Le féminisme sous le règne de Louis-Philippe et en 1848/III/1

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CHAPITRE PREMIER
LE MOUVEMENT FÉMINISTE EN 1848 ET 1849
I. Les Journaux. — II. Les collaborateurs. — III. Les lecteurs.


La République de 1848 est une époque de reconstruction — ou de tentative de reconstruction — politique et sociale. L’établissement d’une constitution nouvelle et la promesse de réformes sociales semblèrent aux féministes une occasion favorable pour recommencer leurs revendications. Les gouvernants paraissaient disposés à effacer de la France toute trace des servitudes anciennes. Ils ne pouvaient moins faire que de détruire la plus ancienne et la mieux enracinée, la domination de l’homme sur la femme. Telle fut la pensée des féministes, presque uniquement des saint-simoniens, qui survivaient alors. Ils firent en 1848 et 1849 une propagande plus active que jamais. La suppression des lois de septembre 1835 restrictives de la liberté de la presse, l’établissement du droit de réunion, la discussion d’une constitution nouvelle au sein de l’Assemblée favorisaient grandement cette propagande. Comme en 1789, des clubs de femmes s’ouvrirent et, pour la première fois, des journaux féministes quotidiens furent fondés.

Les clubs florissants, surtout à Paris, théâtre de discussions bruyantes, furent, comme nous le verrons, éphémères.

Les journaux durèrent bien plus longtemps. Ils représentaient alors la partie la plus intéressante du mouvement féministe. Les clubs et sociétés féministes ne sont que leur émanation. Ils comptaient parmi leurs rédacteurs les féministes les plus notoires. Les brochures et ouvrages féministes qui paraissaient à cette époque ne font guère que reprendre leurs idées.

I

Ces journaux peuvent se diviser en deux catégories : 1° un groupe de journaux qui ont à peu près la même politique, les mêmes collaborateurs, la même direction, et que cette unité d’inspiration a fait vivre (avec de nombreuses interruptions il est vrai) pendant près de deux ans, du 19 mars 1848 au 10 août 1849 ; 2° quelques feuilles généralement éphémères au sens strict du mot, manifestations isolées qui, naturellement, n’ont eu ni une politique suivie, ni un grand retentissement.

Le premier groupe, de beaucoup le plus important, débute par la Voix des Femmes. Cette feuille est le premier journal féministe de la seconde république en date comme en importance. Ainsi que nous le fait connaître le premier numéro daté du 19 mars 1848, il était dirigé par une société d’ouvriers sous la direction de Eugénie Niboyet, qui, sans doute par modestie, s’intitule « ouvrière elle-même », mais qui est une véritable féministe de profession. Depuis de longues années elle combat pour la bonne cause et, dès 1832, elle a fondé à Lyon un journal féministe, la Mosaïque des Femmes. Imprimée avec un grand soin, mise par son prix modeste de 0 fr. 10 à la portée de toutes les bourses, la Voix des Femmes connut, s’il faut en croire sa directrice, de fort brillants débuts. « Les temps étaient pour nous, s’exclame avec enthousiasme Mme Niboyet, dès le numéro 5 ; notre journal devait réussir. Les femmes ne se sont pas fait attendre. Leur participation nous est assurée. »

Sans doute Mme Niboyet se faisait-elle sur les sentiments des femmes de décevantes illusions, car le succès fut loin de répondre à ses espérances. Le premier moment de curiosité passé, le journal se vendit fort peu. Aussi, en avril 1848, la Voix des Femmes, toujours sous l’impulsion de Mme Niboyet, organisa une société et décida que chacun des membres de la société qui aurait amené dix souscripteurs, c’est-à-dire dix abonnés, recevrait le journal gratuitement.

