Le drapeau blanc/10

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Éditions Édouard Garand (35p. 49-53).

— X —

PORTES CLOSES


Tandis que le bon prêtre offrait ses consolations à ses malheureux paroissiens, une voix prononça, non sans une marque de surprise :

— Monsieur de Bougainville !

Une troupe de cinquante cavaliers venait d’apparaître, et à la tête de cette troupe chevauchaient le Colonel de Bougainville et le capitaine Jean Vaucourt.

La troupe s’arrêta un peu avant d’atteindre l’auberge. Bougainville et Vaucourt descendirent et, tirant leurs montures par la bride, s’approchèrent des paysans en pleurs. Tous deux saluèrent le prêtre et échangèrent avec lui quelques paroles de courtoisie. Puis Bougainville donna un signal à sa troupe demeurée plus loin. Les cavaliers approchèrent, et il leur donna à mi-voix cet ordre :

— Amis, gardez toutes les issues de cette auberge, et que nul n’entre ou ne sorte sans un permis du capitaine Vaucourt !

Les cavaliers obéirent immédiatement à cet ordre non sans causer une immense stupeur parmi la foule des paysans et des villageois.

Bougainville et Jean Vaucourt remirent leurs chevaux à deux cavaliers de l’escorte, et tous deux pénétrèrent dans l’auberge où ils furent reçus à grands coups de révérences par Maître Hurtubise.

— Messeigneurs, dit l’aubergiste, j’ai là-haut encore un superbe appartement…

— Gardez-vous bien de nous gâter, protesta en riant Bougainville. Rappelez-vous, maître Hurtubise, que nous sommes soldats, par Notre-Dame ! Servez-nous dans votre cuisine, près de ce feu, une petite côtelette de quelque chose, ou simplement une cuisse de lapin rissolée et une mesure de votre petit vin.

— Excellences, excellences… se confondit l’aubergiste, c’est trop peu pour vos excellences ; mais puisque vous le désirez ainsi…

— Oui, oui, Maître Hurtubise, allez !

Les deux officiers pénétrèrent dans la cuisine.

Bougainville, comme il l’avait dit lui-même, était soldat, et soldat comme le marquis de Lévis dont il était le grand ami. Et c’était le vrai soldat, rigide pour sa personne, âpre sur la discipline, vaillant et homme de grand sang-froid. Mais c’était aussi le gentilhomme, le vrai gentilhomme ; non celui qui ne vit que pour le luxe et les plaisirs, mais de ces gentilshommes qui ne songent avant tout qu’à présenter en tous temps et dans tous les pays l’honneur et la noblesse du nom français.

Cultivé et lettré, il fut avec Montcalm l’un des premiers à faire fleurir dans la colonie les lettres françaises. Très distingué de manières et de langage, sans hauteur ou vanité, bienveillant, courtois, hospitalier, il attirait à lui la plèbe et la soldatesque qui le respectaient hautement.

Sous des apparences débonnaires il était armé d’une forte énergie et d’un esprit tenace, et le soldat et le gentilhomme chez lui s’alliaient dans la meilleure mesure possible.

M. de Bougainville se fit peu d’ennemis en Nouvelle-France, demeurant le plus possible hors des démêlées et des brouilles surgissant à tous moments entre le gouverneur et le marquis de Montcalm. Il respectait M. de Vaudreuil et l’estimait, mais n’acceptait d’ordres dans les choses de la guerre que du marquis de Montcalm d’abord, et de M. de Lévis ensuite. Il avait fait entendre à M. de Vaudreuil, tout en reconnaissant l’autorité dont il était revêtu, qu’à son sens l’armée ne devait, dans une opération militaire, relever que d’un chef. Loin de déplaire au gouverneur, cette franchise avait augmenté son estime pour M. de Bougainville.

Quant à Bigot, qui se vantait de mener comme il voulait l’armée et ses chefs, il s’était heurté à un rude homme dans Bougainville. Il s’était vite aperçu que le gentilhomme n’était pas disposé à faire ses quatre volontés.

Il était arrivé dans un conseil que M. Bigot avait reproché à Bougainville de ne les avoir pas secondés, lui et M. de Vaudreuil, dans leurs projets. Froidement et dignement Bougainville avait répliqué, mais tout en laissant percer de l’ironie :

— Monsieur l’intendant, ne me parlez donc pas de finances, je ne saurais m’y entendre complètement, alors que vous y excellez à merveille et que nul de nous, soldats, ne saurait vous y prendre en faute !

