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Le luxe public et la révolution/02

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Le luxe public et la révolution
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 100 (p. 107-134).
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LE LUXE PUBLIC
ET LA REVOLUTION

II.
LES FONDATIONS ET LES ESSAIS DE RÉFORME [1].

I. Le Vandalisme révolutionnaire, par M. Eugène Despois. — II. L’Académie royale de peinture et de sculpture, par M. Vitet. — III. Histoire de la révolution française, par M. Louis Blanc, 12 vol. — IV. Histoire de la révolution française, par M. Michelet, 7 vol.


I

La révolution, dans l’œuvre destructive qui battait en brèche les monumens et les arts, avait voulu se modérer, s’arrêter ; elle avait lancé des décrets, pris des mesures, — on a vu avec quel succès. Disons mieux, il y avait dans la révolution deux forces aux prises : l’une le pouvoir organisé, l’autre l’anarchie livrée à elle-même. Malheureusement le pouvoir organisé, c’est-à-dire la convention, était divisé contre lui-même, avait son anarchie intérieure, et se trouvait faible, désarmé contre l’anarchie du dehors. Rendue à la liberté de ses instincts et de ses actes, la convention revenait naturellement à d’autres penchans que la destruction ; elle voulait refaire après avoir défait. Convaincue, souvent au-delà de toute vérité, que rien n’était bon dans ce qu’elle avait supprimé, elle mettait la même confiance dans le mérite de ses œuvres. Pas un de ces législateurs qui ne croit bâtir un monument destiné à traverser les siècles, l’édifice même de la France régénérée. Ambition impuissante toutes les fois que la révolution veut se séparer trop complètement du passé, expiée non-seulement par ces législateurs, qui devaient voir périr leur œuvre politique, mais par nous qui leur survivons ! Se borne-t-elle au contraire à emprunter au passé les élémens de son travail de reconstitution, à les combiner avec plus de méthode, à les approprier aux besoins d’une société nouvelle, elle fait œuvre qui dure. Dans ses réformes du luxe public, on en trouve d’utiles, celles qui ont tenu compte d’élémens préexistans ; on y rencontre des tentatives avortées, celles qui présentent le caractère exclusivement révolutionnaire. Comment s’en étonnerait-on ? Innover absolument en fait de luxe public, croire qu’on peut braver là impunément plus qu’ailleurs les traditions, les usages, les convenances d’un pays qui se manifestent par ses mœurs, il n’y a pas de plus chimérique illusion. L’effort, même aidé de la contrainte, n’y suffit pas ; l’effort ne donne pas l’originalité, la vie.

Faire des beaux-arts une école de patriotisme et de vertu, c’est l’idée des anciens. La révolution s’en empare ; elle y mêle ces principes de civilisation et de démocratie, qu’elle rattachait à une théorie philosophique, et dont elle voulait étendre l’application à tous les peuples, considérés comme les membres d’une seule famille. Sans doute, au milieu de la grande lutte où la république est engagée, les arts, les fêtes porteront par momens la marque d’un patriotisme plus farouche, plus exclusif ; une certaine universalité n’en demeure pas moins le caractère dominant des tendances de la révolution en cette matière comme en toute autre. Morale, lumières, humanité, voilà sa devise ordinaire, devise souvent mal traduite ou même foulée aux pieds ; il ne faudrait pas croire pourtant que rien n’en a respiré et passé dans ses créations et dans ses tentatives, même si on se renferme dans cette question spéciale du luxe public.

La manière dont la révolution conçoit, organise les arts, en est certainement un témoignage. Elle veut initier la masse à de plus nobles jouissances. Ne peut-on travailler de la main tout le jour et pourtant être capable de recevoir cet éclair, ce rayon divin de l’art, de goûter un beau tableau, une œuvre forte, héroïque, de la statuaire ? Le peuple sera-t-il à jamais confiné dans ce que la matière et les sens ont de plus grossier ? Nous honorons la révolution française de ne l’avoir pas cru ; c’eût été tomber, pour les nations modernes, au-dessous de ces républiques anciennes qui multipliaient sous les yeux de la masse les monumens des arts, qui leur offraient les plus nobles représentations au théâtre, qui leur donnaient des fêtes empreintes d’un grand caractère. A quelques exceptions près, qu’on peut nommer monstrueuses, on a pu dire que l’art adoucit, élève, civilise. Il moralise donc aussi, mais comment ? Par ses effets plutôt que par ses intentions directes, résultant d’un parti-pris. En thèse générale, toute œuvre belle est morale par là même, car elle exerce sur l’imagination et le cœur une action salutaire. Allez au-delà, essayez de faire des œuvres d’art des traités de morale en action, vous serez froid, vous manquerez le but, — observation qui trop souvent trouve à s’appliquer au luxe public à l’époque révolutionnaire. Cette époque s’exagère trop aussi la puissance de l’état ; elle lui attribue le pouvoir, qu’il n’a pas, de régénérer l’art. Sans doute l’état influe sur les arts par cela seul qu’il les stimule et les récompense. Il n’en est pas moins vrai que l’état a peu de prise sur les âmes. Il développe jusqu’à un certain point les talens, il ne saurait les créer ; le meilleur encouragement qu’il puisse encore leur accorder, c’est de les laisser libres.

On peut suivre comme à la trace cette intention d’imprimer à l’art un caractère plus moral, plus national aussi. Un tel idéal n’a-t-il pas son expression assez exacte dans le vrai peintre de cette époque, David ? Qui contesterait l’élévation à l’auteur de la Mort de Socrate ? Qui nierait l’inspiration nationale du peintre du Serment du jeu de paume et de plusieurs de nos grandes batailles ? Ce qu’il y a chez lui de raide et de théâtral ne fait qu’achever la ressemblance avec les traits dominans de la révolution pendant la période conventionnelle. La théorie de David est conforme à sa pratique. Il l’exprime dans un rapport sur le jury des arts, cette institution démocratique que la révolution inaugura en prenant pour base, tel était du moins son désir, le mérite et l’élection. « A cette époque, écrit David, les arts doivent se régénérer comme les mœurs, » et il laisse voir ce qu’il entend par cette régénération. On retrouve la même pensée dans le rapport du conventionnel Bouquier. La convention avait rattaché les arts au comité d’instruction publique. Bouquier, organe de ce comité, chargé de rédiger le projet de décret relatif à la restauration des tableaux et autres monumens formant la collection du Muséum national, ne doute pas non plus que de la révolution datera l’ère de l’art renouvelé. La forme qu’il donne à cette sorte de proclamation a beau être emphatique et de mauvais goût ; l’inspiration dominante garde son caractère et sa force. Des sujets qui relèvent les courages, qui honorent les mœurs, qui fassent aimer l’humanité, et dans l’exécution un style mâle et nerveux, voilà ce qu’il recommande.

C’est sous les auspices de ces pensées réformatrices que s’ouvre le grand musée du Louvre. La constituante en 1791 avait désigné ce magnifique palais pour en faire la demeure des arts. Une foule de richesses s’y donnèrent rendez-vous : œuvres de toute origine, venant les unes des biens confisqués, les autres du cabinet du roi ou des maisons royales, plus tard du palais de Versailles. Les trésors conquis à l’étranger y ajoutaient bientôt de nouveaux chefs-d’œuvre. La convention mettait en outre 100,000 francs par an à la disposition du ministre de l’intérieur pour acheter les œuvres qu’il importait de ne pas laisser sortir de France. Tout ce que ne garda point le Muséum central des arts, comme on disait à cette époque, fut réparti dans de grands dépôts assignés aux villes les plus importantes. La révolution accomplissait pour les musées ce qu’elle accomplissait pour les bibliothèques, elle en ouvrait le sanctuaire à quiconque voulait en profiter et en jouir. En même temps que s’ouvrait la bibliothèque des religieux de Sainte-Geneviève, dont Daunou fut le premier bibliothécaire, et que la bibliothèque de l’Arsenal, propriété du comte d’Artois, était livrée au public, la grande bibliothèque nationale continuait à se réorganiser. C’est pourtant en 1796 seulement que l’administration s’établissait sur des bases nouvelles. La partie de luxe était loin d’y être négligée. Sur les huit membres qui formaient le conservatoire, il y en avait deux pour les antiques, médailles et pierres gravées, un pour les estampes. Le nombre des volumes de la bibliothèque nationale, qui ne s’élevait en 1795 qu’à 152,868, s’augmentait dans la proportion la plus considérable par la masse des livres provenant des couvens de Paris. La bibliothèque Mazarine s’accroissait rapidement aussi.

Le musée du Louvre ouvert au public, quelle innovation ! Combien de modèles, de sujets d’étude pour les artistes ! Pour le public admis à y entrer d’une façon permanente, quelle source de délicats plaisirs ! Le musée du Louvre était cosmopolite par sa composition ; toutes les contrées de l’Europe y figuraient par leurs écoles et par leurs chefs-d’œuvre. Un autre musée tout national devait s’ouvrir aussi ; il s’installait aux Petits-Augustins, dans l’emplacement qu’occupe aujourd’hui l’École des Beaux-Arts. Sans le peintre Alexandre Lenoir, le musée des monumens français n’eût peut-être pas vu le jour ; assurément il en hâta l’ouverture, qui eut lieu le 15 fructidor an III, et il en perfectionna singulièrement l’organisation. Avec une intelligence historique égale à sa connaissance étendue des arts, il classait les monumens par époques. Il mettait à disposer ces témoins de l’art du moyen âge le même zèle qu’il avait déployé non-seulement pour les soustraire à la destruction, mais pour les préserver contre l’indifférence ou plutôt l’hostilité de plusieurs de ses confrères. Son livre, si curieux à tous égards, Description historique et chronologique des monumens de sculpture réunis ou musée des monumens fronçais, est instructif à ce dernier point de vue. Un tel musée d’ailleurs était plus qu’une simple collection de pierres monumentales ; c’était pour ainsi dire le résumé de la vie historique de la nation. Il montrait la France à elle-même, siècle par siècle, depuis les Mérovingiens. Cette histoire était rendue visible par toute sorte d’images parlantes, mausolées, pierres tombales, statues, vases, curiosités d’art et d’archéologie. Ce musée historique et national a disparu. Comment ne pas le regretter ? En rendant à Saint-Denis ce qui lui appartenait, ne pouvait-on laisser réunis autant que possible et surtout compléter peu à peu ces monumens du passé, cette histoire originale de la France racontée par la pierre ? Pourquoi ne reprendrait-on pas cette belle et patriotique pensée ?

