un vague plan. Son père qui s’ennuyait, seul dans la maison avec sa fille, allait de temps à autre passer un après-midi à la boutique de forge. Là, il rencontrait de vieilles connaissances et jasait longuement de choses parfaitement insignifiantes. Conduisant un cheval qu’il désirait faire ferrer, François se rendit un après-midi chez le forgeron. Justement, son père était là. Le fils oublia pour le moment sa colère et son ressentiment et causa avec abandon avec son père. Il paraissait content de le revoir. Marcheterre, lui, était franchement heureux de retrouver son fils.

— Pis, les affaires, comment vont-elles ? s’enquit le vieux.

— Pas bien du tout. La récolte a été mauvaise, j’ai perdu un cheval qui valait cent cinquante piastres, pis ma femme a été malade et ça m’a coûté cher. Les docteurs se dérangent pas pour leur plaisir. Ces accidents me jettent en arrière. Avec ça, j’ai des paiements à faire. Ah ! les temps sont durs. Faudrait que je trouve à emprunter. Oui, il me faudrait cinq cents piastres pour me remettre d’aplomb…

Le vieux songeait sans rien dire.

— Écoutez, papa, reprit François, ça fait longtemps qu’on n’a pas mangé ensemble. Venez donc souper, disons dimanche soir. Ça nous fera du bien de se retrouver.

— Dimanche soir ? Bien, j’irai chez vous souper en famille.

L’on était à ce moment au milieu de décembre et l’hiver était arrivé pour de bon. La campagne était déjà toute couverte de neige depuis quelques semaines et le temps était froid, très froid.

Le dimanche convenu, il faisait une violente tempête. De sa fenêtre, le vieux regardait la neige qui tombait, poussée, charriée par le vent du nord. Il gardait le silence. Lorsque Zéphirine ouvrit l’armoire pour mettre la table pour le repas du soir, il annonça simplement : Ne mets pas d’assiette pour moé. Je soupe chez François.

Stupéfaite, la fille le regardait, ne comprenant rien à cette nouvelle.

— Oui, je l’ai rencontré chez le forgeron et il m’a invité à aller manger avec lui ce soir. Tu souperas seule pour une fois.

— Mais il fait une tempête épouvantable et ça n’a pas de bon sens de vous mettre en route par un temps pareil.

— J’ai promis. C’est à dix arpents. N’aie pas peur. Je me rendrai facilement et je reviendrai sans peine.

— Dans tous les cas, revenez de bonne heure.

Déjà le vieux était debout. Il endossa son paletot, enfonça sur ses oreilles son casque de loutre et fonça dans la bourrasque pendant que Zéphirine, restée à la maison, se disait que son père était fou de sortir par un temps pareil.

François et la bru Marceline firent un cordial accueil au vieux lorsqu’il arriva. Le repas était tout prêt. Avant de se mettre à table, François sortit de l’armoire une bouteille de whisky et remplit deux verres.

— Juste pour nous ouvrir l’appétit, dit-il. Ça fait longtemps que je n’en ai pas pris, mais ça me fait plaisir de boire avec vous. À votre santé.

L’on s’installa ensuite devant le rôti de porc frais et chacun mangea voracement. Lorsqu’on eut fini, le père alluma sa pipe.

— Un autre petit verre pour aider la digestion, fit François en remplissant de nouveau les verres.

Le vieux était maintenant de bonne humeur ; il avait pris un copieux repas et le whiskey circulait dans son système.

François se mit alors à parler de ses affaires qui allaient mal. Il avait bien besoin de cinq cents piastres, mais c’était difficile à trouver. Probablement qu’il serait en mesure de rendre la somme dans les six mois.

Le vieux demeurait muet.

— Écoutez, papa, vous ne pourriez pas m’avancer ça ? Vous me rendriez un vrai service et je ne l’oublierais pas.

Marcheterre se sentait bien dans cette maison où il faisait chaud. Il avait bien mangé et l’alcool qu’il avait ingurgité le disposait à la bienveillance.

— Tiens, fit-il soudain. Et plongeant la main dans sa poche de pantalon, il en sortit une liasse de billets de banque. Tiens, prends ça et ne dis pas un mot à personne. C’est entre nous deux.

François prit le rouleau vert que lui tendait le vieux, le regardant un moment.

— Ah ! vous êtes un vrai père, déclara-t-il en empochant l’argent. Pis, on va prendre un autre verre. Ce sera pour vous remercier.

Les deux hommes burent de nouveau. Le père sentait son vieux corps tout réchauffé.

L’on causa encore pendant quelque temps, puis François regardant la pendule déclara :

— Je ne veux pas vous mettre dehors, mais c’est pour vous le temps de partir si vous ne voulez pas vous perdre en route.

— Pas de danger, affirma le vieux. Je connais mon chemin et j’ai encore de bonnes jambes.

