Le drapeau blanc/14

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Éditions Édouard Garand (35p. 60-63).

XIV

UNE SOMMATION DU SIEUR PÉAN


En son auberge tout illuminée, après la prière du De Profundis, Maître Hurtubise faisait les apprêts d’un dîner quasi royal pour ses hôtes très distingués.

Mais déjà aussi le sieur Péan venait offrir à M. de Vaudreuil et à sa suite de vouloir bien accepter l’hospitalité de sa table, assurant que Mme Péan se joignait à lui pour obtenir ce grand honneur.

— Monsieur, répondit le gouverneur avec la meilleure courtoisie, je suis contraint de vous exprimer à vous et à Madame Péan mes regrets, attendu que Maître Hurtubise est en train de dresser la table à laquelle j’ai invité monsieur l’abbé, Monsieur de Bougainville et le capitaine Vaucourt et sa dame, et attendu aussi que je n’ai que cette nuit à ma disposition pour conférer avec messieurs les officiers de l’état-major. Mais pour ne pas gâter votre aimable invitation, je prierai les sieurs Varin, Estèbe et Maurin de vouloir bien me représenter à votre table, tout en vous assurant qu’une autre occasion pourra se présenter à laquelle il me sera permis d’accepter votre courtoise hospitalité.

Péan éprouva un rude désappointement. Mais il serra les dents, sourit, exprima ses profonds regrets de n’avoir pas cet insigne honneur et, suivi de Varin, Estèbe et Maurin, gagna son appartement.

Jean Vaucourt et sa femme s’étaient retirés aussi au premier étage dans une pièce voisine des Péan.

En attendant que le dîner fut servi, Héloïse racontait à son mari comment la nuit précédente à Saint-Augustin une roue de la berline s’était soudain brisée. Elle et ses amis, en attendant qu’un forgeron fût mandé, avaient reçu asile dans la chaumière d’un paysan-aubergiste dont la femme se mourait. Mais comme le forgeron que Pertuluis et Regaudin avaient été chargés d’envoyer au secours de la berline ne venait pas, M. de Vaudreuil avait offert à la jeune femme et son enfant une place dans sa voiture.

Ce qui, dans ce récit, avait le plus surpris le capitaine Vaucourt, c’était que Pertuluis et Regaudin avaient fait partie du voyage.

— Ma chère amie, dit-il, je me demande quel hasard a mis sur votre route ces deux grenadiers qui, un jour, tentèrent de m’assassiner ?

Héloïse exprima comment le père Croquelin avait rencontré les deux bravi qui, d’eux-mêmes, s’étaient offerts d’escorter la berline pour la protéger contre toutes mauvaises rencontres.

— Il faudrait alors penser, souri le capitaine, que ces deux grenadiers — deux braves d’ailleurs qui se sont distingués à Montmorency et sur les Plaines — se soient fait nos amis. Mais par quel enchantement, sinon par quel miracle ? je me le demande.

— C’est ce que je ne saurais vous expliquer, mon ami, sourit la jeune femme, heureuse de se trouver enfin réunie à celui qu’elle aimait tant.

— Oh ! j’en aurai bien l’explication, reprit le capitaine, car les deux coquins sont dans l’auberge, buvant à ventre ouvert, vidant carafons sur carafons, offrant des tournées innombrables aux hôtes qui les entourent ; je les interrogerai.

Et, non moins heureux d’avoir retrouvé sa femme saine et sauve ainsi que son petit Adélard, il les embrassa passionnément tous les deux, mais il prit le petit dans ses bras et se mit à le caresser avec folie.

Une main frappa doucement dans la porte.