La musique eut aussi sa part d’attention et d’encouragemens. Cet art musical, qui semble être essentiellement du domaine individuel, comme les jouissances qu’il procure, a son côté général et national tout à la fois : il entre dans l’éducation, il a sa place dans les armées, il se mêle aux fêtes publiques et aux cérémonies religieuses. Aussi les anciens le considéraient à certains égards comme un art d’état, — idée dont il n’est sans doute que trop facile d’abuser. On ne peut cependant aller jusqu’à défendre à l’état de s’occuper de l’art musical. Ne le favorisera-t-il pas dans certains établissemens destinés à en maintenir les expressions les plus élevées ? Ne fera-t-il pas un choix pour la part où il l’admet dans l’éducation et dans les grandes solennités auxquelles il préside ? Les plus petits cantons suisses eux-mêmes n’ont pas poussé jusque-là l’abstention. Quant à la révolution, elle pouvait d’autant moins se résigner à ce genre de désintéressement qu’elle avait plus de tendance à s’emparer de tout, pour y mettre du moins son empreinte, sinon sa direction exclusive. La musique fut rattachée au comité d’instruction publique. On voulut en faire un art moral, héroïque, patriotique, fortifiant les cœurs au lieu de les amollir. Jamais nul temps, nul peuple n’avait à ce point compris tout ce qu’il y a de puissance d’ébranlement nerveux dans cet art, qui par la sensation éveille, remue, exalte le sentiment, et par le sentiment entraîne l’homme tout entier, — qui, sans égal pour le bien et pour le mal, porte au comble les passions les plus sublimes et les instincts les plus pervers, transformant l’homme au point de rendre brave un individu timide et sanguinaires des natures douces habituellement.

La révolution a eu ses chansons, ses airs, quelques-uns au début non sans gaîté, sans entrain, et de plus en plus violens et terribles. Elle les a mêlés à ses gloires, à ses excès. On y trouve un curieux mélange de naturel, d’inspiration noble ou triviale, enthousiaste ou sombre, et d’art, même d’artifice. Ces chants tantôt semblent naître tout seuls, s’élancer imprévus, tantôt on s’aperçoit qu’ils sont patiemment élaborés. La révolution eut ses musiciens officiels. Tels furent à divers degrés Méhul, Gossec, Dalayrac, Lesueur, Chérubini. Ils composaient la musique des hymnes dont Chénier, Ducis, Delille, Parny, Lebrun, avaient fait les vers. Plusieurs de ces compositeurs éminens furent chargés d’organiser l’Institut national de musique. Faisant allusion à cette fondation qui devait devenir le Conservatoire, et qui avait pu recevoir pendant la terreur même un commencement d’organisation dont il n’attendait plus que l’achèvement, Chénier, dans un discours sur le réveil des sciences, appelle la musique « le plus démocratique de tous les arts. » Le même écrivain, dans un rapport spécial sur l’organisation définitive qu’il proposait de donner à ce grand établissement (28 juillet 1795), met en relief les côtés moraux de l’art musical ; il en montre l’influence mêlée pendant la révolution à tous les événemens intérieurs et surtout à la marche triomphante de nos armées par « ces hymnes brillans que nos braves guerriers chantaient sur les monts de l’Argonne, dans les plaines de Jemmapes et de Fleurus, en forçant les passages des Alpes et des Pyrénées. » L’auteur du Chant du départ attribuait à la musique, avec le privilège de célébrer les victoires, l’honneur plus glorieux encore de les enfanter. Ne l’avait-il pas dit déjà dans ces vers où la Victoire en chantant ouvre la barrière ? Ce qu’il ne pouvait dire de même, c’est que, pour ces hymnes patriotiques, rien ne remplace le chant inspiré en dehors de toute école et de toute académie, c’est que son Chant du départ même, œuvre imposante et forte, paraît peu simple et peu naturel auprès de ce chant martial qui jaillit de l’âme de Rouget de Lisle, de cette Marseillaise dont il ne nous est plus possible aujourd’hui de parler qu’avec tristesse ! L’officiel ne se fait-il pas toujours sentir même dans les meilleures œuvres de cet art de commande ? Le peuple souverain qui s’avance avec une majesté bien compassée dans l’hymne national de Chénier, cette lugubre invocation aux tyrans, auxquels il est expressément enjoint de descendre au cercueil, n’en sont-ils pas comme la marque ? Que d’ailleurs ces chants, ces odes si multipliées dans toutes les solennités, de Chénier et de Lebrun, qui fit aussi son chef-d’œuvre dans sa fameuse ode au Vengeur, que ces compositions, auxquelles souvent Méhul et Gossec ont donné leur énergique accent, trouvent un degré de vérité dans la situation tragique du pays, dans le ton où étaient montés les esprits, c’est incontestable. Qu’a de commun avec ces œuvres d’un talent fort malgré ses inégalités, d’une inspiration parfois réelle au milieu de ce qu’elle a de factice, cette poésie forcenée du rhéteur de la chaire du lycée, de La Harpe, qui trouva moyen là encore de se rendre odieux et ridicule par ces hymnes épileptiques qu’il débitait en s’agitant comme un énergumène devant ses auditeurs stupéfaits ?

Le fer, le fer, amis ! il presse le courage :
Le fer, il boit le sang, le sang nourrit la rage,
Et la rage donne la mort !


Heureusement cet hymne féroce n’eut pas les honneurs de la musique comme d’autres de La Harpe. Ce que la révolution fit de plus permanent et de plus durable pour la musique, c’est une fondation véritable, le Conservatoire. Il y a un degré de perfection qu’on n’obtient pas sans les encouragemens que permettent seules les libéralités publiques. La tradition est nécessaire à l’art et à l’enseignement de l’art bien plus que pour les travaux qui relèvent de l’utile. De tels établissemens, malgré les sacrifices et les divers inconvéniens qu’ils entraînent, ne sont-ils pas nécessaires dans nos grands états, dans nos sociétés démocratiques surtout, où le protectorat a cessé de s’exercer par une aristocratie riche et puissante ? La révolution fit pour l’art musical ce qu’elle accomplissait dans toutes les branches. Elle centralisa, elle mit l’état à la place des corporations, quand elle n’y mettait pas simplement l’individu. Elle supprima l’école de musique de la garde parisienne, l’école de chant et de déclamation, les écoles de musique attachées aux principales églises. Elle dota le nouvel établissement d’une somme de 240,000 francs, le chargea d’enseigner la musique à six cents élèves des deux sexes, nomma les professeurs, fixa les traitemens, et confia la surveillance de l’enseignement à plusieurs des compositeurs célèbres que nous avons cités en leur adjoignant Grétry.

Ainsi, dans cette sphère des beaux-arts, la révolution eut une action réelle. On retrouvé sa pensée empreinte dans la peinture, dans la sculpture, dans la musique du temps. Elle sut en faire des accessoires importans du luxe national. Elle laissa enfin des traces de son passage autrement que par des ruines. La même intervention se manifeste encore sous d’autres formes.


II

Suffît-il de regarder l’entretien de certains établissemens comme une branche de luxe national à laquelle l’état républicain ne peut pas plus rester indifférent que le régime monarchique ? N’y joindra-t-il pas aussi les encouragemens aux savans, aux écrivains, aux artistes ? La convention accepte et suit à cet égard les anciennes traditions. Elle ne se laissa point arrêter par le malheur des temps, ou plutôt elle en prit texte pour venir en aide aux hommes distingués qui ne pouvaient alors trouver dans l’exercice de leurs talens une ressource suffisante. Nous avons sous les yeux sa liste des bénéfices, comme on disait autrefois ; elle présente en assez grand nombre des noms qui ont mérité de survivre. On s’est plu à la comparer à celle des pensions littéraires sous Louis XIV. M. Despois, dans son livre sur le Vandalisme révolutionnaire, n’hésite même pas à donner hautement la préférence à la liste de la convention pour la valeur constante des choix et la proportion des secours avec la réputation, — comparaison quelque peu arbitraire. Et d’abord elle forcerait à pousser plus loin le parallèle sur la dignité, la sécurité, dont les écrivains ont joui aux deux époques. Il nous semble qu’après tout le temps de Louis XIV s’en tirerait encore assez bien. On cite, il est vrai, telle médiocrité bien rentée sous le grand roi, qu’on oppose à tel homme supérieur qui l’était moins libéralement. Peut-être faudrait-il se demander si ceux qu’on représente comme sacrifiés injustement n’avaient pas des ressources personnelles ou d’autres faveurs royales, et puis tel que vous appelez médiocre n’était-il pas alors presque un grand homme, Chapelain par exemple ? Des médiocrités obscures, de prétendus talens dotés pour leurs flatteries (qu’importe qu’elles aient eu le peuple pour objet ?), est-ce que cela ne se vit point sous la convention ? Il nous semble pourtant entrevoir quelques-uns de ces noms parfaitement oubliés, et Dieu nous garde d’aller demander compte de leurs titres au citoyen Brun, auteur du Triomphe des Deux-Mondes, au citoyen Croulet, auteur d’un poème sur la liberté, au citoyen Gaudin, auteur d’un écrit contre le célibat des prêtres ! A un certain nombre d’exceptions près, les choix sont des mieux justifiés, les sommes réparties convenablement. La convention n’a fait le plus souvent que ratifier les indications de l’opinion publique. Elle prouvait par là que la république française ne comptait pas s’en tenir à l’idée mise en avant d’encourager le talent pauvre en lui distribuant, disait un rapporteur, « de simples feuilles de chêne » au nom de cette maxime, que, « si les récompenses fondées sur l’argent sont le fait des monarchies, la gloire est la monnaie des républiques. »

