Le forgeron de Thalheim/14

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Imprimerie Jaunin Frères (p. 252-271).

xiv


Depuis quelques jours le tuilier Teppen avait l’air très mécontent.

Non pas que le séjour de Georgette Schweizerl à la tuilerie lui fût désagréable. Au fond, le brave homme avait, malgré son air brusque, une grande pitié pour la pauvre fille. D’ailleurs la jeune bûcheronne était si calme, si modeste ; son sourire était si pâle qu’il eût fallu posséder le cœur le plus dur pour lui adresser un reproche, ou lui faire sentir que sa présence était de trop.

Quoi donc ?

Quand Joseph Teppen se rendait au village et qu’il s’attablait à l’auberge pour une bonne heure, avec ses amis, il n’entendait plus que l’éloge du forgeron de Thalheim. On n’en finissait pas ; c’était à qui surpasserait son voisin. En un seul jour, Robert avait conquis toutes les sympathies. On parlait de lui comme d’un héros. Et on le faisait d’autant plus volontiers qu’on savait que Teppen n’écoutait pas avec grand plaisir.

Toutefois on se trompait de route. Le tuilier ne voulait pas céder. Il avait arrêté dans sa tête que Robert n’aurait pas sa fille, ne deviendrait point son gendre ; il ne pouvait pas la lui donner. Il s’opiniâtrait donc, malgré sa femme, malgré Suzanne, malgré tout le village. C’était désespérant. Un homme si intelligent, qui avait fait honneur à ses affaires, gâcher ainsi l’existence de son enfant ! Oh ! si Robert eût été un mauvais sujet, un ambitieux, un coureur de dot. Mais, rien de cela. Un choix de garçon. Et Joseph Teppen s’était si bien flatté que ce soupirant ne reparaîtrait plus à Thalheim. Ah ! bien, le hasard faisait décidément très mal les choses. Voilà le jeune homme plus considéré, plus aimé qu’auparavant, même de Suzanne, à coup sûr, car, bien qu’elle ne le publiât pas, on le voyait bien. Eh ! va, il ne l’aura pas, ma foi ! non, murmurait Teppen.

Lui non plus : — et c’est ce qui l’agaçait — ne trouvait aucun défaut sérieux à Robert, hormis un seul, celui d’aimer sa fille. Il ne lui pardonnait pas. Vraiment il fallait avoir une bonne dose de fatuité pour caresser le projet d’épouser quarante mille francs. Tout Alsacien qu’il fût, le tuilier était de cette classe de personnes aux yeux desquelles la première condition d’une union bien assortie, c’est l’argent. Et il aimait son enfant, l’adorait. Rien de plus simple, par conséquent, qu’il cherchât pour elle un mari de son goût à lui — Robert Feller n’étant pas son homme, voilà tout.

Joseph Teppen avait la mémoire courte. Déjà était oublié le noble courage de Robert en présence du cheval épouvanté. Si, par hasard, cet accident lui revenait à l’esprit, il s’empressait d’en chasser l’importun souvenir. Il l’avait dit : on ne donne pas sa fille, parce qu’un gars quelconque vous a sauvé d’un mauvais pas.

Et c’est si lourd, la reconnaissance qu’on ne veut pas avoir !

Néanmoins, comme Suzanne était en âge de se marier, qu’elle commençait vraiment à l’embarrasser, en un mot, qu’il ne serait jamais tranquille aussi longtemps qu’elle n’aurait pas posé sur sa charmante tête de blonde la couronne d’oranger, il se mit de nouveau à la recherche d’un gendre, naturellement sans en souffler le moindre mot à personne. C’était le meilleur moyen, à son avis, de combattre l’amour que sa fille éprouvait pour ce maudit forgeron de Thalheim. Cette fois il s’était proposé d’agir avec beaucoup de prudence. Il ne lui manquait que le sujet.

Durant tout l’hiver, il rumina ce projet en tous sens, explora les villages voisins, de mémoire seulement, mais rien ! Le merle blanc n’existait pas. Il y avait bien tel fils de paysan dont la fortune eût pu lui convenir, à lui, Joseph Teppen ; mais le jeune homme était laid, ou bien il avait un autre défaut, et ce père ne s’avouait pas sans orgueil que pour plaire à Suzanne, il fallait posséder certaines qualités qui n’étaient pas très communes, ou, du moins, ne couraient pas les grands chemins. Toutefois, à la fonte des neiges, quelque six mois plus tard, le tuilier se frotta joyeusement les mains. Comme le savant grec, il avait trouvé. Cet biseau rare, rara avis, qui, pour lui, devait être la perle des gendres, s’appelait Jules Cordier et n’était autre que le fils d’un client qu’il avait à Belfort, la bonne ville. Il fit sa connaissance lors d’une visite au frère de Suzanne qui, comme le lecteur ne l’a sans doute pas oublié, suivait les cours du lycée. Le père Teppen revint à la maison, tout heureux de son voyage, mais remettant au lendemain ses confidences à sa femme et à sa fille — et ses ordres aussi.

