Le forgeron de Thalheim/04

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Imprimerie Jaunin Frères (p. 62-78).

iv


Georgette Schweizerl était un excellent caractère, simplement développé à l’ombre des bois, où s’était passée son enfance. Elle ne connaissait que fort peu le monde, n’ayant eu que de rares occasions de le fréquenter, et, chaque fois qu’elle s’était montrée dans la société du village, son père se trouvait ordinairement à ses côtés.

Pour elle, le mal n’existait pas. Elle avait une confiance naïve aux hommes qu’elle voyait, son père et Robert. Elle ne se faisait aucune idée des dangers que courent les jeunes filles de son âge, et il est possible que si le forgeron lui eût dit : je t’aime, qu’elle eût aussitôt répondu par les mêmes mots. Cependant, elle n’éprouvait pour l’ami de son père qu’une bonne et franche amitié. Savait-elle même ce que c’était que l’amour ? Il est permis d’en douter.

Elle avait dix-huit ans et son cœur n’avait pas encore parlé. Il attendait aussi l’heure psychologique, cette heure néfaste pour plusieurs, bénie entre toutes pour quelques prédestinées au bonheur. Pour Georgette, cette minute allait devenir le signal d’un grand malheur. Elle ne le pressentait pas. D’ailleurs, comment lui en eût-il été possible ?

Parfois, elle avait cru rêver aussi à un avenir dont elle ne distinguait pas nettement les lignes, pour la simple raison qu’elle ignorait beaucoup des choses de la vie et des passions humaines. Néanmoins, ses sens, à la longue, s’éveillaient ; sa nature, avide d’émotions douces, commençait à affirmer ses besoins. Elle ne s’expliquait pas encore ses impressions, mais peu à peu la lumière entrait dans son esprit, tout tranquillement, sans brusques révélations. Robert n’y était pour rien ; c’est le bûcheron qui, à son insu, opérait ce changement en causant du monde et des hommes avec son enfant.

Jean Schweizerl était un père heureux, si l’on ne prend en considération que son affection pour Georgette. Son enfant était comme il l’avait voulue ! Beaucoup de pères ne peuvent en dire autant.

Aussi, comme les années, depuis la naissance de la gamine, s’étaient enfuies rapidement ! Il n’y songeait pas sans tristesse, à ce temps qui n’était plus et dont il avait compté les secondes aux sourires de Georgette. Quand, seul dans les forêts, il se reposait et laissait reposer sa bonne hache, il aimait, comme cela, tout en cassant une croûte de pain bis, repasser, dans son esprit, toutes ses joies paternelles, toutes les tendresses que sa fillette lui réservait ; alors, à ces pensées consolantes, à cette vie rétrospective, il oubliait l’existence du moment, les chagrins que la misère, une fois ou l’autre, mettait devant ses pas, et les tourments que cause l’avenir, lorsqu’on est père, qu’on est vieux et que votre enfant, du jour au lendemain, peut se trouver seule, sans fortune et sans soutien, au milieu d’une société dont les vices sont des abîmes où vont glisser les jeunes filles.

Cependant, comme il y allait gaiement à l’ouvrage, le bûcheron Jean Schweizerl !

Il vous aurait fallu le voir, le bon vieux, ses outils sur l’épaule, la pipe de mérisier entre les lèvres, le sac à pain en sautoir, arpenter les allées solitaires des forêts qu’il connaissait depuis longtemps, très longtemps, je vous assure, ayant au-dessus de lui le concert matinal des oiseaux qui ne s’effarouchaient plus à son approche, tant ils étaient habitués à cette figure de bonhomme plus ou moins satisfait, et respirant à longs traits l’air imprégné de ces âcres senteurs que les jeunes pousses exhalent au printemps. Il n’eût pas changé alors sa vie contre celle d’un opulent citadin. Son cœur se dilatait largement au sein de cette haute végétation de la nature ; il se sentait fort et libre et pensait moult joyeusement à sa Georgette, belle et bonne, qui, le soir, à son retour, lui servirait une soupe toute fumante, épandant dans leur modeste logis son parfum de choux et de lard. Charbonnier aussi, il passait maintes nuits près de ses fourneaux, et, alors, si le ciel était sans nuages, il s’amusait, des heures durant, à regarder de sa cabane le firmament tout constellé d’étoiles d’or. A la fin, il s’assoupissait et ne se réveillait souvent qu’au cri des renards qui hantaient les excavations rocheuses des collines avoisinantes.

