Le forgeron de Thalheim/13

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Imprimerie Jaunin Frères (p. 236-252).

xiii


Robert Feller n’avait pas douté un seul instant que le meurtrier du forestier, de son ennemi, ne fût le père de Georgette. À la place de son vieil ami, il eût agi de même. Mais il éprouvait une trop affectueuse sympathie pour Jean Schweizerl, il avait trop bien senti et compris les raisons qui le poussaient à ce crime, pour mettre la justice, par ses accusations, sur les traces du vrai coupable. Lui, dénoncer Jean ? Jamais ! Mieux valait subir les conséquences de ce forfait !

Qu’espérait-il, Robert ? Quel but poursuivait-il par son silence ? Le lecteur sans doute l’a déjà deviné. Il voulait épargner au bûcheron la honte de la cour d’assises, et, surtout, la froide nécessité de voir la misère de son enfant sur les lèvres des étrangers. Lui, Robert, ne pouvait pas être condamné. Il nierait toujours. À la fin, la justice, reconnaîtrait qu’elle avait affaire à un innocent. Et il espérait qu’après un, deux, ou même trois mois de prison, — il retournerait à Thalheim, vers sa mère !… vers… Il n’osait achever.

Robert avait été jeté dans la cellule des grands criminels. Toute relation avec le dehors lui était désormais interdite. On l’avait mis au secret. Il était là, le lendemain de son arrestation, triste et pensif, les yeux fixant de temps à autre une petite lucarne par où il entrevoyait un coin de ciel gris. Sa jeunesse n’avait eu que de rares sourires. À peine sorti de l’école, il avait fallu faire connaissance avec le travail et les peines de cet âge où l’on aime encore à folâtrer. Puis, le service militaire, la guerre, la défaite, le retour. Sa mère était seule. Il n’avait pas revu son père. Mais quel rayon de douce lumière traverse, inonde son cachot ? C’est le regard de deux yeux bleus, le regard de Suzanne. Le soleil de son printemps !

Comment Suzanne avait-elle accueilli l’événement ? Robert eût donné un monde pour le savoir. Le croyait-elle coupable ? Incertitude poignante ! Toutefois, un fait lui paraissait évident : elle n’aurait plus à subir les visites d’Otto Stramm, ni les prières et les menaces de son père pour la forcer à ce mariage avec le forestier, et, à cette pensée, sa situation lui semblait plus tolérable, tant il est vrai qu’au fond de la nature des meilleurs humains se remue toujours un ferment d’égoïsme.

On serait bien obligé, un jour, de le relâcher. Que certaines circonstances fissent naître des soupçons, les justifiassent même, on n’oserait jamais le déclarer coupable. Il avait cette foi puissante que possède seul l’innocent. Mais combien n’en a-t-on pas vu qui ont été broyés par ce rouage terrible qu’on appelle la justice, et par les preuves vraisemblables de tel ou tel crime, et qui, cependant, n’avaient pas la moindre petite pécadille à se reprocher ?

Le lendemain matin, Jean Schweizerl, après avoir eu un dernier entretien avec sa fille, sortit de la maisonnette de la Ravine. Georgette l’accompagnait. Il avait, de l’intérieur, cloué les volets, et, arrivé devant la porte, il la ferma à double tour. La Rouge que Georgette avait cherchée à l’écurie, attendait là, ses grands yeux attristés par le temps d’hiver qu’il faisait.

Ils prirent le chemin de la tuilerie. Georgette conduisait la vache et Jean portait sous son bras un gros paquet, les vêtements de son enfant.

La jeune fille fut bien reçue par les deux femmes. Quant à Joseph Teppen, il ne dit mot et retourna à son ouvrage. Un domestique s’était chargé de conduire La Rouge à l’étable.

Puis, tranquillisé sur le sort de Georgette qui, à présent, était à l’abri des misères et des tentations de toute sorte, Jean Schweizerl remercia encore une fois les bonnes femmes, leur recommanda de nouveau sa pauvrette et les quitta enfin, abrégeant brusquement les pénibles adieux.

De là, il se rendit à la forge.

Depuis la veille, la veuve Feller savait tout.

— Bonjour, Käthel !

— Ah ! c’est vous ! — malheureux Jean !

— Vous me pardonnez ?

— Moi ! Mais pourrais-je faire autrement ?

Et elle se mit à pleurer, de joie et de tristesse.

— Il reviendra ce soir.

— Vous croyez ?

— Oui ! Ils n’auront plus aucune raison de le garder.

— Ah ! pauvre ami ! Quelle vieillesse que la vôtre !

— Ne parlons pas de moi. Mais j’ai une fille. N’est-ce pas, vous l’aimerez et Robert aussi ?