Une inspiration bienveillante appelait au bénéfice de ces dispositions des femmes qui portaient un nom célèbre par elles-mêmes ou par leurs aïeux, ce qui n’était peut-être pas très démocratique, mais ce qui est dans la nature humaine. La convention faisait inscrire, parmi les noms auxquels s’attachaient les munificences de l’état, la célèbre actrice Dumesnil, alors octogénaire, qui avait prêté aux chefs-d’œuvre de l’art dramatique une voix à laquelle tout un siècle avait applaudi. Elle y comprenait la petite-fille de Pierre Corneille, qui autrefois avait trouvé à Ferney un asile hospitalier et l’appui le plus secourable. Détenue quatorze mois pendant la terreur, elle n’avait plus, disait-elle, de lit pour reposer sa tête. La convention fit pour la vieillesse ce que Voltaire avait fait pour la jeunesse de cette nièce de l’auteur de Cinna. On songea aussi à étendre cette protection aux étrangers en inscrivant sur cette liste des faveurs nationales Thomas Payne, naturalisé d’ailleurs, bien qu’un décret l’eût exilé de la convention. Le poète dramatique italien Goldoni, octogénaire, fut maintenu dans la pension de 4,000 livres qu’il touchait depuis 1768. La petite-nièce de Fénelon fut réduite aussi à implorer, comme la petite-nièce de Corneille, les secours de la république, qu’elle ne demanda pas non plus en vain. Elle avait vu périr sa famille sous la hache révolutionnaire pour le crime sans doute de porter un nom illustre dans les annales de la religion et des lettres. Son père était tombé victime des scènes qui ensanglantèrent Lyon dans le mois de septembre 92. La convention lui votait un secours que maintenait le conseil des cinq cents. Tous ces faits ne permettent pas de douter que l’idée de récompenser les arts et les lettres, même dans la personne de ceux qui les avaient illustrés sous l’ancien régime, fut loin d’être étrangère à la révolution.

Dans un tel tableau, dont l’impartialité prétend être le principal mérite, nous cherchons à dire le bien et le mal, non pas certes avec indifférence, — il est toujours plus doux de dire le bien quand il s’agit de son pays, — mais avec une entière sincérité. Pourquoi donc ne pas reconnaître avec un sentiment de plaisir et de fierté, au milieu de tant de sujets d’humiliation et de douleur, tout ce qu’il y avait d’heureux fermens de civilisation à côté de la rage des vandales et de la fureur des sectaires ? Tous ces travaux féconds ne se rapportent pas seulement à ce côté élevé et délicat des arts et des lettres qui rentre seul dans l’idée du luxe public. Combien, dans la sphère de l’utile ou de la vérité spéculative, de pensées hautes, neuves, d’institutions, appartiennent à cette époque ! C’est par cette magnifique énumération que se termine l’Histoire de la révolution de M. Louis Blanc, qui paraît y voir comme le vrai résumé intellectuel et moral de la révolution française. Faut-il aller jusque-là ? faut-il répéter avec M. Louis Blanc : « Non, Saint-Just ne disait pas assez lorsqu’il disait : La révolution est une lampe qui brûle au fond d’un tombeau ; il aurait dû dire : La révolution est un grand phare allumé sur des tombeaux. » Ce que l’historien attribue à la révolution n’est-il point pour la plus grande part le produit naturel du mouvement civilisateur ? Sans la convention, sans la révolution, le travail des1 idées, le développement des faits, ne devaient-ils pas produire nombre de ces pensées et de ces établissemens qui ne font après tout que résumer le XVIIIe siècle philosophique et scientifique ?

Et quel choix n’y a-t-il pas à faire dans les décrets de la convention qui se rapportent aux arts utiles et aux arts de luxe ? M. Louis Blanc rappelle ceux qui portent l’empreinte d’une pensée civilisatrice. Ainsi, dit-il, elle décrétait l’ouverture de maisons nationales où tous les enfans seraient nourris, logés et instruits gratuitement. Cette idée de gratuité universelle n’est-elle pas sujette à bien des objections que chacun connaît ? Des écoles primaires devaient être fondées d’un bout à l’autre de la république. Il devait être établi trois degrés progressifs d’instruction embrassant tout ce qu’il importe à l’homme et au citoyen de savoir ; puis viennent et l’école centrale dans chaque département et l’École normale à Paris ; les écoles spéciales pour l’étude de l’astronomie, de la géométrie, de la mécanique, des langues orientales, de l’art vétérinaire, de l’économie rurale, des antiquités, et enfin l’École polytechnique. Que dire encore de ces autres mesures qui touchent de plus près au luxe public ? Ce sont celles d’abord que nous avons citées, ce sont encore les récompenses nationales pour les grandes découvertes, les voyages scientifiques payés par l’état, qui se charge aussi de l’entretien des artistes à Rome. Assurément tout cela peut être hautement loué. La convention en outre discutait et notait les articles les plus importans du code civil, elle mettait en mouvement le télégraphe, elle inaugurait le système décimal, elle établissait l’uniformité des poids et mesures, elle fondait le bureau des longitudes, elle instituait le grand-livre, elle agrandissait le Muséum d’histoire naturelle, elle créait le Conservatoire des arts et métiers. On ajoute enfin qu’elle créait l’Institut. Il y aurait lieu de remarquer que ces créations sont de dates fort diverses, que cette période compte plus de proscriptions que d’encouragemens pour les lettres ; mais ne voyons que l’ensemble, et rendons hommage à ce qu’il présente d’imposant au milieu de tant de luttes terribles où les partis mettaient leurs têtes comme enjeu.

Ici se pose pourtant une question délicate. La convention eut-elle raison de supprimer les anciennes académies ? Bien qu’on puisse considérer tous ces établissemens comme rentrant dans la catégorie du luxe national, nous ne nous occuperons ici que de cette Académie des beaux-arts qui, par les œuvres qu’elle produit ou encourage, contribue au luxe public, et qui dès lors offre avec cette dernière question le lien le plus étroit. Sur le décret général du 8 août 1793, qui abolissait les académies et toutes les autres « sociétés littéraires patentées et dotées par la nation, » nous ne dirons qu’un mot : ce décret, la plupart des écrivains, même favorables à la révolution, l’ont blâmé. Tout en louant la pensée d’une réorganisation au sein d’un corps pins vaste, comme devait être l’Institut, ils se sont élevés contre cette suppression radicale brutalement accomplie qui fermait l’Académie française, qui, bien qu’avec plus de ménagemens pour les personnes, frappait l’Académie des Sciences, remplie d’hommes de premier ordre, et cela au moment même où la France réclamait son concours pour les œuvres de la guerre comme pour les travaux de la paix !

Quant à l’Académie de peinture et de sculpture, plus ou moins modifiée sous la forme actuelle de l’Académie des beaux-arts, avec laquelle elle s’est fondue, un maître en critique d’art comme en critique littéraire, M. Vitet, a émis des doutes sur l’opportunité et les effets salutaires de la suppression qui la frappa. Il a fortement motivé ces doutes dans un volume ayant pour titre : L’Académie royale de peinture et de sculpture. Cette académie n’est guère mentionnée que pour être blâmée par les écrivains voués à l’admiration presque sans réserve de l’œuvre de la convention. Les argumens de M. Vitet n’en ont pas moins une grande valeur. Au fond, de quoi s’agit-il ? De savoir si les procédés centralisateurs employés par la convention, disons plus, si les principes auxquels elle a obéi ont été partout et toujours les meilleurs. L’unité et l’égalité sont de belles choses ; encore n’en faut-il pas abuser. « Ces anciennes associations, dit M. Vitet, bien que fondées sous Louis XIV, avaient une constitution plus libérale qu’on ne pense. Par la manière dont leurs statuts avaient été réglés, par le nombre illimité de leurs membres, par les élémens divers dont elles se composaient, par la multiplicité des degrés introduits dans leur hiérarchie, elles étaient aristocratiques seulement au sommet et presque démocratiques à la base. Elles n’avaient pour adversaires déclarés et irréconciliables que le menu peuple des artistes ; dans les rangs intermédiaires, elles avaient des soutiens, des cliens, des appuis naturels ; elles étaient la noblesse des beaux-arts, mais elles en étaient aussi le tiers-état. »

