Le filleul du roi Grolo/14

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Revue L’Oiseau bleu (p. 164-172).

CHAPITRE XII.

Où un peu de justice se fait !


Il n’était que cinq heures de l’après-midi et le soleil disparaissait déjà derrière les nuages bleuis qu’amassait et poussait un vent violent. Jean, sombre, très las, vint se jeter au pied d’un arbre. Il n’en pouvait plus. Cette longue attente silencieuse le brisait. Il venait à peine de fermer les yeux qu’il entendit, ô bonheur, remuer doucement une lourde branche à sa droite. Il se pencha, poussa un soupir de soulagement, et d’un bond fut auprès de Paule.

« Enfin ! s’exclama-t-il. Petite, petite, quelles heures pénibles je viens de passer ! »

La jeune fille acquiesça de la tête. Puis, désignant son cheval, à quelques pas : « Jean, voulez-vous mettre ma bête en sûreté,… près de la vôtre. Attendez !… Prenez avant ce pistolet, cette épée. Je ne crois pas me tromper. On nous poursuit.

— Une ou plusieurs personnes, Paule ?

— Une seule. Les espions, d’ordinaire, ne voyagent pas en caravane.

— Qui vous fait croire que ce soit un espion ?

— À un tournant, j’ai mis, tout à coup, ma monture au pas. Le mystérieux cavalier m’a croisée, en dissimulant sa figure sous un large col. Je n’ai pas, depuis, aperçu cet homme.

— Je veillerai donc on vous écoutant, mon amie. Soyez sans crainte. Je connais cette forêt, ses bruits les plus légers, ses moindres sentiers. »

Et Jean, ayant obéi à Paule et vérifié une fois de plus l’état de ses armes, vint se rasseoir à ses côtés. Il se plaça un peu en avant de la jeune fille. Celle-ci, la tête renversée, les yeux clos, s’appuyait au tronc de l’arbre. Il y eut un moment de pénible silence.

Jean se retourna. Il posa sa main, pitoyable et tendre, sur celle de Paule.

« Pauvre enfant ! soupira-t-il… C’est bien malgré moi que je vais raviver votre chagrin… Mais vous le savez, il faut absolument que vous me disiez tout. Il y a, sous notre tragique malheur, plus de choses que vous ne croyez…

— Je le pressens, Jean, et je vous jure que je ne vous cacherai rien. »

Comme le récit de Paule devint peu à peu clair, nerveux, vivant !… Jean avait de nouveau devant lui, Marc, son cher aveugle héroïque !… Il défendait contre un agresseur assoiffé de vengeance, d’abord l’entrée de la chambre de son bienfaiteur ; puis, l’accès du meuble contenant la lettre du roi et la montre ; puis, ces objets eux-mêmes, dont il s’emparait tandis que l’ignoble voleur fouillait à quelques pas !… Avec quels yeux lucides, Jean assistait à l’arrivée de Paule, dont une absence malheureuse avait favorisé d’infâmes projets… Hélas ! la bonne petite sœur n’était accourue que pour recevoir entre ses bras, Marc, frappé d’une balle en pleine poitrine !… Et alors, ô misère, ç’avait été la fuite du meurtrier, le pistolet fumant au poing…

« Paule, interrompit Jean, parmi les voisins, attirés par le bruit de la détonation, aucun ne se lança à la poursuite du misérable ? »

— Il était déjà loin. Il avait vite sauté sur le cheval qui l’avait amené. Et une fois sa bête au galop… »

Paule se tut. Elle frémissait toute, de nouveau, sous le coup de sa douleur fraternelle, ouverte, mise à nu sans pitié. « Marc, Marc, gémissait-elle, tout bas, ton cœur héroïque n’a pas faibli à l’heure suprême du sacrifice… Vois, je suis ton exemple !… Pour sauver notre bienfaiteur. je souffre moi aussi, je souffre… mais quand même, j’agis… je secours ! »

Elle releva la tête. « Jean, dit-elle, je ne sais guère raconter autre chose, je crois, que la fin triste et touchante de mon frère. J’ai, voyez-vous, si bien dans l’oreille les paroles qu’emportèrent son dernier souffle : « C’est… pour… Jean ! Je suis… heureux… heureux ! » Et le radieux sourire se fixa à jamais sur ses lèvres blanchies, entrouvertes, l’oublierais-je jamais ? »