— Comme si elle était mon enfant.

— Hier, je n’ai osé vous avouer mon crime. D’ailleurs Georgette sera très bien à la tuilerie. Vous l’assisterez, n’est-ce pas ? quand son heure viendra.

— Oui, oui, Jean ! Comptez sur nous et sur notre amitié.

— Adieu donc, peut-être pour toujours.

— Ne dites pas cela ! Au revoir !

— Eh bien, oui, au revoir. Et sa voix tremblait en prononçant ce mot.

Il se dirigea ensuite vers le village et, au lieu de prendre la route à gauche, il monta au cimetière de Thalheim où reposaient du dernier sommeil sa femme et ses trois enfants morts. Au souvenir des jours qu’il avait vécu avec son épouse aimée, il sentit une grande amertume descendre dans son cœur et l’étreindre à le faire saigner. Tout s’écroulait autour de lui ; la douleur et ses brisements aigus allaient être la compagne de ses dernières années. O la vie ! quelle triste chose souvent !

Singulière destinée que celle de certains hommes. Ils ont des besoins de bonheur, de repos ; ils pourraient jouir de ces biens tranquillement, car ils sont satisfaits du peu que le monde leur donne. Ils ont du soleil, de l’air, des fleurs et la liberté. La nature qui les entoure égaie leur esprit et les préserve des maladies. Eh bien, la fatalité les poursuit ; elle ne les épargne pas plus que les autres, les affamés, les assoiffés des richesses, des plaisirs et des honneurs. Elle les empoigne, elle les maltraite et quand elle les a assez tourmentés, elle les précipite dans un gouffre noir où ils tombent en poussant un dernier cri spasmodique et affreux !

Ce pieux pèlerinage accompli, Jean Schweizerl tourna enfin le dos au village de Thalheim et, seul sur la route couverte d’une neige durcie, il s’achemina d’un pas hâtif vers la ville prochaine.

Lorsqu’il s’annonça à la porte de la prison, on venait de conduire Robert Feller devant le juge d’instruction.

Après une nuit passée à réfléchir, Robert avait retrouvé comme par enchantement sa belle prestance. Sa haute taille n’était pas courbée par le remords, et ses yeux clairs avaient une expression si honnête que le magistrat ne put s’empêcher d’admirer le jeune homme.

— Oui, vraiment, un criminel endurci ! fit-il à part lui.

Ce matin-là, un journal local avait déjà publié sur l’événement un long article, à sensation. On en faisait une affaire capitale. Ce n’était pas, suivant l’auteur du fait divers, une question d’amour malheureux ou de jalousie. Il y avait une raison plus grave : la haine contre l’Allemand, le glorieux vainqueur. Robert était représenté sous les plus noires couleurs. Caractère violent, colère, méprisant le nouvel ordre de choses, la grande nation germanique, il était un sujet très dangereux ; il pouvait, au besoin, servir les basses vengeances que méditait l’ennemie, l’éternelle, qu’on ne nommait pas, en un mot : la France !

Le juge avait ordonné un second interrogatoire.

— Pourquoi refusez-vous ! donc des éclaircissements à la justice ?

— Je vous ai dit tout ce qu’il était en mon pouvoir de dire.

— Cependant, vous devriez savoir que les juges sont très humains quand le coupable manifeste quelque repentir.

— C’est bien de leur part. Mais je suis innocent.

— Alors, comment expliquez-vous la découverte de votre fusil sur le lieu du crime ?

— On aura peut-être enlevé cette arme de ma forge où elle était.

— Ce n’est pas probable. Ou bien, soupçonneriez-vous quelqu’un ?

— Non, monsieur.

— Voyons, voyons, jeune homme ! Vous vous trompez, si vous croyez, par vos réponses, nous abuser plus longtemps. Remarquez. que c’est le fait qui parle le plus contre vous.

— Je le comprends sans peine.

— Ne vous rappelez-vous pas les personnes qui ont été chez vous ce jour-là, ou les jours précédents ?

— Il y vient tant de monde, tantôt l’un, tantôt l’autre, mais toutes gens honnêtes qui ne songent pas à mal.

— Vous n’aimiez pas Otto Stramm ?

— Non ! je l’avoue franchement.

— Vous étiez jaloux de lui ?

— On le dit et vous l’affirmez.

— Il avait des relations avec la famille Teppen ?

— Je le sais.

— Votre mère a demandé en mariage la fille du tuilier ?

— Oui, et on me l’a refusée.

— Pourquoi ?

— J’ignore pour quelles raisons.

— Otto Stramm devait l’épouser ?

— Peut-être !

En ce moment un huissier ouvrit la porte.