N’y a-t-il là qu’un rapprochement ingénieux ? Le détail de l’organisation, du mécanisme de cette académie ne permet pas de s’arrêter à un tel jugement. Cette constitution hiérarchique, cette différence de degrés franchis tantôt par l’élection, tantôt par l’ancienneté, cette circonstance particulière et importante du nombre limité seulement dans les rangs supérieurs et illimité dans les autres, M. Vitet les décrit avec une exactitude concluante. Il en relève les avantages, qu’il montre en outre par un exemple frappant, en supposant David vivant de nos jours. Figurons-nous donc ce grand peintre systématique, il est vrai, ayant de grands défauts, mais de bien grandes qualités, parti pour Rome, où il fait son temps réglementaire comme élève et comme pensionnaire, et rentrant à Paris trois ans après avec son tableau des Horaces. Entrera-t-il à l’Académie, cet artiste que la vogue porte aux nues ? Rien n’est moins certain. L’Académie peut être au complet, et, pendant dix ans, il peut se faire qu’elle y reste. Aujourd’hui, parmi les quatorze membres de la section de peinture, nous doutons qu’il s’en trouve un seul qui soit d’humeur à quitter ce monde pour faire place à David, même en supposant qu’il compte encore parmi eux quelque admirateur enthousiaste. En 1780 au contraire, la porte était ouverte, il n’y avait qu’à entrer. « Eût-il été cent fois plus novateur, dit M. Vitet, du moment qu’il avait fait ses preuves, les plus vieux, les plus encroûtés professeurs, les plus ennemis de son style, n’auraient jamais osé lui refuser un titre aussi modeste que celui d’agréé. Avec un talent notoire, il était, pour ainsi dire, élu de droit, et, une fois agréé, il faisait partie du corps, sa carrière était faite. Trois ans plus tard, en 1783, toujours sans contestation possible, il devenait académicien ; que lui manquait-il ? Les dignités académiques. Il avait au-dessus de lui les trente chefs de la compagnie, les membres à titre d’office, les officiers, comme on disait alors ; il n’était ni ancien, ni professeur, ni adjoint à recteur, ni recteur à plus forte raison ; mais la patience lui était facile, il était académicien. Il jouissait des privilèges attachés à ce titre, il en avait le brevet… Tout en gardant son franc-parler sur les routines académiques, il respectait l’institution. Sûr de la gouverner un jour, il ne songeait pas à la détruire… »

Nous n’avons cité ce passage que parce qu’il appelle bien des réflexions. Il est si facile de crier à l’aristocratie, de citer telle ou telle anecdote qui prouve plus ou moins qu’il y avait des faveurs, des exclusions quelquefois peu justifiées ! Est-ce donc que nous ne reconnaissons pas ce qu’il y eut de tyrannique dans le gouvernement de cette académie sous Louis XIV ? Est-ce que nous contestons par exemple les différences profondes qui existent entre l’académie de 1648 et celle de 1664, tout à l’avantage de la première, avant les transformations que lui firent subir Le Brun et Colbert ? Nous inclinerions seulement à croire que le principe hiérarchique dans cette organisation représentative des beaux-arts avait du bon. C’est la cause qu’avait plaidée dès 1791, vainement bien entendu, un homme éminent, qui n’était pas académicien, M. Quatremère de Quincy. Dans ses Considérations sur les arts du dessin en France, suivies d’un plan d’académie ou d’école publique et d’un système d’encouragement, il prend en main la défense du principe hiérarchique, et qu’on remarque bien que ce n’est pas un partisan des routines et des abus ; il les signale, il les combat énergiquement. Il s’élève vivement par exemple contre la confusion de l’académie et de l’école, qui constitue les mêmes hommes professeurs et juges de leurs élèves ; mais M. Quatremère de Quincy tient à ce que les rangs soient conservés, les ambitions graduées, les espérances échelonnées, la voie ouverte pour récompenser les mérites les plus divers et les plus inégaux, — idée qu’exprime d’une manière très heureuse M. Vitet en disant à propos de l’ancienne académie et de la nouvelle, considérées dans leurs relations avec la masse des artistes : « C’était une armée qu’un corps académique ainsi divisé par grades plus ou moins galonnés ; l’académie actuelle au contraire est un état-major portant seul l’uniforme, pendant que le corps d’année est en habit bourgeois. » De telles observations ont une portée difficile à méconnaître. En ce qui touche la question du luxe public et des beaux-arts à l’époque révolutionnaire, elles démontrent que c’est à tort qu’on trouve tout ou presque tout mauvais dans le passé, tout ou presque tout bon dans l’œuvre conventionnelle.

La pensée de l’Institut fut conçue par la convention, il est vrai, quoiqu’elle ne dût être réalisée que par le directoire en 1796. On sait que ce fut Daunou qui inaugura ce nouveau corps dans une mémorable séance le 3 avril. Lacépède, Fourcroy, Cuvier, Cabanis, Andrieux, Collin-d’Harleville, Lebrun, Fontanes, y prirent tour à tour la parole comme représentans des sciences et des lettres. L’idée générale de cet établissement avait sa vérité comme sa grandeur ; elle maintenait, avec la division des facultés de l’esprit humain, son unité trop souvent méconnue ; elle rétablissait les relations trop négligées de ces facultés entre elles. C’était une réparation réelle à l’injurieux décret qui avait frappé les académies ; mais, de grâce, qu’on ne nous présente pas sans cesse la condition faite aux écrivains et aux savans pendant le règne de la convention comme si ce temps eût été pour eux, relativement à l’ancien régime, un véritable paradis ! André Chénier, Lavoisier, Condorcet, Bailly, quels noms et quelles destinées ! Quelles institutions répareraient ces pertes que rien ne compense, ces immolations que rien n’excuse ? En s’abandonnant à des abstractions impitoyables, on semble trop croire qu’un homme de moins n’ôtera rien à la chaîne des œuvres dont s’honore l’humanité, que ce qu’un individu n’a pas accompli faute de temps, un autre plus favorisé le fera, comme si, Milton et Corneille disparaissant, un autre par hasard se fût chargé d’écrire le Paradis perdu ou Polyeucte ! On ne sait pas assez, — et quand le saura-t-on, si on ne l’a pas appris après tant d’expériences sanglantes ? — qu’il y a deux choses dont rien ne répare la perte, la vertu que la mort frappe en emportant les œuvres qu’elle eût produites, le génie éteint dans son germe, qui ne doit plus fructifier. Cette pensée n’est que trop faite pour modérer l’enthousiasme, quand on parle de ce que la convention a fait pour les lettrés et les savans.

Aux musées, au Conservatoire de musique, aux encouragemens donnés aux arts, il faut joindre les théâtres. Alors même qu’ils ne dépendent pas de l’état par les subventions, les théâtres s’y rattachent par d’autres faveurs, ils s’y rattachent d’une façon inévitable par la surveillance que l’autorité publique y exerce, surveillance plus attentive et plus vigilante que dans toutes les autres branches des arts. Le théâtre en effet, comment l’oublier ? est à la fois action et parole, représentation vivante pour les yeux et tribune tout ensemble. Il s’adresse aux hommes assemblés, c’est-à-dire se communiquant leurs impressions avec une rapidité, une vivacité contagieuses. La puissance exercée par le théâtre sur la multitude est-elle d’ailleurs contestable ? Comment vouloir que l’état y reste tout à fait étranger ? Pouvons-nous demander que la scène soit déclarée absolument libre, irresponsable ? L’impunité a-t-elle jamais été admise par aucun moraliste, par aucun législateur, par aucun homme de sens pour certains actes qui, dans un endroit public, outragent visiblement la morale ou provoquent le désordre ? Mais ici les difficultés commencent. Combien la limite ne sera-t-elle pas délicate à fixer, et combien, outre ce rôle de simple police, l’état sera tenté d’en jouer un autre ! Résistera-t-il au désir d’employer à ses fins cet instrument si puissant ? Tentation d’autant plus forte que le théâtre laissé à lui-même n’offre pas seulement ces peintures morales, salutaires ou corruptrices, qui semblent motiver l’intervention de l’autorité publique. Quoi qu’on fasse, il revêt un caractère politique ; il le revêt par l’allusion, par la satire, par la prédication, par la mise en scène, par le choix même des sujets. Resterait-il beaucoup du théâtre d’Aristophane, si on en ôtait la politique ? Dans un genre tout opposé, que seraient les Perses d’Eschyle, ce magnifique chant de guerre, sans le sentiment national qui les commente et les applaudit ?

La révolution ne s’était, dans sa première pensée, essentiellement libérale, occupée du théâtre que pour l’affranchir. Elle avait vu dans les entreprises théâtrales des spéculations particulières qui devaient profiter de l’émancipation générale de l’industrie. Le rapport de Chapelier et le décret de l’assemblée à la date du 13 janvier 1791 n’ont point une autre signification. Tout citoyen devenait libre d’ouvrir un théâtre ; d’ailleurs point de censure, point d’autorisation préalable. La révolution, dans sa seconde phase, ne devait point se renfermer dans ce rôle négatif. Elle voulut faire du théâtre comme des autres parties du luxe public une branche de l’enseignement national. Elle le soumit au comité de l’instruction publique. Elle eut l’œil particulièrement sur cette scène française, si goûtée de tous les esprits d’élite, si suivie alors, toute frémissante encore des succès enthousiastes que le XVIIIe siècle avait faits aux tragédies de Voltaire. Cette double scène du Théâtre-Français, telle qu’elle existait alors, ne pouvait être, ce semble, pour la tribune de la convention qu’une auxiliaire ou une rivale. D’abord on se préoccupa du côté moral du théâtre à développer. Les administrateurs du Théâtre-Français entrèrent dans cette pensée. Peu de jours avant de monter sur l’échafaud, Payan faisait appel aux écrivains de talent en invoquant ce qu’il nommait « la force morale des spectacles. » Dans ces termes, à côté de l’avantage de l’inspiration élevée et salutaire, on rencontrait un écueil, écueil tout littéraire, l’ennui qui naît de la fadeur ou de la déclamation. Sous le rapport politique, le péril était autrement grand. L’action de l’autorité, en se faisant trop sentir, devenait une menace pour les pièces, pour les acteurs, pour les auteurs. Cette menace ne se réalisa que trop, comme on le sait. Ce ne fut pas assez de proscrire certaines pièces de l’ancien répertoire comme aristocratiques et royalistes ; ce ne fut pas assez d’altérer certains vers. La censure terroriste n’était que ridicule, quand à ces vers, malsonnans sous le rapport politique, de la tragédie de Brutus :

Arrêter un Romain sur de simples soupçons,
C’est agir en tyrans, nous qui les punissons,


elle substituait ceux-ci, comme plus conformes aux procédés préventifs en usage :

Arrêter un Romain sur un simple soupçon,
Ne peut être permis qu’en révolution.

