Le filleul du roi Grolo/06

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Revue L’Oiseau bleu (p. 57-68).

CHAPITRE IV

AU PAYS DES GNOMES


Salut vaillant enfant, dit le roi. Sois le bienvenu au pays des gnomes. Tu es parmi nous, par ta gracieuse volonté. Je le sais. Oui, durant trois ans, Jean, — car tel est ton nom, n’est-ce pas ? — tu veux bien nous donner un peu de ta jeunesse magnifique et hardie. Nous en disposerons à notre gré… Mais sache-le bien, car nous ne voulons pas te tromper, durant ces trois ans, tu ne verras jamais la lumière du soleil, ni la grâce des jeunes visages, frais comme les lis ou éclatants comme la rose s’épanouissant sous le ciel d’été. L’ennui va te mordre cruellement au cœur et à l’esprit. Mais nous avons confiance. Tu sauras en appeler à ton âme courageuse. Tu vaincras ton humeur. Tu domineras ton âme. Et en retour, cher enfant, voici ce que nous t’offrons : la science, l’adresse manuelle, l’équilibre du caractère, la force du bras, la noblesse de la prestance… tu deviendras un chevalier doux et fier, sans crainte, à l’honneur sans tache comme l’hermine. Et, l’élève des gnomes pourra devenir, s’il le désire, célèbre et glorieux parmi ses frères, les hommes. Crois-en, Jean, ma parole royale de gnome, qu’il en sera ainsi. »

Jean demeurait muet, immobile. Comment en pouvait-il être autrement ? Ce discours royal, plein de conséquences terribles et douces ; l’étrangeté, le fantastique du souterrain où il se trouvait et qui s’étendait à perte de vue ; les gnomes nombreux qui s’agitaient sans bruit autour du trône, les uns luxueusement vêtus, les autres portant la blouse de l’artiste ou de l’ouvrier ; les richesses qu’il voyait entassées dans tous les coins, or, pierres précieuses, etc., tout cela le tenait, lui, fils inculte de la forêt dans la stupeur la plus complète.

Le roi des gnomes comprit vite le secret de son attitude. Il se pencha avec bonté. « Jean, dit-il, de sa voix harmonieuse, ne sois pas aussi craintif. Ne te sens-tu pas dans une atmosphère amie ? Songe à ce que nous ferons do toi ! Songes-y bien, enfant !

Une main blanche comme l’ivoire, petite, oh ! combien petite, mais parfaite de forme, et où couraient à peine rides et veines, se posait sur sa tête, sur son front. À ce contact, Jean se sentit redevenir lui-même. Il sourit à la mignonne et bienveillante majesté.

Le roi fit un signe. Un rideau se tira en arrière de Jean et un miroir large et haut apparut.

« Jeune homme, dit doucement le minuscule souverain, regardez-vous quelques instants dans cette glace ! »

Jean se retourna vivement. Le cœur battant, l’esprit confus, il se vit soudain corps, cœur et âme… Il se voila bientôt les yeux en reculant. « Pitié, sire, pitié, cria-t-il. »

Le jeune bûcheron venait de comprendre de quelles insuffisances nombreuses se composait son être. Ah ! comment lui si ignorant, si fruste, si pauvre, si naïf avait-il pu songer durant un seul instant à engager la bataille !… Sans doute, hier encore, une obéissance prompte et aveugle aux ordres du roi Grolo aurait eu raison de tous les pièges et de tous les ennemis… Mais il avait trompé la confiance royale… Grolo avait trop demandé à son cœur, honnête il est vrai, mais faillible connue tous les cœurs humains.

Et Jean comprit aussi qu’une revanche contre le cupide seigneur et non mauvais génie — et il lui fallait à tout prix cette revanche, sinon il ne serait qu’un lâche — n’était possible qu’avec le secours inattendu et puissant de gnomes. Il devait se mettre à leur école coûte que coûte.

