Le filleul du roi Grolo/02

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Revue L’Oiseau bleu (p. 5-21).

— PROLOGUE —


« Il y avait une fois, petits, un vaste, très vaste pays, rempli de montagnes, de forêts et de lacs. Mais les montagnes se hérissaient de telles pointes que personne n’osait les gravir ; les forêts se révélaient si pleines d’embûches qu’on en sortait les pieds et les mains en sang, les vêtements en lambeaux ; et les lacs, les grands lacs aux eaux profondes, comme au soir tombant, ils se couvraient de brumes étranges ! Ah ! pour rien au monde, on se serait aventuré sur ces flots dolents, qui se peuplaient d’êtres gris et difformes.

Comme bien vous le pensez, on n’habitait guère ce vaste paya. Il fallait marcher des milles et des milles, traverser plusieurs lacs avant d’apercevoir la moindre cabane. Seule, la ville, bâtie dans la vallée d’Espoir, montrait une vie intense et comptait une riche population. Qu’elle était délicieuse aussi, petits, la ville sise dans la vallée d’Espoir ! Fondée, il y avait de cela des milliers d’années, par Hugues-le-rouge, premier roi de la dynastie encore régnante, elle ne cessait de prospérer et de s’orner. De nombreux palais de marbre, de fiers châteaux de pierre y voisinaient. Des parcs, des jardins, entouraient les élégantes villas en brique. Et sur une colline, ceinturée de pins séculaires, dominant toutes les riches demeures, s’élevait le palais du roi actuel Grolo, surnommé le bon. Les dimensions du palais du roi, sa splendeur étaient inouïes. Il ruisselait d’or, d’ivoire, de marbre de diverses couleurs. Et les jardins, petits, on les eût cru tracés par la main des fées ! Ils s’étendaient, à perte de vue. Les fleurs les plus éclatantes et les plus embaumées s’y baignaient dans le soleil, ou s’y rafraîchissaient sous la pluie multicolore de ravissants jets d’eau. Dans une partie reculée de ces jardins s’élevait encore un vieux donjon du temps de Hugues-le-rouge, une relique précieuse, et sous les voûtes de laquelle se trouvaient les premières annales du royaume, écrites de la main du génie puissant Faitout.

Grolo-le-bon regrettait l’incurie de ses sujets, leur mollesse et leur oisiveté. Il avait rêvé d’étendre son royaume, d’abattre les forêts, de relier par des ponts les monts inaccessibles, de fonder de nouvelles villes. Mais les seigneurs de la cour, tout à leurs intrigues et à leurs plaisirs, les grandes dames affolées de toilettes et de danses, riaient entre eux des ambitions du roi. Ils les qualifiaient de ridicules. Ils avaient pour eux la reine, personne frivole, fausse et méchante. Elle bâillait, bâillait à s’en fracturer les mâchoires, lorsque tout marri, le roi lui confiait ses peines. Où bien malicieusement, elle lui répondait : « Mon ami, rappelez-vous ce que dans votre jeunesse on racontait : des génies, que nul être au monde ne pouvait vaincre, habitaient vos hautes montagnes, des fées insaisissables en protégeaient les forêts et sur les lacs, les lacs aux flots perfides et chantants, d’innombrables farfadets lutinaient à mort, soit au crépuscule, soit à l’aurore, les humains qui refusaient de croire en eux.

Le roi, tristement répliquait : « Que peuvent ces enchanteurs, ô ma reine, et tous les maléfices du monde contre un cœur courageux et fier, contre un esprit créateur ? »