Oui, cela n’était que ridicule ; mais ce qui déjà devenait tyrannique, c’était d’imposer au patient public trois fois par semaine la Mort de César, ce même Brutus, et, ce qui était moins tolérable, le Charles IX, le Caius Gracchus de Marie-Joseph Chénier. Écouter par ordre ces longues tirades après avoir entendu l’air obligatoire de Ça ira, en quoi un pareil supplice infligé aux honnêtes gens pouvait-il profiler à la patrie, à la liberté, qu’on avait le front d’invoquer, à l’art enfin ? Ce qui était tyrannique encore, c’était d’interdire la représentation du Timoléon du même Chénier et de l’Ami des lois de Laya, cette pièce proscrite, disons-le d’ailleurs, non par la convention, mais par la commune, qui fit en outre poursuivre l’auteur, que Danton contribua à soustraire à la mort. Ce qui était tyrannique enfin et odieux, c’était d’envoyer à l’échafaud comme aristocrates des acteurs du Théâtre-Français ! Sans analyser, œuvre impossible, il suffit de rappeler seulement quelques pièces de ce répertoire. Les unes étaient d’une fadeur mortelle, comme les moralités sentimentales que faisait jouer Collot-d’Herbois ; d’autres d’une insigne folie, comme le Jugement des rois, où Sylvain Maréchal jetait dans un burlesque pêle-mêle tous les rois, la tsarine, le pape, les faisait déporter dans l’île des Sans-culottes, où ils se battaient avec leurs chaînes et étaient nourris de biscuits par la charité publique jusqu’à ce qu’un volcan les engloutît sous sa lave ; d’autres enfin toutes de circonstance, et tombant au-dessous de l’art et de la grammaire aussi bien qu’en dehors du sens commun, comme le Général Dumouriez à Bruxelles, de cette pauvre pythonisse enthousiaste Olympe de Gouges. Elle dictait une pièce en quatre heures, en avait composé on ne sait quel nombre, et, ne doutant de rien ni d’elle-même, écrivait : « On ne m’a rien appris, je ne connais pas les principes du français, je dicte avec mon âme ; le cachet du génie est dans toutes mes productions. » La révolution, à l’égard des théâtres, avait commencé par la liberté illimitée ; elle avait continué par l’oppression, elle finit par le régime restrictif et réglementaire. La loi du 21 août 1790 n’était qu’une loi de police préventive ; elle confiait la police des théâtres et spectacles à l’autorité municipale dans les villes qui n’atteignaient pas un certain nombre d’habitans. Sous le régime de la concurrence, les théâtres s’étaient fort multipliés. On n’en comptait pas moins de quarante à Paris pendant les années les plus terribles de la révolution. Si la politique était impitoyable, la police morale laissait fort à désirer. Les scandales devaient aller en croissant pendant la réaction thermidorienne, ensuite sous le directoire. Chénier sert d’organe à la réaction qui se fait dans les esprits. Sa motion d’ordre au conseil des cinq cents (16 novembre 1797) est en ce sens très caractéristique. Il s’élève contre la a multiplicité indéfinie qui anéantit à la fois l’art dramatique, la véritable concurrence, les mœurs sociales et la surveillance légitime du gouvernement. « Il demande s’il n’est pas opportun de revenir à l’avis que Thouret avait émis le premier, et qui appliquerait sur cet objet aux différentes communes la base proportionnelle de population. De cette manière, il ne pourrait exister qu’un seul théâtre dans les communes au-dessous de 100,000 âmes. Il pourrait en exister deux dans chacune des principales communes de la république, Lyon, Bordeaux et Marseille. « Paris, ajoutait l’orateur, commune centrale des arts et sortant des proportions ordinaires, exigerait un article particulier. Il contiendrait le beau théâtre de l’Opéra, qui est unique par tous les arts qu’il rassemble, deux autres théâtres de musique en concurrence, et deux grands théâtres de déclamation, sollicités si fortement depuis trente ans par tous les littérateurs français et tous les amis de l’art dramatique. On laisserait encore établir dans Paris deux ou trois théâtres secondaires, parmi lesquels se présenterait en première ligne le théâtre du Vaudeville, réclamé par la gaîté française. » Ainsi on penchait vers un système ultra-restrictif qui fixait le nombre et les genres. On sait comment ces idées furent appliquées, non sans excès, par le premier empire dans l’organisation que reçurent les théâtres en 1807. Cette organisation demeura presque intacte jusqu’au décret du 6 janvier 1867, qui, tout en maintenant des théâtres subventionnés, établit dans une large mesure la concurrence et la liberté en matière d’entreprises et d’exploitations théâtrales. Mais achevons d’étudier l’expérience révolutionnaire en fait de luxe public : elle se présente sous une dernière forme, la plus frappante, la plus célèbre, la forme qu’elle revêt avec les fêtes patriotiques et religieuses.

III

Les fêtes nationales forment la pièce principale du luxe public révolutionnaire. Nous n’aurons garde d’en reproduire les détails, consignés dans les descriptions pleines de vie qu’ont données de ces fêtes d’illustres et populaires historiens. Nous cherchons des enseignemens. La révolution française reste comme une école toujours ouverte, où longtemps encore la pensée trouvera profit à demander des sujets d’étude et de réflexion. Cette question du luxe public, qui tient à tant de choses, aux mœurs, à la patrie, à l’art, n’en est-elle pas elle-même une preuve saisissante ? Et comment n’y voir qu’un intérêt rétrospectif ? Le degré et le mode de l’intervention de l’état dans ce genre de manifestations de l’action publique, l’influence qu’exerce le luxe national, soit sous le plus noble aspect, les beaux-arts, soit sous d’autres formes, ces questions n’ont point perdu de leur importance ; elles semblent au contraire en acquérir davantage à mesure que la civilisation étend à un plus grand nombre ce genre de jouissances, et que l’état se trouve mis en demeure de conformer son action aux changemens produits dans la société.

On s’est attaché ici moins à décrire minutieusement les différentes parties du luxe public pendant la période révolutionnaire qu’à mettre en lumière à cet égard les principes, les plans de la révolution. En appliquant la même méthode aux fêtes nationales, on a pour base d’appréciation d’une part ces fêtes elles-mêmes avec leurs caractères, avec les circonstances qui expliquent pourquoi elles ont réussi ou échoué, — de l’autre des documens nombreux, concluans, qui montrent ce que la révolution s’est proposé en mettant en jeu ces moyens d’action, qu’elle n’entendait livrer en rien au hasard, à la fantaisie. Là même est l’excès systématique. C’est le penchant en tout de la génération révolutionnaire de s’exagérer le degré d’action des gouvernemens pour le mal et pour le bien. Fidèle à la pensée qui lui fait voir partout un complot, un jeu joué par les prêtres et par les rois, elle ne doute pas que les cérémonies et les solennités que mettaient en œuvre la monarchie et la religion ne fussent un de ces moyens combinés pour dominer les peuples séduits par les sens, subjugués par l’imagination. Il semble qu’en cette matière, comme en toute autre touchant à la réforme de la société, la révolution ait tenu ce langage : « Les anciens gouvernemens, obéissant à des intérêts égoïstes, à des calculs criminels, ont créé des sociétés corrompues, malheureuses. Eh bien ! usant du même pouvoir qu’ils ont tourné au mal des peuples, je le ferai servir à leur bien : je créerai une société nouvelle, vertueuse, heureuse. Tout le système d’instruction publique y tendra. Les fêtes, les solennités nationales, rattachées à ce vaste système, seront la route facile et brillante par laquelle les générations à venir seront conduites vers la vertu et le bonheur, but de toute civilisation, terme final auquel la révolution française doit aboutir. »

Voilà la théorie des fêtes publiques à son état, pour ainsi dire, d’innocence et de rêve. Et d’abord rien dans les faits ne motivait-il l’idée d’introduire là aussi des modifications, des changemens ? Les fêtes célébrées à propos d’une naissance, d’un avènement, d’un mariage, d’une entrée royale, un peu trop banales et frivoles, n’étaient pas suffisamment en rapport avec les mœurs que rêvait de se donner une société qui voulait l’avancement de la masse, et qui avait pour inspiration l’idée de la nation substituée à l’idée monarchique. On peut objecter que dans un autre pays libre, en Angleterre, vainement les idées et les institutions se renouvellent ; on laisse subsister les vieilles fêtes, les vieilles cérémonies, les vieilles coutumes, sans se soucier ni des contradictions ni des contrastes, sans avoir l’idée d’investir l’état du rôle d’instituteur de morale à l’aide des solennités publiques. Rien de plus vrai, mais nous savons aussi que telle ne fut en rien, à tort ou à raison, la méthode suivie par la révolution française. Elle procédait logiquement, un peu à la façon d’un livre : on voulait un lien entre toutes les parties, et les chapitres devaient, ce semble, se faire suite les uns aux autres.

Il est curieux de voir les esprits les plus grands, les plus fermes, comme Mirabeau, les plus pénétrans, les moins aisés à duper, comme Talleyrand, tracer des programmes qui attestent quelle idée démesurée ils se font de l’influence des fêtes publiques. La convention devait aller encore plus loin. Malgré les expériences déjà faites, qui laissaient fort à désirer, M. J. Chénier, dont le nom reparaît dans toutes ces questions, trace de ce que doivent, de ce que vont être ces fêtes une peinture idéale (séance du 15 brumaire an II). Il les voit avec la foi ; il les salue à l’avance, ces fêtes radieuses. Sommes-nous en France ? sommes-nous en Grèce ? Il n’importe selon Chénier. Le climat disparaît devant l’homme. Que parle-t-on d’un autre ciel, d’un autre air, d’une autre race, d’une autre civilisation ? Il y a les institutions, il y a la liberté, âme, centre glorieux de ces fêtes, auquel tous les arts viendront former un magnifique cortège. A cette liberté, qui a bien un peu l’air théâtral, l’architecture élève un temple, la peinture et la sculpture retracent son image, la poésie chante ses louanges, la musique lui soumet les cœurs, la danse elle-même égaie ses triomphes. Beau rêve, de plus en plus obscurci, souillé, depuis les débuts de la révolution !