Malgré son ironie cette boutade n’avait pas déplu à Bigot qui, d’ailleurs, n’avait su en saisir le véritable sens. Mais, une chose certaine, il avait fort bien compris que ce Bougainville n’était pas facile à mater, et il n’avait pas recommencé. Néanmoins, pour se décharger un peu de la boutade reçue, il s’était borné à dire à ses associés qui n’avaient pas manqué de rire sous cape :

— Si Monsieur de Bougainville n’est pas à soudoyer pour la bonne marche de nos affaires, il n’est pas à craindre non plus. Je le crois quelque peu naïf et peut-être bien quelque peu idiot !

Satisfait d’avoir laissé tomber ce jugement, qu’il savait tout à fait faux, il n’en avait pas voulu à ce vaillant soldat. Au contraire, à différentes reprises il avait essayé de conquérir son estime.

Voilà donc l’un des chefs de l’armée française, un chef qui, au printemps de 1760, allait si bien seconder l’effort du chevalier de Lévis.

Et maintenant, quittons pour un moment Bougainville et Vaucourt, laissons-les se restaurer, et montons à l’étage supérieur où nous retrouverons, fort inquiets, le sieur Péan et sa jolie femme.


L’appartement qu’occupait Péan et sa femme se trouvait situé sur la façade de l’auberge et donnait sur la terrasse que formait la véranda. Une porte-fenêtre, protégée par de solides volets, ouvrait sur cette terrasse, et de là on y pouvait admirer de superbes paysages.

Mais Péan s’était bien gardé d’ouvrir ces volets et cette fenêtre en entendant le tintamarre qui, toute la matinée, s’était produit sur la place de l’auberge ; mais par les interstices du volet il avait pu voir un peu ce qui se passait. Et si nous disons un peu, c’est parce que la terrasse lui dérobait une partie de la scène. Aussi n’avait-il pu voir l’arrivée de Pertuluis et de Regaudin, de même qu’il n’avait pu assister à l’outrage fait à sa voiture. Il avait bien entendu des cris, des jurons, des éclats de rire, mais tous ces bruits n’avaient eu aucune signification particulière pour lui. Et comme il avait intimé à Foissan l’ordre de le tenir au courant des événements, celui-ci venait de temps à autre l’informer des choses qui se passaient au-dehors, et lui apportait les nouvelles, qui arrivaient avec l’armée en retraite.

Lui et sa femme s’étaient retirés dans ce salon en lequel l’aubergiste les avait introduits la veille, et auquel la belle Mme Péan ne pouvait s’accoutumer. Il faut dire aussi qu’à cause des volets clos la pièce était fort sombre, seul un faible jour y entrait. Mais cette demi-obscurité était atténuée par les flammes claires de la cheminée qu’un serviteur entretenait.

Sombre, comme la pièce elle-même, et rêveuse, Mme Péan demeurait assise dans une grande bergère placée près de la cheminée.

Péan se promenait les mains au dos, grommelant, pestant, jurant.

— Par Notre-Dame ! sommes-nous venus nous prendre dans une taupière ?

Lorsqu’un vacarme quelconque retentissait sur la place de l’auberge et que tout le bâtiment tremblait, il ébauchait un rude geste de colère et hurlait :

— Enfer de cette tourbe !…

— Eh ! s’écria une fois Mme Péan très furieuse, vous avez bien trouvé ce que vous avez désiré !

— La paix, madame ! Ne me montez pas le sang davantage !

Sur une tablette, au-dessus de laquelle était appendu un portrait de Louis XIV, une belle jardinière de porcelaine était posée. Dans sa rage impuissante Péan la saisit et la lança contre un mur où elle se brisa en miettes.

Plus furieuse — furieuse de la fureur de son mari — Mme Péan bondit.

— Allez-vous à présent, clama-t-elle, mettre en pièces cette auberge pour faire passer votre mauvaise humeur ? Voulez-vous qu’on nous regarde comme descendants de vandales ?

— N’avez-vous pas entendu ? s’écria Péan. La paix, sinon…

Il tourna vers sa femme sa face grasse et tourmentée par la rage, et ses yeux avaient de tels éclats que la jeune femme détourna la tête avec effroi. Elle se laissa retomber sur la bergère et prit une attitude boudeuse.