Que faisaient, pendant ce long hiver, les autres personnages de ce modeste récit ?

Robert avait repris, auprès de sa mère, son rôle de fils dévoué que Thomas, l’ouvrier suisse, partageait, tant il se montrait reconnaissant de la sympathie que son maître lui témoignait. Le travail abondait. La réputation de Robert avait franchi les limites du village de Thalheim. Les hommes de la plaine venaient chez lui ; le nombre des pratiques augmentait que c’était un plaisir. Ils ne pouvaient pas assez forger du matin au soir. Et pourtant, ils y allaient gaiement, Thomas surtout.

Car, pour Robert, les jours étaient longs, démesurément longs. Depuis sa sortie de prison, il n’avait eu que de rares éclaircies de bonheur. Mais que d’heures tristes, en revanche ! Il ne les comptait plus. Il avait espéré qu’un rapprochement aurait lieu entre la famille Teppen et la sienne. En vain il attendit cet heureux événement. Il voyait bien Suzanne, de temps en temps, soit à l’église, soit trottinant sur le chemin du village. Ils se saluaient avec une grande douleur dans le regard. Une fois même Suzanne avait osé se rendre à la forge ; la veuve Käthel était indisposée. Mais la colère qu’en eut Teppen lui interdit à l’avenir toute relation avec la mère de celui qu’elle aimait.

D’où la tristesse des deux jeunes gens.

Sa mère observait d’un œil anxieux la conduite de son fils.

Elle n’avait plus ce beau sourire sur les lèvres lorsque, après l’ouvrage, elle contemplait le visage de Robert, dont une ride tourmentait souvent le large front pâle.

— Robert, il ne faut plus penser à Suzanne.

— Mère, tu m’ordonnes une chose impossible.

— Mais, où cet amour te mènera-t-il ?

— Je n’en sais rien.

— Tu devrais chercher autre part. Il y a bien des jeunes filles honnêtes dont les parents seraient heureux de t’accepter comme gendre.

— Mère, il n’y a qu’une Suzanne au monde, et elle m’aime.

La conversation ne sortait pas de là. Aussi, fatiguée, comme on dit, de lutter contre des moulins à vent, la mère cessa tout à coup de toucher à ce sujet. Elle sentait — le cœur maternel a de ces intuitions-là — que cet amour durerait la vie de Robert et que son bonheur, son existence peut-être, dépendaient de ce profond sentiment que lui avait inspiré la belle enfant du tuilier Teppen.

Pour Suzanne, de même, les semaines et les mois se succédaient très monotones, et sans apporter aucun changement dans ses dispositions à l’égard de Robert. Elle résistait bravement aux flatteuses insinuations de son père. Un cœur de roc, pour cela, qui ne voulait pas reconnaître la sollicitude paternelle. Aussi comme il souhaitait tous les forgerons du monde, celui de Thalheim en particulier, à cent lieues sous terre, lorsqu’il s’apercevait que ses paroles n’avaient aucun succès, en tout cas, pas la moindre influence sur l’amour que Suzanne avait voué au fils de la veuve.

La présence de Georgette à la tuilerie avait sensiblement modifié l’existence de Suzanne. Comme la fille de Jean Schweizerl maniait l’aiguille ou le crochet avec habileté — un don naturel — elle avait su aussitôt se rendre agréable en exécutant maints travaux délicats ; le tuilier lui-même, quand il rentrait de ses courses, mettait avec plaisir les pantoufles qu’avaient brodées les mains de la pauvrette.

Souvent, durant ces jours, d’hiver, lorsque la neige tourbillonnait dans les espaces gris, que le froid dessinait aux vitres de la fenêtre ses folles végétations de glace, les deux jeunes filles, pelotonnées dans un coin de la chambre à l’air attiédi, près du grand poêle en terre cuite brillante, causaient à voix basse d’un sujet qui revenait volontiers sur leurs lèvres. Elles parlaient aussi de Robert, dont l’une et l’autre ne se lassaient pas d’admirer le noble caractère et la belle conduite. C’était une douce consolation pour Suzanne, qui ne pouvait éloigner de son jeune cœur l’image du forgeron.