Ce que ces débuts eurent d’heureux, de brillant, il serait injuste de l’oublier. Joie, cordialité, enthousiasme, véritable assaisonnement de ces fêtes, autrement mornes et glacées ! On en eut comme un avant-goût. — Le souffle généreux et vivifiant de 1789 passait sur la première fête de la fédération du 14 juillet. Pourquoi y aurait-on senti l’effort, la contrainte ? La confiance était dans les cœurs. On ne craignait pas de marier aux emblèmes nouveaux les emblèmes antiques de la monarchie. Les pompes de la religion, qui n’avaient jamais paru avec plus de splendeur, semblaient sanctifier et célébrer les conquêtes de l’esprit humain et les victoires de la liberté ; on ne tenait pas compte de quelques nuages. Pourquoi ne se dissiperaient-ils pas comme ces nuages du ciel qu’un beau soleil avait dissipés vers le milieu de cette journée, qui se terminait radieuse ? Dans la seconde fête de la fédération, on ne retrouvera plus ce naturel, cette sérénité. Les signes qui rappellent les rancunes, les divisions, s’y rencontrent fréquemment. Un arbre de la féodalité, couvert d’insignes dérisoires, en fait un des ornemens principaux. Le roi refuse d’y mettre le feu. Dans cette fête brillante encore, combien d’emblèmes alarmans, de pronostics menaçans, de présages de latte et de mort !

Ce qu’il y a de factice, de violent, de forcé dans les fêtes politiques de la convention, il n’est pas nécessaire de le rappeler. Où est-il, cet enseignement moral tant exalté ? Sans doute l’intention s’y trouve de temps à autre : elle est dans ces cortèges d’enfans, quelquefois des enfans abandonnés, dans ces couronnes de vieillards qu’on veut honorer publiquement ; mais cela même ne manque-t-il pas trop de la condition que rien ne remplace, la naïveté ? Certes, toutes les fois que la passion politique n’est pas seule en jeu, ce qui est bien rare, on fait une place à la pitié, à l’humanité : certains détails en portent un touchant témoignage ; mais en général ces fêtes ne respirent que les passions de l’heure présente. Telles réveillent les idées les plus sombres, quelquefois des impressions d’une violence féroce. Quelle fête par exemple que celle du 27 août 92, consacrée aux morts du 10 août ! Non, jamais sous la forme d’une fête il ne se cacha plus d’appel à la haine. Nul attendrissement, nulle pitié ! Ces morts du 10 août, on ne les pleure pas, on veut les venger. Tout est noir et sanglant. Sergent est l’ordonnateur de la fête ; il y a mis une inspiration pleine de terreur. Ce ne sont que prodigieux entassemens de sarcophages énormes tendus de noir. Ces veuves et ces orphelins vêtus d’une robe blanche avec une ceinture noire, ces bannières, ces inscriptions lugubres, provocatrices, qui vingt fois répètent le mot massacre, énumérant tous les massacres des patriotes imputés aux royalistes, — ces statues colossales de la Liberté, de la Loi, farouches, armées de glaives, qu’entourent les tribunaux, le tribunal du 17 août et la commune, — ces chants funèbres, ces flots d’encens, cette musique aux accens tristes, déchirans, à quoi tend toute cette mise en scène, sinon à verser dans les cœurs une furieuse ivresse ? Elle ne fut point froide, ne manqua point son effet, cette fête rendue vivante par les terribles passions qui l’animaient, placée entre le 10 août, qui en est l’occasion, et les massacres de septembre, qui achèvent de lui donner toute sa signification. « Jamais fête ne fut plus propre à remplir les âmes de deuil et de vengeance, d’une douleur meurtrière [2]. »

Quelles réjouissances pouvait-on mêler à des fêtes publiques célébrées au milieu de l’angoisse des âmes, sous le coup de la pensée de la guerre avec l’étranger, des luttes à mort des partis ? Les dates mêmes qu’elles commémorent sont souvent sanglantes, ne rappelant que les souvenirs qui ont laissé la plaie la plus envenimée, le 21 janvier, le 31 mai ! Sans doute il y eut aussi des fêtes consacrées aux victoires de la république. On y trouve des parties brillantes, des éclairs de grandeur ; mais la chose à laquelle on pense le moins, et à laquelle on réussit le moins quand on y pense, c’est le plaisir, la joie populaire, comme s’il y avait sans cela des fêtes ! On s’en souvient pourtant de temps à autre. On y met la contrainte, l’effort tourmenté qui est partout. Il semble qu’on décrète la joie, qu’on prenne à tâche d’organiser laborieusement la gaîté publique. Tout, dans d’étranges programmes, paraît enjoint et noté d’avance. A une cérémonie funéraire en l’honneur de Marat, tandis que son buste, étalé partout, et son cœur même étaient présentés à l’idolâtrie populaire, on fit des libations à ce qu’il plut aux ordonnateurs de la fête d’appeler ses mânes. Rien de plus mécanique que l’ordre de cette cérémonie. Tout y procède avec la régularité d’une manœuvre. Après que chaque partie du programme est accomplie, il est prescrit dans le style étrange de l’époque de vider les urnes, ce qui veut dire de vider les verres, opération qui se reproduit d’ailleurs de la manière la plus fréquente. A un moment, les assistans sont prévenus de ne plus mettre aucunes bornes à leur douleur. Dans une autre fête, il est indiqué qu’à un moment marqué toutes les mères devront regarder leurs enfans avec des yeux attendris. « Le peuple ne pourra plus contenir son enthousiasme ; il poussera des cris d’allégresse qui rappelleront le bruit des vagues d’une mer agitée que les vents sonores du midi soulèvent et prolongent en échos dans les vallons et les forêts lointaines. » Le plan de Merlin de Thionville, lu le 30 septembre 1794, en vue d’une fête prochaine, et qu’on trouve tout au long dans le Moniteur, peut servir de type à ce genre de fêtes soumises à une minutieuse discipline ; . Merlin de Thionville veut que le peuple tout entier chante à la fois, à un certain moment, le peuple s’écriera lui-même : « Vive le peuple ! » On célébrera les récentes victoires, et d’un orchestre à l’autre on se répondra ces mots : « répétez-nous encore ces heureuses nouvelles. » L’auteur ajoute que le peuple, retenu par le charme, dînera sur l’herbe, se mettra à danser. « La nuit, ajoute le rapporteur, surprendra le peuple dans l’ivresse de la joie et du bonheur ; quelques milliers de fusées volantes, nobles et vives images de l’élan républicain à l’escalade de la tyrannie, s’élèveront dans les airs, qu’elles embraseront, et, en y attirant tous les regards, elles feront cesser les jeux et les amusemens de la jeunesse, sans laisser apercevoir qu’elles les interrompent ; des illuminations traceront aux citoyens le chemin de leurs foyers, et ce sera en chantant quelque refrain chéri qu’ils y retourneront. » L’assemblée applaudit ce travail, en ordonna l’impression, — approbation qui achève de donner à ce rapport toute sa portée.

Les fêtes révolutionnaires devaient avoir leur face religieuse. On voulait remplacer le catholicisme ou lui faire du moins concurrence. Or point de religion sans culte, et quel culte sans un certain luxe de cérémonies et d’appareil ? Le protestantisme, il est vrai, avait en partie rejeté ce luxe. Il avait ôté aux temples leurs tableaux ; il s’était privé, pour ne laisser place qu’à la parole et au chant, aux sons de l’orgue, de tous ces moyens de parler aux yeux. Il avait renoncé à ces pompes pleines d’éclat, si souvent touchantes, que Diderot décrit et défend dans une page brillante et émue, où il avoue l’effet qu’elles produisaient sur lui. La révolution parut plutôt incliner vers l’idée d’une certaine magnificence dans ses essais de culte, quoique l’on trouve aussi dans d’autres tentatives, comme la théophilanthropie, l’absence presque complète de toutes ces pompes extérieures. Le premier grand essai de culte tenté par la commune de Paris admet les cérémonies, les fêtes. Qu’il y eût d’ailleurs dans ce fameux culte de la Raison les élémens d’une religion, il serait absurde de le prétendre. La révolution s’imagina qu’on pouvait créer des religions sans avoir le sentiment religieux. Une religion sans ciel, sans amour, sans mystère, qu’est-ce, sinon le plus insoutenable des paradoxes ? Une religion sans une communication perpétuelle et comme une conversation familière avec l’être réel, vivant, le seul Dieu que le genre humain puisse vénérer, adorer, auquel il puisse soumettre ses pensées et ses actes, n’est-elle pas condamnée à perdre même son nom ? Charger des condillaciens, des voltairiens sceptiques, tout au plus déistes, ou des athées, de s’entendre sur les moyens de donner une religion, un culte aux populations, ce fut assurément une idée étrange. Donner à ce culte pour objet la raison en fut une plus singulière encore, quand on songe surtout à la seule signification que le mot de raison pouvait avoir dans la pensée et dans la langue de l’époque. Ce mot de raison en effet, il offre deux sens à l’esprit. On peut entendre par là la raison spiritualiste, intuitive, au sens de Platon, de Malebranche ; c’est d’elle que Fénelon disait : « Raison, n’es-tu pas le dieu que je cherche ? » On peut entendre encore la raison qui doute, examine, s’efforce d’arriver au vrai par l’analyse, et qui constitue la faculté critique par excellence. Est-il donc possible de s’y méprendre ? La raison, pour les disciples des encyclopédistes, c’était ce raisonnement qui, soumettant tout au contrôle, plus d’une fois détruit, fait table rase. Or que penser de l’idée qui accorde à la faculté critique les honneurs d’un culte tout rempli de symboles, qui fait du raisonnement une divinité, qui niet l’analyse philosophique sûr l’autel ? L’étonnement redouble quand on apprend sous quels traits cette raison, devenue déesse, est appelée à y figurer. Ce singulier culte n’en eut pas moins les honneurs de Notre-Dame. La vieille cathédrale n’avait jamais brillé de plus de feux, déployé des pompes plus éclatantes, une plus grande richesse d’emblèmes : cérémonies païennes, musique profane, danses bizarres, tout ce qu’on peut supposer de moins religieux au sens mystique, mais effort pour garder au culte le caractère de luxe public, qui en est un des moyens et un des attraits.

