Le forgeron de Thalheim/05

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Imprimerie Jaunin Frères (p. 79-98).

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— Est-ce possible ?

— C’est comme je te le dis, mère.

— Voyons, mon Robert ! Mets-toi là et raconte-moi cette histoire. Comment cela est-il venu ?

Et la veuve Feller, toute gracieuse sous son bonnet blanc, s’assit commodément dans un vieux fauteuil, vieux souvenir laissé par une tante, et, ayant montré une chaise près d’elle à son grand fils Robert, elle le pria derechef de lui raconter, sans oublier un détail, cette histoire qui semblait lui paraître étonnante.

— Voyons, Robert !

Ce bon enfant n’obéissait pas volontiers, du moins il ne se rendit pas très docilement à l’invitation de sa mère. Car, enfin, bien que notre cœur soit en sûreté dans le sein de cette femme adorable qui nous a donné ses meilleurs sourires et ses larmes les plus précieuses, on éprouve toujours, à cet âge où était Robert, un réel embarras d’avouer un profond amour. Et le forgeron se trouvait malheureusement dans cette délicate situation.

— Voyons, mon fils, tu ne me dis pas comment cela est venu !

Il hésitait, en dépit du proverbe : Il n’y a que le premier pas qui coûte. Ce matin-là, la mère Käthel l’avait de nouveau pris à l’écart et de sa voix la plus tendre, la plus persuasive, elle avait déployé toute son éloquence pour lui faire entendre que ses bras, à la longue, se fatiguaient à diriger le ménage, qu’il lui serait très agréable d’avoir auprès d’elle une bru charmante, aimant son cher Robert comme il le méritait et éparpillant dans la maison des éclats de gaieté, et dans sa vie à lui un immense bonheur. Ainsi mis en demeure de se déclarer, le pauvre garçon, que son affection pour Suzanne Teppen attristait, avait balbutié, avait rougi sous le regard perçant et singulièrement insinuant de sa bonne femme de mère.

— Eh bien ! mon enfant, je t’écoute !

Alors Robert :

— Ça m’est arrivé comme je n’y pensais pas, je t’assure, mère !

— Je le crois sans peine. C’est toujours ainsi. Mais, parle, dis-moi quelque chose, que je sache enfin où tu en es.

— Mon Dieu, ce sera vite fait.

A la fin du printemps de cette année, vers le mois de juin, je passais un jour près de la tuilerie. Il pouvait être quatre heures de l’après-midi, et c’était un beau dimanche. Suzanne était au fond du jardin, à côté du chemin qui va de la grande route à la Ravine, chez Jean Schweizerl, d’où je venais. Je m’arrêtai deux secondes pour lui souhaiter le bonsoir ; elle répondit si amicalement à mon salut que je m’oubliai à la regarder. Elle est si belle ! Puis, sans songer à rien, je lui demandai si elle n’aurait pas la bonté de me donner une rose, une toute petite : il y en avait tant, je pouvais bien lui dire cela, n’est-ce pas ? — Volontiers, fit-elle de sa voix douce, mais tâchez qu’elle ne se fane pas trop vite, et, alors, j’observai, sur ses joues, comme un rayon de soleil empourprant la peau transparente. Oh ! je fus bien heureux ce jour-là, va, ma mère. Depuis, j’aime Suzanne. Sa fleur est là-haut, dans ma chambre, entre deux feuillets de ce beau livre dont tu m’as fait cadeau à ma fête, il y a deux ans. Mais Suzanne ignore le sentiment que j’éprouve, et, pour rien au monde, je n’aurais le courage de le lui avouer. Je serai malheureux, je le sais bien ; mais ne m’en veux pas trop, mère, je n’ai pas pu commander à mon cœur.

Robert, ayant terminé sa confession, attendit. La mère, la tête appuyée dans ses mains, réfléchissait et revivait, pour ainsi dire, tout son passé. Ces mots d’amour honnête que son fils exprimait pour une autre femme, tombant lentement dans son âme, ne firent vibrer aucune fibre égoïste de son excellente nature. Pauvre garçon ! Si son pressentiment allait se réaliser ! Jamais heureux ! Non, cela ne serait pas, cela ne pouvait pas être ! Et, cependant, à la pensée des obstacles qui s’opposaient au bonheur de son enfant, des larmes abondantes jaillirent de ses yeux. Elle voyait sombre. Rapidement elle les essuya. Puis relevant enfin le front, Robert vit de nouveau ce bon visage qui lui souriait complaisamment, avec une expression de joie mêlée d’une ineffable tristesse. Il approcha sa tête, et la mère, dans une chaude étreinte, le pressa sur son sein en adressant au Ciel un regard d’intraduisible pitié.