Jean s’agenouilla près de la jeune fille. « Paule, dit-il avec sa ferveur grave, vous le sentez, n’est-ce pas qu’en ce moment, l’émotion, la gratitude, la douleur déchirent et divisent mon âme. Si vous n’étiez pas là, aimante petite soeur de Marc, si votre sublime douceur ne me pénétrait, croyez-vous que je ne m’abîmerais pas dans la colère ou l’amertume… Mais vous êtes là, à mes côtés, vous êtes là, et vous me regardez avec bonté, une bonté qui comprend… Cela me suffit. Un peu de paix bride l’impétuosité terrible de mon être… Vous ne la connaissez que trop cette impétuosité… Petite, petite, vous si noble, vous le croyez, n’est-ce pas, que tout ce que le dévouement et l’affection d’un frère peuvent tenter pour le bonheur d’une sœur, je le tenterai,… je le tenterai hautement, sans jamais y faillir ? »

Il y avait en cet instant, dans les yeux que Jean levaient sur la jeune fille, un tel rayonnement de beauté, simple et vraie, que Paule demeura saisie du haut sentiment qui se manifestait ainsi.

« J’ai cru et je crois toujours on vous, Jean, répondit-elle ». Soudain, un fugitif sourire glissa sur son visage. « Jean, mon frère, puisqu’il en est ainsi, dites, vous m’approuvez de songer à vivre désormais auprès des vôtres ? En vous quittant tout à l’heure, je me dirigerai, si vous le permettez, vers la maison de vos parents… Votre mère sera la mienne… Je lui apprendrai bien vite, tout… tout ! Puis je soignerai Blaise… le doux infirme, qui me rappellera Marc… Marc… mon frère chéri !

La figure de Jean resplendit. « Paule, cela, c’est admirable !… Que vous me rendez heureux ! Je n’osais vous prier, moi, d’agir ainsi… On vous aimera, oh ! combien ! chez les miens !… Et Blaise, mon Blaise, pourra-t-il vraiment croire à tant de bonheur !…

Après quelques instants d’un apaisant silence, Jean reprit : « Petite, je vais vous poser quelques questions ? Elles me sont indispensables. Je me débats encore dans la nuit au sujet du meurtre de votre frère. Je vais aller droit au but. Ne me cachez rien.

— Bien, Jean.

— Le meurtrier de Marc, qui est-il ?

— Un serviteur du seigneur de Rochelure. Celui que vous aviez fustigé le jour de notre première rencontre. Il avait juré de se venger et vous cherchait partout depuis cette époque.

— Et c’est sur Marc qu’il est tombé… Étrange ! Mais comment ce serviteur nous a-t-il retracés ?

— Le jour de votre départ pour la forêt il a assisté, caché, à nos adieux. Votre déguisement l’aurait peut-être trompé, mais votre voix lui a tout rappelé… Voua ne l’aviez pas modifiée, voyez-vous, votre voix avec nous… Et puis, à nous observer, Marc et moi, si déférents, si affectueux envers vous… cela a achevé de l’éclairer.

— Vous a-t-il parlé, ce jour-là ?

— Parlé et menacé. Avant pénétré malgré nous au salon, il s’est arrêté soudain, stupéfait, devant une petite toile oubliée par vous dans un angle de la pièce. Rouge de colère, il s’est exclamé : « Ah ! mon petit seigneur au fouet garde ici des portraits de mon maître, le haut et puissant seigneur de Rochelure !… Et, en plus, il le dupe en qualité de receveur royal en ce moment !… Très bien !… Il paiera cher ses talents de comédien votre joli seigneur ! Je cours prévenir mon maître… À nous deux, nous éclaircirons toute cette affaire ! »… Et alors Jean, il s’est enfui en hâte, emportant le tableau… ce tableau, vous savez, où le seigneur de Rochelure enfonce brutalement une épée dans la poitrine d’un jeune bûcheron… »

Jean leva la main. « Assez, ma pauvre petite. J’ai maintenant la clef de l’énigme. Je ne sais que trop la raison de la seconde visite du serviteur à la maison, le pourquoi de sa lutte mortelle avec Marc qui lui disputait la lettre du roi et la montre… Je sais aussi pourquoi Rochelure et son serviteur me poursuivent jusqu’ici… ah ! Paule, Paule, quel suprême service vous m’aurez rendu, votre héroïque frère et vous… Sans votre intervention, le succès de ma mission était fini… Sachez, oh sachez cela, tout de suite, vaillante enfant, plus tard… »

