Le drapeau blanc/11

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Éditions Édouard Garand (35p. 53-56).

— XI —

LA SIRÈNE ET LE GENTILHOMME-SOLDAT


Bougainville s’inclina comme s’il se fût trouvé devant Madame de Pompadour.

— Monsieur, dit Mme Péan avec ce sourire qui aurait pu faire frémir un géant de granit, je n’ai pu apprendre l’arrivée en cette auberge d’un gentilhomme tel que vous, sans me permettre de lui offrir l’hospitalité de mon salon d’aventure.

— Madame, répondit galamment Bougainville, ce salon me paraît tout illuminé des éclats de votre ravissante personne et tout parfumé de vous-même ; je sais d’ores et déjà que là où vous êtes, peu importe le lieu les choses s’embellissent rien qu’au reflet de votre beauté.

Ce compliment, bien qu’elle le devinât peu sincère, flatta souverainement Mme Péan.

— Je sais, répondit-elle, que vous possédez les secrets de la galanterie, monsieur de Bougainville. Je vous remercie d’avoir de ma personne si bonne et si haute opinion. Mais laissez-moi vous conduire à ce fauteuil et à cette table que j’ai fait dresser à votre intention.

— Vraiment, madame, vous me comblez, fit Bougainville en s’inclinant.

Et comme Mme Péan demeurait là, immobile, debout près de lui comme dans l’attente d’un peu plus de galanterie, le gentilhomme lui offrit son bras qu’elle accepta de suite. Et tous deux se dirigèrent vers la table magnifiquement servie de gâteaux et de vins, et placée près de la cheminée où ne vivait plus qu’un feu de braises.

Il ne faut pas croire que le salon était illuminé, comme l’avait dit ironiquement Bougainville ; au contraire : à mesure que le soleil penchait vers les collines de l’ouest, dans le salon l’ombre s’épaississait de moment en moment. On n’y voyait plus les objets que comme au travers d’un léger voile de gaze, et l’atmosphère tiède et parfumée qui y régnait laissait planer une sorte de mystère très doux dont Bougainville parut enchanté.

— Madame, dit-il, après qu’il se fut assis à la table et en face de son hôtesse, je dois de suite vous confesser ma gratitude pour cette belle hospitalité que vous daignez m’offrir. Précisément je m’ennuyais en bas, lorsque cet aimable aubergiste est venu m’apporter votre invitation.

— Vraiment, vous vous ennuyiez… fit-elle avec un sourire sceptique et tout en emplissant d’un vin rouge et pétillant deux coupes de cristal.

— En doutez-vous, Madame ?

— Non pas… mais je croyais que vous aviez tellement à faire pour… empêcher les gens de sortir ou d’entrer…

Bougainville sourit à l’allusion.

— Quoi, Madame, s’écria-t-il avec une feinte surprise, m’aurait-on déjà calomnié auprès de vous ?

— Au contraire, monsieur, on vous tient pour un parfait gentilhomme et un galant soldat.

— Merci, j’aime mieux ça.

— Toutefois, on déplore que vous ayez donné certain ordre fort étrange.

— Étrange, oui, Madame… Mais seulement si je l’ai donné.

— On assure que vous l’avez donné.

— En ce cas il n’est plus étrange, sourit finement Bougainville, puisqu’en donnant tel ordre j’ai dû en avoir le droit et le pouvoir.

— Et les motifs aussi ? demanda la jolie femme, un peu vexée par la réplique fort à point de Bougainville.

— Naturellement.

Mme Péan essaya de ne pas laisser percer son dépit et, toujours très souriante, elle ajouta :

— Certes, monsieur, je ne saurais vous méconnaître ce droit et ce pouvoir et encore moins discuter vos raisons ; néanmoins, je m’étais imaginé que cet ordre ne me concernait pas.

— Mais il ne vous concerne pas, Madame, pas du tout !

— Ah ! vraiment ? s’écria Mme Péan ravie. Mais alors je m’empresse de vous demander pardon d’avoir traité d’étrange cet ordre que vous avez donné.

— Madame, je vous assure encore que cet ordre n’avait rien de personnel, en ce sens qu’il ne visait personne en particulier. L’ordre portait simplement que nul ne devait entrer ou sortir sans un laisser-passer du capitaine Vaucourt.

Mme Péan rougit violemment, car elle se sentait battue par ce raffiné gentilhomme et ce rude soldat dès le commencement du combat qu’elle voulait lui livrer. Toutefois, elle réussit à faire bonne contenance.

— Mais, monsieur, ceci est une généralité dans laquelle je peux être comprise.

— C’est bien possible, Madame, sourit Bougainville.

La jeune femme tressaillit visiblement. Mais se domptant, elle souleva une coupe de vin et la déposa doucement devant le gentilhomme, disant d’une voix qu’elle savait rendre chaude et prenante :

— Monsieur de Bougainville, je m’aperçois que j’oublie les lois de l’hospitalité, et vous ne me refuserez pas de choquer votre coupe contre la mienne pour la plus grande gloire de notre France.

— Et le salut de notre Nouvelle-France ! ajouta Bougainville.

Il choqua sa coupe contre celle de la belle jeune femme et la posa aussitôt devant lui, sans même y tremper ses lèvres.

Mme Péan, qui venait de tremper les siennes dans la coupe qu’elle tenait, s’arrêta et demanda, très surprise :

— Vous ne buvez pas, monsieur ?

— Après vous, Madame, sourit-il. Ou plutôt, dans un moment, une fois que vous m’aurez expliqué le but de cette entrevue que vous avez désirée.

Bougainville redoutait-il la liqueur qu’on venait de lui servir ?… Peut-être !