— Je crains bien que tu n’aies raison, dit-elle enfin. Joseph Teppen est passablement orgueilleux, malgré son air bonhomme. Pour sa femme, la mère de Suzanne, nous pouvons compter sur elle, si Suzanne t’aime. Mais justement voilà la question.

— Je n’ose espérer, répliqua Robert. Il est vrai qu’elle ne cherche jamais à m’éviter ; mais j’ai observé qu’elle est également très convenable avec tout le monde. C’est donc bien comme je te le disais, mère : mon sort est d’être malheureux.

— Tais-toi, ne prononce pas ce mot. Que ferait ta pauvre mère, si tu étais toujours triste ? Voyons, du courage ! Tu es beau, le plus beau gars de Thalheim. Ton état est bon, il nourrit son maître. On ignore tes qualités ; on ne connaît point l’affection profonde dont tu m’entoures, dont tu es capable. Suzanne n’y sera pas insensible. Elle est intelligente et n’ira pas, pour faire plaisir à son père, sacrifier sa jeunesse et sa vie à quelques pièces d’or — bien entendu si elle t’aime, ce qui reste à savoir.

Va à ton travail, mon enfant : tout espoir n’est pas perdu. Évite bien toute dispute comme celle de l’autre jour : le tuilier Teppen est encore un de ceux qui oublient facilement, j’en suis sûre, mais je peux me tromper. Il est dix heures, le temps de me mettre à mon dîner. Puis, une fois le ménage de nouveau en ordre, je me rendrai cette après-midi auprès de la mère de Suzanne. Elle doit être seule, puisque tu m’as annoncé en entrant que le père et la fille sont partis ce matin en voiture pour la ville.

Robert, le cœur soulagé, regagna sa forge, où l’ouvrier Thomas martelait vivement de grosses barres de fer chauffées à blanc.


Comme Käthel l’avait promis, vers les deux heures, elle quittait la maison, un tricotage aux mains et s’acheminait lentement, sur la route blanche, du côté de la tuilerie Teppen. Robert la vit s’éloigner avec inquiétude : il sentait que sa destinée allait prendre une tournure nouvelle.

Marguerite Teppen, la mère de Suzanne, était effectivement seule au logis. Lorsque la veuve Feller arriva, les ouvriers, depuis plus d’une heure, étaient déjà retournés à leur tâche journalière. Ils étaient exacts au travail. Ils le pouvaient bien, le patron payant toujours rubis sur l’ongle. La fortune du tuilier n’était pas très grande, elle permettait, toutefois, à la famille de vivre honorablement. Ils n’avaient que deux enfants, Suzanne et un garçon plus jeune de quatre ans, que le père avait placé au lycée de Belfort, pour apprendre le français, disait-il. On n’avait pas compris l’industriel. Lui qui prêchait la soumission absolue au nouvel ordre de choses, il semblait par là le condamner. Ruse commerciale ! grommelait-il, pour lui seul, car il savait bien que, pour écouler plus facilement ses marchandises, il avait tout avantage à flatter l’autorité. Une parole lui coûtait si peu ! Et puis, il ne s’agissait que d’un enfant, et ce séjour dans une école française, vraiment, ne tirait pas à conséquence. D’ailleurs, on n’en parlait plus.

Les deux femmes, Marguerite et Käthel, se voyaient assez rarement, pour le motif tout naturel que la mère de Robert, depuis qu’elle avait perdu son mari, sortait peu et n’aimait pas à créer des relations que, vu son ménage et le soin qu’elle y apportait, elle n’eût pu régulièrement continuer. Cependant c’était encore pour la femme du tuilier, son amie d’enfance, comme nous l’avons écrit autre part, qu’elle réservait les quelques heures, bien rares, dont elle se croyait en droit de disposer sans nuire à ses occupations. Mais, ces visites ne se renouvelaient qu’à des intervalles fort éloignés, quoique la distance qui séparait la forge de la tuilerie fût si petite. Ajoutons que si du village on voulait se rendre à l’habitation des Teppen, il fallait, pour passer devant la demeure de la veuve Feller, faire un assez grand détour que la mère de Suzanne trouvait trop long, ayant, elle aussi, du travail plein les bras à la maison…

— Eh bien, Marguerite, dit Käthel, en entrant dans la chambre où était la femme Teppen, ta santé est toujours bonne ?