Ce moyen n’ayant pas eu une grande efficacité, la Voix des Femmes fut mise en actions[1]. « Mais, dit le malin chroniqueur de la Physionomie de la Presse, un seul socialiste mordit à l’hameçon. » Ce socialiste était le banquier Olinde Rodrigues, disciple de Saint-Simon, qui avait consacré sa fortune et sa vie à la défense des théories de son maître. La Voix des Femmes décerna les louanges les plus flatteuses à cet homme généreux. Mais l’intervention d’Olinde Rodrigues ne la sauva pas et, loin d’augmenter, le nombre de ses lecteurs diminua sans doute encore, puisque nous voyons le journal espacer peu à peu ses numéros. Il est quotidien jusque vers le 10 avril ; mais nous voyons à partir de cette date des numéros ne paraître que tous les deux jours, et ceci (avec des intervalles où le journal redevient quotidien) jusqu’au numéro 36 du 29 avril. A ce moment, sans que nous puissions savoir exactement pourquoi, une brusque interruption d’un mois. Lorsque paraît, le 28 mai, le numéro 37 du journal, Mme Niboyet parle, dans un article, malheureusement trop vague, « de la malveillance acharnée à incriminer ses intentions, mais dont elle a heureusement triomphé ». Elle donne à entendre que la Voix des Femmes aurait été provisoirement suspendue par ordre du gouvernement. Mais à la suite de quels démêlés ; elle ne le dit pas et nous l’ignorons[2].

À partir du 28 mai, la Voix des Femmes ne vécut que d’une vie très languissante. Le numéro du 17-20 juin 1848 fut le dernier.

La Politique des Femmes lui succéda. Celle-ci, dirigée non plus par Eugénie Niboyet, mais par Jeanne Deroin, à qui passe désormais la direction du mouvement féministe, mit en vente son premier numéro le 18 juin, juste au moment où la Voix des Femmes disparaissait. Imprimée sur deux pages seulement, de format beaucoup plus petit que la Voix des Femmes, ne coûtant d’ailleurs que 0 fr. 05, elle devait paraître tous les dimanches. Interrompue par les journées de juin, son second et dernier numéro ne parut que le 5 août[3].

Pendant toute la fin de l’année 1848, éclipse totale des journaux féministes. C’est seulement le 28 janvier 1849 que l’Opinion des Femmes reparut sous forme d’une revue mensuelle (8 pages, 0 fr. 10) de même titre et de même format, toujours dirigée par Jeanne Deroin ; le premier numéro, dit cette dernière, aurait dû paraître le 29 septembre, « mais les entraves apportées à la liberté de la Presse nous ont déterminées à retarder cette publication ». L’Opinion des Femmes parut alors régulièrement tous les mois[4], et vécut jusqu’au 10 août 1849. Il est probable que, comme ses aînées, elle disparut faute d’argent[5].

À côté de ce groupe de journaux qui représentent un effort malheureux, mais sérieux se placent quelques autres feuilles qui vécurent « ce que vivent les roses » et n’apportèrent ni contribution nouvelle ni aide sérieuse aux théories féministes. Ce sont le Volcan (mars 1848), par la citoyenne Bassignac ; l’Enfer et le Paradis du Peuple (2 avril), rédactrice Mme de Beaufort ; l’Amour de la Patrie (10 avril), dirigée par Mme Legrand. Tous ces journaux sont de petit format, bien imprimés (en particulier l’Enfer et le Paradis du Peuple).

Faisons une place à la République des Femmes, « journal des cotillons ». Ce journal satirique, ou qui a la prétention de l’être, rédigé tout en vers (fort mauvais) et surmonté d’un frontispice qui veut être très artistique[6], réclame pour les femmes non pas l’égalité, mais la suprématie, et déclare une guerre implacable au « sexe barbu ».

En avant, délivrons la terre
De Tyrans trop longtemps jaloux.
À la barbe faisons la guerre,
Coupons la barbe, coupons tout.

Tel est le leitmotiv du « Chant de départ de ces dames contre les gueux de maris ».

II

Par qui sont rédigés ces journaux ? Quels en sont les collaborateurs ? La grande majorité des hommes ou des femmes qui ont collaboré à ces journaux féministes sont pour nous d’illustres inconnus, et nous ne les connaissons qu’à titre de rédacteurs des journaux féministes. De ce nombre sont Amélie Frot, Claire B., J. Bachellery, Désirée Gay et Henriette Sénéchal (directrices d’ateliers nationaux), Eugénie Niboyet elle-même, la directrice de la Voix des Femmes, puis fondatrice du Club des Femmes, Henriette (artiste), une des collaboratrices les plus assidues, dont nous pouvons dire avec le Pamphlet : « Qu’est-ce qu’Henriette ?… artiste en quoi ? en cheveux, en fleurs, en polka, en bonnes mœurs ? nous ne savons. »

Viennent maintenant d’autres personnages plus connus, qui jouissent même d’une demi-célébrité. En tête se place Jeanne Deroin, qui collabora à presque tous les journaux féministes et en dirigea la plupart. C’est l’apôtre la plus convaincue et la plus persévérante du féminisme ; nous allons la voir tout à l’heure essayer de mettre en pratique ses théories.