Il s’arrêta brusquement. Il voyait blêmir la figure de Paule, et ses yeux se fixer avec épouvante, non loin, en arrière de lui : il se garda bien de se retourner. La frayeur de la jeune fille devint bientôt telle qu’elle ne pouvait plus ni bouger, ni crier !…

Et Jean, en face de cette pantomime, comprit plus clairement que si des paroles eussent été prononcées. Lentement, sans se retourner, immobile en apparence, il leva sa main armée à la hauteur de son épaule. Puis, brusquement et soudain, il déchargea son pistolet dans la direction des yeux terrifiés de Paule. Les gnomes ne lui avaient-ils pas appris ce tour enchanté, ce moyen extrême, fatal d’abattre un lâche adversaire, attaquant de dos.

Un cri, le bruit d’une autre détonation répondirent à son coup de feu. Paule se renversa contre l’arbre. « Jean, Jean, gémissait-elle, défaillante, allez… vers ce misérable. Ne vous… occupez pas de moi !… De grâce !… Non, la balle ne m’a pas atteinte, pas plus… que vous. Vite, Jean… j’ai vu tomber votre assaillant… là,… là, tenez, tout près !… ah ! comme il vous… aurait tué… si… si… »

Elle ferma les veux, mais de sa main, elle repoussait Jean, à genoux, près d’elle, fou d’inquiétude.

Le jeune homme dut enfin se rassurer. Il courut dans la direction d’où partaient les gémissements. Ils devenaient de plus en plus faibles. La victime étouffait. Le sang s’échappait en abondance d’une blessure un peu au-dessous du poumon droit. Un instant, Jean réussit à conjurer la terrible hémorrhagie. Le misérable ouvrit les yeux. Il regarda longuement Jean,… puis, parla, à voix sifflante, difficile : « J’ai… mon compte… joli seigneur… au fouet… La chance… vous sert !… Dites… à cette petite… que… je regrette… son frère… »

Une syncope l’interrompit. Au bout de quelques secondes, il reprit connaissances. Jean se pencha pour l’entendre. « Fuyez… cette brute… Rochelure… vient… dans une… heure… Pardon !… Pardon !… ah !

Une nouvelle syncope lui coupait la parole. Cette fois, elle fut fatale.

Jean, avec respect, recouvrit d’un manteau le cadavre du serviteur de Rochelure. Il se signa, puis, lentement, revint vers Paule.

« Tout est fini, lui apprit-il, tout bas. Venez… Ah ! Paule, le meurtrier de notre pauvre Marc n’a pas tardé à expier son crime si lâche !… »

En silence, secouée d’un long frisson, Paule suivait Jean. Il la conduisit à l’endroit où broutaient leurs deux chevaux. Il aida la jeune fille à se remettre en selle, et monta lui-même sur son cheval.

« Paule, prononça-t-il tristement, il faut nous séparer ici. Le misérable qui vient d’expirer a eu pour nous, à ses derniers instants, deux louables intentions. D’abord, il a exprimé son regret du… du meurtre de votre frère. Puis, il m’a prévenu que je n’avais sur Rochelure, et sans doute aussi sur ses serviteurs armés, qu’une avance d’une heure. Ils s’approchent rapidement. Chaque minute devient précieuse, petite. Il nous faut se hâter… Prenez ce sentier, à votre droite. Suivez-le dans tous ses méandres, jusqu’à la maison de mon père. Vous n’avez rien à craindre. On viendra sûrement par la voie de gauche, plus large, plus accessible, plus courte, et où se voient encore les traces de nos chevaux. Quant à moi, ne vous inquiètes pas. Je sortirai d’ici sain et sauf, et plus vite que ne le désirera le méprisable Rochelure.

— Jean, quand nous reverrons-nous, dit Paule, en soupirant ?

— Assez tôt, peut-être. Ma mission touche à sa fin. J’en ai le pressentiment. Mais auparavant, je prévois un combat suprême… Voyons, Paule, n’ayez pas ces regards effrayés. Je sortirai vainqueur. Sinon, vaillante enfant, vous pleurerez ma mort avec fierté, car ma fin restera digne de ceux que j’aime. Allez… allez maintenant, petite Paule. Parlez quelquefois de moi avec les miens. Adieu ! »