Le drapeau canadien-français/2

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L'abbé Pierre Gravel (p. 5-9).

Le drapeau canadien français


DRAPEAU d’azur à une croix d’argent cantonnée de quatre fleurs de lis du même, convergeant des angles. Ainsi le décrivent les héraldistes. D’où nous vient-il ? Se recommande-t-il par quelques titres historiques ? Les couleurs, le dessin général en sont empruntés aux vieux drapeaux de l’amirauté française et même au drapeau « commun françois ». À la suite de l’édit de 1661, voici comme se compose l’un des trois pavillons des navires de Normandie et de Picardie (lère amirauté) : d’azur à une croix d’argent. Pendant tout le dix-septième siècle, le pavillon de commerce de Calais n’est pas autre. Après le même édit de 1661 le pavillon « commun françois » nous offre deux spécimens ; les deux se ressemblent pour le fond : d’azur à une croix d’argent ; ils se distinguent par ces simples particularités : sur l’un, au centre de la croix, un écusson bleu orné de trois fleurs de lis ; sur l’autre, au même endroit, la couronne royale, celle-ci surmontant l’écusson bleu à trois fleurs de lis.

Les Canadiens français veulent un drapeau qui se rattache de quelque façon à leurs origines françaises. Que leur faut-il de plus ? Celui qu’on leur offre n’est pas d’invention canadienne, ni tout à fait un nouveau venu. Nous lui avons fait subir quelques légères, — oh ! très légères — modifications. En somme il reste le drapeau si bien connu de nos pères, celui-là qu’ont promené jadis, de Montréal au golfe, et les voiliers de France et les navires sortis de nos chantiers. Par ordonnance du 9 octobre 1661, « nos navires marchands eux-mêmes », écrit Ch. de La Roncière (Un grand ministre de la Marine, Colbert, p. 196) …arborent « l’ancien pavillon de la nation française », bleu à croix blanche, écussonné de fleurs de lis ». N’allons pas l’appeler d’un nom plus ou moins exact : le drapeau de Carillon. Appelons-le : le drapeau canadien-français. Il nous plaît et à bon droit de proclamer notre existence et notre réalité de nation. Deux nationalités, dont la nôtre, aimons-nous encore rappeler, ont fondé la Confédération canadienne, y vivent côte à côte, dans l’égalité de leur droit. Une nation doit posséder son emblème national. C’est par ce signe principalement qu’elle s’affirme devant le monde. Un jour viendra, espérons-nous, où, les vieux impérialismes étant morts, le Canada arborera son drapeau à lui. Même alors, et même en arborant le drapeau de leur pays, les Canadiens Français, s’ils veulent affirmer leur nationalité, devront garder le leur.

Les plus solides, les plus urgentes raisons du monde pressent aujourd’hui les Canadiens Français de se grouper autour d’un emblème national. Nous ne sommes si divisés que pour avoir laissé s’affaiblir les idées-mères, les sentiments unifiants et collectifs, autour desquels se groupent les peuples, les nationalités. Des maîtres ignares, aidés des politiciens, ont tué chez nous les idées de nation et de patrie, pour y substituer leurs infectes idéologies de division. Pendant ce temps-là, on nous ignore, on nous méprise, on nous bouscule. Les Canadiens Français finiront-ils par comprendre que s’appliquer à s’effacer, à compter le moins possible en son pays, est une méthode assez peu recommandable pour conquérir le respect ? Cesseront-ils d’écouter les officiels naïfs et pompeux qui leur prêchent, sans mesure, et si maladroitement, la théorie du canadianisme tout court ? Le canadianisme tout court, tel que prôné par nos caudataires, ne sert splendidement qu’un groupe au Canada : les Anglo-Canadiens. Il n’aboutit qu’à la suppression d’une nationalité : la nôtre. Brandir un drapeau n’est pas tout. C’est quelque chose. Ce peut être beaucoup. Le drapeau est le signe, l’affirmation d’une fraternité nationale. Il peut devenir le principe d’un ralliement.

Arborons le nôtre. Arborons-le comme un défi à tous nos revirés, à tous nos renégats, à tous les pusillanimes d’en haut et d’en bas. Arborons-le partout, sur nos maisons, sur nos édifices, sur nos places publiques, sur nos poitrines, comme un retour décisif à l’esprit de nos pères, comme l’affirmation sans réplique de notre volonté de vie.

Lionel GROULX, ptre.



Imprimatur :

ImprimaturUlric Perron, v. g.

IMP2 juin 1944.