Le livre du thé/Chap. 3

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Le livre du thé (茶の本, Cha no hon)
Traduction par Gabriel Mourey.
André Delpeuch (p. 59-80).

III

TAOÏSME ET ZENNISME



La parenté du Zennisme et du thé est proverbiale. Nous avons déjà remarqué que la cérémonie du thé était un développement du rituel Zen. Le nom de Laotsé, le fondateur du Taoïsme, est aussi lié intimement à l’histoire du thé. Il est écrit dans le manuel scolaire chinois sur l’origine des mœurs et des coutumes, que la cérémonie d’offrir le thé à un hôte date de Kwanyin, disciple bien connu de Laotsé, qui le premier, au portail du défilé de Han, présenta au « Vieux Philosophe » une coupe de l’élixir doré. Nous ne nous arrêterons pas à discuter l’authenticité de ces contes ; quoi qu’il en soit, ils confirment l’usage très ancien de cette boisson par les taoïstes. L’intérêt que présente ici pour nous le Taoïsme et le Zennisme réside surtout dans les idées touchant la vie et l’art qui sont incorporées dans ce que nous appelons le Théisme.

Il est à regretter que, malgré certaines tentatives, fort estimables[1] d’ailleurs, il n’existe encore aucune présentation exacte des doctrines taoïstes et zennistes en aucune langue étrangère.

Une traduction est toujours une trahison, et, comme le remarque un auteur Ming, ne peut être, si bonne soit-elle, que l’envers d’un brocart ; tous les fils y sont, certes, mais point la subtilité de la couleur et du dessin. Mais quelle est donc la grande doctrine qui soit facile à exposer ? Les anciens sages ne mettaient jamais leurs enseignements dans une forme systématique. Ils parlaient par paradoxes, car ils craignaient de jeter dans la circulation des demi-vérités. Ils commençaient par parler comme des fous et finissaient par rendre sages leurs auditeurs. Laotsé lui-même, avec son délicat humour, dit : « Quand les gens d’intelligence inférieure entendent parler du Tao, ils éclatent de rire. Il n’y aurait pas de Tao, cependant, s’ils n’en riaient. »

Littéralement, le Tao signifie le Sentier ; mais on l’a souvent traduit par le Chemin, l’Absolu, la Loi, la Nature, la Raison suprême, le Mode, termes qui, d’ailleurs, ne sont pas incorrects, étant donné que les taoïstes emploient eux-mêmes un mot différent selon l’objet essentiel de la recherche. Laotsé lui-même dit à ce propos : « Il existe une chose qui contient tout, qui est née avant que le ciel et la terre fussent. Combien silencieuse ! Combien solitaire ! Elle se tient seule et ne change pas. Elle retourne sans danger à elle-même et elle est la mère de l’univers. Comme j’ignore son nom, je l’appelle le Sentier. C’est à regret que je l’appelle l’Infini. L’Infini est le Fugitif, le Fugitif est l’Évanouissement, l’Évanouissement est le Retour. » Le Tao est dans le Passage plutôt que dans le Sentier. C’est l’esprit du Changement Cosmique, l’éternelle croissance qui revient toujours à elle-même pour produire de nouvelles formes. Elle s’enroule sur elle-même comme le Dragon, qui est le symbole favori des taoïstes. Elle se plie et se replie comme le font les nuages. On peut entendre par le Tao la Grande Transition. Subjectivement, c’est la Manière d’être de l’Univers. Son Absolu est le Relatif.

Il faut se rappeler d’abord que le Taoïsme, tout comme son successeur légitime le Zennisme, représente l’effort individualiste de l’esprit chinois méridional en opposition avec le communisme de la Chine septentrionale qui a son expression dans le Confucianisme. L’Empire du Milieu est aussi vaste que l’Europe et ses différences d’idiosyncrasie sont définies par les deux grands systèmes fluviaux qui le traversent. Le Yangtsé-Kiang et le Hoang-Ho peuvent se comparer à la Méditerranée et à la Baltique. Même aujourd’hui, en dépit de siècles d’unification, les Célestes du sud diffèrent autant, de pensées et de croyances, de leurs frères du nord que la race latine diffère de la germanique. Dans les temps anciens, quand les communications étaient encore plus difficiles qu’aujourd’hui, et surtout durant la période féodale, cette divergence de pensée était encore plus prononcée. L’art et la poésie des uns respirent une atmosphère entièrement différente de celle des autres. Chez Laotsé et ses disciples et chez Kutsugen, le précurseur des poètes naturistes du Yangtsé-Kiang, se manifeste un idéalisme tout à fait incompatible avec les notions morales si nettement prosaïques des écrivains contemporains du nord. Laotsé vivait cinq siècles avant l’ère chrétienne.