Péan se remit à marcher, d’un pas plus saccadé, sans cesser de maugréer. Car ce Péan était un être impossible : avide d’argent, de plaisirs et de luxe, il n’était jamais content des énormes profits que lui rapportait l’agiotage. Vaniteux et orgueilleux, il supportait difficilement la domination de trois êtres qui lui ressemblaient de bien des côtés : c’étaient Bigot, Cadet et Deschenaux. Car Péan ne venait dans cette atroce hiérarchie qu’en quatrième lieu, et il devait se soumettre aux décisions de ses associés. Son orgueil en souffrait d’autant plus qu’il aurait voulu mener et dominer ; mais pour ne pas se voir mettre hors des rangs de cette société et pour ne pas s’exposer à la vengeance de ses complices, il devait donc se taire et rentrer sa salive. Il souffrait donc terriblement. Que d’imprécations en lui-même et que de sourdes colères jamais assouvies ! Que de malédictions contre ses associés, mais qu’il réussissait à dérober sous les sourires de commande et par les mimiques hypocrites ! Jaloux, il se torturait à paraître indifférent, et courait, par revanche, filles et femmes desquelles il reconnaissait ne pas recevoir ce qu’aurait pu lui procurer sa propre femme que Bigot lui avait prise. Or, malgré toutes les jouissances du puissant, du riche, du libertin et du grand seigneur — façon qu’il affectait tout autant que Cadet — cet homme endurait continuellement des tourments d’enfer. C’est souvent le lot des grands de ce monde : leur bonheur n’est que de surface. Car mille démons dénommés l’envie, le désir jamais satisfait, la peur des catastrophes, l’orgueil du nom et du rang, du rang qui peut leur échapper, la haine du plus grand qu’eux, le mépris du plus petit, oui tous ces démons leur rongent sans cesse le cœur, l’esprit et les entrailles ! Car la fortune n’est souvent qu’un fardeau écrasant ! Car les honneurs ne sont souvent qu’épines dorées dont les piqûres en sont plus violentes et douloureuses ! Car la gloire n’est souvent qu’un gaz délétère qui les enivre comme un fiel vénéneux ! Car la puissance est un sceptre si lourd aux mains des hommes, que s’ils tombent ce sceptre les écrase ! Or tous ces puissants de la Nouvelle-France, tous ces jouisseurs forcenés, toutes ces têtes hautaines, orgueilleuses, stigmatisées par tous les vices et toutes les lèpres, n’étaient que des damnés qui, pour trouver au moins un instant de répit ou mieux pour échapper une seconde à l’empire de leurs tourments, se jetaient à corps-perdu dans la débauche ! Ils n’en sortaient que plus brisés, plus torturés, plus vils, et, démons épouvantés, ils se replongeaient dans leur enfer…

Péan était l’un de ces damnés de la richesse et de la puissance, et un jour on le verrait, car tout finit, s’écraser comme une vermine immonde.

L’ironique face de l’Italien Foissan s’encadra dans la porte du salon.

— Quoi encore ? demanda Péan en s’arrêtant.

— Monsieur de Bougainville et le capitaine Vaucourt ! annonça Foissan à mi-voix.

— Ah ! ah ! fit Péan en tressaillant, comme si à ce nom de Bougainville il eût un pressentiment de malheur ; que vient faire ici le faillard ?

— Nul ne le sait, monsieur. Il a donné ordre à ses cavaliers de ne laisser personne entrer ou sortir sans une autorisation du capitaine Vaucourt.

Péan frémit.

— Par Notre-Dame ! qu’est-ce que cela signifie ?

— Allez-vous nous apprendre, demanda Mme Péan avec inquiétude, que nous sommes prisonniers maintenant de ces hommes de guerre ?

Foissan n’osa répondre.

— Et Bougainville, reprit Péan les sourcils contractés, sait-il que nous sommes ici ?

— Il doit le savoir, répliqua Foissan.

— Eh bien, s’il ne sait pas, je vais le lui faire savoir.

Et rudement il marcha vers la porte après avoir arrangé son jabot et assujetti son épée dans son fourreau.

Mme Péan le regarda sortir du salon avec surprise, et elle n’osa pas le retenir.

Foissan s’était reculé dans le corridor et effacé pour livrer passage à ce maître. Comme saisi par une pensée soudaine, Péan s’arrêta et demanda au garde :

— Au fait, m’as-tu dit que le forgeron avait réparé les dommages causés à ma voiture par ces stupides grenadiers ?