Le bûcheron Jean avait fait deux congés, dont l’un en Afrique, et il avait gardé, de ce temps déjà bien loin derrière lui, un profond amour pour la patrie. Il faut l’avoir dignement servie pour lui témoigner une sincère affection. Il était un de ces enfants des provinces de l’Est, dont le courage et le patriotisme ne sont plus à glorifier. Son cœur, comme celui du forgeron Robert Feller, appartenait toujours à la grande nation. Mais l’âge, les misères peut-être entrevues, en avait affaibli les chaudes pulsations. Il ne se croyait plus la force de lutter contre l’impossibilité et se résignait.

L’arrivée du forestier Otto Stramm avait été pour lui un heureux événement, puisque, par là, l’occasion d’exercer son état lui était offerte. Il ne songea qu’à cette conséquence imprévue. Comme il avait la réputation d’un honnête homme, tranquille et travailleur, Otto Stramm ne fit aucune difficulté de lui confier la coupe entière que l’État avait ordonnée pour cette année-là. C’est sur les indications fournies par la mairie que l’employé de l’administration des forêts fut mis en relations avec le bûcheron. Ils avaient été satisfaits l’un de l’autre.


Otto Stramm avait emporté de l’auberge de Gaspard Tonder un gros ferment de haine contre Robert Feller, qui, sans plus se gêner qu’un insolent qu’il était, du moins au dire du forestier, avait appelé les habitants de la glorieuse Germanie un peuple d’assassins. Il en référa aussitôt au premier représentant de l’autorité du cercle dont dépend Thalheim. Mais déjà le surlendemain il recevait une lettre qui lui enjoignait de ne pas envenimer encore plus les esprits par une plainte rédigée en due forme. « C’était un fait trop isolé, lui écrivait-on, et la population de Thalheim n’approuvait sans doute pas l’excès de langage du misérable forgeron. Toutefois, si pareille injure se renouvelait, alors on userait de représailles ; mais pour la tranquillité du pays, il était prudent de clore l’incident. »

A demi consolé par cette missive sans.caractère officiel, le forestier, après un dîner succulent, comme on sait les préparer dans la haute Alsace, partit pour la forêt dans l’intention de relever quelques distances.

Accompagné d’un aide, que Victor Helbing lui avait trouvé, Otto Stramm, par cette après-midi de septembre, s’enfonça dans les bois, et, durant une heure ou deux, il ne fit que donner coups de crayon et de compas, sans paraître penser à autre chose qu’à son travail. Comme des allées, pour ce but, avaient déjà été pratiquées dans les jeunes taillis, quelques années auparavant, la levée du plan d’aménagement était rendue facile et l’aide du forestier n’avait plus qu’à suivre les ordres de son chef.

Toutefois, lorsqu’on est de la complexion d’Otto Stramm, qu’en. outré, on n’a personne au-dessus de soi, et que, non loin du lieu où vous êtes, se trouve une charmante jeune fille, il faut bien renoncer à ses occupations et chercher un brin de délassement. Ayant donc, vers les trois heures, renvoyé son aide avec le gros carton qui contenait ses dessins géométriques et les autres instruments usagés en pareil cas, tels que planchette, niveau d’eau et la règle en bois appelée mire, Otto Stramm se rendit d’abord à l’endroit où étaient Jean Schweizerl et les bûcherons que ce dernier avait engagés.

— Eh ! bonjour, mes braves, dit le forestier en les abordant. Le bois est dur, n’est-ce pas ?

— Pour cela, oui, M. Stramm ! répliqua Jean. Une fameuse qualité. Il vaut mieux ici qu’au versant opposé. Le soleil de midi le chauffe de ses rayons.

— Tant mieux ! Il trouvera plus d’acquéreurs.

Combien avez-vous d’ouvriers ?

— Quatre !

— C’est peu.

— J’en chercherai encore d’autres, s’il le faut. Mais, croyez-moi, la coupe sera terminée au jour indiqué.

— Nous y comptons bien.

— A moins, toutefois, que le temps n’en fasse des siennes.

— C’est vrai ! Le contrat prévoit cette éventualité.

— Et vous, M. Stramm, avancez-vous dans votre mesurage ?

— Voilà, pas mal.

— Ce doit être diablement difficile, ces histoires-là !

— Chacun son métier, Jean Schweizerl. Si vous étiez quinze jours avec moi, vous ne penseriez plus cela.

— Je préfère ma hache. C’est plus simple. Voyez comme ça marche.

Et, tout en disant cela, il s’approcha d’un hêtre magnifique, dressant, pour quelques minutes encore, sa mine orgueilleuse au-dessus de ses rivaux ; puis, imprimant à sa bonne hache un rapide mouvement rotatif, elle s’abattit, comme en mesure, sur le pied du monstre, en enlevant, presque à chaque coup, de larges éclats de bois. Le « premier » d’Angleterre, M. Gladstone, n’eût pas méprisé Jean Schweizerl.