En réalité, le germe de la spéculation taoïste apparaît longtemps avant la venue de Laotsé, surnommé Laotsé-aux-longues-oreilles. Dans les vieilles annales chinoises, particulièrement dans le Livre des Changements, se pressent sa pensée. Mais le grand respect que l’on portait aux lois et aux usages de cette époque classique de la civilisation chinoise qui atteignit son apogée avec l’établissement de la dynastie Chow, au seizième siècle avant Jésus-Christ, fit longtemps obstacle au progrès de l’individualisme, de sorte que ce n’est qu’après la désagrégation de la dynastie Chow et la formation d’innombrables royaumes indépendants que le Taoïsme put s’épanouir dans sa luxuriance de libre pensée. Laotsé et Soshi (Chuangtsé), qui furent les plus grands représentants de l’école nouvelle, étaient tous deux du sud. D’autre part, Confucius et ses nombreux disciples cherchaient à conserver les conventions ancestrales. L’on ne peut bien comprendre le Taoïsme si l’on ne possède quelque connaissance du Confucianisme et réciproquement.



Nous avons dit que l’Absolu taoïste était le Relatif. En éthique les taoïstes niaient les lois et les codes moraux de la société, car pour eux le bien et le mal n’étaient que des termes relatifs. Une définition est toujours une limitation : « fixe» et « immuable» ne sont que des mots signifiant un arrêt de développement. Kutsugen disait : « Les Sages remuent le monde. » Nos modèles de moralité sont nés des besoins passés de la société, mais la société demeurera-t-elle toujours la même ? Le respect des traditions communales comporte le sacrifice constant de l’individu à l’État. L’éducation, pour entretenir l’illusion aussi forte, encourage une espèce d’ignorance. L’on n’enseigne pas au peuple à être réellement vertueux, mais à se conduire convenablement. Nous sommes mauvais, parce que nous sommes terriblement conscients. Nous ne pardonnons jamais aux autres, parce que nous savons que nous sommes nous-mêmes fautifs. Nous entretenons notre conscience, parce que nous avons peur de dire la vérité aux autres ; nous nous réfugions dans l’orgueil, parce que nous avons peur de nous dire la vérité à nous-mêmes. Comment peut-on traiter sérieusement le monde quand le monde lui-même est si ridicule ? L’esprit de trafic est partout. L’Honneur et la Chasteté ! Voyez le marchand complaisant qui débite le Bien et le Vrai ! On peut même acheter une prétendue religion qui n’est en réalité que la moralité commune sanctifiée avec des fleurs et de la musique. Dépouillez l’Église de ses accessoires ; que reste-t-il dessous ? Cependant les espérances prospèrent à merveille, car elles sont d’un bon marché absurde : une prière en échange d’un ticket pour le ciel ; un diplôme pour un droit de cité honoraire. Cachez-vous vite sous un boisseau, car, si le monde connaissait votre utilité véritable, vous seriez vite adjugé au plus offrant par le commissaire-priseur. Pourquoi les hommes et les femmes aiment-ils tant à se faire remarquer ? N’est-ce pas un instinct qui leur vient des jours d’esclavage ?