Pendant les premiers mois de son séjour à la tuilerie, Georgette allait quelquefois dire un bonjour à la veuve Käthel, mais c’était assez rare, car elle craignait aussi de mécontenter le père de Suzanne. A l’approche du printemps, les visites cessèrent tout à fait : la bûcheronne n’osait plus affronter les regards du public. Elle restait donc dans sa : chambre, à côté de celle de son amie.

Jean Schweizerl avait été condamné à un an de prison, jugement qui avait surpris beaucoup de monde : on s’attendait à une sentence plus sévère. Mais l’avocat de l’infortuné, passant rapidement sur le crime perpétré, avait éloquemment défendu cette cause, appuyant toutes ses raisons sur l’affection du père pour son enfant. Il avait ému les juges, et ceux-ci, tenant bon compte des circonstances atténuantes, avaient cru de leur devoir d’user de clémence. Jean n’était pas un criminel endurci, l’action qu’ils avaient à condamner était une vengeance presque justifiée par l’inqualifiable lâcheté de la victime, Otto Stramm, dont la dépouille mortelle reposait au cimetière de Thalheim.

Cette année parut bien longue et bien triste au pauvre homme. Ses forêts lui manquaient. Néanmoins, il ne perdit pas courage, car chaque fois que Robert le visitait, il lui apportait des nouvelles de sa Georgette, dont l’existence pouvait encore s’écouler, sinon heureuse, du moins tranquille.

On était ainsi arrivé à la fin du mois de mars, en certaines années très rigoureux dans le pays. La neige couvrait encore les hauteurs voisines et la grande plaine. Janvier et février n’avaient eu que du soleil et un temps doux. On expiait froidement ces beaux jours.

Cependant, le vent du sud commençait à souffler. Il descendait des forêts, passait sur le village et courait au nord, où il rencontrait les Vosges, toutes blanches au fond de l’horizon. C’était un coup d’œil magnifique quand le soleil printanier dorait le soir le sommet des montagnes lointaines, étincelantes comme des diamants à ces lueurs crépusculaires. On sentait dans l’air le retour de la vie, les visages des campagnards retrouvaient leurs sourires, et, sous la neige que fondait la brise tiède, apparaissaient çà et là les petites pâquerettes aux pétales blancs veinés de rouge. Le ruisseau de Thalheim avait des allures de torrent et, derrière la tuilerie, l’étang s’enflait d’une manière inquiétante.

Robert était toujours le même, ni plus gai, ni plus désolé. Cependant, il désirait le renouveau, les longues après-midi des dimanches, claires et silencieuses. Il pourrait reprendre ses courses dans les bois, s’égarer sous le feuillage des grands hêtres, s’arrêter au sommet de quelque colline d’où les regards plongent dans les champs fertiles de sa chère Alsace. Et qui sait ? — ce qui est peut-être bien le motif qui le fait soupirer après les beaux jours — le hasard, si malin souvent, dirigerait bien une fois ou l’autre les pas de Suzanne dans ces promenades solitaires. Alors il dirait à la jeune fille combien il l’aimait toujours, comme cet hiver lui avait semblé triste et long, comment il s’était ennuyé d’elle, et que si le père Teppen ne voulait pas lui donner sa bonne Suzanne, il lui serait tout à fait impossible de supporter plus longtemps ses amers chagrins et de traîner ses jours désolés !

Un dimanche, Robert, à une heure avancée de la soirée, sortit de la maison pour observer le temps qu’il faisait. Le vent semblait souffler avec plus de violence.

Dans le courant de la journée, le forgeron avait été à la Ravine, afin de s’assurer que la maison de Jean Schweizerl n’avait pas trop souffert durant la mauvaise saison. En passant près de l’étang, il avait été frappé de la masse d’eau qu’il contenait. D’un instant à l’autre, la chaussée élevée qu’on avait construite, pouvait se rompre sous la forte poussée que produisait la fonte subite des neiges. Il eût été prudent d’avertir Joseph Teppen, mais Robert n’avait osé se présenter à la tuilerie ; d’ailleurs, il n’aurait pas trouvé le père de Suzanne, puisqu’il était parti pour Belfort, comme nous l’avons écrit plus haut. Le danger était réel ; il croissait même de minute en minute. Et si, pendant la nuit, l’étang venait à faire une brèche dans la chaussée, la maison d’habitation, ainsi que la tuilerie proprement dite, courrait un grand péril, le niveau de l’étang correspondant au premier et unique étage de la demeure des Teppen. De sorte que, si d’eau se précipitait contre les bâtiments, la chambre du père et de la mère de Suzanne, la chambre commune, la cuisine et toute la tuilerie seraient facilement submergées. Quant aux deux jeunes filles, elles occupaient l’étage.