Il s’éloignait. Il montait auprès de sa fille, la petite princesse Aube, unique enfant qu’il avait eut d’un premier mariage, plus heureux, hélas, que le dernier. Quelle ravissante enfant de quatre ans que la princesse Aube ! Par sa grâce, sa candeur et sa beauté, par l’affection qu’elle avait vouée à son père, elle parvenait, parfois, à secouer la tristesse royale. Ce que voyait bien, allez, l’œil envieux de la reine Épine ! Aussi désirait-elle se venger de son innocente belle-fille. Elle lui attribuait, malgré son jeune âge, le peu d’influence qu’elle avait sur le roi. Mais comment s’y prendre ?… Qui l’aiderait dans cette noire besogne contre une mignonne enfant qui n’avait jamais fait aucun mal ? Elle cherchait sans les trouver les complices sur lesquels tout retomberait si elle échouait. Mais voilà, ou on adorait la petite princesse Aube, qui souriait si gentiment à tous, ou on ne la connaissait pas. Elle sortait rarement de ses appartements, et toujours accompagnée d’une bonne et de plusieurs pages. Le roi réservait à sa cour, voyez-vous, la merveilleuse surprise de la voir apparaître, dans tout l’éclat de ses dix-huit ans, un soir de bal, vers les minuit. « Dans quatorze ans, mignonne, dans quatorze ans seulement, ô bonheur, tu connaîtras le monde… et peut-être aussi le prince charmant qui t’enlèvera à mon amour, achevait-il tout bas ». La petite princesse riait de tout son cœur de l’air étrange de son cher papa, dont elle ne comprenait pas du tout les paroles. Et le roi, entendant la musique délicieuse de ce rire d’enfant, se rassérénait. Dans son cœur, il s’avouait que pas un prince, fût-il meilleur et le plus beau des princes, ne serait digne de conquérir l’âme si belle, si pure de la petite princesse Aube.

Grolo-le-bon faisait de longues courses à cheval. Il se déguisait en bourgeois, ces jours-là, et n’amenait avec lui qu’un page timide et silencieux. On les voyait, errer sur le bord des grands lacs. Le roi se plaisait, à voir le soleil poser de minuscules langues d’or sur la fine pointe des vagues. Jamais, jamais, cependant, Grolo ne rencontrait d’être humain. Ce qui faisait qu’il rentrait au palais le soir, en soupirant bien fort.

Un jour qu’il s’était écarté de la route connue, à la poursuite d’un oiseau au riche plumage qu’il désirait rapporter à la petite princesse Aube, il ne put ni retrouver son chemin, ni rejoindre le jeune page qu’il appelait vainement. Le roi Grolo était le plus brave des rois, de sorte que sans plus s’inquiéter, il laissa son beau cheval blanc s’engager au hasard dans la forêt. Il couvrit ainsi une longue distance, songeur et triste. Une clairière apparut enfin, et, à sa grande surprise, une hutte misérable. Il descendit aussitôt de sa monture, lia sa bête fatiguée à un arbre, puis, doucement, avec précaution, s’approcha de la pauvre demeure. Il n’aperçut d’abord personne, mais une voix plaintive s’éleva, et il vit sur un banc, à droite de la maison, un bûcheron, assis, la tête dans les mains, en proie visiblement à un morne désespoir. Le bûcheron gémissait : « Hélas ! qu’allons-nous faire ?… Demain, il me faudra partir avec mon cher petit Jean, le quinzième et le plus aimé de mes petits. Je devrai me présenter pour le baptême, et la marraine… qui n’aura pas son parrain !… Seigneur ! seigneur ! n’y aurait-il pas une bonne âme pour se présenter, demain, comme parrain !… On m’a dûment averti : Bûcheron, tu as trop d’enfants. Nous ne pouvons suffire au petit bourg à te trouver chaque fois un parrain. À ton quinzième enfant, gare, aucun de nous n’acceptera. Et cependant, larmoyait le pauvre père, mon beau petit Jean, qui a maintenant ses six ans est un rude et fier petit gars, qui mérite protection… Oh ! un parrain, un parrain, qui me trouvera un parrain !… »

Le bon roi Grolo n’y tint plus. Il sortit de la cachette, la main tendue : « Mon ami, mon ami, dit-il au bûcheron, courage, relevez la tête. Vous aurez un parrain, et votre Jean chéri aura un protecteur, foi de… » Il retint son nom. Mieux valait qu’on ne connût que plus tard, beaucoup plus tard, son rang et ses pouvoir.