— Mais oui, Dieu merci ! Que tu as eu une excellente pensée de venir me voir. Mon homme et Suzanne sont au marché ; je suis seule.

— Je sais, mon fils les a vus passer ce matin.

— Tiens, voilà une chaise. Il va bien, Robert.

— Oui ! Comme vous êtes bien exposés au soleil, ici ! Ah ! ces fleurs ! elles sont vraiment superbes.

— C’est Suzanne qui en prend soin. Elle, les aime à la folie.

— Une bonne enfant, Suzanne. Si toutes nos filles lui ressemblaient.

— Plains-toi, on n’a que des éloges pour ton fils.

— Cela, c’est vrai ! Et il les mérite. Il te faudrait voir comme il me dorlote.

— Je le crois volontiers.

— La fille qui l’épousera sera certainement heureuse.

— Est-ce qu’il songe à se marier ?

— Non, pas précisément ! mais il est d’âge à le faire. Bientôt vingt-huit ans. C’est le moment, qu’en dis-tu ?

— Mon Dieu, je suis de ton avis.

— N’est-ce pas ?

— A-t-il une jeune fille en vue ?

— Le sais-je ? Les garçons sont si cachottiers, de nos jours. Nous n’étions pas comme cela. On disait franchement qui l’on aimait.

Mais comment va votre fils au collège ?

— Pas trop mal ! Nous l’attendions cet automne ; mais un de ses condisciples de Vesoul l’a invité à passer ses vacances chez eux.

— Il a bien fait. L’air de la France ne peut lui nuire.

Et toi, ma chère Marguerite, ne penses-tu pas que ta Suzanne est déjà très grande ?

— Je ne m’en aperçois pas.

— Heureuse mère ! Tu as eu plus de chance que moi : te voilà riche, tes enfants auront du pain et ta vieillesse sera exempte de soucis !

— Il est vrai que nos affaires sont en bon état ; mais, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Pourvu qu’on ait la santé et une excellente conduite, c’est le principal ; le reste se trouve déjà !

— Je partage ta manière de voir.

Et ton mari n’a encore aucun projet de mariage sur Suzanne ? Cela m’étonne, un fin comme lui.

— Joseph Teppen ne me dit pas toujours les plans qu’il faits.

— Et Suzanne n’a pas d’amoureux, sans doute ?

— Ah ! cela ne lui manquerait pas, si elle le voulait. Ainsi, hier au soir, ce nouveau forestier était déjà ici. Je mettrais ma main au feu qu’il n’y vient pas pour moi.

— Ce que tu m’apprends là ! Et Suzanne ?

— Elle est si jeune !

— Hum ! A vingt ans, ne l’oublie pas, nous savions quelque chose, cependant. Il ne faut pas trop s’y fier, à ces airs d’innocence. Ou bien seriez-vous peut-être flattés d’un gendre pareil ?

— Franchement parler, cette idée ne m’est pas venue ! D’ailleurs, j’entends qu’on laisse à Suzanne pleine liberté dans le choix, de son mari, si jamais elle en arrive là, et nous y arriverons. Je demande seulement que son futur soit un brave garçon ; pour moi, c’est la première condition. Toutefois, je crains que le père ne la contrarie si leurs goûts sont différents.

— Toi, c’est sûr, tu seras du côté de ta fille, et je t’approuve. Il n’est pas juste de sacrifier ses enfants aux préjugés ou à la richesse ; en un mot, leur bonheur avant tout. N’est-ce pas ainsi ?

— Parfaitement ! Nous étions pauvres, nous voilà assez à notre aise et notre existence, jusqu’ici, n’a pas été trop mauvaise. Nous n’aurions peut-être pas vécu si heureux avec une grande fortune.

— Une question encore ! Ce forestier, n’a-t-il point parlé de Robert ? Ils ont été sur le point de s’adresser de dures raisons, l’un de ces derniers dimanches.

— C’est vrai ! Je ne te cacherai rien : il a traité ton fils d’une manière assez légère, pour ne rien dire d’autre, et mon mari l’a approuvé.

— Pas possible ? Et toi aussi, je suppose ? Suzanne également ?

— Tu te trompes ! Suzanne a pris sa défense.

— La brave fille ! Tu la remercieras de ma part. Mais voilà déjà un grand moment que nous bavardons, je veux m’en retourner.

— Si pressée ? Attends ! nous prendrons une tasse de thé. J’ai ici des confitures aux fraises que tu goûteras.

— Au fait, il n’est pas tard et Robert sait que je suis près de toi.