Jean Macé, historien et professeur au collège Stanislas, collaborateur de la République et futur fondateur de la Ligue de l’Enseignement, ne collabora qu’à l’Opinion des Femmes. Il montre déjà toute la bonhomie et tout le sel qu’il sut mettre plus tard dans ses ouvrages ; ses articles sont à mon avis les mieux écrits qui se trouvent dans tous les journaux féministes[7]. Gabrielle Soumet, fille d’Alexandre Soumet, l’auteur de la Divine Épopée, poétesse elle-même et auteur dramatique, écrivit surtout dans la Voix des Femmes.

Deux députés, Eugène Stourm et Coquerel, écrivirent, surtout le premier, dans tous les journaux féministes ; mais le second se brouilla avec eux à la suite de la loi sur les clubs dont il avait été le rapporteur.

Enfin la Voix des Femmes pourrait citer avec orgueil un article de Victor Hugo[8]. Mais cet article, où se trouvent d’ailleurs de fort belles phrases sur la femme, « figure angélique et sacrée, belle à la fois de la beauté physique et de la beauté morale », est fort vague et ne peut guère être interprété dans un sens résolument féministe.

III

Si nous nous demandons maintenant qui lisait les journaux féministes (ce qui est d’ailleurs assez difficile à établir), nous verrons que leurs lecteurs forment pour ainsi dire une masse peu profonde, mais s’étendent sur une assez grande surface.

Les lecteurs étaient assez peu nombreux, puisque toutes les feuilles féministes périrent faute d’argent.

Mais nous voyons dans ces journaux des lettres émanant de toutes les provinces de la France, en particulier de différents clubs de femmes[9] ; ces journaux étaient donc lus par toutes les féministes de France, parce que c’étaient les seuls qui représentassent leur parti. Bien plus, ils pénétrèrent jusqu’en Angleterre. On trouve dans leurs colonnes des lettres de Jeanne Knight, quakeresse et féministe, et des proclamations de Robert Owen. En résumé, les journaux féministes étaient lus par tous les féministes dans les pays où le féminisme existait… et sans doute aussi par les antiféministes qui voulaient s’en divertir[10].

  1. Je n’ai pu trouver aucune indication sur la date exacte de cette opération.
  2. Il n’y a rien aux Archives nationales sur l’histoire de la Presse pendant cette période.
  3. Elle annonce d’ailleurs que la publication du journal ne pourra être continuée, faute d’argent pour le cautionnement. Il reparut le 21 août sous le titre de l’Opinion des Femmes, dont la destinée ne fut pas plus heureuse puisqu’elle n’eut qu’un numéro.
  4. Sauf le numéro 2 qui parut le 10 mars au lieu du 28 février.
  5. Ce manque d’argent constant chez les journaux féministes tient sans doute au petit nombre des lecteurs. Mais l’extrême rareté des annonces qu’on y trouve y est certainement aussi pour beaucoup.
  6. On y voit, assis sur des nuages, une collection de chérubins laïques coiffés du bonnet phrygien, et se livrant les uns à la peinture, les autres à la musique, symbole sans doute du bonheur qui régnera sur la terre quand les femmes gouverneront.
  7. Tous les autres collaborateurs écrivent dans le style pompeux et emphatique de l’époque.
  8. Juillet 1848.
  9. En 1848, comme en 1789, le mouvement féministe, parti de Paris où il se manifeste avec la plus grande intensité, a gagné les départements. Des clubs et sociétés féministes s’y sont fondés.
  10. Ainsi que le prouvent les nombreuses polémiques que les journaux féministes eurent à soutenir.