Si le bûcheron demeura surpris. Et lorsqu’il comprit que ce riche étranger lui voulait du bien, quelle joie fut la sienne. Il pleurait et riait. Il entraîna dans sa pauvre rabane son hôte charitable. Et là devant sa femme, le bûcheron pria Grolo de répéter les promesses déjà faites : « Oui, oui, braves gens, assura Grolo, je servirai de parrain à votre fils. J’y mets deux conditions. Vous ne me demanderez pas mon nom et vous me jurerez qu’à ses quinze ans mon filleul me sera envoyé. Où, me demanderez-vous ?… Un pli cacheté que je lui remettrai, demain, avec mon cadeau de baptême, lui révélera tout. Mais que mon filleul se garde bien d’ouvrir cette missive avant ses quinze ans sonnés… car il perdra tout les avantage que je lui réserve. C’est tout ce que je demande à son affection et à sa reconnaissance : Et maintenant, voici vingt pièces d’or. Je vous paye l’entretien de Jean pour deux années. Je verrai à faire renouveler cette somme tous les deux ans. Mais rappelez-vous : aucun d’entre vous ne doit chercher à percer le mystère qui m’entoure ».

Le bûcheron et sa femme étaient de bons cœurs et d’honnêtes gens. Ils promirent tout ce que voulut le roi. Ils ne pouvaient croire à leur bonheur. La misère s’enfuirait donc de leur demeure, un peu d’aisance y entrerait. Ils se jetèrent aux pieds de Grolo. Ils le remercièrent avec de grosses larmes dans les yeux.

« C’est bien, c’est bien, dit Grolo, je crois en vous, bûcherons, relevez-vous. Ayez confiance… Dites-moi, maintenant, pourquoi ce Jean que vous aimez tant n’est-il pas encore baptisé ?

— Parce que, répondit la mère, la cérémonie du baptême n’a lieu dans nos bois, que tous les six ou sept ans. Nous sommes de pauvres gueux, éloignés les uns des autres. Trois ou quatre lacs séparent cette hutte d’autres huttes aussi misérables que la nôtre.

— Ah ! ah !… dit pensivement le roi. Et devant ses yeux parut sa ville luxueuse, où l’abondance et le bien-être engourdissaient les êtres.

« Alors, reprit-il, c’est un long voyage que nous entreprenons, demain ? »

— Non, non, dirent les époux. Deux jours seulement notre barque est rapide comme une flèche. Elle est construite avec le bois de certains arbres chers aux fées. On dit qu’elles se reposent dans leur feuillage la nuit, de leurs danses mignonnes. Le roi sourit. « Fort bien… Je voudrais savoir également, mes amis, où se trouvent vos quinze enfants ? Et mon filleul ? Croyez que je souhaite le connaître.

— Tous les enfants sont dans la forêt, apprit le bûcheron. Je les accompagne d’ordinaire. Aujourd’hui, l’inquiétude me rongeait trop le cœur. Nous abattons des arbres, nous fendons et ramassons du bois. De temps à autre nous allons vendre ce bois à l’entrée de la forêt voisine. Un officier du roi y passe tous les ans. Ah ! mon bon monsieur qu’il est dur cet officier ! Qu’il se moque de pauvres gens comme nous ! Il garde tous les profits et ne nous laisse de monnaie que juste ce qu’il faut pour ne pas mourir de faim. « Ordre de son maître, le roi Grolo ! » ricane-t-il, lorsque nous nous plaignons. Et cependant, acheva amèrement le bûcheron en baissant la voix, notre souverain est surnommé Grolo-le-bon.

Le roi tressaillit et détourna un instant les yeux.

« Oh ! mon homme, mon homme, pleura la femme effrayée, qu’oses-tu dire ? Si l’on t’entendait ? Charitable monsieur, vous ne rapporterez pas au roi Grolo les paroles imprudentes de mon mari. Vous connaissez le roi, n’est-ce pas ?

— Oui, je le connais, soupira Grolo, et c’est dommage qu’on ne lui dise pas la vérité plus souvent.

— Croyez-vous, reprit la femme, intéressée ? Parlez-nous du roi, voulez-vous, comment vit-il, et…

— Comptez sur moi, pauvres gens, continua Grolo sans répondre à son interlocutrice, pour plaider votre cause auprès du souverain, pour essayer d’améliorer votre sort… et ajouta-t-il entre les dents, le caractère de ce vilain bonhomme d’officier ».

Le roi devenait soucieux et ne parla plus. Les bûcherons, intimidés, n’osaient bouger.

Des cris, des chants, le bruit de pas nombreux dans les broussailles signalèrent enfin l’arrivée des enfants. Le bûcheron se leva et jeta, craintif, à l’étranger : « Voici mes quinze gars, fidèles sujets, comme moi, du roi Grolo, qui ne nous verra jamais ».