Robert, en observation devant sa forge, écoutait le bruit des eaux dévalant les pentes assez abruptes des collines. Il n’était pas tranquille. La vie de celle qu’il aimait lui était plus chère que la sienne propre. Déjà une fois il avait eu le bonheur, sinon de la sauver, du moins d’empêcher qu’un accident plus grave n’arrivât, et, non sans plaisir, il songeait que c’était à ce moment béni que Suzanne, par une fugitive pression de main, lui avait révélé son amour.

Il rentra donc dans la chambre où étaient encore sa mère et Thomas, et leur dit :

— Mère, je veux aller jusqu’à l’étang de la tuilerie Teppen. Ce soir, en revenant de la Ravine, il m’a semblé que l’eau bouillonnait trop furieusement pour ne pas chercher à se frayer un chemin quelque part.

— Va, va ! mon enfant. S’il faut du secours, tu seras là.

Prends Thomas avec toi.

— Non, il te tiendrai compagnie. D’ailleurs, il est possible que. je me trompe, et que la maison du tuilier ne soit exposée à aucun danger.

— Enfin, comme tu voudras. Nous t’attendrons.

Robert sortit de nouveau.

La nuit était sombre. Le vent chaud du sud secouait les arbres et éparpillait dans la plaine des bouffées de printemps. Le sol était littéralement transformé en immenses flaques d’eau et de boue. Toujours le même bruit, monotone et triste. La neige disparaissait rapidement. On n’en voyait plus qu’à la lisière des bois, dans les dépressions de terrain et sous les arbres.

Le forgeron, au bout d’un quart d’heure de marche difficile, atteignit l’étang. Il en fit le tour et s’arrêta enfin à l’endroit où se trouvait l’écluse. Il n’eut besoin que d’un coup d’œil pour reconnaître la gravité de la situation. Et, circonstance singulière, on eût dit que Teppen, un homme d’expérience pourtant, n’avait pas la moindre inquiétude, car la tuilerie était plongée dans la plus noire obscurité. Dix heures sonnaient à l’église de Thalheim.

Ce soir-là, Joseph Teppen, de retour de son voyage à Belfort, s’était couché tôt, fatigué d’une longue course en voiture, sans avoir pensé un seul instant que la fonte des neiges avait dû amener une grande masse d’eau dans l’étang. Quant au domestique, il avait quitté la maison de suite après le souper.

Robert était descendu dans le chenal qui aboutissait à la grosse roue de la tuilerie. Le bas de l’écluse, qui n’était plus neuve, laissait déjà passer un mince filet d’eau. La terre, de chaque côté, avait comme des tremblements furtifs sous la violente poussée de l’élément liquide. Il n’y avait pas une minute à perdre. A lui tout seul, le forgeron ne pouvait ouvrir l’écluse, et il était même douteux qu’on y parvînt, plusieurs bras réunis.

Aussi, ne voulant pas tenter l’épreuve de sa propre autorité, Robert courut à la tuilerie et, frappant à la fenêtre qu’il savait être celle de la chambre du maître, il s’écria :

— Joseph Teppen, levez-vous ! levez-vous !

Le père de Suzanne s’imagina d’abord qu’il rêvait ; mais, à un second et pressant appel, il sauta à bas du lit, vint à la fenêtre et dit, sans l’ouvrir :

— Qui est là ? Et qu’y a-t-il ?

— C’est moi, Robert Feller !

Teppen poussa un : Au diable l’insolent !

— Eh bien ? fit-il.

— Hâtez-vous, je vous en prie ! Je crois que la chaussée de l’étang va s’ébouler.

Une réelle frayeur s’empara du tuilier.

— Marguerite ! Marguerite ! l’étang déborde.

La femme, déjà réveillée, comprit ce cri de détresse.

Et tandis que son mari, à peine vêtu, enjambait la croisée et suivait Robert, la mère montait à l’étage pour avertir les jeunes filles. Quelques secondes après tout le monde était hors de la maison, même la servante, que le bruit heureusement avait tirée des bras du sommeil, sans cela on l’eût peut-être oubliée, tant une folle peur dominait les esprits.

