Le filleul du roi Grolo/13

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Revue L’Oiseau bleu (p. 149-162).

CHAPITRE XI.

CHEZ LES BÛCHERONS


Le lendemain, Jean se leva avec peine. Sa blessure à la tempe s’était ouverte durant la nuit et il avait perdu beaucoup de sang. Cela l’avait fort affaibli, quoique soulagé et délivré du danger de la congestion.

Il fut longtemps à sa toilette, soignant son maquillage, veillant à teindre ses cheveux avec art. Parfois, il haussait les épaules. Toutes ces précautions seraient sans doute inutiles. Là-bas, chez les bûcherons, on finirait par le reconnaître. Les siens, toujours chéris, toujours regrettés, ne seraient pas lents à lire sa tendresse, bien mal comprimée dans sa physionomie heureuse. Déjà, à la douce perspective de se retrouver devant ses parents, le cœur de Jean battait plus fort. « Oh ! presser entre ses bras son père, sa mère, Biaise,… tous, tous ! Raconter avec une délicieuse confiance, en toute sécurité, les événements extraordinaires qu’il avait vécus depuis son départ. Que ce serait bon !… Dieu ! que ce serait bon ! »

Jean fut enfin prêt. Un peu las, très pâle, il se jeta dans un fauteuil Quelle faiblesse le tenait encore !… Bah ! le café noir le remettrait tout à l’heure. Il apporterait par exemple, le reste de son frugal repas. Pas une bouchée ne pourrait, vraiment passer entre ses lèvres serrées et bleuies.

Soudain, Jean tressaillit. La montre enchantée, la lettre du roi, qu’en ferait-il ? Si, après tout, cela n’allait pas à souhait chez les bûcherons ?… Avant qu’on l’ait reconnu, il pourrait bien se passer quelque chose d'imprévu... de tragique même ?… Et si on ne le reconnaissait pas du tout ?… Ses trois Années d’étude chez les gnomes l’avaient complètement transformé. Cela, il le savait. Le seigneur de Rochelure, un rusé et clairvoyant personnage pourtant, n’avait même pas eu, en causant avec lui, le moindre soupçon sur son identité véritable.

Il se leva. Se décidant, il glissa les précieux objets dans un tiroir du bahut. Cela valait mieux. Aucun risque ne devait être couru. Maintenant, il lui fallait appeler Paule et la charger de veiller sur ces trésors.

Il se pencha à la fenêtre. Apercevant la jeune fille, occupée au jardin à la cueillette des fruits, il l’observa un moment, admirant la grâce preste et fine de chacun de ses gestes. En amoureux fervent, sous l’empire d’une unique hantise, il se figura aussitôt voir Aube, sa petite princesse bien-aimée. Elle allait, légère et lumineuse, dans ce cadre matinal, d’une fraîcheur souriante. Quel tableautin il avait là !

Mais Paule, qui n’avait pas les mêmes raisons que Jean de s’engourdir dans un rêve fleuri, se retourna soudain, fleurs et fruits dans les bras. Elle le vit. Elle salua. Bien vite, elle comprit, à un signe mystérieux du jeune homme, qu’il désirait lui parler en particulier. Elle monta et vint frapper sans bruit à sa porte.

« Dites, Paule, demanda tout de suite, Jean, votre frère n’est pas installé quelque part sous mes fenêtres ?… Fermez bien cette porte, en tous cas ?

— Seigneur, je n’ai pas encore aperçu Marc, ce matin.

— Bien. Ma chère petite amie, j’ai une suprême recommandation à vous faire, à vous seule… Votre frère, vous le savez, prend toujours trop sérieusement mes moindres désirs ! Il m’effraie parfois.

— Il se jetterait au feu pour vous, cher seigneur. Sa reconnaissance est touchante, je vous assure. Si vous l’entendiez ?

— Ne le sais-je pas, Paule ?… Et c’est justement parce que je ne voudrais pas le placer en de trop cruelles alternatives me concernant, que je m’adresse à vous, aujourd’hui

— Seigneur, reprit Paule, mi-taquine, mi-froissée, est-ce que, par hasard, vous mettriez ma gratitude, la mienne… en doute ?

— Mais non, Paule, voyons. Je sais seulement, que le cas échéant, vous songeriez à votre frère d’abord. Cela vous rendait prudente, non héroïque.