— Non, monsieur, car le forgeron qui demeure à un mille d’ici, n’est pas encore venu.

— Eh bien ! il faudra le presser.

Et Péan, dressant la tête, mettant sur son masque une souveraine hauteur, marcha vers l’escalier qu’il descendit lentement jusqu’à la salle commune où mangeait et buvait joyeusement de la soldatesque.

En passant près d’une table, il entendit ces paroles qu’il feignit de n’avoir pas comprises :

— Ventre-de-grenouille ! voici les paons qui viennent promener leurs plumes parmi nous… Ohé ! Regaudin, mouillons les nôtres !

— Biche-de-bois ! quelle idée me prend, Pertuluis, d’échanger nos plumes de velours marron contre les plumes roses et bleues du paon !

Un rire circula à la ronde parmi les buveurs attablés.

— C’est égal, cria Pertuluis en levant une tasse d’eau-de-vie, c’est le cas de dire que nous nous rattrapons à-qui-en-veut-en-v’là !

— Et vivent les paons ! rugit Regaudin en vidant son gobelet.

Rouge de colère, Péan gagnait la porte de l’auberge.

Dans la cuisine Jean Vaucourt avait sursauté de surprise en entendant les voix des deux grenadiers.

— Oh ! oh ! fit-il à Bougainville, voilà deux grenadiers de ma connaissance sur qui il sera bon d’avoir l’œil.

Bougainville se mit à rire.

— Deux chenapans et deux braves à la fois

— Braves jusqu’à la folie, déclara Vaucourt, qui les avait vus à l’œuvre sur les Plaines d’Abraham.

À ce moment l’aubergiste passait près des deux officiers. Vaucourt l’arrêta.

— Eh ! dites donc, Maître Hurtubise, vous ne m’avez pas donné de nouvelles de ma femme et de ses amis ?

— Quoi ! fit l’aubergiste surpris, vous attendez donc madame et ses amis ?

Vaucourt partit de rire.

— Au fait, reprit-il, j’ai oublié de vous dire hier que j’attendais madame Vaucourt, la femme du milicien Aubray et trois autres personnes. Je suis assez surpris de ne les pas voir ici encore.

— Madame et ceux qui l’accompagnent ne venaient-ils pas en berline ?

— Parfaitement. En auriez-vous des nouvelles ?

— Oui, monsieur. Des soldats ont passé sur la route, près de Saint-Augustin, une berline dont une roue était brisée. Cette berline contenait quatre ou cinq voyageurs, dont trois jeunes femmes.

— Pardieu ! s’écria le capitaine, je parie que c’est la berline qui transporte ma femme, celle du milicien Aubray et Rose Peluchet.

Et se tournant vers Bougainville, il ajouta, l’air un peu inquiet :

— Monsieur, j ai bonne envie de galoper jusqu’à Saint-Augustin pour voir ce qui s’y passe.

— Je comprends bien votre inquiétude, capitaine, sourit Bougainville ; mais je puis vous assurer que la berline sera réparée, ou que Monsieur de Vaudreuil, qui arrivera bientôt, se chargera de Madame Vaucourt.

— Vous avez peut-être raison, et j’attendrai l’arrivée de Monsieur le Gouverneur.

Pendant ce temps, Péan s’était rendu jusqu’à la porte de l’auberge et avait fait mine de sortir. Les soldats de Bougainville lui avaient barré le passage.

— Que signifie ? s’écria Péan tremblant d’indignation.

— On ne passe pas ! dit un soldat.

— Sans un permis du capitaine Vaucourt ! ajouta un autre.

— Ah ! fit Péan suffoqué. Et vous pensez, mes drôles, que je demanderai la permission pour aller à mes affaires ?

— Il le faudra ! répondit le premier soldat.

Et Péan vit des baïonnettes devant lui.

La foule dehors, reconnaissant que ce grand seigneur, qui voulait en imposer, n’était autre que le sieur Péan, applaudit fortement le geste des soldats.

Écumant de rage et se doutant bien de qui venait cet ordre si bien exécuté par les soldats, Péan tourna prestement sur ses hauts talons et se dirigea vers la cuisine où, en traversant la salle comme l’instant d’avant, il avait aperçu les silhouettes de Bougainville et de Vaucourt.