Mme Péan pâlit, trembla, posa rudement sa coupe sur la table et, la voix sourde, l’air offensé, elle demanda :

— Pensez-vous qu’elle soit empoisonnée, monsieur ?

Brusquement elle saisit la coupe de Bougainville, la porta à ses lèvres et en vida le contenu à longs traits.

— Voilà, monsieur, reprit-elle en posant la coupe vide ; si ce vin était empoisonné, vous me verrez mourir sous vos yeux, et ce sera mon châtiment !

Bougainville, sans mot dire, prit la coupe de la jeune femme et la vida.

— Et moi, Madame, je mourrai près de vous ! ajouta-t-il dans un sourire.

Mme Péan partit de rire aux éclats.

— Décidément, monsieur de Bougainville, vous êtes tout plein d’humour, et rien d’étonnant que vous défendiez aux gens d’une auberge d’entrer ou de sortir.

— Madame, nous ne nous comprenons pas : je n’ai rien défendu, j’ai seulement signifié qu’il faudrait un permis du capitaine Vaucourt pour avoir droit de sortie ou d’entrée.

— Mais cela revient au même, je suis prisonnière !

— Et moi, Madame, répliqua finement Bougainville, je suis prisonnier comme vous ; car je ne pourrais sortir de cette auberge à présent sans que j’en demande la permission au capitaine Jean Vaucourt.

— Ainsi donc, c’est sérieux ? fit Mme Péan avec une petite moue d’ennui.

— C’est même grave, Madame. Car on dit que certaines gens, dont nous ignorons les noms pour le moment, complotent la mort de Monsieur de Vaudreuil.

— Que dites-vous, monsieur ! s’écria Mme Péan avec un véritable effroi.

— Je dis, Madame, ce qu’on nous affirme.

— Mais alors, nous sommes environnés d’assassins ?

— Je le crains. Vous concevez à présent, Madame, que mon ordre, loin d’être étrange, n’est que logique et prudent.

— Mais je veux sortir d’ici, monsieur… je le veux, s’il est vrai qu’on y trame contre la vie des gens. Et vous-même, êtes-vous bien sûr qu’on ne trame pas contre vous ?

— Oh ! cela m’est bien indifférent, se mit à rire doucement Bougainville, attendu que ma vie est en jeu tous les jours. Une balle sur un champ de bataille, comme ce pauvre marquis de Montcalm…

— Pauvre marquis !… interrompit Mme Péan avec un profond soupir et en passant une main sur ses yeux.

— Ou bien un coup de dague, un coup d’épée continua Bougainville imperturbable cela importe peu dans la lutte !

— Ne parlez pas ainsi, monsieur, vous me faites frémir. Et puis, vous êtes si jeune…

— Monsieur de Montcalm l’était aussi.

— Pauvre marquis !… répéta la jeune femme avec un chagrin hypocrite.

— Que diriez-vous de moi, Madame, si je mourais ? sourit Bougainville.

Elle se mit à rire, avant de répondre :

— Mon Dieu, s’il m’avait défendu une porte…

— Non ! non ! Madame, interrompit vivement le gentilhomme. Mettons qu’il ne l’aurait pas défendue, car il ne veut nullement encourir vos malédictions.

Mme Péan se trompa sur la pensée de son interlocuteur : et croyant que Bougainville par galanterie consentait enfin à lever la consigne pour elle, elle cria, joyeuse :

— Bravo ! monsieur… Je puis donc sortir sans permis ?

Elle saisit brusquement les mains du gentilhomme, les serra dans les siennes, et peut-être allait-elle les porter à ses lèvres — grande comédienne qu’elle était — si un grand bruit de chevaux hennissant et de chariots cahotant n’eût retenti sur la place de l’auberge, bruit qui la fit tressaillir et abandonner les deux mains qu’elle tenait.

À la même minute des voix fortes dehors jetèrent ce nom :

— Le Gouverneur !…

Bougainville se leva de table.

— Madame, dit-il en s’inclinant, je vous prie d’accepter mes excuses, il faut que j’aille saluer Monsieur de Vaudreuil.

— Eh ! monsieur, vous ne m’avez pas encore dit que vous allez donner l’ordre à vos gens de me laisser sortir !

Elle avait un air si anxieux, si inquiet, et elle tremblait tellement à cette minute, que Bougainville ne douta plus qu’elle fût coupable de l’accusation portée contre elle et son mari par Vaucourt.

— Certainement, Madame, je donnerai cet ordre. Mais demain seulement, puisque aujourd’hui il vous incombe, étant l’unique personne du sexe en cette auberge, de faire les honneurs de l’hospitalité à Monsieur le Gouverneur.

Et, s’étant incliné de nouveau, Bougainville se retira.

Mme Péan eut un geste de colère que ne vit pas le gentilhomme qui sortait. Et dès que la porte eut été refermée, elle courut à une tenture qui masquait une porte intérieure, l’écarta violemment et dit dans un rugissement :

— Eh bien ! vous avez entendu, Péan ?… nous sommes prisonniers !

Péan, pâle et agité, sortit d’un petit cabinet contigu au salon.

— Oui, chère amie, répondit-il sur un ton concentré, j’ai tout entendu et compris. Oui, cet ordre de Bougainville a été donné à cause de nous !

— Oh ! gronda Mme Péan, il faut que je fasse parvenir un message à Monsieur l’intendant qui saura bien, lui, nous faire ouvrir les portes !

— Inutile, chère amie, sourit tout à coup Péan. Monsieur de Vaudreuil fera lever la consigne.

— Vous croyez ?

— J’en suis certain.

Et tous deux allèrent à une fenêtre, poussèrent un peu le volet et regardèrent le cortège du gouverneur pénétrer dans le village.