Au reste, ce culte fut célébré, non-seulement à Paris, dans plusieurs églises, mais dans presque toute la France. Parfois, au milieu des flots d’encens et de l’éclat des lumières, ce n’est rien que le plus grossier naturalisme, la matière qui s’adore, le culte de la Vénus impudique. Dans quelques villes, dans quelques temples, une honnête femme, une innocente jeune fille est installée sur l’autel. Ce n’est plus le cynisme du vice, c’est souvent encore une débauche d’impiété. La raison philosophique, opprimée sous la chair dans le culte d’une belle déesse, reparaît ici, mais sous ses formes inférieures, agressives, toutes négatives et ironiques. Le catholicisme est bafoué ; on outrage ses mystères, on profane ses vases sacrés, on promène dérisoirement ses emblèmes ; un âne est habillé en prélat et porte l’encensoir et tous les insignes du culte. Pourtant, mais ce fut l’exception, ce culte prit çà et là un caractère plus régulier et plus décent. La raison, ce qui peut paraître étrange ici, semble redevenir presque raisonnable : elle se dépouille de la livrée de la folie ; elle enseigne, elle prêche la morale, une honnête morale. On appelle cet enseignement du nom de religieux : il ne l’est ni plus ni moins que le catéchisme de Saint-Lambert, dont il reproduit les doctrines. On y prêche le civisme, le respect de l’âge et. des parens, les vertus sociales enfin ; il y a peu de cérémonies, c’est pour ainsi dire un simple sermon.

Voilà l’essai de ce culte, au fond tout matérialiste, et qui le plus souvent aussi l’est brutalement dans la forme. La commune de Paris en a tout l’honneur devant l’histoire. La convention aussi met la main dans le culte, dans les fêtes religieuses. Elle cherche pour cela un organe ; elle en trouve un dans le disciple de Rousseau, chef de secte presque autant que chef de parti, dans Robespierre, en pleine réaction alors contre l’hébertisme. En ce qui touche la question des fêtes publiques, nul document n’égale le rapport de Robespierre au nom du comité de salut public sur les relations des idées religieuses et morales avec les principes républicains (18 floréal an II). C’est en quelque sorte un résumé de la philosophie et de la politique des fêtes nationales. Y voir absolument la pensée de la convention, ne serait-ce pas aller trop loin ? Le rapport exprimait-il autre chose que les convictions ou les opinions de son auteur et du groupe qui reconnaissait en lui l’expression exacte de sa pensée ? Combien, dans la montagne, d’hommes qui n’admettaient pas ce spiritualisme à couleur religieuse ! Un de ses membres allait jusqu’à dire, servant d’écho à plus d’un de ses collègues : « Ce Robespierre a gâté tout avec son Etre suprême ! »

Ce rapport sur les fêtes nationales n’en est pas moins des plus dignes d’attention, indépendamment même de ce qui en fait la signification la plus sérieuse, cet appel d’une société livrée à l’anarchie politique et morale, qui sent le besoin d’en sortir, et qui cherche avec anxiété une base religieuse pour ses institutions renouvelées. Robespierre veut non-seulement une religion, il veut un culte, et il en développe les raisons. Il faut une religion parce qu’il n’y a pas d’autorité de l’homme contre l’homme. L’absence de toute sanction, de toute crainte, de toute espérance au-delà de la vie le livre à ses passions ou à ses semblables. Il faut un culte parce que, sans un exercice régulier et en commun du sentiment religieux, ce sentiment perd sa force. Ce culte ne se passera pas de fêtes, et même se mêlera plus ou moins aux fêtes nationales. Ce qui fait l’essence de ce curieux travail, où se montre clairement la pensée de l’homme, du dictateur qui songe peut-être à gouverner la France à l’ombre d’institutions régulières, c’est, même en matière de fêtes, l’intime mélange de l’élément civil et de l’élément religieux. Nulle fête désormais à laquelle l’idée religieuse ne doive s’associer en quelque mesure. Telle est la vraie portée de ce document. Ce n’est pas seulement la nécessité de fêtes religieuses qui s’y trouve proclamée ; à des degrés divers, le culte, du moins tel emblème, tel chant, tel accessoire, rappellera cette idée divine qui aura dans une religion civile son expression régulière et son organisation. Les mêmes pensées trouvaient dans Boissy d’Anglas un organe convaincu et non moins systématique. Son Essai sur les fêtes nationales n’en est que le développement, avec quelques scènes apprêtées qui font ressembler certaines parties de ce livre à une idylle de Florian en pleine terreur.

Le spiritualisme de l’Emile, la religion civile de Robespierre, pouvaient-ils donner lieu à des fêtes qui eussent plus de chance de réussir que le culte naturaliste de la Raison ? Suffit-il de ce mot d’Etre suprême pour créer des cérémonies, des symboles ? Est-on si sûr qu’une religion puisse se passer et de surnaturel et de légendes ? Ce Dieu, si l’on y voit l’éternel géomètre, n’est-il pas par trop abstrait ? S’il se confond avec le monde, reste-t-il le Dieu-Personne, le Dieu-Père, le Dieu-Justice, le Dieu-Providence ? Trop loin et trop haut dans un cas, trop près et trop au-dessous de nous dans l’autre ! Demandez à la nature plus ou moins divinisée des émotions, ne lui demandez pas des devoirs et des vertus, ne lui demandez pas l’idéal qu’elle ne saurait contenir. Certes l’intention de la fameuse fête de l’Être suprême était de chercher au-dessus de l’homme l’objet à donner à sa contemplation, à ses espérances. Par là elle se distingue heureusement du triste culte de la Raison ; mais cette intention, la réalise-t-elle et pouvait-elle la réaliser ? Comment s’étonner qu’elle ait été froide, vide du Dieu qu’elle célébrait ? En vain un beau soleil de printemps l’éclairait, en vain on avait pris soin d’y répandre les fleurs, les mères, les enfans, les chœurs de musique, les chants d’un noble caractère ; on n’avait pas même réalisé la pensée de Rousseau : il y manquait son émotion et sa flamme. — C’étaient de pauvres symboles que ces images de vices, l’orgueil, l’hypocrisie, l’envie, la fausse simplicité, l’ambition, — auxquelles ou put bien mettre le feu sans que ces vices perdissent ce jour-là même rien de leur empire sur les cœurs. Cette fête du déisme philosophique aurait dû exclure du moins ces allégories sans profondeur comme sans prestige. Elle n’eut pour divinité réelle que Robespierre lui-même, pour qui fumaient les nuages d’encens et retentissaient tous ces chœurs harmonieux ; mais cette divinité était menacée, et jouissait de son dernier jour de puissance et d’éclat. Les railleries de quelques-uns de ses collègues, scandalisés de ces apparences de religion et révoltés contre ces prétentions dictatoriales, ne lui firent que trop sentir par leurs pointes aiguës son humanité fragile. La fête de l’Être suprême, avec ses pompes non sans éclat, ne ramena pas Dieu ; elle ne fit que précipiter la chute d’un chef de parti éphémère dans lequel alors quelques hommes et quelques femmes enthousiastes voyaient follement pour la société française un régénérateur religieux, sinon l’objet même d’un culte.

L’erreur de toutes ces fêtes est de confondre la religion avec la morale, de croire qu’on peut à volonté créer un symbolisme. La révolution s’imagina qu’on pouvait remplacer l’inspiration chez les uns, la foi chez tous ; elle ne se défia pas assez d’un élément de résistance qui déjoue toutes les combinaisons des inventeurs de religion et des créateurs de fêtes, le courant partout répandu de l’ironie. On y prêtait par les accessoires. Dans plusieurs fêtes on retrouve les mêmes bœufs ou taureaux couverts de festons et de guirlandes, les quatre âges de la vie représentés par des individus portant des costumes de théâtre, des jeunes filles recrutées moyennant quarante sous par jour. Les enfans sont couronnés de violettes, les adolescens de myrte, les hommes de chêne, les vieillards de pampre et d’olivier. Nous avons sous les yeux des programmes de fêtes où on a la prétention de faire jouer un rôle à ce qu’on appelle des chants religieux. De quoi s’agit-il le plus souvent ? D’exterminer le fanatisme et la superstition. Si parfois Dieu y est nommé, c’est uniquement à titre d’ennemi des tyrans, ou encore ce sont des hymnes à la souveraineté du peuple, à l’égalité. C’est à la lettre comme si on s’était proposé de mettre en vers et en musique un article du Dictionnaire philosophique ou un chapitre du Contrat social.

