Le dimanche d'après la my-aoust, qui fut le dix-septiesme jour d'aoust oudit an 1427

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Journal d'un bourgeois de Paris, 1405-1449
Texte établi par Alexandre TueteyH. Champion (p. 219-221).


464. Le dimenche d’après la my-aoust, qui fut le XVIIe jour d’aoust oudit an mil IIIIc XXVII, vint à Paris XII penanciers, comme ilz disoient, c’est assavoir, ung duc et ung conte, et dix hommes tous à cheval, et lesquelx se disoient très bons chrestiens, et estoient de la Basse Egipte ; et encore disoient qu’ilz avoient esté chrestiens autresfois, et n’avoit pas grant temps que les chrestiens les avoient subjugués et tout leur païs et tous fais christianner ou mourir ceulx qui ne le vouloient estre ; ceulx qui furent baptisez furent signeurs du païs comme devant, et promistrent d’estre bons et loyaulx et de garder la loy[1] de Jhesu-Crist jusques à la mort. Et avoient roy et royne en leur païs, qui demouroient en leur signeurie parce qu’ilz furent christiennez.

465. Item, vray est, comme ilz disoient, que, après aucuns temps qu’ilz orent prins la foy chrestienne, les Sarazins les vindrent assaillir, quant ilz se virent comme pou fermes en nostre foy à très pou d’achoison, sans endurer gueres la guerre et sans faire leur devoir de leur pais deffendre que très pou, se randirent à leurs ennemys et devindrent Sarazins comme devant, et renoierent[2] Nostre Signeur.

466. Item, il advint après que les chrestiens, comme l’empereur d’Allemaigne, le roy de Poullaine et autres signeurs, quant ilz sorent qu’ilz orent ainsi faulcement et sans grant peine laissée nostre foy et qu’ilz estoient devenus sitost Sarazins et ydolatres, leur coururent sur et les vainquirent tantost, comme s’ilz cuidoient que on laissast en leur païs, comme à l’autre fois, pour devenir chrestiens. Mais l’empereur et les autres signeurs, par grant deliberacion de conseil, dirent que jamais ne tenroient terre en leur païs, se le pappe ne le consentoit, et qu’il convenoit que là allassent au Sainct-Pere à Romme ; et là allèrent tous, petiz et grans, à moult grant peine pour les enffans. Quant là furent, ilz confessèrent en gêneral leurs péchez. Quant le pappe ot ouye leur confession, par grant deliberacion de conseil, leur donna en penance d’aller vir ans ensuivant parmy le monde, sans coucher en lict, et pour avoir aucun confort pour leur despence, ordonna, comme on disoit, que tout evesque et abbé portant crosse leur donroit pour une foys dix livres tournois, et leur bailla lettres faisant mencionde ce aux prelatz d’église et leur donna sa beneisson, puis se départirent. Et furent avant cinq ans par le monde qu’ilz venissent à Paris, et vindrent le XVIIe jour d’aoust l’an mil IIIIc XXVII, les doze devant diz, et le jour Sainct Jehan Decolace vint le commun, lequel on ne laissa point entrer dedens Paris ; mais par justice furent logez à la Chappelle-Sainct-Denis, et n^estoient point plus en tout, de hommes, de femmes et d’enfens de cent ou six vingt ou environ. Et quant ilz se partirent de leur païs, estoient mil ou XIIc, mais le remenant estoit [mort] en la voye, et leur roy et leur royne, et ceulx qui estoient en vie avoient espérance d’avoir encore des biens mondains, car le Sainct-Pere leur avoit promis qu’il leur donroit pais pour habiter bon et fertille, mais qu’ilz de bon cuer achevacent leur penance.

467. Item_, quant ilz furent à la Chappelle, on ne vit oncques plus grant allée de gens à la beneïsson du Landit que là alloit de Paris, de Sainct-Denis et d’entour Paris pour les veoir. Et vray est que les enffans d’icelx estoient tant habilles filx et filles que nulz plus, et le plus et presque tous avoient les deux oreilles percées, et en chascune oreille ung anel d’argent ou deux en chascune, et disoient que ce estoit gentillesse en leur païs.

468. Item, les hommes estoient très noirs, les cheveulx crespez, les plus laides femmes que on peust veoiret les plus noires ; toutes avoient le visage deplaié, chevelx noirs comme la queue d’un cheval, pour toutes robbes une vieille flaussoie très grosse d^un lien de drap ou de corde liée sur l’espaulle, et dessoubz ung povre roquet ou chemise pour tous paremens. Brief, ce estoient les plus povres créatures que on vit oncques venir en France de aage de homme. Et neantmoins leur povreté, en la compaignie avoit sorcières qui regardoient es mains des gens et disoient ce que advenu leur estoit ou à advenir, et mirent contans en plusieurs mariaiges, car elles disoient (au mari) : « Ta femme [ta femme t’a fait] coux », ou à la femme : « Ton mary fa fait coulpe. » Et qui pis estoit, en parlant aux créatures, par art magicque, ou autrement, ou par Pennemy d’enfer, ou par entregent d’abilité, faisoient vuyder[3] les bources aux gens et le mettoient en leur bource, comme on disoit. Et vrayement, je y fu III ou IIII foys pour parler à eulx, mais oncques ne m’aperceu d’un denier de perte, ne ne les vy regarder en main, mais ainsi le disoit le peuple partout, tant que la nouvelle en vint à l’evesque de Paris, lequel y alla et mena avec lui ung frere meneur, nommé le Petit Jacobin, lequel par le commandement de l’evesque list là une belle predicacion, en excommuniant tous ceulx et celles qui ce faisoient et qui avoient creu et monstre leurs mains[4]. Et convint qu’ilz s’en allassent, et se partirent le jour de Nostre-Dame en septembre, et s’en allèrent vers Pontoise.

  1. Ms. de Rome : foy
  2. Ms. de Paris : renoncement
  3. Ms. de Rome : faisoient vuides les bources.
  4. Ce que l’auteur du Journal raconte des bohémiennes qui lisaient l’avenir dans la main des visiteurs est parfaitement exact ; l’autorité ecclésiastique fut même obligée de réagir contre l’entraînement populaire et fit célébrer, le dimanche 14 septembre, des processions générales aux Jacobins, relativement à ceux qui avaient montré leurs mains aux Egyptiens. Voici en quels termes le fait est rapporté dans les registres capitulaires de Notre-Dame (Arch. nat., LL 216, fol. 2o5) : « Veneris xii septembris, die dominica proxima, fient processiones générales ad Jacobitas pro facto illorum qui exhibuerunt manus suas illis extraneis de Egipto ad devinandum plura que petebant ab eis. »