Héloïse alla ouvrir. Elle recula avec surprise en apercevant devant elle Mme Péan très souriante et magnifiquement parée. Celle-ci franchit le seuil de la porte et s’arrêta, simulant une grande surprise et un grand trouble à la vue du capitaine Vaucourt. Mais de suite elle amplifia son sourire, inclina la tête dans la direction du capitaine et dit :

— Je vous prie, madame et vous, monsieur le capitaine, d’accepter toutes mes excuses. J’apprends que Madame Vaucourt vient de descendre en cette auberge où je suis seule de mon sexe, et j’ai cru de bonne politesse de lui venir offrir, ainsi qu’à monsieur le capitaine, l’hospitalité de ma modeste table.

Héloïse s’était de suite ressaisie.

— Madame, répondit-elle avec une grâce charmante, je suis bien peinée de ne pouvoir me rendre à votre désir, attendu que mon mari et moi avons déjà accepté l’invitation de Monsieur de Vaudreuil.

— Mais, madame, sourit Mme Péan, nous avons comme hôte monsieur de Vaudreuil lui-même !

— En vérité ? fit Héloïse, très étonnée. Elle regarda son mari comme pour le consulter.

Jean Vaucourt allait exprimer aussi son étonnement et ses regrets à Mme Péan, lorsque l’aubergiste parut dans la porte restée ouverte. Maître Hurtubise se courba profondément devant Héloïse et dit :

— Madame, Monsieur de Vaudreuil attend ses hôtes.

— Ah ! ça, Maître Hurtubise, s’écria Mme Péan avec une stupeur courroucée, est-ce que Monsieur de Vaudreuil n’a pas accepté de dîner avec nous ?

— Pardon, madame ! sourit l’aubergiste sans se déconcerter. Monsieur de Vaudreuil a voulu que la table fût dressée dans ma cuisine même, où lui et ses officiers aiment toujours mieux se restaurer.

Confuse et très irritée, Mme Péan balbutia de nouvelles excuses et se retira.

Ce dîner, de part et d’autre, fut plutôt silencieux et triste, vu les circonstances et le deuil qui frappait la colonie entière.

Dans la grande salle de l’auberge un silence relatif régnait aussi ; il n’y demeurait que les soldats de Bougainville et quelques petits officiers ainsi que les voyageurs qui attendaient le départ de la diligence. Les gardes et soldats de Vergor avaient réussi à sortir de l’auberge. Et lorsque, après le dîner, Jean Vaucourt voulut interroger les deux grenadiers, il constata que ceux-ci également n’étaient plus dans l’auberge. Intrigué, il s’en informa, auprès du lieutenant de Bougainville qui avait été chargé depuis le crépuscule de délivrer les permis de sortie.

— Monsieur, répondit l’officier, ils ont demandé un laisser-passer pour l’écurie et ne sont pas rentrés.

— Et Foissan ? interrogea Vaucourt.

— Il a disparu, monsieur, ainsi que ses gardes.

Vaucourt fronça les sourcils et parut méditer. Un valet, revenant de l’écurie avec sa lanterne, passa près de là.

Le capitaine l’arrêta.

— Mon ami, dites-moi si à l’écurie ne se trouvent pas des gardes de Monsieur Bigot et deux grenadiers ?

— Il n’y a plus personne aux écuries, monsieur.

— C’est bien, dit Vaucourt.

Puis, revenant à l’officier de Bougainville :

— Monsieur, je ne vous en veux pas de les avoir laissés s’esquiver, car c’est peut-être une bonne chose de nous voir débarrassés de ces coquins. Au reste, nous tenons bien solidement les deux prisonniers qui nous intéressent le plus.

Sur ce, le capitaine retourna auprès de M. de Vaudreuil qui venait d’entrer en conférence avec ses officiers. Depuis un moment Héloïse, accompagnée d’une servante de l’auberge, était remontée à son appartement.

Comme il n’est rien d’intéressant pour le lecteur dans le cours de la nuit qui suivit, nous passerons de suite au matin suivant.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

En cette matinée, vers les dix heures, juste au moment où Monsieur de Vaudreuil venait de descendre de son appartement, et alors que ses officiers s’empressaient autour de lui pour lui souhaiter le bonjour, Péan parut.