— Qui sait, qui sait, repartit énigmatiquement le roi en sortant de la hutte à la suite au bûcheron.

La femme demeura au logis. Soigneusement, elle pesa, compta, admira, puis enfouit dans un bas les vingt pièces d’or. Ses yeux brillaient. « Tous les deux ans, se disait-elle, tous les deux ans il en viendra de nouvelles. Notre misère est finie. Mais qui est cet étranger ?… Bah !… qu’est-ce que cela peut nous faire ? Il ne veut pas que nous le sachions. À son aise. C’est son affaire. Eh ! je ne suis pas curieuse, quoique femme. Mon homme s’en étonne toujours, c’est singulier ».

Durant ce monologue, une joyeuse présentation avait lieu au dehors. Les enfants du bûcheron, chacun ayant sur l’épaule une hache étincelante, grande, moyenne, petite, suivant l’âge, défilaient devant Grolo. Il souriait, donnait de petites tapes sur les joues rouges et fort appétissantes.

« Douze, treize, quatorze… achevait de compter l’heureux papa. Ah ! ça, cria-t-il tout à coup, où est mon petit joyeux ? mon Jean ? Jean ?… Où te caches-tu, mon maraud ? »

Un éclat de rire au loin lui répondit. Tous levèrent la tête. Jean-le-joyeux venait à fond de train, monté sur le cheval blanc de l’étranger. Il tenait fortement la bête par la crinière.

« Père, père, dit-il tout essoufflé, lorsqu’on eut accouru à la hâte près de lui, cela a été dur, bien dur, de grimper ici. Mais j’ai réussi, j’ai réussi, ah ! ah ! ah !… Que c’est amusant d’être perché si haut. Ah ! ah ! ah ! »

Et le petit riait, battait des mains, faisait des pied-de-nez à ses frères, riait encore et tout cela de si bon cœur que tous se mirent bientôt à rire à l’unisson. On voyait que ce jeune frère était le favori de tous, pas de danger, allez, petits, qu’on l’eût vendu comme Joseph, le fils de Jacob.

Grolo s’approcha de son filleul. Il aurait voulu le gronder. Quelle imprudence d’avoir osé monter ce cheval, le pur sang, le plus vif des étables royales. Il n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche. L’enfant lui passait les bras autour du cou et gazouillait déjà : « Ne dites rien, monsieur, rien, rien. C’est à vous ce beau cheval, n’est-ce pas ?… Comme vous êtes beau, vous aussi, ah ! beau, plus beau encore que le cheval, ajouta-t-il naïvement.

Grolo se sentit désarmé. « Ainsi, tu me trouves à ton gré, petit diable. Eh bien ! demain, je serai ton parrain. Cela te va-t-il ? »

À la grande surprise de Grolo, le petit glissa comme une anguille de ses bras. Il courut à son père, rouge de saisissement.

« Petit père, c’est vrai cela ? »

— Oui, dit le bûcheron d’une voix rauque.

— Quel bonheur ! crin Jean. Il embrassa son père encore et encore. Tu ne soupireras plus. Mère ne pleurera plus.

— Remercie le riche étranger, mon Jean, souffla le bûcheron à l’oreille de son fils.

— Non, toi d’abord, toi. Tu es si bon.

— Chut ! souffla encore le bûcheron qui voyait que Grolo les entendait.

Mais Grolo était enchanté de la scène. « Il a du cœur ce petit, songeait-il, en plus de sa hardiesse, de son courage et de sa belle humeur. Ah ! si ma petite princesse Aube le voyait ! Quelles bonnes parties ils feraient tous deux dans les jardins du palais ! »

Au souvenir de sa petite fille son visage se rembrunit. Il serait donc séparé de sa mignonne enfant deux longs jours encore. Et si la reine Épine allait la gronder injustement. Cela lui arrivait lorsqu’il était absent de la ville. Grolo soupira. Jean courut se blottir contre lui. Il caressa sa main.

— Pourquoi tu es triste, mon beau monsieur ? demanda-t-il. Tu as un gros cheval, tu as des pièces d’or. Beaucoup, beaucoup de pièces d’or, père me l’a dit. Mais peut-être tu n’as pas quinze enfants, ajouta-t-il, inquiet ? Oui, oui, c’est ça. C’est ennuyeux, chez toi, n’est-ce pas ?