— Qu’y a-t-il ? interrogea le juge.

— Un homme est là qui désire vous parler.

— Qu’il attende !

— Il dit que sa visite concerne le crime de Thalheim.

— Faites entrer, alors !

Jean Schweizerl parut.

— Vous ici ! s’écria Robert.

— Que voulez-vous ? demanda le magistrat.

— Que vous mettiez ce jeune homme en liberté. Il est innocent : C’est moi qui ai tué le forestier.

Le juge, tout interloqué, examina tour à tour les deux malheureux.

— Répétez donc vos paroles ! dit enfin le représentant de la justice.

— Robert Feller est innocent, je suis le coupable.

— Ne l’écoutez pas ! balbutia le forgeron.

— Qui êtes-vous ?

— Je me nomme Jean Schweizerl, bûcheron de mon état, et j’habite une maisonnette située à une petite demi-lieue de Thalheim. J’ai tué le forestier Otto Stramm parce qu’il a trompé ma fille, qui est à présent à la tuilerie Teppen.

— Ces paroles sont-elles vraies ? questionna le juge en s’adressant à Robert.

Mais Jean répliqua aussitôt :

— Tellement vraies que je tiens à les compléter. Robert Feller, ici présent, est allé, il y a deux jours, chez le forestier pour lui déclarer, de ma part, qu’il devait épouser ma fille. J’exigeais une réponse catégorique, un oui ou un non. Pour son malheur à lui il a dit non. Je m’y attendais bien un peu. Quand. on est honnête, on ne pousse pas ainsi une pauvre enfant dans l’infortune. Pendant l’absence de mon jeune ami, pressentant l’issue de sa démarche, je cachai dans un tas de fagots derrière la maison le fusil qu’il chargeait au moment de mon arrivée à la forge. Dans quelle intention ? Parce que, si la réponse était négative, si Otto Stramm répondait non, il me fallait sa vie. Et pour mieux détourner les soupçons de Robert, je ne le quittai qu’après la tombée de la nuit ; de cette façon, il me fût possible de prendre le fusil sans qu’on m’aperçût.

Robert venait de m’apprendre que le forestier irait, pendant la soirée, à la tuilerie Teppen. Je me plaçai dans le petit bois, à deux pas du sentier, près de la mare. J’étais sûr qu’Otto Stramm passerait par là, s’il allait chez Teppen comme il s’en était vanté à mon ami. Je suis resté une bonne demi-heure, exposé au froid et à la bise, ayant la tête pleine de lueurs rouges, les yeux aveuglés par la haine et la colère. Je n’ai pas réfléchi à l’action que j’étais sur le point d’accomplir : je voulais me venger et venger mon enfant.

Je le vois, ou mieux je l’entrevois enfin à travers le brouillard, je ne puis me tromper. C’est sa haute taille, sa voix, car il chantonne un chant d’amour. Il ne pense donc même pas au malheur de ma Georgette, de ma fille. Il faut qu’il meure, alors. Je le mets en joue, il est au bout de mon fusil, je presse la détente, le coup part et il tombe : j’avais visé au cœur. J’ai été soldat en Afrique. A cinquante pas, je suis sûr de ma balle. Sans savoir peut-être ce que je faisais, je jette mon fusil au fond de la mare. La justice l’a découvert facilement, paraît-il, puisque le voilà.

Hier, vers trois heures, je suis descendu au village où l’on m’a annoncé l’arrestation de Robert. Il aurait pu m’accuser, car il avait des raisons pour soupçonner le vrai coupable ; je crois même qu’il n’a pas été longtemps sans remarquer la disparition de son fusil.

N’est-ce pas, Robert, que c’est pour cela que tu es allé, le soir, bien tard, jusqu’à la Ravine ? Tu espérais me trouver là et m’empêcher d’exécuter ce que j’avais résolu.

Enfin, monsieur le juge, ce matin, après avoir pris quelques dispositions au sujet de ma fille, je me suis mis en route, et me voici. Je vous dis donc : Faites-moi arrêter et rendez mon jeune ami à la liberté.

Robert tendit la main à Jean Schweizerl : il n’y avait rien à répondre à cela.

Le magistrat posa encore une, question à Robert :

— Cet homme parle-t-il selon la vérité ?

— Oui, je vous le jure, monsieur.

— Bien, Robert ! fit le bûcheron.

— Pourquoi ne m’avoir pas dit cela plus tôt ? répliqua sévèrement le juge chargé de l’instruction. Vous vous seriez épargné bien des désagréments.

— Monsieur, dit lentement Robert, cet homme, ce malheureux père, c’est mon ami. Je l’aime et je l’estime, et pour rien au monde je n’eusse voulu proférer la moindre accusation contre lui. Sa vieillesse me fait pitié et je pleure de voir des larmes sur ces joues hâlées. Il est bon. Il a peut-être trop aimé sa pauvre fille.