La virilité d’une idée ne consiste pas moins dans sa puissance à se créer un passage à travers la pensée contemporaine que dans sa capacité de dominer les mouvements futurs. La puissance active du Taoïsme se manifeste durant la dynastie Shin, qui est l’époque de l’unification chinoise et d’où vient le mot Chine. Qu’il serait intéressant, si nous en avions le temps, de mettre en lumière l’influence qu’il a exercée alors sur les penseurs, les mathématiciens, les écrivains légistes et militaires, les mystiques, les alchimistes et les poètes naturistes du Yangtsé-Kiang et de tracer le portrait de ces spéculateurs de la Réalité qui se demandaient si un cheval blanc existait réellement parce qu’il était blanc ou parce qu’il était solide, et de ces Conversationnalistes des Six Dynasties qui, comme les philosophes Zen, passaient leur temps à discuter sur le Pur et l’Abstrait ! Et nous ne manquerions pas, surtout, de rendre hommage au Taoïsme pour l’influence qu’il a eue dans la formation du caractère des Célestes, à qui il a donné une certaine capacité de retenue et de raffinement aussi « chaude que le jade ». Les exemples sont nombreux, dans l’histoire de la Chine, qui montrent comment les adeptes du Taoïsme, princes et ermites par exemple, pratiquaient les préceptes de leur croyance et en tiraient des résultats diversement intéressants. Le récit, riche en anecdotes, allégories et aphorismes, n’en serait pas dénué d’une certaine dose d’instruction et d’amusement. Nous entrerions en conversation avec ce délicieux empereur qui ne mourut jamais pour la bonne raison qu’il n’a jamais vécu. Nous monterions à cheval sur le vent avec Liehtsé et trouverions cela tout à fait reposant, étant donné que c’est nous qui serions le vent ; nous séjournerions au milieu de l’air avec le vieillard du Hoang-Ho, qui vivait entre le ciel et la terre à cause qu’il n’était sujet ni de l’un ni de l’autre. Dans l’apologie grotesque elle-même du Taoïsme qu’offre la Chine actuelle, nous trouverions une mine de traits comiques dont aucune religion ne possède l’équivalent.

Mais c’est dans le domaine de l’esthétique que l’action du Taoïsme sur la vie asiatique a été la plus forte. Les historiens chinois ont toujours considéré le Taoïsme comme « l’art d’être au monde », car il a trait au présent, c’est-à-dire à nous-mêmes. C’est en nous que Dieu se rencontre avec la Nature et que hier est distinct de demain. Le Présent est l’Infini en mouvement, la sphère légitime du Relatif. La Relativité cherche l’Adaptation ; l’Adaptation, c’est l’Art. L’art de la vie consiste en une réadaptation constante au milieu. Le taoïste accepte le monde tel qu’il est et, contrairement aux confucianistes et aux bouddhistes, s’efforce de trouver de la beauté dans notre monde de malheur et de tracas. L’allégorie Song des Trois Dégustateurs de Vinaigre explique admirablement la tendance des trois doctrines. Çakyamouni, Confucius et Laotsé se trouvaient réunis un jour devant une jarre de vinaigre, — emblème de la vie, — et chacun y trempait son doigt pour y goûter. Confucius le trouva aigre, le Bouddha le trouva amer, Laotsé le trouva doux.

Les taoïstes prétendaient que la comédie de la vie pourrait devenir infiniment plus intéressante si chacun gardait le sens de l’unité. Selon eux, conserver leur proportion aux choses et faire de la place aux autres sans perdre la sienne, c’est le secret du succès dans le drame de la vie. Pour bien jouer notre rôle, il est nécessaire que nous connaissions toute la pièce ; la conception de la totalité ne doit jamais se perdre dans celle de l’individualité. Et Laotsé le démontre par sa métaphore favorite du vide. Ce n’est que dans le vide, prétendait-il, que réside ce qui est vraiment essentiel. L’on trouvera, par exemple, la réalité d’une chambre dans l’espace libre clos par le toit et les murs, non dans le toit et les murs eux-mêmes. L’utilité d’une cruche à eau réside dans le vide où l’on peut mettre l’eau, non dans la forme de la cruche ou la matière dont elle est faite. Le vide est tout-puissant parce qu’il peut tout contenir. Dans le vide seul le mouvement devient possible. Celui qui pourrait faire de soi-même un vide où les autres pourraient librement pénétrer deviendrait maître de toutes les situations. Le tout peut toujours dominer la partie.

