Le filleul du roi Grolo/01

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Revue L’Oiseau bleu (p. 3-4).

Tante Élise est au jardin. Elle garde quelques-uns des petits. Il y a là Michel, un gosse un peu lourd, rose et rieur, Denise et son inséparable poupée Mignonnette, Luce, Pierrot, Claire. Jacqueline, poucette frondeuse aux ravissantes boucles blondes, et enfin, Jean, l’aimable petit Jean aux six ans malicieux et câlins.

À son ordinaire, tante Élise vient de céder au désir de son petit monde qu’elle adore, et qui se montre, enfin, las de s’agiter dans la chaleur : elle commencera le récit d’une histoire merveilleuse, « plus merveilleuse que jamais, jamais, jamais », a-t-elle dû promettre. On s’est gentiment tassé sous un orme, et, déjà, les yeux noirs ou azurs se lèvent, les touches roses et friandes s’entr’ouvrent, remplis d’un grand émoi candide.

« Il y avait une fois »… débute naturellement la tante. Ah !… elle s’interrompt. Elle semble soucieuse. C’est qu’elle a une âme délicate, voire un peu scrupuleuse, la chère conteuse. Elle croit bon, tout d’abord, de faire quelques réserves. Les contes de fées, voyez-vous, avec leur prestige aimable et doré, si puissant sur les imaginations enfantines, ont une étrange morale, parfois.

« Écoutez-moi bien, mes chéris, prononce gravement tante Élise, si je consens à faire défiler devant vous le monde des fées, des géants, des bons et des mauvais génies, des farfadets, des palais enchantés, c’est à la condition que vous n’en rêviez pas, oh ! mais pas du tout, mais que vous vous disiez, au contraire : Eh ! le merveilleux en tout cela, je le comprends maintenant, c’est d’avoir comme le petit héros de tante Élise, une tête bien d’aplomb, un cœur généreux, des mains actives, un caractère résolu, une conscience droite, beaucoup de belle humeur… Et n’aurez-vous pas bientôt ces qualités, conclut en souriant tante Élise, si vous écoutez les conseils de vos mamans, et ceux de M. le curé au catéchisme. Ne vous disent-ils pas souvent, très souvent, qu’il n’y a de vraiment malheureux dans le monde, de malheureux et de vaincus irrémédiablement, que les lâches, les paresseux, les cœurs très méchants.

— Tante, s’écrie vivement Jacqueline avec reproche, vous dites un grand, grand mot. (Elle étend les bras.) Qu’est-ce que ça veut dire irre… irre… (Elle roule les r, fait des contorsions, tire un peu la langue.)

On rit quelques instants. Tante Élise s’en mêle. Puis : « Pardon, mes pauvres petits. Je vais reprendre mon irrémédiablement, et tacher d’être plus claire. Dans la vie, vous ne le savez pas encore heureusement, on peut sembler, parfois, perdre la victoire. Tant de rudes coups vous accablent et vous blessent à la fois. Mais, tôt ou tard, avec une bonne conscience, — ce qui est déjà une consolation, — de la patience, du travail, un peu de savoir et d’adresse, on se relève, on surmonte les obstacles, on éloigne les malheurs.

— Comme Job, alors, tante, remarque Luce, qui a obtenu cette année un premier prix d’Histoire sainte.

— Comme Job, comme le saint homme Job, oui, Luce. Et maintenant, n’interrompez plus tante. Elle a hâte de vous présenter son petit héros, Jean-le-joyeux.

— Jean, il s’appelle Jean comme moi, s’exclame malgré lui le petit Jean, rouge de plaisir. Est-ce un canadien, tante ?

— Chut, chut, chut, reprennent en chœur les enfants. » Et Jacqueline, sans plus de cérémonie pose sa menotte nerveuse sur la bouche de Jean. Il la repousse, lève un instant le poing, puis baisse la tête, confus. Mais tante n’a rien vu. Elle a repris la parole, les yeux au loin.