François l’aida à mettre son paletot et lui remit son casque de loutre. Comme le père ouvrait la porte, le vent soufflait furieusement, repoussant de grandes nappes de neige devant lui. Le vieux entra dans le noir, le froid et la tempête…

Après le départ de son père, Zéphirine se fit une tasse de thé puis s’installa dans sa berceuse, près du poêle. Comme elle était plutôt futée, elle se rendait bien compte que le vieux avait quelque raison secrète et mystérieuse pour se rendre chez son fils. Longtemps elle y songea, puis, dans le grand silence, elle s’endormit. Lorsqu’elle s’éveilla, elle regarda l’heure. Neuf heures et demie et papa qui n’est pas encore rentré. Il s’attarde, se dit-elle. Elle ouvrit la porte et regarda au dehors. La nuit était très noire, une neige épaisse tombait et il faisait grand froid. Elle attendit encore quelques minutes, puis, comme le vieux n’apparaissait pas, elle s’habilla, alluma son fanal et partit pour aller au devant de lui et le ramener. Elle se rendit jusque chez son frère sans rencontrer qui que ce soit.

— Papa est parti il y a une demi-heure. Tu dois l’avoir croisé sur la route, mais il fait tellement noir que tu as pu passer à côté de lui sans le voir. Il doit être arrivé à la maison, déclara François.

Zéphirine prit le chemin du retour. Elle regardait de chaque côté d’elle pour voir si elle n’apercevrait pas son père. Puis elle se mit à l’appeler : Papa ! Papa ! Si vous m’entendez, répondez-moi. Je vous cherche.

Personne ne lui répondit. Elle tâchait aussi de voir s’il n’y avait pas de traces sur la route, mais même s’il y en avait eu, la neige et le vent les auraient fait rapidement disparaître. Inquiète, alarmée, elle arriva à la maison. Aucune lumière. Elle entra. Son père n’était pas là. Ne sachant que faire, elle alla frapper chez le voisin, à trois arpents de chez elle, et le mit au courant de la situation.

— Il doit s’être perdu. Je vais vous aider à le chercher, déclara l’habitant.

Ils allaient l’un à côté de l’autre, fouillant les ténèbres avec leur fanal, regardant à leurs pieds, devant et à côté d’eux, pour voir s’ils ne verraient pas soudain apparaître le vieux. Ce fut le voisin qui le découvrit. À côté du chemin suivi par les voitures, il aperçut quelque chose de noir. Il s’approcha, se baissa, palpa. C’était le casque de loutre de Marcheterre. Le corps et la figure étaient entièrement recouverts de neige. L’homme était mort. Il était évident que, ne pouvant se guider dans les ténèbres, il s’était écarté du chemin, était tombé dans la neige molle à côté, n’avait pu se relever, avait été suffoqué pour ainsi dire et était mort d’une crise cardiaque en essayant de se remettre debout. C’est ce que déclara le docteur à l’enquête du coroner.

Pour finir cette histoire, Zéphirine mourut subitement moins de dix mois plus tard et François, son plus proche parent, hérita de la terre paternelle. Mais il n’était pas travaillant comme son père et il n’avait pas de talent. Alors, il a mangé sa petite terre, il a mangé la terre paternelle et il a mangé les cinq cents piastres arrachées à son père le soir du fatal souper. Aujourd’hui, il est pauvre comme un quêteux et ce sont ses enfants qui le font vivre.

Ayant fini son récit, l’homme appuyé sur son manche de faux se redressa et se remit à couper les mauvaises herbes sur le rebord du fossé.

Antoine Leroux habitait une vieille maison en pierre des champs, de ces maisons qui durent trois ou quatre générations. Lui, il avait fini de travailler. Son fils Omer exploitait la ferme. Autrefois Antoine et le père Gédéon se voyaient souvent. L’automne, ils allaient toujours ensemble aux rafles de dindes et ils s’amusaient ferme. De joyeuses veillées. Ce Leroux, dans son temps, c’était un garçon aimable, beau danseur, bon chanteur, bien populaire auprès des filles. Gédéon Quarante-Sous ne pouvait l’ignorer dans sa tournée. Il le trouva devant sa porte, clouant des bouts de planche. Et terriblement vieilli, à peine reconnaissable.

— Qu’est-ce que tu fabriques donc là ? demanda Gédéon.

— Ah ! une automobile pour aller en Californie. Je n’ai jamais eu le temps de faire le voyage, mais aujourd’hui je suis décidé. D’ailleurs, M. le curé m’a demandé pour l’amener avec moi.

Le père Gédéon le regardait, éberlué.

— Pis, quand pars-tu ?

— Dans deux semaines. À la St-Michel.

— Mais ça coûte des cennes pour aller par-là. C’est pas à la porte.

L’autre éclata de rire.

— C’est le curé qui paie les dépenses. Moé, j’sus son guide.

Et Gédéon Quarante-Sous comprit que son ancien camarade avait l’esprit dérangé, la raison obscurcie. Ça c’est bien triste.

— Bon voyage, dit-il, et il s’éloigna.