Plein de reconnaissance, bouleversé iusqu’à l’âme, le jeune bûcheron revint se prosterner devant le tendre petit vieillard : « Sire, dit-il, d’une voix rauque, où les sanglots étaient proches, sire, veuillez m’apprendre la science du monde, des hommes, et de la vie… Je serai votre élève docile… Et si, par malheur, j’oubliais ce que je vous dois, châtiez-moi sans miséricorde, contraignez par tous les moyens mon âme troublée à vous obéir. Car, ô très doux roi, il faut, je le sens, il faut que je vainque mes ennemis et ceux de Grolo. Je n’aurais désormais la paix qu’à ce prix. Peu importe vos conditions, peu importe les difficultés que je rencontrerai, je me soumets d’avance à tout, et je vous bénis d’être venu à mon secours à l’heure du désespoir.

Humblement, Jean se tint le front collé à terre. Ah ! qu’il avait lu de dures choses, le pauvre enfant, dans le miroir impitoyable et fidèle.

« Relève-toi, Jean, prononça le roi, tu as subi avec courage une pénible épreuve : la connaissance parfaite de toi-même. Puisses-tu te souvenir de la vision de ce miroir et éviter l’orgueil si funeste aux belles-âmes. Aie confiance maintenant. Fais connaissance avec les nombreux professeurs qui vont t’initier qui, à l’escrime et au maniement des armes, qui, à l’étiquette, qui, à l’art, qui à la science, qui à la danse, qui, à la politique, qui à l’équitation, qui, à tant d’autres choses encore. Sois heureux autant que tu pourras l’être en la société quotidienne de vieillards sérieux et savants, mais bons et dévoué. Et mets-toi à l’œuvre sans plus tarder. Crois-moi, les humains ont tort de compter sans cesse sur le temps. Il leur échappe à toute heure et sans retour… Au revoir, Jean, quitte maintenant la salle du trône… Baise ma main, petit, ajouta-t-il en souriant. C’est la coutume. C’est une marque d’affectueux respect ou de simple courtoisie envers ma royale personne. Je suis sûr que tu entretiens pour moi ces bons sentiments… Ton professeur d’étiquette d’ailleurs te fera connaître bientôt les douces et menues attentions de la politesse. »

Jean se hâta d’obéir avec quel inexprimable bonheur !… Puis, relevant la tête il fixa sur le monarque ses yeux suppliants et émus : « Je vous reverrai bientôt, sire, dites, mon cœur se sent léger, et si profondément ravi en votre présence.

— Hélas ! non, Jean, reprit le petit souverain dont les yeux tendres s’emplirent de larmes. Le roi des gnomes, ne paraît devant les hommes qu’en de graves circonstances… Nous aurons cependant à l’expiration de ton séjour parmi nous une autre entrevue… Allons, au revoir une dernière fois, et bon courage, cher petit. »

Le jeune bûcheron soupira. Il s’éloigna, non sans tourner plusieurs fois la tête. Il était escorté des treize petits gnomes de la forêt. C’était là ses professeurs futurs. Chacun d’eux lui apprit aussitôt quelle science ou quel art on lui enseignerait à l’avenir. Un seul petit gnome demeura à l’écart, silencieux et énigmatique. À une question de Jean à son sujet, l’un des gnomes haussa les épaules et répondit vivement : « Bah ! tu le connaîtras assez tôt, celui-là petit ». Jean regarda alors avec plus d’attention ce treizième petit vieillard. Il vit dans cette physionomie un je ne sais quoi d’ardent et de contenu, d’ironique et de faussement candide qui le fit tressaillir. Il se détourna promptement. Il sourit à son professeur d’escrime… « Oh ! quel bonheur, s’exclama-t-il, vous m’apprendrez, maître, à repousser une épée qui s’enfonce sans pitié dans la poitrine ! »

Le lendemain commencèrent les leçons. Jean, loin de s’ennuyer, se divertit beaucoup. Quel esprit possédaient ces gnomes ! Quelle patience aussi ! Sans se lasser, ils reprenaient les mêmes gestes, les mêmes tâches qui semblaient fort ardus pour Jean.

Bientôt, à l’escrime, après un an d’études le jeune bûcheron put se croire plus habile que son maître. En élève présomptueux, il défia son professeur en présence de trois de ses compagnons.