Comme la veille, la place de l’auberge était remplie d’une foule remuante, triste ou joyeuse, et qui commentait à voix haute ou basse les événements des derniers jours. Dès les six heures du matin la dernière colonne de l’armée de Beauport s’était remise en route pour la rivière Jacques-Cartier suivie de tout le train des vivres et munitions et de l’artillerie. Il ne restait au village que les cinquante cavaliers de Bougainville et une escorte de cavalerie sous les ordres de La Rochebaucourt ; cette escorte devait accompagner les trois berlines qui transportaient le gouverneur et les fonctionnaires de son entourage. M. de Vaudreuil avait encore quelques messages à écrire et quelques conférences à tenir avec ses officiers, et il avait annoncé son départ pour la fin de ce jour, voulant voyager de nuit afin de rencontrer M. de Lévis au grand quartier général le lendemain, 16 septembre.

Péan se présenta à M. de Vaudreuil avec une mine fort hautaine. D’une voix, qui voulait imposer, il demanda, tout en décochant un regard aigu vers Bougainville :

— Excellence, puis-je vous demander de faire lever immédiatement une stupide consigne qui, depuis hier, nous ferme les portes de cette auberge ?

— Vraiment, monsieur ? s’écria Vaudreuil avec une feinte surprise, car il avait été instruit par Bougainville du complot qu’on tramait contre la capitale.

Croyant que le gouverneur ignorait le fait, Péan reprit en laissant peser son regard sombre sur Bougainville :

— Je vous prie, Excellence, de vous en assurer auprès de Monsieur !

Vaudreuil se tourna vers Bougainville avec un regard interrogateur.

Bougainville sourit.

Monsieur le gouverneur, dit-il, il m’a été suggéré hier, pour certains motifs de sûreté et de prudence, de donner l’ordre d’empêcher l’entrée ou la sortie des gens à moins d’un laisser-passer du capitaine Vaucourt. Mais cet ordre ne concernait personne en particulier, et à présent il vous appartient de lever ou de maintenir la consigne.

— Et vous avez dit, Monsieur de Bougainville, pour de hauts motifs de sûreté et de prudence ? demanda Vaudreuil froidement.

— Je le répète, Excellence.

— Mais alors, sourit M. de Vaudreuil, je ne saurais prendre sur ma responsabilité de lever telle consigne.

Il ajouta, se tournant vers Péan :

— Monsieur, s’il est nécessaire, une fois entré en cette auberge, de demander un permis au capitaine Vaucourt pour en sortir, veuillez croire que je me conformerai à cette consigne dès que l’heure de mon départ aura sonné.

Et sans plus s’occuper de Péan, il regarda ses officiers et s’écria :

— Ah ! messieurs, messieurs… l’heure passe et j’ai encore beaucoup de travail à faire !

Humilié et frémissant de courroux, Péan pivota sur ses talons et regagna son appartement, méditant déjà les plus affreux projets de représailles. Il grommelait, les dents serrées :

— Oh ! il ne sera pas dit que j’aurai été outragé impunément.

Lorsqu’il arriva à son appartement, il vit que sa femme était entourée de Varin, Estèbe et Maurin. Mais il vit aussi une porte close derrière laquelle se trouvait une belle jeune femme, celle du capitaine Vaucourt. Il eut une idée diabolique, idée qui lui venait de ses projets de vengeance à peine ébauchés et du fiel que distillait sa vanité.

Sans plus de réflexion il frappa à cette porte.

Une servante vint ouvrir.

Devant la cheminée et sur un canapé Héloïse jouait avec son enfant dont les frais éclats de rire emplissaient gaiement la chambre. Mais à la vue de Péan elle abandonna son enfant, se leva et froidement demanda :

— Est-ce pour moi, Monsieur, l’honneur de cette visite…

— Inattendue et peut-être déplacée, madame ? sourit mystérieusement Péan ; hélas ! oui. Et je veux de suite vous offrir mes excuses, avant de vous faire la communication dont je suis chargé.