L’élément religieux et aussi l’éclat du culte extérieur diminuent encore avec la célébration des vertus que l’on rattacha au nouveau calendrier républicain. Ce calendrier était savant, ingénieux ; Lagrange et Monge en furent les mathématiciens, Fabre d’Églantine en fut le poète, et fit un heureux choix de mots harmonieux, faisant image, qui devaient être substitués à notre calendrier, si défectueux, inexact de tout point, mais consacré par l’usage. Le conventionnel Romme défendit l’œuvre nouvelle en déclarant que tous les grands événemens révolutionnaires avaient coïncidé avec quelque phénomène important dans le monde astronomique. C’était comme une conspiration mystérieuse, presque cabalistique, entre les faits de l’astronomie et ceux de la politique, entre le ciel et la république française. Romme s’en autorisait pour dire dans un langage solennel : « Le 22 septembre fut décrété le premier jour de la république, et ce même jour, à neuf heures dix-huit minutes trente secondes du matin, le soleil arrivait à l’équinoxe vrai d’automne en entrant dans le signe de la balance. Ainsi l’égalité des jours et des nuits était marquée dans le ciel au moment même où l’égalité civile et morale était proclamée sur la terre par les représentans du peuple français. Ainsi le soleil a éclairé à la fois les deux pôles, et successivement le globe entier, le jour même où pour la première fois a brillé sur la nation française le flambeau qui doit un jour éclairer le monde. Ainsi le soleil a passé d’un hémisphère à l’autre le même jour où le peuple, triomphant de l’oppression des rois, a passé du gouvernement monarchique au gouvernement républicain. C’est après quatre années d’efforts que la révolution est arrivée à sa maturité en nous conduisant à la république, précisément dans la saison de la maturité des fruits. » Malgré de si magnifiques prédictions qui prenaient le ciel pour témoin et pour complice, les astres infidèles ne devaient pas continuer à favoriser longtemps la constitution républicaine de ces mystérieuses coïncidences qui semblaient de si bon augure. Quoi qu’il en soit, le nouveau calendrier, malgré ses mérites, avait un tort, irrémédiable à vrai dire : il choquait à la fois les habitudes et les croyances. Il substituait à la légion des saints, objet de vénération et de prière, tantôt des noms de plantes et d’animaux utiles, tantôt des noms de vertus, et il remplaçait le dimanche par le décadi. Aux antiques cérémonies il en faisait succéder d’autres auxquelles il paraissait bien difficile de donner le même charme, la même grandeur, le même éclat. Des luttes de force et d’adresse, des exercices gymnastiques, des mâts de cocagne, des prix, quelques instructions morales, des scènes arrangées pour tirer des vertus des représentations semblables à de petits drames, voilà à quoi aboutit le plus grand effort en ce genre de culte et de solennités. La révolution semblait d’ailleurs prendre à tâche de multiplier les fêtes, autant peut-être que l’avait fait l’ancien régime, auquel on avait tant reproché le nombre exagéré des fêtes et des chômages. Aux fêtes habituelles, on ajoutait annuellement cinq jours de sans-culottides. La cinquième de ces fêtes était consacrée à l’opinion. Une pleine licence devait être laissée à la parole et à la presse !

L’élément de luxe et d’art employé pour arriver au cœur par l’imagination et les yeux était condamné à un rôle effacé par l’essence même de ce culte, qui ne rappelait d’ailleurs en général que de louables sentimens sous d’irréprochables images. Suffisait-il de canoniser en quelque sorte tel instrument aratoire en l’inscrivant au jour du décadi ? Avec ces commémorations rurales, on ne pouvait guère dépasser le cercle des idées et des emblèmes qu’on retrouve aujourd’hui dans les fêtes que célèbrent nos comices agricoles. Le jour était-il destiné à consacrer tel devoir ou tel âge de la vie, comment s’ingénier pour entourer de l’appareil des fêtes le désintéressement, l’amitié, la vieillesse, et à quel éclat pouvait prétendre la très honnête fête des époux ? La recherche du simple ne risquait-elle pas de mener à la platitude ? La prétention au sublime n’avait-elle pas toute chance d’aboutir au ridicule ? Par ces essais, par des projets plus nombreux encore, on ne pouvait que tourner, et on ne fit que tourner dans un cercle monotone. La révolution eut un tort plus grave. Elle voulut elle-même être une religion d’état. Elle se fit intolérante, persécutrice. Elle voulut que ces fêtes fussent obligatoires comme la célébration du décadi. En même temps le dimanche était proscrit, et ceux qui restaient fidèles au repos qu’il consacre et aux fêtes qui le solennisent furent poursuivis, comme on disait, selon la rigueur des lois. Il y eut quantité d’arrêtés pris, de poursuites de cette nature exercées soit par les autorités locales, soit surtout par les représentans en mission. Plusieurs de ces arrêtés, prohibant d’un côté, commandant de l’autre, se placent sous l’invocation dérisoire de la liberté des cultes. Aucun n’en donne mieux l’idée que ce règlement inouï d’un représentant en mission, Lequinio, à la date du 1er nivôse an II. Il débute ainsi : « Art. 1er. Afin que la liberté des cultes existe dans toute sa plénitude, il est défendu à qui que ce soit de prêcher ou d’écrire pour favoriser quelque culte ou opinion religieuse que ce puisse être. Celui qui se rendra coupable de ce délit sera arrêté à l’instant, traité comme ennemi de la constitution républicaine, conspirateur contre la liberté française, et livré au tribunal révolutionnaire. » Ce protecteur zélé de la liberté des cultes qui les interdit tous également n’en prescrit pas moins la célébration du décadi, et ordonne expressément qu’un banquet fraternel aura lieu régulièrement dans ce jour consacré, banquet abondant en joie, en fraternité, et terminé par des danses. Célébration innocente du moins ! Il n’en était pas de même de toutes les fêtes qu’ordonnèrent les représentans en mission, et qui restèrent le plus souvent d’ailleurs à l’état de projets. Un commissaire délégué dans l’Aveyron avait pris sur lui d’établir quatre fêtes appelées le Triomphe du pauvre. Le but direct de ces fêtes était d’humilier le riche devant le pauvre, bien que la quatrième eût pour objet, selon les termes de l’arrêté, a de célébrer les prêtres qui ont obéi du vœu de la nature en prenant une compagne. » Dans ces fêtes, tel riche qui avait été mis en prison comme suspect était condamné à payer un riche festin, y faisait asseoir le pauvre, se tenait debout et le servait. « Il ne touchera à aucun mets par lui apporté, continuait l’arrêté, l’ancienne étiquette voulant que le valet ne puisse s’asseoir à la table du maître. »

C’est là que devaient aboutir les fêtes ayant une intention religieuse ou morale. Quant aux fêtes d’un caractère patriotique, le directoire les multipliera, les égaiera parfois d’ornemens que le sombre génie de la convention n’eût pas sans doute admis. Il y replace les attributs mythologiques que les allégories morales avaient un peu détrônées. Les statues de l’Amour, de Vénus, de Psyché, sont placées dans des chars splendides, promenées sur les boulevards, à la fête des Victoires. Il s’y mêlera quelques accessoires émou-vans, empreints d’un caractère vraiment national. Il y eut aussi, jusque vers la fin de 1796, des fêtes morales. La fête de la vieillesse fut célébrée le 28 août 1796 dans les douze municipalités de Paris. Les vieillards, couronnés le matin dans les divers arrondis-semens, se réunirent le soir au Théâtre des Arts. Douze premières loges décorées de guirlandes et de draperies leur avaient été préparées. On distinguait parmi eux l’ex-duc de Nivernois et l’abbé Lemonnier. Des enfans répétaient des refrains en l’honneur des vieillards, qu’il couronnèrent de leurs mains. L’insuccès des fêtes révolutionnaires ne se démentira pas jusqu’à la fin. Les historiens les plus disposés à louer l’œuvre de la révolution semblent sur ce point unanimes. Quel aveu plus décisif, plus convaincant que celui de Chénier lui-même ? On l’a vu mêlé par ses rapports, par ses projets, par ses poèmes, à presque toutes ces fêtes. Voici, toute expérience faite, comment il s’exprime : « Plans bizarres sans originalité, écrit-il, durs sans énergie, fastueux sans véritable richesse, monotones sans unité, fêtes colossales dans leur objet, petites dans leur exécution ! » (Séance du 28 septembre 1794.) Voilà ce que furent les fêtes de la révolution, selon l’homme qui y prit une des principales parts ; à peine serions-nous aussi sévères.

Tel fut, dans ses différentes parties, le luxe public pendant la révolution française. Il revêt un caractère de grandeur et d’utilité dans quelques fondations célèbres qui suffisent à témoigner de ses intentions favorables au luxe national à côté de tant de ravages que rien ne peut justifier. La révolution conçut, mais réalisa très inégalement une pensée élevée et libérale. Elle y réussit jusqu’à un certain point pour les arts ; elle y échoua pour les fêtes. Que ses exemples, en nous laissant fidèles à ce qu’il y a de plus pur dans ses enseignemens, à ses intentions les meilleures, nous garantissent d’écueils qui n’ont pas cessé d’être pour nous des causes de péril. Gardons-nous de ce qui sent l’imitation, l’effort, cette contrainte du goût qui souvent atteste le faux dans la pensée. Écartons l’amour immodéré du théâtral, qui nous a été funeste sous plus d’une forme. Rejetons l’idée que l’état peut, doit tout faire. Rien ne remplace la liberté de l’inspiration. C’est aux peuples qu’il appartient de faire eux-mêmes pour la plus grande part leur luxe public, comme ils font sortir de leur propre sein leurs idées, leurs arts. Les législateurs les y aident, l’état, par ses encouragemens, les dirige dans la voie qu’eux-mêmes lui ont indiquée et comme tracée d’avance ; mais, alors même qu’il semble agir à leur place, il n’est au fond que leur organe et rien de plus que leur auxiliaire ; s’il veut être autre chose, il est condamné à échouer. Qu’il ne rêve donc pas une autre tâche que celle-là : elle est assez belle pour suffire à ses ambitions. Que de leur côté les peuples, si l’expérience les instruit, se gardent de lui demander d’en remplir une autre plus vaste, qui ne peut manquer d’être également fatale à leur liberté et aux conditions de vérité et de vie dans toutes les grandes manifestations du luxe national.


HENRI BAUDRILLART.

  1. Voyez la Revue du 15 juin.
  2. Michelet, Histoire de la Révolution, t. IV.