Ce langage, conquit l’admiration du magistrat. Aussi, malgré son orgueil national — il n’était pas Alsacien — sa voix avait-elle un accent sympathique en disant à Robert :

— Vous avez un noble caractère, monsieur, et tout homme doit s’estimer heureux de s’appeler votre, ami. Ne gardez pas rancune à la justice : les preuves amassées contre vous étaient accablantes. Vous êtes libre.

— Une grâce seulement, monsieur le juge. Permettez-moi de causer un instant avec Jean Schweizerl.

— Accordé. L’enquête est close. Gendarmes, dans une demi-heure vous mènerez cet homme en prison, ajouta-t-il en désignant le vieux bûcheron.

Le magistrat sortit en laissant Robert et Jean dans la chambre, ce dernier sous la surveillance de deux gendarmes.

— Jean, commença le forgeron, allez-vous maintenant m’expliquer pour quelle raison vous êtes venu vous dénoncer ?

— Eh ! voyous, Robert, ne l’as-tu pas entendu ? Ton arrestation m’ordonnait cette démarche.

— Nullement. On ne m’eût pas condamné.

— Ah ! tu le crois. Je ne pense pas cela, moi. Et encore ? Les soupçons auraient toujours empoisonné ton existence. Cela ne devait pas être. Ce qui est fait est fait. Ne revenons plus sur le passé. Songe plutôt à retourner auprès de ta mère.

— Ah ! oui, ma mère ! Elle a souffert, et beaucoup, sans doute.

— Oui ! pardonne-moi ! Suzanne souhaite ton retour.

— Quoi ! elle sait ?

— Oui, tout.

— Qu’a-t-elle dit ?

— Qu’elle t’aimait, qu’elle n’avait pas un instant douté de toi, malgré les preuves accablantes, comme s’est exprimé le juge tout à l’heure. Tu verras, Robert, un jour tu seras heureux. Otto Stramm est mort, Suzanne est fidèle, et Teppen hésitera avant de choisir un autre gendre que toi. Oui, Robert, tu seras heureux. Pour moi, la vie est finie.

— Ne dites pas cela, Jean. Vous me faites mal. Les juges vous absoudront, sans doute.

— Tu les calomnies. Ils ne pardonneront pas à un Alsacien d’avoir tué un des leurs.

— Mais ils sauront se mettre à votre place, mais ils comprendront, la colère d’un père mortellement offensé dans son enfant.

— Peut-être. Mais pars, Robert ! Si quelquefois mon souvenir traverse ta mémoire, viens me voir, si c’est permis. Nous parlerons de toi, de Suzanne…

— Et de Georgette.

— Oui, c’est cela, et de Georgette. Malheureuse jeune fille ! Au printemps prochain ! Je n’ose y penser ! Elle ne connaîtra pas cette félicité qu’on trouve dans une union bénie.

— On ne peut rien prévoir. Un bon garçon oublie volontiers un instant de faiblesse.

— Ce serait mon seul et dernier désir

Au revoir donc, mon jeune ami.

— Au revoir. Je reviendrai bientôt.

Et, tandis que Jean Schweizerl était conduit dans la cellule qu’avait occupée Robert une nuit seulement, le forgeron, doucement ému à la pensée qu’on l’accueillerait, les bras ouverts à Thalheim, sortit de la triste maison et gagna la grande route qui suivait la lisière d’une vaste forêt de hêtres.

Bien que la saison ne se prêtât point aux splendeurs de la nature, Robert, seul avec lui-même, ses souvenirs et ses espérances, n’en admirait pas moins l’horizon qui s’offrait à ses regards. La bise du matin était tombée ; il faisait un temps sec, profondément tranquille ; le soleil épandait ses rayons dans les espaces bleus et semblait prendre plaisir à colorer de mille couleurs les aiguilles de glace suspendues aux ramilles des arbres et des buissons. De temps en temps une voiture le dépassait, roulant sans bruit sur le sol couvert de neige ; si un piéton le rencontrait, il répondait gaîment à son salut, car il allait revoir Suzanne, sa chère Suzanne, et cette perspective le consolait des tristesses éprouvées la veille. Puis, lorsque son œil put embrasser le grand panorama alsacien, illuminé par ce soleil de novembre, presque sans vie sous son manteau d’hiver, il rêva à l’avenir qui l’attendait, lui et ses deux amantes, Suzanne et l’Alsace, et une voix inconnue, à la mélodie suave et claire, laissa tomber dans son âme calmée des espoirs que la plume ne répète pas.