— C’est vrai. Que deviendrait Marc sans moi ?… Et lui mon pauvre frère ! ah ! qu’il tient, au contraire, peu à la vie !… Qu’il la donnerait volontiers pour une noble cause !… Je ne le sais que trop, allez. Vous avez raison de vous adresser à moi, non à lui. Parlez, seigneur ?

— Approchez-vous du bahut, mon amie. Et voyez dans ce petit tiroir, une vieille montre et un parchemin jauni !… Paule je donnerais ma vie plutôt que de me voir enlever ces objets !… Vous me croyez, petite ?

— Mais oui, seigneur. Une originalité de plus ou de moins à votre compte, qu’est-ce cela ? Alors, vous désirez ?

— Que vous ne laissiez personne, durant mes six jours d’absence, pénétrer dans cette pièce. Tout danger de vol sera ainsi facilement conjuré.

— J’y veillerai, seigneur. C’est un service bien infime que vous me demandez là.

— Sait-on jamais ? Des catastrophes, et Jean se mit à rire, ont été amenées par de bien plus petites causes, allez ?

— Eh bien, dit Paule gaiement, ses jolis yeux pleins d’affection levés sur le jeune homme, vienne la catastrophe, nous lutterons, nous succomberons pour vous, charitable seigneur !

— Chut, enfant !… Votre voix claire s’élève par trop… ah ! voyez, — et Jean et Paule se penchèrent — votre frère !… il se promène junte au-dessous de mes fenêtre » ! S’il nous avait entendus !

— Je ne le crois pas… Hou ! hou ! Hou ! hou ! fit Paule. Marc, tu m’attends pour le déjeuner ?… J’y vais, j’y vais… Venez tous !… Ce sera délicieux, nous sommes au complet, ce matin.

L’aveugle acquiesça de la main sans lever la tête. Un observateur aurait vite deviné, par son visage légèrement contracté, que pas un mot de l’entretien de Paule et de Jean ne lui avait échappé.

Une heure plus tard, des adieux émus s’échangèrent. Marc, très pâle, presque aussi pâle que Jean, sous sa blessure, serrait à les rompre les mains de son jeune bienfaiteur. Paule caressait l’encolure du cheval et tendait à Jean les rênes qu’elle avait rassemblées. Elle s’exclama tout à coup.

« Quel bonheur, seigneur ! Vous avez retrouvé votre diamant. Ah ! que j’aime votre bague ! »

Jean eut un bref haut-le-corps, puis sourit. Allons, il entreprenait donc sans mortels dangers, sa course chez les bûcherons. Les gnomes l’en prévenaient. Ils avaient repris le saphir avertisseur.

Qu’elle parût longue à Jean la première forêt qu’il eût à traverser !… Sa bête ardente allait bon train, pourtant. Il dut prendre du repos. Ses forces s’épuisaient vite. Les coups de cravache du brutal Rochelure avaient fait de la bonne besogne ! Un peu plus, et Jean ne se serait jamais relevé. Les grands ormes du parc royal, l’auraient couvert éternellement de leur ombre chantante. Une deuxième forêt, quelques lacs, furent plus rapidement franchi, puis une autre forêt profonde, un lac aux eaux lourdes… Au matin du troisième jour, Jean se trouva enfin dans les beaux bois touffus où s’était écoulée son enfance. Il mit sa bête au pas, la flattant doucement de la main. Le fier animal avait bien gagné ce geste de sympathie de son maître.

La tête légèrement relevée, rêveur, Jean allait… regardant autour de lui, rassemblant ses souvenirs. Il s’abandonnait à la douceur de les voir se lever un à un dans son esprit.

Un cor résonna près de lui. Il sursauta. Au même instant une main saisissait avec force sa monture et l’immobilisait. Deux autres assaillants sortirent rapidement d’un fourré voisin. On l’entoura. On le pria sans trop de cérémonie de descendre de cheval. Sous ces épaisses lunettes, Jean examinait ses adversaires. Il reconnaissait en eux des amis d’enfance.