Avec une mine dominatrice et courroucée à la fois, il s’approcha de Bougainville et sans la moindre forme de politesse prononça :

— Monsieur, il paraît que vous avez donné ordre à vos soldats de ne pas laisser sortir les gens de cette auberge ?

— Moi ? fit Bougainville avec une surprise bien stimulée.

Et feignant de reconnaître seulement le sieur Péan, il sourit et dit, avec une inclination de tête :

— Ah ! pardon, monsieur, je ne vous savais pas ici !

— Alors… cet ordre que vous avez donné ?…

— Ai-je vraiment donné cet ordre ?

— On le dit, monsieur.

— En ce cas, daignez vous adresser au Capitaine Vaucourt.

— Eh ! que m’importe monsieur le capitaine, s’écria dédaigneusement Péan ! Je vous demande si oui ou non vous avez donné cet ordre ?

— Si je l’ai donné, répliqua froidement Bougainville, c’est que j’en avais les raisons ; et l’ayant donné, c’est le capitaine Vaucourt qui est chargé de le faire exécuter.

Mais Péan était trop orgueilleux pour s’abaisser jusqu’à demander un laisser-passer à un simple capitaine de milices ; aussi prit-il un air extrêmement offensé pour répliquer à Bougainville :

— C’est bien, monsieur, je tiendrai compte de votre conduite à mon égard.

Et toujours hautain, rageur à l’excès, il quitta la cuisine et se dirigea vers le grand escalier.

Là, il fut accosté par Foissan, et les deux hommes tinrent un rapide colloque. Puis le sieur Péan monta l’escalier et disparut vers l’étage supérieur. Foissan de son côté se rendit à la cuisine. Courbé et ironique il s’approcha de Jean Vaucourt et demanda :

— Monsieur le capitaine veut-il avoir l’obligeance de me fournir un laisser-passer afin que je puisse aller à l’écurie donner de l’œil à mes chevaux ?

Vaucourt reconnut l’individu.

— Tu reviendras tout à l’heure, dit-il, j’ai d’autres permis à donner.

Un peu interdit et inquiet en même temps, Foissan retourna dans la salle.

Alors Jean Vaucourt se pencha à l’oreille de Bougainville et dit :

— Vous avez vu ce Fossini qui se dit Foissan, mais qu’on reconnaît toujours à son accent, et vous vous souvenez que je vous ai dit que cet homme est affilié à Péan dans cette affaire de trahison qu’on est en train de tramer ?

— Oui, je l’ai bien reconnu. Allez-vous lui donner ce permis de sortir ?

— Je voulais vous demander votre avis. Ne pourrait-on pas lui donner ce permis et le faire surveiller ? Peut-être nous mettrait-il sur des indices qui nous aideraient à démasquer plus sûrement les traîtres.

— J’approuve votre idée, capitaine. Donnez-lui ce permis, je le ferai surveiller par l’un de mes lieutenants.

Le capitaine fit appeler Foissan et lui remit un petit carré de papier sur lequel était écrit ce nom : « Vauvert ».

— Avec ça, dit le capitaine, vous pourrez sortir et rentrer autant de fois qu’il vous plaira.

Foissan remercia et s’éloigna.

De suite Bougainville fit venir à lui un jeune sous-lieutenant, lui désigna Foissan et dit :

— Mon ami, ne perdez pas cet homme de vue, et tenez-moi au courant de ses faits et gestes.

Le jeune officier venait de se retirer, que l’aubergiste s’approcha à son tour. Et se courbant, souriant avec un air énigmatique.

— Excellence, annonça-t-il à mi-voix, une grande dame là-haut désire avoir avec votre Excellence une petite entrevue…

— Ah ! ah ! se mit à rire Bougainville, je parie que cette grande dame n’est autre que la belle et séduisante Madame Péan.

Tout juste. Excellence.

— Eh bien ! Maître Hurtnbise, la politesse me commande de me rendre au désir de cette jeune dame, veuillez me conduire !

Et, ayant donné à Jean Vaucourt quelque instructions il suivit l’aubergiste au premier étage.

La porte du salon où se tenait la jolie femme était entr’ouverte. Bougainville avait bien pensé qu’il y avait là quelque manège de Péan lui-même avec qui il s’attendait de se trouver face à face. Mais il demeura un peu surpris, après avoir été introduit par l’aubergiste, de se trouver seul avec la belle jeune femme qui lui souriait divinement de ses lèvres humides et rouges.