On vient pour voir les gens qu’on a connus autrefois et on les trouve l’intelligence perdue, bons à interner dans un asile d’aliénés. Et il se retourna pour voir une dernière fois la maison où habitait le malheureux Leroux. Ce pèlerinage dans le passé ne lui apportait que des désillusions. Je vais aller voir Prosper Dupuis, se dit le vieux Gédéon en reprenant la route. Prosper Dupuis avait été bien établi par son père. Un beau cent arpents, bien clair à lui, avec une paire de chevaux et des instruments aratoires. Tout ce qu’il fallait. Il s’était marié, avait travaillé, avait réussi. Après avoir donné du bien à ses quatre garçons et avoir marié ses filles avec des habitants à l’aise, il se reposait et vivait de petites rentes. Voilà ce qu’il raconta au père Gédéon.

— Mais alors, tu es parfaitement heureux. Tu n’as pas de soucis et tu parais en bonne santé.

— Oui, je serais heureux, mais mon garçon Adolphe me cause bien des ennuis. Je lui ai donné une bonne terre et il pourrait vivre facilement et agréablement, mais il est toujours dans les dettes. Pas de jugement pour une cenne. Il achète un tas de choses dont il n’a pas besoin ou dont il pourrait se dispenser : des instruments agricoles du dernier modèle, une automobile, pas une neuve, une de seconde main, c’est vrai, mais qui est encore trop chère pour lui. Parfois il se rend à des encans et, par jeu, pour l’excitation que cela lui donne, il fait monter les enchères. Alors, il y a un tas de drigails qui lui restent sur les bras. De vieux agrès non seulement inutiles, mais encombrants. Pis, il fait des mauvais marchés et il se fait jouer par tout le monde. C’est curieux, il ne peut refuser d’endosser un billet promissoire. Alors, il est forcé de payer et il s’adresse à moi. Mon revenu passe à le sortir de ses dettes. C’est pas gai pour quelqu’un qui a travaillé et qui a ménagé toute sa vie de voir gaspiller de l’argent qui est si dur à gagner et de penser que, quand je serai parti, mon garçon se fera enlever la terre que je lui ai donnée en héritage.

Lorsque le vieux Quarante-Sous voulut partir, Prosper Dupuis le retint à souper et à coucher. Justement Adolphe arriva pendant que l’on mangeait. Naturellement il prit place à table. Quand on eut fini, le fils entraîna son père au dehors. Au bout de quelque temps, l’on entendit la voiture du premier qui s’éloignait sur la route, puis le vieux rentra à la maison. Sa figure était sombre. Il s’assit à sa place et resta silencieux un moment. Puis il parla : Ce pauvre Adolphe s’est encore laissé prendre. Il a cautionné pour son voisin et, comme toujours, il doit payer. Toute sa récolte va y passer. Mais à part de ça, il a des paiements à rencontrer, et ses taxes à acquitter. C’est ben de valeur de toujours se tromper, de payer pour les autres… C’est ben de valeur…

Et le vieux baissa la tête, accablé. Il était bien éprouvé. La soirée s’acheva silencieusement.

Le père Gédéon coucha sur une paillasse de feuilles de blé d’Inde, dans un vieux sofa. Avant de sombrer au sommeil, il songea que ce pauvre Prosper Dupuis devait mal dormir cette nuit-là.

Le lendemain, après le déjeuner, le vieux Gédéon annonça à son hôte :

— Aujourd’hui, je vais aller voir Arsène Gibeau.

— Arsène Gibeau ?

— Oui, Gibeau, le coq de la paroisse, comme on disait dans le temps.

— Ben, le coq de la paroisse, il ne chante pas fort aujourd’hui et il ne rend personne jaloux. Il finit ses jours à l’hospice.

— À l’hospice ? Tu m’dis pas ?

— C’est comme je te l’affirme. Tu sais, il a toujours voulu faire le gros. Il dépensait, il dépensait comme s’il avait été le premier ministre. Ainsi, il s’est mis dans les dettes jusqu’au cou et il a perdu tout ce qu’il avait. Quand sa femme est morte, il n’a pas été capable de payer pour la faire enterrer. Ce sont les voisins qui se sont cotisés pour ça. Pis, ses enfants étaient partis depuis des années et on ne sait pas où ils sont. Lui, comme il n’était plus capable de travailler, on l’a placé à l’hospice.

— Misère de misère ! s’exclama le vieux Gédéon d’un ton de lamentation, je n’irai pas le voir, ça me ferait trop mal au cœur.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ainsi, de porte en porte, de table en table, le père Gédéon apprend l’histoire de ses anciens compagnons. Leurs destinées se ressemblent toutes. Elles ressemblent à la sienne. Aucune n’est bien glorieuse, aucune n’apporte de satisfaction, de réconfort. Tous ces hommes ont travaillé, sué, peiné toute leur vie et, sur leurs vieux jours, ils sont accablés d’ennuis ou d’infirmités. Personne ne peut éviter cela.

Alors, avec sa hernie, son chancre à la joue et sa plaie à la fesse, le père Gédéon Quarante-Sous a pris avec une amère résignation le chemin du retour.