Il voulut parler. On lui enjoignit de se taire s’il ne voulait pas être bâillonné. Jean haussa les épaules. À quoi bon, en effet, s’expliquer… ? La haine est aveugle et sotte. Et quelle haine, il lisait dans les yeux de ses anciens compagnons !… Demain, peut-être pourrait-il le tenter, alors que, démaquillé, vêtu de vêtements semblables à ceux des bûcherons, dont le pourvoirait le sac des gnomes, glissé sous son habit, il aurait sans doute quelque chance d’être reconnu ?

« Receveur maudit, dit un des bûcherons en souffletant Jean, tu n’es pas le plus fort, aujourd’hui. Ah ! nous te tenons enfin, oiseau de malheur ! »

Jean perdit patience. « Vous me tenez, dites-vous ? Vous le croyez ? »… Joignant le geste à la parole, il fit pirouetter l’un et mordre la poussière à l’autre. Le troisième se vit désarmer avec une prestesse inouïe. L’élève des gnomes n’avait pas appris en vain à terrasser avec adresse des ennemis, et cela sans verser une seule goutte de sang.

Mal lui on prit de montrer tant de valeur. Les bûcherons, humiliés, devinrent furieux. « À nous les amis, à nous », vociférèrent-ils. De partout, des hommes armés de massues surgirent. Jean se vit perdu.

« Mais enfin, leur cria-t-il, apprenez-moi…

— Tais-toi, bandit, tais-toi, » hurla en clameur la foule ! Les poings se levèrent.

« Non, interrompit un vieux bûcheron que Jean regarda avec émotion. C’était le meilleur ami de son père. « Non, laissez-le parler. Nous sommes en nombre. Ne soyons pas des lâches… Que veux-tu nous dire, misérable, parle, poursuivit-il en s’adressant à Jean ?

— N’êtes-vous donc pas consentant, demanda doucement le pseudo-receveur, à payer au moins le juste impôt dû à notre roi. Je n’exige rien d’autre, mes amis.

— Ah ! ah ! ah !… rugit la foule, un juste impôt, juste ! avec toi, infâme complice de Rochelure !… ah ! ah ! ah !

— Et puis, tonna soudain l’un d eux en se rapprochant, penses-tu pouvoir nous berner toujours ? Tu fais le bon apôtre, parce que tu es seul, nous le savons bien ; nous accepterions tes offres que demain, hein, demain, à l’arrivée de serviteurs armés de fouets, on nous chanterait un autre air… Fini, ce jeu, fini, mon rusé compère !… Eh ! là, les amis, rendons nous-mêmes justice en cette cause. Et d’abord, disposons de la carcasse de ce receveur. Lions-le solidement et en route vers le chêne que vous savez.

— Bravo ! allons ! allons ! acquiesça la foule. »

Le chahut devint étourdissant, la mêlée, générale. On se battait. Chacun voulait s’emparer de Jean. Celui-ci, qui avait croisé les bras, regardait, le spectacle avec une pitié profonde. « Ô mes bons bûcherons de jadis, soupirait-il, ô hardis compagnons de ma jeunesse, faut-il que vous ayez durement souffert, qu’on vous ait longuement dupés, pour que vous en veniez à cette terrible exaspération de vos êtres paisibles. »

On se calma enfin. Un beau gars solide et fier, mais dont le regard haineux faisait peine à voir, fut choisi. Il s’approcha de Jean.

« Insolent receveur, écoute d’abord notre réponse à ta demande d’impôt. Plutôt que de te donner un seul sol, tu entends, un seul sol, nous irions avant jeter notre argent, gagné au prix de quelles peines, de quelles sueurs, dans le lac voisin d’ici. Tu n’auras rien de nous, cette fois, rien.

— Rien, rien, voleur, répéta la foule, voleur ! voleur !

— À mort le voleur ! cria une voix.

— Eh ! là, l’ami, pas si vite en besogne, reprit le beau gars de sa voix puissante. Ne nous volons aucun plaisir… Dites, tous, n’y aurait-il pas quelque petit cadeau à offrir, à ce paladin rouge, avant de l’envoyer se divertir chez Satan. Pensez-y bien, voyons !… Apportera-t-il chez Lucifer tous les nombreux coups qu’il nous a donnés ?… Dites, dites ?

— Ah ! ah ! ah ! ricana la foule. Bien trouvé ! Frappons-le, frappons-le ? Et tout de suite !…

— Non, pas tout de suite. Attendons le moment où il s’amusera à grimacer au bout de sa corde de chanvre. Alors, sur son honnête petit dos de receveur, nous appliquerons, chacun à notre tour, un coup de bâton. Dernier témoignage d’affection, les amis… ? Charmant petit présent d’amour !… Ah ! ah ! Ah !