Et, tout en s’asseyant sur le canapé près de son jeune enfant, elle indiqua un siège à Péan à quelque distance d’elle.

— Vous avez à me faire une communication ? Je vous écoute, monsieur.

Péan accepta le siège indiqué. Mais avant de parler il jeta un coup d’œil vers la servante qui, après avoir refermé la porte, demeurait debout les yeux fixés sur le visiteur.

Héloïse comprit le regard de Péan, et, sans défiance aucune, elle fit un geste à la servante pour l’inviter à se retirer. La servante obéit.

— Maintenant, monsieur, vous pouvez parler, dit-elle.

Péan ébaucha un sourire dont la signification parut assez distincte à la jeune femme pour mettre son esprit en émoi. Elle considéra cet homme avec un étonnement muet, et sur sa figure tout autant maquillée que celles des femmes de la luxure elle découvrit un assemblage de passions viles. Elle vit des petits yeux bleus, à demi voilés, sournois, hypocrites, qui la détaillaient outrageusement des pieds à la tête. Et elle remarqua cette bouche aux lèvres plutôt grosses et qui semblaient mieux faites pour le blasphème que pour la prière. Elle vit ce menton gras, carré, à double étage étalant sa chair de sensualité et de débauche. Elle eut peur. Sa peur se changea en épouvante, lorsqu’elle vit Péan se lever tout à coup et, sans mot dire, aller tirer le verrou de la porte.

Malgré son effroi elle se rappela quelques paroles de recommandation que lui avait dites son mari avant de la quitter ce matin-là.

— Ma chère amie, avait dit le capitaine, il y a là à côté de nos ennemis. Voyez, je dépose sur cette tablette mon pistolet, et ne craignez pas de vous en servir, si l’un de ces ennemis ou les deux à la fois venaient troubler votre repos. Tuez, ma chère, tuez sans pitié car ce sont deux serpents qu’un jour ou l’autre il faudra nécessairement écraser !

Oui, Héloïse se rappelait ces paroles. Seulement, avant de suivre les conseils de son mari, elle hésitait. Elle pouvait encore se tromper sur les intentions de Péan. Elle attendrait un peu. D’ailleurs, elle savait qu’elle n’avait qu’un pas à faire pour s’armer du pistolet de son mari. Elle regarda donc aller Péan à la porte, elle le vit tirer doucement le verrou, sans bruit. Alors elle comprit que les intentions de cet homme étaient malsaines. Elle fit un bond jusqu’à la tablette, prit l’arme et la braqua froidement sur Péan qui lui tournait encore le dos.

Lui, satisfait que la porte ne pourrait être ouverte de l’extérieur, se retourna alors en esquissant un sourire de cruel triomphe.

Mais ce sourire s’effaça aussitôt, tout son être fut agité d’un tremblement, et du dos il s’appuya à la porte qu’il venait de verrouiller avec sa tranquillité de coquin fini. Mais devant le danger, par habitude il porta sa main droite à la garde de son épée.

Héloïse pressa légèrement la détente de l’arme à feu.

Et tout insaisissable que fut ce geste, Péan le saisit, ou peut-être mieux, il le devina, et à son tour il eut peur.

Il glissa rapidement ses deux mains derrière son dos où elle tâtonnèrent avec fébrilité pour trouver le verrou. Tous ses traits grimaçaient affreusement. Héloïse ne tremblait pas, l’arme demeurait toujours froidement menaçante. Et entre elle et lui pas une parole ne s’échangea. Puis, les mains de Péan trouvèrent le verrou, elles firent un effort fiévreux et le verrou glissa en grinçant. Péan tourna sur lui-même, saisit le bouton de la porte, le tira violemment et tout comme un voleur ou un meurtrier pris en flagrant délit, il s’enfuit.

Si pas un mot n’avait été prononcé entre les deux acteurs de cette scène, une chose sûre, ils s’étaient compris tous deux, et Péan avait mieux compris qu’Héloïse.