Ces idées taoïstes ont eu une très grande influence sur nos théories de l’action, même sur l’escrime et la lutte. Le jiu-jitsu, l’art japonais de la défense personnelle, doit son nom à un passage du Tao-teiking. Dans le jiu-jitsu, l’on s’efforce d’attirer et d’aspirer la force de l’adversaire par la non-résistance, c’est-à-dire le vide, tout en conservant sa propre force pour la lutte finale. Appliqué à l’art, ce principe essentiel se démontre par la valeur de la suggestion. En ne disant pas tout, l’artiste laisse au spectateur l’occasion de compléter son idée et c’est ainsi qu’un grand chef-d’œuvre retient irrésistiblement notre attention jusqu’à ce que nous croyions momentanément faire partie de lui. Il y a là un vide où nous pouvons pénétrer et que nous pouvons remplir de la mesure entière de notre émotion artistique.

Celui qui avait fait de soi un maître de l’art de la vie était pour le taoïste l’Homme Véritable. Dès sa naissance, il entre dans le royaume des rêves pour ne s’éveiller à la réalité qu’au moment de sa mort. Il atténue son propre éclat pour pouvoir se plonger lui-même dans l’obscurité des autres. « Il est hésitant comme quelqu’un qui traverse une rivière en hiver ; indécis comme quelqu’un qui a peur de ses voisins ; respectueux comme un invité ; tremblant comme la glace qui est sur le point de fondre ; simple comme un morceau de bois pas encore sculpté ; vide comme une vallée ; informe comme une eau troublée. » Les trois perles de la vie sont pour lui la Pitié, l’Économie et la Modestie.

Si nous revenons à présent au Zennisme, nous verrons d’abord qu’il renforce les enseignements du Taoïsme. Zen est un mot dérivé du mot sanscrit Dhyana, qui signifie méditation. Le Zennisme prétend que l’on peut atteindre par la méditation sacrée à la réalisation suprême de soi. La méditation est une des victoires qui conduisent à l’état du Bouddha et les zennistes affirment que Çakyamouni insistait tout particulièrement sur cette méthode dans ses dernières prédications et qu’il en avait transmis les règles à son disciple favori Kashiapa. Selon leur tradition, Kashiapa, le premier patriarche Zen, en aurait confié le secret à Ananda, qui, à son tour, l’aurait transmis successivement à des patriarches jusqu’au vingt-huitième, Bodhi-Dharma. Bodhi-Dharma vint dans la Chine du nord durant la première moitié du sixième siècle et fut le premier patriarche Zen chinois. Il plane quelque incertitude sur l’histoire de ces patriarches et sur leurs doctrines. Philosophiquement, le Zennisme primitif paraît avoir des affinités, d’une part, avec le négativisme hindou de Nagarjuna et, d’autre part, avec la philosophie Gnan que formula Sancharacharya. L’on attribue les premières prédications Zen au sixième patriarche chinois Yéno (637-713), fondateur du Zen méridional, ainsi nommé à cause de sa prédominance dans la Chine du sud. Il fut immédiatement suivi par le grand Baso (mort en 788) qui fit du Zen une influence vraiment vivante dans la vie chinoise. Hiakujo (719-814), disciple de Baso, fonda le premier monastère Zen et en établit la règle et le rituel. Dans les discussions de l’école Zen après Baso se manifeste l’esprit du Yangtsé-Kiang, avec ses façons naturistes de penser, si différentes du précédent idéalisme hindou. Bien que l’orgueil sectaire prétende le contraire, on ne peut s’empêcher d’être frappé de la similitude du Zen méridional et des doctrines de Laotsé et des Conversationnalistes taoïstes. Le Tao-teiking contient des allusions à l’importance de la concentration en soi et à la nécessité de régler convenablement sa respiration, points essentiels dans la pratique de la méditation Zen ; d’ailleurs, les meilleurs commentaires qui existent sur le livre de Laotsé ont été écrits par des savants Zen.