— Bien dit ! Bravo ! bravo !… Est-il drôle le bourreau !… En route vers le chêne ! reprenait la foule de tous les côtés à la fois. »

Jean fut lié pieds et poings, bâillonné et chargé sur le dos de l’exécuteur. Il ferma les yeux, un peu ahuri. « À quoi aboutiraient toutes ces menaces, toutes ces propositions d’hommes ivres de vengeance ? À quoi ?… Et par quel moyen, maintenant, empêcher l’accomplissement de leurs gestes sanglants ? Les pauvres gens ! Mais ils les pleureraient, ces gestes, avec toutes les larmes de leur corps, dès qu’ils apprendraient la vérité. »

Jean ouvrit les yeux. On venait de l’appuyer brutalement à un arbre voisin du chêne où se balançait, la corde du supplice. Avec stupeur, Jean se vit à deux pas de la maison de son père. À droite s’élevait une cabane qu’il reconnaissait bien, celle où, chaque automne, il entassait combien de fagots pour la saison rigoureuse !

L’exécuteur arracha soudain les lunettes de Jean. Un moment, il regarda sa victime avec surprise.

« Tu as les yeux trop beaux et trop clairs pour ton âme crasseuse, ricana-t-il !… Mais, c’est drôle, larron, — et il se gratta le front, pensif, — il me semble avoir vu ces yeux-là, ailleurs, mais où, où ?… Tiens, reprit-il après une seconde d’hésitation je te remets tes lunettes. De la sorte tout ton être canaille se met d’accord. »

On traîna Jean sous le chêne. La corde fut passée autour de son cou.

À ce moment, un remous se dessina dans la foule. Des cris furent poussés.

Furieux d’être distrait dans sa grave besogne, le bourreau lâcha Jean et vint faire face au perturbateur qui se frayait, une place au premier rang. Il recula. Ce perturbateur était une femme ! Une femme aux cheveux tout blancs, et dont les grands yeux tantôt tristes, tantôt épouvantés glissaient de la victime au bourreau ! Jean se pencha un peu pour voir qui elle était ! Son cœur sauta dans sa poitrine. Sa mère, c’était sa mère, qui était là !… Que voulait-elle, mon Dieu !… Et ô torture, il ne pouvait lancer vers elle, un seul cri de détresse, pas un seul… Jean fit un effort désespéré, gigantesque pour se libérer. Liens et bâillon grimacèrent mais tinrent bon !… Il retomba, épuisé… Mais que disait-elle donc la chère voix tendre, si tendre. Il écouta douloureux, tout frémissant.

Elle disait la voix aimante : « Mes enfants, mes pauvres enfants, qu’allez-vous faire, là ?… ah ! ne le savez-vous pas, vous commettriez un meurtre, un meurtre horrible… Que connaissez-vous de ce receveur nouveau ? Car, je le sais, vous l’avez condamné sans l’entendre.

— Allons, allons, de quoi vous mêlez-vous bonne mère, interrompit le bourreau ? » Mais sa voix n’avait plus la même fermeté que tout à l’heure, et la foule, elle aussi, gardait un étrange silence. « Croyez-vous donc, continua le bourreau, êtes-vous assez candide plutôt pour penser que Rochelure, enverrait ici, un honnête citoyen. Il ne serait pas si bête, allez ! ah ! ah ! ah !

— Mon ami, et vous tous aussi, mes enfants, reprit la voix douce, vous n’écoutez en ce moment, que votre haine… Je vois cela ! Que votre rire me fait mal !… La haine ! C’est une bien mauvaise conseillère ! Je…

— Pas de sermons, bonne mère, pas de sermons, je vous prie, hein !… Faites-nous plutôt quelque honnête proposition… Nous la discuterons. Car vous le savez nous avons de la considération pour vous… Eh ! les amis, rappelez-vous, pas un d’entre nous qui n’ait été soigné un jour par la bonne mère… On se souvient tous, n’est-ce pas, on est bien reconnaissant ?