— Oui, oui, vous vous y entendez parfaitement. Votre bras est encore vigoureux.

— Pas même ! L’habitude y est pour beaucoup.

— A propos, connaissez-vous le forgeron de Thalheim, un certain Robert Feller ?

— Si je le connais ! Parbleu ! Comme les cinq doigts de ma main droite. Un brave garçon, un peu entêté, soit ! mais de l’or en barre.

Otto Stramm fit la grimace.

— Oh ! oh ! j’ignorais que vous fussiez de ses amis.

— Dame ! M. Stramm, son père et moi étions du même âge, nous avons fait notre service militaire ensemble, et, vous savez, quand on a vécu des années l’un à côté de l’autre sous les drapeaux de la Fran… hem ! je veux dire, quand on a appris à s’estimer réciproquement, il est bien naturel qu’on reporte sur l’enfant la sympathie qu’on a éprouvée pour le père.

— Ma foi, ce n’est pas un gai compagnon, je vous le promets. Et si j’étais tant soit peu vindicatif, comme il se plaît sans doute à s’imaginer tous mes compatriotes, il eût peut-être amèrement regretté ses paroles de dimanche. Il n’aurait tenu qu’à moi de pousser plus loin l’affaire.

— Ah ! Et de quoi s’agit-il donc ?

— Comment ! vous ne savez pas l’offense qu’il m’a faite ? qu’il a faite à la nation allemande, à vous tous aussi ? car, avant d’être français, ce pays appartenait à l’empire germanique !

Jean Schweizerl toussa et se détourna pour cacher la mauvaise humeur que cette idée venait de provoquer en lui.

— Mais non, j’ignore ce que vous voulez dire. Dimanche après-midi je suis resté à la maison, et depuis je n’ai vu personne de Thalheim ; ces quatre bûcherons sont d’un hameau voisin.

En deux mots le forestier lui expliqua l’incident.

— Toujours le même, ce Robert, bougonna Jean dans sa moustache blanche. A se faire casser la tête pour ses idées.

Ah ! mon bon monsieur Stramm, reprit-il tout haut, il ne faut pas trop lui en vouloir ! Le sang français coule encore dans ses veines. Il a perdu son père pendant la guerre, et lui, il a été votre prisonnier, de l’autre côté du Rhin. Quand il revint au village, c’est à peine si moi-même le reconnus : il était maigre à compter ses os. Il n’a pas oublié cela, à coup sûr !

— On lui pardonne pour cette fois, mais qu’il n’y revienne plus.

Au revoir ! père Jean ! Faites travailler ferme !

— Au revoir ! Bien de l’honneur ! Pour ça, oui, on va s’y remettre, au travail !

Et, tout en maugréant contre les Allemands si susceptibles, il reprit sa bonne hache.


Une demi-heure après, Otto Stramm arrivait en vue de la maison du bûcheron, où il savait trouver Georgette. Elle était là, en effet, occupée dans le verger. Dès qu’elle l’aperçut, suivant la lisière du bois, une rougeur empourpra ses joues, légèrement pâles sous ses cheveux noirs. Pourquoi cette visite, à elle qui était ainsi seulette ?

Le forestier avait déjà été deux fois à la Ravine, et les deux fois il avait songé à la jeune fille en s’en retournant au village. Elle avait fait une profonde impression sur lui, et pourtant il n’était pas homme à unir sa destinée à celle d’une personne dont la position sociale n’avait rien de bien tentant. Mais, il pensait à la bûcheronne, et, involontairement, il se flattait de ne pas lui être indifférent. Or, pour un caractère de cette envergure, la conquête de l’aimable enfant ne lui répugnait pas trop, et, à son humble avis, elle devait s’enorgueillir de ses attentions. C’était pauvre, ça ! Quant à se dire qu’en agissant ainsi il jetterait peut-être le trouble, sinon dans cette famille, du moins dans le cœur de Georgette, Otto Stramm s’en souciait médiocrement.

Comme s’il eût été une vieille connaissance de la famille, le forestier alla s’asseoir devant la maison du bûcheron, sur le banc près de la porte, où Georgette le trouva, venant du verger, qu’elle avait quitté à l’aspect du visiteur.

— Bonjour, belle enfant ! fit-il d’un air souriant.

— Bien le bonjour, monsieur !

Elle était auprès de lui.

— Vous cherchez mon père ? demanda-t-elle.

— Non, je l’ai vu il n’y a qu’un instant dans la forêt.

Elle le regarda, étonnée.

Il comprit.