Le Zennisme, comme le Taoïsme, est le culte du Relatif. Un maître définit le Zen l’art de percevoir l’étoile polaire dans le ciel méridional. La vérité ne peut s’atteindre que par la compréhension des contraires. Comme le Taoïsme, le Zennisme est aussi un défenseur acharné de l’individualisme. Rien n’a de réalité que ce qui concerne les opérations de notre propre esprit. Yéno, le sixième patriarche, vit un jour deux moines qui regardaient le drapeau d’une pagode flotter au vent. L’un dit : « C’est le vent qui le met en mouvement» ; l’autre dit : « C’est le drapeau lui-même qui se meut» ; mais Yéno leur expliqua que le mouvement réel ne venait ni du vent, ni du drapeau, mais de quelque chose qui était dans leur esprit.

Hiakujo se promenait dans une forêt avec un de ses disciples quand un lièvre s’enfuit à leur approche.

— Pourquoi ce lièvre nous fuit-il ? demanda Hiakujo.

— Parce qu’il a peur de moi, lui fut-il répondu.

— Non, dit le maître, c’est parce que nous avons des instincts meurtriers.

Ces propos rappellent ceux du taoïste Soshi (Chauntsé). Soshi se promenait un jour au bord d’une rivière avec un ami.

— Comme les poissons se plaisent dans l’eau ! s’écria Soshi.

Son ami lui dit :

— Vous n’êtes pas poisson ; comment savez-vous que les poissons se plaisent dans l’eau ?

— Vous n’êtes pas moi-même ! répliqua Soshi. Comment savez-vous que je ne sais pas que les poissons se plaisent dans l’eau ?

Le Zen a souvent été opposé au bouddhisme orthodoxe, comme le Taoïsme au Confucianisme. Pour pénétrer l’enseignement transcendantal du Zen, les mots ne font que gêner la pensée ; la masse entière des écritures bouddhistes ne sont que des commentaires sur la spéculation personnelle. Les adeptes du Zen avaient en vue la communion directe avec la nature intime des choses et ne considéraient les accessoires extérieurs que comme des obstacles à une perception claire de la vérité. C’est l’amour de l’Abstrait qui poussait le Zen à préférer les esquisses en blanc et noir aux peintures soigneusement exécutées de l’école bouddhiste classique. Pour avoir cherché à reconnaître le Bouddha en eux-mêmes plutôt que dans les images et les symboles, certains adeptes du Zen devinrent iconoclastes. Voici Tankawosho qui brise, un jour d’hiver, une statue en bois de Bouddha pour faire du feu.

— Quel sacrilège ! s’écrie un spectateur frappé d’épouvante.

— J’extrairai de ses cendres les Shali[2] qu’elle contient, répondit tranquillement le Zen.

— Mais vous ne trouverez certainement pas de Shali dans cette statue !

À quoi Tanka de répliquer :

— Eh bien ! c’est que ce n’est certainement pas un Bouddha et, dans ce cas, je ne commets aucun sacrilège !

Et il se tourna vers le feu flambant pour se bien chauffer.

Le Zen apporta enfin à la pensée orientale la notion que l’importance du temporel est égale à celle du spirituel et que, dans les rapports supérieurs des choses, il n’y a pas de différence entre les petites et les grandes : un atome est doué de possibilités égales à celles de l’univers. Celui qui cherche la perfection peut trouver dans sa propre vie le reflet de la lumière intérieure. Rien de plus significatif à cet égard que la règle d’un monastère Zen. À chaque membre, l’abbé excepté, était assignée une tâche spéciale dans l’entretien du monastère et, chose étrange, c’était aux novices qu’incombaient les fonctions les plus légères, tandis que l’on réservait les plus fatigantes et les plus humbles aux moines les plus respectés et les plus avancés en perfection. Ces obligations faisaient partie de la discipline Zen et il fallait que la moindre action fût accomplie avec une perfection absolue. Que de graves discussions durent s’élever ainsi en sarclant le jardin, en raclant les navets, en servant le thé ! L’idéal entier du Théisme est l’aboutissement de la conception Zen touchant la grandeur que comportent les plus petits incidents de la vie. Le Taoïsme a fourni la base des idéaux esthétiques, le Zennisme les a rendus pratiques.


  1. Nous appellerons l’attention sur l’admirable traduction du Taotei King par le Dr Paul Carus (The Open Court Publishing Company, Chicago, 1898).
  2. Les pierres précieuses qui se forment dans le corps des Bouddhas après la crémation.