Nous laisserons les deux bonnes femmes, tout en faisant honneur au thé doré et aux confitures parfumées, continuer un de ces entretiens dont les mères dignes de ce nom ne se lassent jamais, et noué reviendrons à la forge de Thalheim, où nos connaissances, Robert et son ouvrier Thomas, sont occupées à ferrer les grosses roues d’un char appartenant au voiturier Nicolas Sterlein. Ils ont allumé un grand feu, à deux pas de la maison et, au milieu des flammes, on voit de puissantes bandes de fer ayant déjà la forme de cercle. C’est un ouvrage où l’on reconnaît le talent de l’ouvrier, et il faut être habile pour y réussir. Robert avait été à bonne école.

La joue brune, éclairée par le foyer incandescent, les manches de la chemise retroussée jusqu’au-dessus des coudes, le bras nerveux, rond et sillonné de veines bleuâtres, parfois d’un geste rapide rejetant une folâtre boucle de sa chevelure en arrière, Robert, sous l’empire de cette tranquillité que le travail évoque sur le front de l’homme, Robert était beau, superbement beau. Il représentait la vigueur masculine dans sa plus haute expression. Toute jeune fille qui l’eût ainsi aperçu auprès de ce flamboiement de braises, sa taille se découpant svelte et forte dans ce rayonnement de lumière crue, se fût, à coup sûr, arrêtée un instant pour l’admirer.

Son ouvrier l’aimait pour sa manière bienveillante d’expliquer les secrets du métier ; il le respectait parce que Robert témoignait une si profonde affection à sa mère. Né, comme son maître, de parents relativement pauvres, ayant, dès son jeune âge, appris à aimer la patrie et la liberté, il comprenait et partageait jusqu’à un certain point les colères du fils de la veuve, un des héros de Reichshofen. Souvent aussi, pendant les après-midi de ces belles journées de septembre, lorsque l’entretien du feu de la forge les condamnait à une minute de repos, Thomas priait Robert de lui raconter les combats auxquels il avait assisté. Le forgeron ne refusait pas de satisfaire la curiosité du jeune Suisse. C’étaient alors des paroles graves ou éloquentes, inspirées par la haine du despotisme et l’amour de la France, ou bien des explosions d’intraduisible mépris quand il abordait son passage du Rhin, comme prisonnier de guerre sous la surveillance des ennemis aux casques pointus. Puis, en se remettant à l’ouvrage, les marteaux frappaient plus joyeusement comme si, dans ces causeries, l’un et l’autre avaient puisé une force nouvelle.

Depuis prés de trois heures, la mère était partie pour la tuilerie Teppen. Dans quel but ? Il le supposait parbleu bien, mais il savait aussi que sa mère était très prudente et qu’elle n’irait pas, comme cela, révéler son amour longtemps contenu. Que le cœur de Suzanne fût encore libre, il se plaisait à le croire ; mais que son père eût des projets de mariage à l’égard de son enfant, c’était probable, et il n’osait trop s’arrêter à cette pensée. Une chose, pour lui, était certaine : il épouserait Suzanne ou il ne se marierait jamais. Il ne sortait pas de ce raisonnement et, quand son esprit discutait les chances qu’il avait, Robert retombait aussitôt dans cette calme tristesse que manifestent les grands cœurs en présence de l’impossible.

Tout à coup, au moment même où ils venaient d’achever le ferrage de leurs roues, ils entendirent, du côté du village, le bruit strident que fait un char roulant rapidement sur la route sèche. Quelques cris attirèrent leur attention. Robert s’avança d’une dizaine de pas jusqu’au bord de la voie publique. Il aperçut alors, vers les dernières maisons de Thalheim, un cheval bai brun qui courait follement attelé à une légère calèche où se trouvaient, sans doute à demi-morts de frayeur, le tuilier Teppen et sa fille Suzanne. Le cheval avait pris le mors aux dents, épouvanté à la vue de l’une de ces grandes voitures, couverte d’une immense toile blanche, si commune dans la haute Alsace. Joseph Teppen, quoique homme résolu, avait senti une peur subite l’envahir à l’imminence du danger qui menaçait son enfant. Dans une seconde d’oubli, les rênes lui étaient échappées des mains et le cheval, vraiment effrayé, ne subissant plus l’action du frein, galopait sauvagement à droite et à gauche. Une des roues de devant s’était déjà brisée contre un gros tronc d’arbre qu’on avait laissé sur l’un des côtés de la route.