« Venez, venez, lui cria-t-il, que je vous transperce aujourd’hui de part en part. Mon bras me paraît invincible. »

Le gnome sourit finement. Il monta sur une table comme à l’ordinaire afin de se trouver à la hauteur de Jean. Il laissa le jeune bûcheron croire quelques instants à une victoire facile et prompte. Puis soudain, il se réveilla et fondit sur son élève qui para mal le coup, pris à l’improviste. Et ce fut alors une série de bottes les plus diverses comme les plus célèbres que Jean ne put qu’à grand peine repousser il suait, soufflait, bondissait. Enfin, il cria grâce, épuisé. Dans un coin de la pièce les trois gnomes témoins de la passe d’arme amusante, pouffaient de rire, applaudissant à l’agilité incomparable de leur compagnon. Jean s’était laissé tomber sur un siège. Il cachait sa confusion sous le rire. « Oh ! maître, dit-il enfin, quelle folie d’avoir cru que j’aurais raison de vous. Je vous en fais mes plus humbles excuses.

— Bien, Jean, la modestie te revient. À la bonne heure !… Car pour un duel comme pour toute autre lutte, petit, la présomption est fatale. Elle distrait et étouffe l’attention. Et l’adversaire, à l’affût de la moindre faiblesse, frappe alors de meilleurs coups. Mais ne va pas te décourager. Profite de la leçon qu’il me fallait te donner. Je tiens à te dire cependant ceci : « Te fusses-tu mesuré avec un de tes semblables, il se pourrait, sans ton imprudente présomption, que tu l’eusses emporté. Tu es devenu, petit, un fort, très fort duelliste. Je suis fier de toi. »

Le compliment sincère du gnome fit grand plaisir à Jean. Et dans l’après-midi il le fit prier de monter à son atelier. Nous devons dire qu’en outre de son adresse au maniement des armes, Jean se révélait un peintre de grand talent. Les gnomes lui avaient aménagé une petite pièce ravissante pour travailler. Ils y avaient placé des copies de tous les principaux chefs d’œuvre, et un luminaire très ingénieux pouvait parfois faire croire à la lumière du jour. Jean habitait bien volontiers nette pièce. C’était son refuge, sa consolation contre certains petits déboires dans ses travaux, ou contre l’ennui qui commençait à poindre dans son âme. Oui, le roi des gnomes avait prédit juste. Son affinement intellectuel et moral le rendait susceptible de ressentir toutes les nuances de la mélancolie qui s’attache aux nobles cœurs, nourris malgré eux de trop de solitude et dont la générosité souffre de se voir inutilisée.

La gnome accourut à l’appel de Jean. Il le trouva debout près d’un chevalet. Une toile recouvrait encore le tableau de Jean.

« Qu’y a-t-il, Jean ? » Le gnome fut surpris de la sombre expression du visage du jeune homme, qui d’ordinaire était souriante et sereine.

« Je veux vous apprendre, maître, répondit-il enfin, sortant de sa rêverie, pourquoi j’ai montré ce matin tant de sotte suffisance à l’escrime… Mais, ajouta-t-il d’une voix basse, en serrant les poings avec rage, pourrais-je jamais parler de cet incident de ma vie froidement, l’âme libérée de toute haine… Voyez, maître, finit-il, en repoussant la toile, voyez, ce que je fus en un jour mémorable de honte et de douleur…

El devant le gnome apparut la scène du dépouillement de Jeun dans la forêt. Quelle vérité Jean avait mis dans le moindre détail de ce tableautin, réussi de façon surprenante.

Mais si le gnome admira l’œuvre de Jean, il ne le dit pas. Son regard se porta inquiet sur son élève. L’œil de Jean jetait des éclairs de haine ; sa poitrine haletait sous le poids d’une émotion puissante.

Jean, dit le gnome doucement, Jean, reviens à toi. Tu ne dois pas laisser affaiblir ainsi ton âme vaillante. Combats ta haine. Vainc-la.

— Je ne serais qu’un lâche, murmura Jean.