— Oui, oui, approuva très haut une voix parmi la foule. Qu’elle parle ! Qu’elle sache ce qu’elle veut, par exemple ! Pas d’histoires à n’en plus finir…

— Ne craignez rien, ne craignez rien monta la voix, un peu moins triste. Je ne vous demanderai qu’une seule chose, très raisonnable. Dites, pourquoi, n’attendriez-vous pas, pour châtier aussi terriblement un receveur inconnu, le retour de mon mari et de mes fils ? »

Un long silence suivit ces paroles.

« Bien, dit soudain, la même voix parmi la foule, ça serait peut-être mieux, en effet !… M’est avis, les amis, que nous passerons un mauvais quart d’heure, si nous n’écoutons pas la bonne mère, lorsque son homme et ses quatorze gars seront revenus.

— Quans attends-tu les tiens, ma mère ? demanda le bourreau.

— Demain soir, répondit la voix de plus en plus maternellement douce.

— Alors, les amis, alors, que diriez-vous de surseoir jusque là à l’exécution de notre suppôt de Satan ?

— Oui, oui, c’est cela, attendons, répondit la foule, toujours prompte à varier ses décisions et ses sentiments.

— Tôpez là, bonne mère, prononça le bourreau, vous avez gagné votre point. Après tout, continua-t-il, c’est beau, — toujours ! — qu’une femme ait pitié. Et quand avec cela, on peut donner aux hommes de bonnes raisons d’agir suivant ses vues, on est écouté, vénérable mère, mieux que cela, obéi, obéi… Ah ! ça, que faites-vous là, par exemnle ? »

En effet, vivement, la mère de Jean avait reculé le bourreau et sans que personne eut pu prévoir ce geste de miséricorde, elle avait arraché au jeune condamné son bâillon. Le pauvre enfant étouffait, le teint violacé… À demi inconscient, il se trouva soudain appuyé à l’épaule de sa mère. Hélas, aucune parole ne put sortir de ses lèvres…

La foule applaudit encore à ce geste, puis peu à peu se dispersa.

Un instant estomaqué par la promptitude du secours, le bourreau se remit vite. Il vint rajuster, mais avec moins de force, cette fois, le bâillon sur la bouche de Jean.

« Bonne mère, en voilà assez, dit-il sévèrement. C’est trop de compassion pour ce pleurard de receveur, une femmelette, quoi !… Pouah ! il s’accrochait tantôt à vous ainsi qu’un petit veau naissant ! Qu’est-ce que Rochelure nous a envoyé là comme receveur, le maître fourbe ? »

Il traîna Jean jusqu’à la cabane, l’y enferma et s’éloigna, laissant à la porte pour le garder un vieux bûcheron, un peu sourd, un peu ivrogne. Mais qu’avait-on à craindre d’ici au lendemain matin ?

L’aube perçait à peine l’obscurité de la cabane lorsque Jean fut éveillé par le bruit de pas légers, non loin de lui. Il fut quelques instants avant de pouvoir reprendre conscience des événements de la veille. Ce qu’il comprit tout d’abord, c’est, qu’il se trouvait, ô joie, délivré de ses liens. Mais qui donc avait eu cette charité ? Qui ? Il regarda plus attentivement autour de lui. Il aperçut alors au fond de la cabane une gracieuse forme féminine, à demi-enveloppée dans un large manteau. Des provisions, tartines, fruits et vin, avaient été placées sur un madrier et la compatissante geôlière se tenait, en attendant le réveil du prisonnier, près d’une ouverture pratiquée dans le mur de la cabane. Elle regardait l’aurore qui dorait déjà la forêt toute proche.

Jean, bien bas, demanda : « Qui va là ? » Un cri léger, fut étouffé. La matinale visiteuse accourut.

« Paule !… cria Jean, stupéfait, Paule ! »

Il passa la main sur son front.

« Que faites-vous ici, petite ? reprit-il… C’est vous, n’est-ce pas, qui m’avez délivré de mes liens ? Mais…, mais Paule,… dites-moi… ?

— Seigneur, attendez d’être restauré avant de causer, car… oh ! mon récif serait, long peut-être ! »

La voix de la jeune fille était si triste, si lasse, que Jean tressaillit. Il se pencha, cherchant à lire sur le fin visage.

« Paule… de grâce, approchez-vous plus près ?… Levez les yeux ? Ah !…

Et le jeune homme qui avait en même temps repoussé son manteau aperçut une robe toute noire.