— J’ai une belle petite fille qui s’appelle Aube et qui m’aime beaucoup, lui répondit Grolo, qui s’amusait de ce candide babil.

— Monsieur, qu’est-ce que tu as là ? s’exclama soudain l’enfant. Il venait de voir étinceler au doigt du roi lès feux d’un diamant. Un diamant, certes, que seul un roi pouvait se procurer.

— Petit curieux !… Et vivement Grolo fit disparaître la bague dans sa poche.

— Oh ! fit Jean avec une moue, tu ne veux pas que je regarde ton morceau de soleil. C’est une fée qui te l’a donné ?

Grolo se leva, écarta en souriant le petit Jean et dit au bûcheron : « Mon brave homme, vous m’excusez, n’est-ce pas ? Je vous quitte durant quelques heures. La nuit sera chaude, parfumée, éclairée par une lune brillante. Elle me gardera. Ne craignez rien. Aux premières lueurs du jour, je serai au milieu de vous. » Il fit à tous un geste de la main, caressa Jean et sauta sur son cheval blanc. Il disparut sous les grands arbres.

Dormit-il, Grolo, sous le chêne où il se réfugia après une longue course nocturne ? Il n’en fut jamais très sûr. Des voix mystérieuses frappaient ses oreilles. Elles le tiraient de son sommeil. Il regardait autour de lui avec surprise. Sûrement des êtres invisibles l’entouraient. Peut-être était-ce ces petites brumes, aux formes humaines ? On lui parlait nettement. C’était tantôt ainsi qu’un grondement menaçant et il saisissait ces mots : « Ta petite Aube, Grolo, … hou ! hou ! hou !… À quinze ans, elle sera nôtre ! … hou ! hou ! hou !… » C’était, aussitôt après, un chant tendre et de douces paroles qui réchauffaient son cœur : « Ô roi, parce que tu es bon, on sauvera Aube !… ô roi, ton geste envers Jean le portera bonheur ! »… Et alors, malgré lui, Grolo suppliait les ombres légères : « Voix mauvaises, qui donc perdra ma fille Aube !… Voix suaves, dites, qui la sauvera ? »… Mais tout fuyait devant ses yeux appesantis. Seul, le murmure plaintif du vent communiait à son angoisse. Ce fut ainsi, petits, jusqu’au matin. Quelle torture !

L’aurore écarta ses premiers voiles. Le chant de l’alouette perça l’air vaporeux. Le roi, fidèle à la promesse faite au bûcheron, se remit en route. Il frissonnait. Il était triste. Son cœur était maintenant assuré que de tragiques événements assombriraient le printemps de sa petite fille. Les voix de la forêt n’avaient point menti. De dures choses, certaines comme la vie, le mal, la mort, se préparaient. Cette jeunesse d’Aube, il la voulait pourtant sans un nuage, sans une larme. Il remuerait le monde pour qu’il en fût ainsi. Les mains de Grolo se crispaient sur les rênes. Un rossignol chanta soudain près de lui. Il s’arrêta pour écouter sa mélodie. Cela le calma. Les notes perlées du petit artiste lui rappelaient la voix pure et joyeuse de son enfant, son gazouillement heureux, lorsqu’elle l’apercevait, parfois, dans les corridors du palais. Il se prit à sourire… Mais aussitôt, il se redressa. Il retint son cheval qui se cabrait. Un sifflement avait fait trembler le buisson de roses où chantait le rossignol. La tête d’un reptile se glissait, puis s’allongeait sous les sabots du cheval. Grolo n’eut que le temps de lancer sa monture dans un fourré. Le serpent jetait son venin. Grolo soupira. Il baissa la tête. « Reptile contre rossignol ! »… se dit-il. Il comprenait la dure leçon. Les avertissements de la nuit reprenaient sous une autre forme. « Mon Aube ! mon innocente colombe, gémit-il de nouveau, te faire du mal, à toi qui ne songes qu’à sourire et à aimer. Et… douloureuse énigme, qui donc te fera ce mal ? » Une larme silencieuse coulait le long de sa joue. « Confiance, Grolo, confiance ! » vint-on chuchoter une dernière fois à son oreille, à la faveur d’un souffle discret, chargé d’embaumantes senteurs.