— Ma présence vous surprend, n’est-ce pas ? Surtout parce que je vous dis que j’ai rencontré votre père.

Elle ne répondit pas.

Lui reprit :

— Que voulez-vous, charmante Georgette ? Il m’a été impossible de quitter ces environs sans vous avoir saluée d’un mot amical.

La bûcheronne, à ces compliments répétés, fut joliment embarrassée.

Que signifiaient ces paroles ?

Comme un éclair, une pensée envahit tout à coup son cerveau, pensée qui la fit tressaillir, pâlir et rougir presque en même temps. Pour elle, il venait ! Pour elle, ce détour ! Pour elle, ces doux sentiments qu’elle entendait ! Elle n’osait encore croire.

Il continua, voyant son silence, et comme se parlant à lui-même, il laissa filtrer dans cette âme candide un venin mortel dont elle ne soupçonnait guère l’influence énervante.

— Oui, il me serait agréable de passer ici toute une vie, à l’ombre de ces beaux arbres, près de cette source murmurante, et vous, vous, ma chère Georgette, toujours à mes côtés.

— Oh ! Monsieur Stramm, fit-elle, toute rougissante.

— Eh bien ! Qu’avez-vous ? Vous secouez la tête ? Vous n’avez donc aucune confiance en moi ? Cependant, je suis sincère, quand je vous dis : Il m’a suffi d’un seul de vos regards pour m’apprendre que j’ai un cœur aussi.

Puis, lancé sur ce terrain, il ne s’arrêta pas de longtemps. Il parla de sa jeunesse solitaire, de ses rares joies d’étudiant et d’employé, sans cesse au travail, du matin au soir, sans une heure de bonne causerie, de tendre abandon. Il n’avait jamais aimé ; il était même fermement persuadé à son arrivée à Thalheim, que la jeune fille de ses rêves n’existait point, n’avait pas de nom, et, cependant, voilà que sa destinée mettait Georgette dans son chemin. Ce fut une déclaration brutale, d’autant plus décisive, d’autant plus enveloppante que Georgette n’y était pas préparée.

Les paroles d’Otto Stramm tombèrent comme des sons attendus dans l’âme vierge de la jeune bûcheronne. Elle ne vit pas le gouffre couvert de fleurs, qui l’attirait, n’eut pas la perception du danger qui la menaçait, ne songea pas à son père qui follement l’aimait, plus que la prunelle de ses yeux, car, pour son enfant, il eût avec joie sacrifié sa vie ; ne se demanda même pas si l’homme qu’elle avait auprès d’elle ne la trompait point avec ses protestations d’amour. Jeune encore, sans expérience de la vie et des passions, n’ayant entrevu que des rayons de soleil et quelques rares tristesses, Georgette n’opposa aucune résistance énergique, ne jeta aucun cri épeuré, comme ces oisillons qui tombent de l’arbre où ils chantent dans la gueule du serpent qui les fascine.

— Georgette, vous ne répondez pas, fit-il, insinuant.

Il lui prit la main, qu’elle ne retira pas.

— Puis-je vous croire ? dit-elle, à la fin.

— Je vous en prie, car je vous aime.

Elle sourit tranquillement, et une larme vint humecter ses paupières.

— Pardonnez-moi, balbutia-t-elle encore, je suis si troublée.

Otto Stramm était un homme habile ; il ne brusquait jamais les dénouements.

Il répliqua donc :

— Le voulez-vous ? Je viendrai un de ces soirs, secrètement, chercher une réponse.

Devait-elle accepter ?

Instinctivement elle hésitait. Mais, au bout d’un moment.

— Eh bien ! je vous attendrai, dit-elle à demi-voix, tout émue en pensant à son père.

Elle se leva, Otto Stramm en fit autant, et après avoir pressé les mains de la jeune fille, il partit, joyeux et fier comme s’il eût conquis la Toison-d’or.

Elle retomba sur le banc, tremblante, frileuse sous le grand soleil du mois d’août et le regarda, un trouble mystérieux emplissant son cœur de dix-huit ans. La haute taille du forestier se découpait nettement sur le rideau de feuillage des arbres qui fermaient, pour ainsi dire, l’horizon, étroit. Et, quand il eut disparu à ses yeux, elle pensa longuement à cette affection qui venait d’éclore dans son existence solitaire. L’aimait-elle ? Elle n’en savait rien encore, l’affolement qui l’avait saisie l’empêchant de se rendre compte de ses propres impressions.

Pendant qu’elle rêvait ainsi, devant la maisonnette, le soleil dessinait sur le gazon les grosses ombres noires des pommiers moussus. Et, dans ces rayons de lumière, papillonnaient des insectes, aux ailes mordorées, nombreux