Robert, tremblant légèrement, attendait, immobile. Son cœur avait, pour ainsi-dire, cessé de battre. L’instant était des plus critiques, car, environ vingt pas plus loin que la forge, le chemin faisait un coude brusque, et il était à craindre que la voiture, violemment entraînée, n’allât dévaler le haut talus, à droite, au bas duquel se trouvait une mare profonde et bourbeuse. La vie des deux personnes ne tenait donc plus qu’à un fil, et si Robert ne réussissait pas à arrêter l’animal furieux, Teppen et sa fille risquaient bien de ne plus rentrer sains et saufs à la maison.

Thomas était venu se placer près de son maître ; mais celui-ci lui ordonna de ne pas faire un mouvement : le cheval, s’il les eût remarqués, aurait pu s’élancer dans une direction opposée.

La voiture n’est plus qu’à cinq ou six mètres de Robert. Teppen et Suzanne se retiennent tant bien que mal, afin de ne pas glisser à terre, derrière le cheval.

Tout d’un coup, en un seul bond et d’une sûreté incroyable, le forgeron, sans pousser un cri, saute à la tête de l’animal qui, surpris, fait un écart en secouant furieusement l’audacieux jeune homme. Mais la main de Robert était ferme ; le péril où se trouvait Suzanne, la bien-aimée, lui avait donné l’élasticité de l’acier. La bête était calmée, triste et soufflant horriblement par ses naseaux fumants. Quand Robert put jeter un regard vers la voiture, il vit celle-ci renversée sur le côté, Teppen et son enfant se relevant prestement.

La mère du forgeron arrivait. Elle comprit que son fils venait de jouer une maîtresse carte.

Käthel s’empressa autour des deux personnes, bénissant, dans le fond de son âme, l’heureuse issue de cet accident, dont les suites, sans l’intervention de Robert, eussent été peut-être terribles.

Le forgeron fit signe à son ouvrier de s’approcher, et lui ayant donné le cheval à garder, il s’avança vers le tuilier.

— Vous n’êtes pas blessé, Joseph Teppen ? dit-il.

— Non, Robert ! Je sens seulement une douleur ici, à l’épaule, mais ce n’est rien.

— Et vous, Suzanne ?

— Non plus !

Et son regard bleu, tout humide, osa franchement chercher celui du jeune homme, qui en éprouva une délicieuse sensation de bonheur.

— Tu es un brave garçon, Robert ! reprit le tuilier. Je n’oublierai jamais ce que tu viens de faire pour ma fille et pour moi. Sans ta courageuse attitude, nous étions précipités, contenant et contenu, dans la mare du coin. Merci !

— Oh ! mon devoir était clair ! répliqua le forgeron, de plus en plus content de l’événement.

— Entrez un instant pour vous remettre, pria la, veuve.

— Volontiers, répondit le père Teppen. Robert, dis à ton ouvrier de conduire la voiture devant la forge. Tu voudras bien te charger des réparations et t’entendre avec le charron Conrad Willmer.

— Parfaitement.

Thomas exécutait déjà l’ordre du tuilier.

— Bien, bien ! fit ce dernier. Un verre de vin ne sera pas de trop, Käthel.

— Je le pense comme vous, Joseph Teppen, dit la mère Feller, et aussitôt elle se mit à servir ses hôtes inattendus.

Robert, arrivé dans la chambre à la suite de Teppen, sentit une main veloutée et mignonne saisir la sienne et la presser furtivement. Il se retourna : c’était Suzanne qui remerciait, à sa manière, le brave jeune homme à qui elle s’imagina, dès ce jour, être redevable de la vie.

Une demi-heure après, à la tombée de la nuit, Joseph Teppen et sa fille quittaient la forge, très satisfaits l’un et l’autre de l’aimable réception que la veuve leur avait faite. Le tuilier menait son cheval par la bride, et Suzanne, la charmante Suzanne, trottinait d’un air crâne sur la route poudreuse. Peut-être ne conservait-elle pas une trop grande colère contre le fougueux animal, qui, par sa folie, avait offert à Robert la précieuse occasion de se mettre dans les bonnes grâces du papa Teppen.

Quoi qu’il en soit, lorsqu’elle fut à la maison, elle raconta à sa mère l’accident survenu, mais d’un air tellement gai que la bonne femme ne put s’empêcher de lui dire :

— Vrai, ma Suzanne, je ne te savais pas si brave ! À t’entendre, on croirait réellement que tu es tout heureuse de ce malheur.

La jeune fille, au lieu de répondre, se sauva dans sa chambre et pleura de joie à l’éveil d’un amour qui inondait son âme vierge.