— Non, mon fils. Saisis bien la différence : Tu dois vaincre ton ennemi en loyal et juste combat, si les circonstances le permettent. Tu ne dois pas le haïr. Plains-le. Crois-tu que l’existence lui soit agréable ? Moins, bien moins qu’à toi. Car, outre les misères inhérentes aux humains : la maladie, la fatigue, les deuils, les déceptions, il y joint les ennuis d’une conscience troublée, les angoisses d’un cœur insatisfait, envieux, haineux. Il s’étourdit sans doute. Il s’absout volontiers, parce qu’il ne regarde pas de très prés en son âme, comme tous les coupables. Il ne réussit pas toujours à se tromper, loin de là. On ne quitte pas impunément les droits sentiers, petits. »

Le gnome rabattit en souriant le voile sur le tableau de Jean.

« Je vais confisquer ton œuvre, Jean. C’est de l’huile sur le feu. Il faut reprendre ton calme. »

Jean se secoua. Il fit quelques pas puis, soudain, devenant mélancolique : « Cher maître, dit-il, ne vous donnez pas ce mal. Il ne remédierait à rien. » Et mettant un doigt sur son front, il déclara : « L’image de la scène où je fus cruellement dupé et humilié est gravée là, en caractères ineffaçables. Alors, que ce tableau soit ou non sous mes yeux… » Il haussa les épaules.

— Vraiment, reprit le gnome ? C’est donc contre ta raison qu’il me faut lutter ? Bah ! je vais y mettre ordre, et sans trop de peine. Écoute-moi bien… Si, par hasard, tu avais à ta merci le rusé seigneur, mais qu’il fût pauvre, faible et sans défense, lui porterais-tu en hâte le coup fatal ? »

Jean se redressa fièrement. « Dans ce cas, seigneur-gnome, je serais doublement lâche de sévir. J’abuserais de la faiblesse. Non, il n’aurait rien à craindre… Maître, maître, reprocha Jean en reculant, les yeux courroucés, qu’avez-vous pensé, de me poser une telle question ? Elle n’est digne ni de vous, ni de moi. »

Le gnome rit de bon cœur. « Là, là, petit, ne t’emporte pas ainsi. Tes yeux me foudroient. Pour un peu, tu dégainerais et provoquerais ton vieux maître… Me voilà tranquille. La haine que tu éprouves ne m’effraie plus. Elle n’est que l’inflexibilité, l’impétuosité de la jeunesse en face du mal et de la perfidie… Eh ! eh !… continua le gnome en se frottant les mains, j’ai bon espoir. Nous ferons de toi un vrai gentilhomme. Ton cœur saura commander, à l’occasion, à ta raison hautaine. Et parce que tu auras le culte de la justice, tu craindras de l’appliquer avec rigueur et sans discernement. Mais… et le gnome désigna un autre tableau presque terminé, qu’est ceci, Jean ?… Que voilà une tête fine, douloureuse et résignée !… Et quelle expression de tendresse dans la physionomie de cet adolescent !

Jean se rapprocha. « Vous voyez là, dit-il la voix émue, les traits de Blaise, mon frère chéri, le compagnon de ma jeunesse paisible… Maître, pourquoi chercher ailleurs que dans ce tableau le remède à ma fougue naturelle que vous me reprochez sans cesse. Le souvenir de Biaise met une paix profonde dans mon âme,… quoiqu’il la blesse aussi parfois, finit Jean avec un soupir.

— Pourquoi cela, mon fils ?

— Parce que, au moment où je vous parle, les yeux tendres de mon frère se sont fermés pour toujours.

— Tu en es sûr, Jean ?

— Hélas !

Les yeux du gnome clignèrent. Sa bouche s’entr’ouvrit. Mais ce fut tout. Le compatissant petit vieillard voulait-il apprendre quelque chose de réconfortant ?… Et en avait-il promis le secret ?… L’exil de Jean, sans doute, devait être sans compensation ni adoucissement d’aucune sorte. Les jeux de physionomie du gnome échappèrent à Jean qui contemplait son frère avec une avidité douloureuse.