Il saisit les mains de la jeune fille. Il interrogea, angoissé.

« Paule, Marc… n’est pas… ? » Il fut debout.

Elle eut un bref sanglot, puis murmura : « Oui, Seigneur. Il… il est mort… avant-hier… dans mes bras. »

Jean baissa la tête. Que dire en face de la grande douleur qu’il devinait.

« Ma pauvre, pauvre enfant… balbutia-t-il.

Mais soudain, vivement, il attira Paule dans ses bras. Il l’étreignit. Ma sœur, ma petite sœur chérie ! » dit-il simplement.

Dans un mouvement d’intense gratitude, Paule se blottit toute, un instant, contre le cœur de Jean. « Merci… souffla-t-elle, tout bas,… car, Jean, oh ! Jean, je me sentais si seule,… si seule, maintenant ! »

Puis elle glissa d’entre les bras du jeune homme, et, les yeux effrayés, supplia : « Venez manger, vite,… puis, vous fuirez, Jean. Rochelure et ses hommes approchent. On vous cherche. »

Jean se vit tenu tout de même de secouer un peu la bonne petite Paule.

« Vovons, enfant, qu’est ce que tout cela veut dire ? Rochelure vient ici ? Il me cherche ?… Pourquoi ?… Il faut m’expliquer, je vous assure. »

Mais Paule s’obstinait « Au moins, petite, répondez à cette seule question. Le reste importe peu, croyez-le, et je vous jure que je fuirai… La montre et le parchemin que je vous ai confiés sont-ils toujours en sûreté ? »

Paule eut un gémissement et se voila la figure. Comme Jean était allé rapidement au cœur même de la tragédie. Toute secouée de frissons, sans un mot, elle sortit alors d’un pli profond de sa mante les deux objets, et les tendit à Jean. Sur le parchemin jauni s’étalaient des taches de sang et le trou d’une balle.

Terrifié, Jean arracha les objets des mains de Paule. Il la regardait, puis revenait au parchemin ensanglanté. La vérité pénétrait lentement dans son esprit… Il blêmissait. Soudain son masque changea. La colère, cette colère sans égal du juste irrité empourpra et accusa ses traits. Il parut être soulevé hors de lui, grandi. Saisissant le poignard qu’il apercevait à la taille de la jeune file, il demanda en serrant les dents : « Paule, qui-est-ce ? vite ?…

Paule ne répondit pas, toute blanche. Elle reculait, reculait. La main de Jean la saisit. Ses doigta s’incrustèrent dans la chair de son bras.

« Qui est-ce, répéta-t-il ? » Ses yeux la brûlaient. Paule défaillit. Ses genoux plièrent, elle tomba presque aux pieds de Jean. Il la lâcha alors, et courut vers la porte, poignard toujours levé.

Mais Paule, avec un faible cri, bondit aussitôt à ses côtés. Elle s’accrocha à son bras, haletante, elle gémissait : « Jean, ah ! Jean, revenez à vous… Si vous saviez… Jean, le temps presse… Vous ne pouvez rien en ce moment, contre ce misérable… Croyez-moi !… Jean, fuyez, fuyez !… Ah ! vous voulez donc que je vous perde aussi… Je vous dirai tout, bientôt !… Tenez, Jean, mon frère bien-aimé, laissez-moi vous couvrir moi-même de ce manteau…, et, regardez, je glisse des provisions dans ce pli… En route, maintenant !… Prenez mon cheval en arrière de la cabane… À la tombée du jour, je serai près de vous… Je vous le promets !… Les sabots de votre bête me serviront de guide. »

Jean avait obéi enfin !… oh ! bien passivement, et les yeux toujours fixes au loin, sur le même horrible spectacle. Un moment, cependant ses yeux pleins d’un feu si terrible, s’adoucirent et longuement, se posèrent sur ceux de Paule.

La jeune fille comprit. « Oui, oui, Jean, à la tombée du jour, je serai près de vous. J’ai promis. »

Elle ouvrit avec précaution la porte, un doigt sur les lèvres. Elle regarda. Le gardien de Jean, une bouteille de vin à la main, buvait et chantait, ne pensant guère, vraiment, à l’évasion possible du prisonnier.

Et Jean s’enfuit.