Le roi, alors, se secoua, huma plusieurs fois l’air vivifiant du matin et mit son cheval au galop. Il se devait d’échapper à la hantise de ces voix. Elles lui enlevaient sa vaillance. N’avait-il donc quitté le palais, perdu sa route, erré dans les bois que pour apprendre le triste destin qui attendait les quinze ans de sa petite !…

Hélas ! oui, enfants, le roi devinait juste. Nous le verrons bientôt.

Voici qu’apparaissait la cabane du bûcheron. Le roi parut soulagé. La vue d’êtres humains lui était salutaire. Mais quelle joyeuse animation !… Une ruche bourdonnante n’eût été rien auprès du va-et-vient, autour de la hutte, des appels des enfants, de leurs rires. Les préparatifs du départ s’achevaient vraiment avec beaucoup d’entrain. Jean fut le premier à apercevoir Grolo. Il s’esquiva sans bruit, grimpa sur un arbre et, au moment du passage du roi, tomba avec un cri de joie dans ses bras. Surpris, sursautant, Grolo faillit le laisser glisser à terre. « Petit imprudent ! » s’exclama-t-il. — Non, non, parrain, allez. Je tombe de plus haut parfois, et droit sur les épaules de père. Il rit. Il ne me gronde plus maintenant. Oh ! voyez, parrain, votre beau cheval, il est aussi mon ami. » Chose singulière, la bête fine de Grolo tournait en effet la tête vers l’enfant en hennissant.

Et l’on partit. Jamais voyage ne fut si merveilleux, ni plus rapide. Dès qu’un lac apparaissait, vite on construisait un large radeau pour le roi, son cheval et… Jean. Comme cette expédition s’accomplissait en l’honneur du petit, on le laissait libre de suivre qui bon lui semblait. Et naturellement son brillant parrain, le beau cheval blanc l’attiraient avant tout.

L’or du roi permit au petit bourg, où l’on baptisa cette année-là, de faire les honneurs… royalement. Ce ne fut durant deux jours que festins, danses et jeux. On s’étonna bien un peu de la subite arrivée d’un riche étranger chez le petit Jean. Ah ! quel parrain puissant lui était survenu ! Était-il en veine ! On regardait Grolo. On admirait sa prestance, ses nobles manières. On cherchait, — les vieux surtout, — à découvrir son nom et son rang. Peine inutile !… Bientôt, le plaisir et le contentement reprenant le dessus, on attribua à quelque fée bienveillante les prodiges et les bombances du moment.

Au soir du deuxième jour, alors que chacun se glissait en hâte dans le pré pour un dernier galop. Grolo appela à l’écart le bûcheron, sa femme et Jean. Il leur parla longuement en termes émus. Durant tout son discours, il tint sa main affectueusement posée sur la tête de Jean. Le pauvre petit regardait Grolo, son bienfaiteur chéri, en avalant ses larmes. Ah ! personne, en ce moment, n’eût osé l’appeler Jean-le-joyeux ! Il comprenait trop bien que son bon parrain allait le quitter pour longtemps, pour bien, bien longtemps. Et le beau cheval blanc aussi ! Jean tournait souvent la tête vers le bel animal. Et il soupirait.

« Mes amis, dit Grolo en terminant, je crois vous avoir expliqué clairement toutes choses. N’oubliez jamais mes recommandations, n’est-ce pas ? Elles sont d’ailleurs précises. À quinze ans, — dans neuf ans d’ici, par conséquent, — Jean vous quittera. Vous lui remettrez le pli cacheté que je viens de vous confier. Il ne parcourra ma lettre qu’en route, pas avant, sous aucun prétexte. Je regrette, certes, de ne pas lui permettre de vous livrer le secret de son voyage. Mais, patience, plus tard, vous saurez tout. Vous ne le regretterez pas, allez, mes braves gens ! »

Grolo tendit en souriant la main aux bûcherons. Ils la baisèrent avec beaucoup de reconnaissance. Le roi prit ensuite Jean dans ses bras. Il essuya ses larmes. Il appuya un moment la petite tête contre son cœur. « Sois toujours bon, vaillant et joyeux, petiot, dit-il. Tu accompliras, alors, de grandes choses. Que ne peut la vraie bonté ?… Qui ne cède à la belle vaillance ?… Et la joie, chacun l’appelle, à toute heure, à tout instant, sur cette triste terre !… Sais-je même, ajouta-t-il, pensif, en regardant les bûcherons et Jean, pourquoi je fus amené de façon étrange et si propice pour vous, dans votre pauvre hutte ? Il y a là-dessous quelque rêve ébauché par un génie qui t’aime, Jean. Espérons-le. »

Il déposa l’enfant à terre, fit quelques pas vers sa monture. Puis, se ravisant, il vint encore vers les bûcherons. Ils n’avaient pus bougé, tout marris de son départ.