Et comme si l’élément terrible eût été tacitement d’accord avec Robert Feller pour que l’intervention de celui-ci fût efficace, à peine les femmes venaient-elles de sortir de l’habitation qu’un craquement résonna dans la nuit sombre : l’écluse avait cédé à la pression de l’eau, et celle-ci, avec violence, se précipita en brisant tout sur la maison, qu’elle inonda complètement à la hauteur de l’unique étage ; puis, continuant sa marche, le flot puissant pénétra dans la tuilerie et causa un grand ravage. En quelques instants, la ruine était consommée et l’étang vidé jusqu’au fond.

C’était une grosse perte pour le tuilier.

Il assistait, immobile, à cette dévastation de ses propriétés. Il lui semblait qu’un mauvais rêve tourmentait son imagination, et, de temps à autre, il se secouait comme pour chasser cette pénible impression. Mais en vain.

A côté de lui, sur le bord de l’étang, Robert était silencieux ; les jeunes filles, toutes frileuses sous un vêtement léger pris à la hâte, étaient muettes également, et la mère, involontairement, frissonnait à la pensée que si Robert était arrivé quelques instants plus tard, son mari et elle ne seraient sans doute plus en vie.

Alors elle s’approcha du forgeron et lui dit :

— Merci, Robert !

Ce nom parut rappeler au tuilier la présence du jeune homme. Il se tourna donc vers lui et :

— Décidément, fit-il, sans vous, un plus grand malheur aurait pu survenir. Merci !

Dans l’ombre de la nuit, comme quelques mois auparavant, Robert sentit une main toute chaude encore du premier sommeil cherchant la sienne et la serrant longuement. C’était Suzanne, qu’une émotion profonde empêchait d’articuler un mot. Mais cette pression en disait plus à l’heureux forgeron que beaucoup de paroles.

— Rien à faire pour le moment ! reprit le tuilier. Il nous faut trouver un gîte pour cette nuit.

— Je vous offre notre maison.

— Et vous ? demanda Joseph Teppen.

— Thomas et moi nous vous céderons volontiers nos chambres.

— Je n’ai plus sommeil, fit encore le tuilier.

— Nous non plus ! s’écrièrent les femmes.

— Alors, venez, insinua Robert ; ma mère m’attend, vous serez bien accueillis.

On suivit le conseil du forgeron.

Il était en effet impossible de rentrer dans la maison. L’eau emplissait une bonne partie des chambres du rez-de-chaussée ; les fenêtres étaient brisées, la grande porte également. C’était une vraie inondation. Et voilà qu’une pluie abondante commençait à tomber. Le vent s’était calmé.

Les étables, heureusement, n’avaient pas été atteintes par le flot dévastateur ; mais on entendait les rauques mugissements des vaches, dont le son lugubre s’harmonisait avec les horreurs de la nuit.

Toutes nos connaissances avaient quitté le lieu du sinistre. Robert marchait auprès de Georgette. La pauvre fille avait de folles terreurs dans la tête. Elle était fatiguée et son bras s’appuyait sur celui du forgeron qui, dans son bon cœur, éprouvait une sincère pitié pour la fille de Jean Schweizerl ; Teppen, sa femme et Suzanne venaient ensuite, en proie aux diverses réflexions que cet événement leur suggérait. Le tuilier y voyait une brèche faite à sa propriété et à sa fortune, la mère songeait à ses piles, de linge peut-être entraînées par le courant dans la boue de la terre détrempée, et, Suzanne se disait qu’une nouvelle chaîne unissait désormais, plus étroitement encore, sa destinée à celle de Robert. Douleur et joie ! L’amour de l’aimable enfant s’accroissait de tous les dévouements du jeune homme, et cette fois le père ne refuserait sans doute plus son consentement à leur union. Et-tout en suivant du regard la silhouette du forgeron qui se dressait devant elle, dans la nuit, Suzanne, en dépit de l’averse, avait ce bon sourire qu’ont les lèvres roses quand les yeux entrevoient une existence de joies pures et d’affections saintes.

On arrivait à la forge. Robert envoya son ouvrier à la tuilerie avec l’ordre d’y passer le reste de la nuit, et, en cas de nouvel accident, d’accourir les prévenir. Mais tout danger était loin. Dans la chambre de la veuve Käthel, notre monde trouva ce dont il avait, le plus grandement besoin : Une chaleur douce, des vêtements secs — ceux de Käthel pour les femmes et de Robert pour Teppen — et des cœurs dévoués.