« J’y songe, bonnes gens, je veux laisser un suprême souvenir à mon filleul. Prenez, cette montre enchantée. Elle fut fabriquée, m’a-t-on toujours appris, par une fée qui adorait arriver à l’heure dite. Aussi cette montre ne se dérange-t-elle jamais, n’a-t-elle jamais besoin d’être remontée. Elle sonne les heures avec la fidélité d’un moine appelant ses frères à la prière. Elle vous sera utile ; puis, plus tard, elle deviendra indispensable à mon filleul. Ah ! je la reconnaîtrais, cette montre, entre mille, dix mille, croyez bien. Et lorsque Jean apparaîtra devant moi la tenant dans ses mains, je ne pourrai renier ni l’un ni l’autre. Ainsi, c’est entendu… »

Un coup de tonnerre qui fit trembler la terre sur ses bases couvrit la voix du roi. Tous levèrent la tête. Une tempête — et quelle tempête ! — s’avançait, que dis-je, s’abattait déjà avec force sur le bourg. De sinistres nuages jaunes répandaient leur ombre sépulcrale. Le vent sifflait, hurlait, soulevant des tourbillons de poussière. Terrifiés, les bûcherons fuyaient en tous sens. Ils poussaient des cris lamentables. Un tourbillon monstre enveloppa soudain Grolo. Il ne vit plus rien. Il entendit encore moins. Fermant les yeux, croisant les bras, il s’abandonna au sort affreux qui l’attendait. Il perdit bientôt conscience.

Lorsqu’il revint à lui, il s’aperçut avec stupéfaction qu’il était couché mollement dans les joncs. Il se leva. Il marcha un peu. Devant lui, paisible et lourd, miroitait le grand lac qui avoisinait sa ville. Le palais royal resplendissait au fond du paysage. À ses côtés, son cheval broutait l’herbe. Et, tout près, dormant heureux et sans inquiétude, il vit son page, son page timide et grave. Grolo passa à plusieurs reprises la main sur ses yeux. « Ah ! ça !… s’écria-t-il, que veut dire cette étrange aventure ? Ai-je fait, oui ou non, un voyage au pays des bûcherons ?… Ho ! là, bel endormi, gronda-t-il, en s’approchant du page, levez-vous. »

Le jeune homme se trouva aussitôt debout, frais, dispos, les yeux à terre, très intimidé. Songez, le roi avait dû l’éveiller. Il s’inclina avec respect devant Grolo. « Partons-nous, sire ? » demanda-t-il. Grolo saisit avec violence le bras du page et, les sens étincelants, la bouche frémissante, il siffla à son oreille : « M’expliquerez-vous votre conduite, petit indocile ?… Pourquoi m’avez-vous quitté durant trois jours ?… » Mais il se détournait bientôt, confus, sans courage, l’attitude lasse. L’air ahuri puis épouvanté du page ne prouvait que trop bien qu’il n’était pour rien dans ces mystérieux événements, qu’il ne les connaissait même pas. Grolo se remit rapidement et redevint maître de lui, à son ordinaire. « Bien, fit-il au jeune homme immobile et toujours atterré, je rêve encore, quoique éveillé. Ce que c’est que paresser !… Mais plus un mot, enfant, en selle !… »

Le long du chemin, le roi eut le loisir de méditer et d’en venir à une conclusion. Il serait d’abord prudent de se taire, de garder pour lui seul le récit de ces faits surprenants. Si un génie, — et il le croyait, — les avait voulus, c’était sans doute pour son plus grand bien. Il attendrait avec patience les quinze ans de son filleul.

Il atteignit enfin le palais. Il leva joyeusement la tête. De sa fenêtre d’ogive toute fleurie, Aube, la petite princesse Aube lui souriait et l’appelait.