100%.png

Le manoir de Villerai/007

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

VII


C’était pendant une froide nuit d’hiver ; mais, dans la chaude maison de Joseph Lauzon, il régnait un esprit de gaieté rarement toléré par la maîtresse du logis, vrai despote féminin. C’était l’anniversaire de son mariage avec le malheureux Joseph, ce mariage que tous les jours il regrettait si amèrement. Cependant, malgré le peu de bonheur que les deux époux y avaient trouvé, madame Lauzon persistait à fêter chaque année cet anniversaire avec une grande pompe, montrant par là un défaut de jugement inexprimable, qu’on rencontre souvent même chez des personnes d’un rang plus élevé dans la société.

Tout allait pour le mieux. Les danseurs déployaient une vigueur de jarrets infatigable, digne des fameux derviches trembleurs ; tandis que l’orchestre, composé d’un unique violon un peu asthmatique, se montrait également puissant. On avait fait bonne justice du souper ; les talents culinaires de l’hôtesse avaient été vantés de manière à satisfaire la vanité la plus exigeante, et la digne femme, pleine d’importance et de sourires, car elle savait feindre la douceur quand elle le voulait, allait d’un convive à l’autre, adressant à chacun une plaisanterie ou un mot d’amitié.

Une heure venait justement de sonner. Le petit groupe placé autour du poêle, recevait à chaque instant du renfort de ceux qui quittaient la danse. Le cercle qui commençait ainsi à s’agrandir si promptement au détriment des autres amusements, était enveloppé d’un nuage de fumée de tabac qui le tenait caché au reste de la société.

Pourtant ni la force du narcotique canadien, capable de rivaliser avec celui de la Virginie, ni l’immense chaleur émise par l’énorme poêle double, ne paraissaient le moins du monde incommoder les membres même les plus délicats de l’assemblée ; car c’est l’atmosphère à laquelle le Canadien est accoutumé dès le berceau.

Dans le petit cercle que nous venons de mentionner, on remarquait facilement un homme de haute taille et qui paraissait être d’une force herculéenne. Son épaisse barbe noire, extraordinairement crépue et mêlée, ses longs cheveux raides et lisses, son teint bruni par le soleil et s’approchant beaucoup de la couleur basanée des aborigènes ; enfin un certain air farouche et demi-sauvage empreint sur toute sa physionomie, le faisaient immédiatement reconnaître comme appartenant à cette classe d’hommes renommés, les voyageurs canadiens. De larges anneaux d’or ornaient ses oreilles ; il était chaussé de mocassins indiens, décorés de rassades de différentes couleurs avec une étrange profusion.

Cet invididu remarquable, dont le nom était Baptiste Dufault, surpassait tous ses semblables en trois points. Il était le plus infatigable fumeur, le plus impassible buveur et le meilleur conteur de la paroisse. Ses récits étaient aussi excentriques que grotesquement terribles, et les histoires merveilleuses qu’il avait entendu raconter par ses compagnons pendant ses voyages sur les rivières du Nord-Ouest, ou en fumant la pipe autour du feu des chantiers, étaient soigneusement logées dans sa mémoire, prêtes à paraître au jour à la première occasion.

Quand le cercle dont il était le membre le plus important, fut fatigué de discuter les chances de succès de la prochaine campagne, et, ce qui les touchait de plus près, la famine qui, après avoir accablé d’une manière impitoyable les habitants des villes et des grands centres, commençait à se faire sentir parmi eux, Baptiste Dufault fut pressé par plusieurs du groupe de faire diversion aux amusements de la veillée, en leur racontant une de ses histoires merveilleuses.

— Oui, oui, père Baptiste, s’écria l’un des jeunes gens. Et, je vous en prie, donnez-nous-en une aussi merveilleuse et aussi terrible que les deux dernières, l’une à propos du chasseur sauvage sans tête sur les bords de la rivière Rouge, et l’autre touchant ce chien fantôme qui avait suivi à la nage le canot d’un voyageur pendant toute une nuit.

Baptiste Dufault n’avait pas coutume de se faire prier : aussi, après avoir jeté sur le dernier qui venait de parler un regard fixe, ressemblant autant à une menace qu’à un signe d’assentiment, il posa sa pipe ; et, passant la main dans la ceinture rouge qui lui ceignait les reins, il commença par annoncer à son auditoire attentif que l’aventure qu’il allait raconter, tout incroyable qu’elle pouvait paraître, lui avait été contée par un sien oncle, un vieux voyageur, qui en avait été lui-même le héros, et dont la véracité avait toujours été considérée comme irréprochable. Trouvant cette manière de parler plus forte et plus dramatique, et voulant aussi imiter davantage le récit original qui lui en avait été fait, Baptiste s’exprima à la première personne, supposant toujours, comme de raison, que c’était le héros lui-même qui parlait :

« C’était par une belle soirée du mois de mai ; l’hivernement était terminé. Nous venions de laisser l’Ottawa et nous entrions dans la rivière des Prairies : nous n’étions qu’à quelques milles de chez mon père, où je me proposais d’arrêter un moment, avec mes compagnons, avant d’aller à Québec, où nous descendions plusieurs canots chargés des plus riches pelleteries et d’ouvrages indiens que nous avions eus en échange contre de la poudre, du plomb et de l’eau-de-vie. Comme il n’était pas tard et que nous étions passablement fatigués, nous résolûmes d’allumer la pipe à la première maison et de nous laisser aller au courant jusque chez mon père.

À peine avions-nous laissé l’aviron, que nous apercevons sur la côte une petite lumière qui brillait à travers trois au quatre vitres, les seules qui n’avaient pas encore été remplacées par du papier. Comme habitant de l’endroit et le plus jeune de la troupe, l’on me députe vers cette petite maison pour aller chercher un tison de feu. Je descends sur le rivage et je monte à la chaumière.

Je frappe à la porte ; on ne me dit pas d’entrer ; cependant j’entre. J’aperçois sur le foyer, placés de chaque côté de la cheminée, un vieillard et une vieille femme, tous deux la tête appuyée dans la main, et les yeux fixés sur un feu presque éteint qui n’éclairait que faiblement les quatre murs de cette maison, si toutefois l’on peut appeler cela maison. Je fus frappé de la nudité de cette misérable demeure. Il n’y avait rien, rien du tout, ni lit, ni table, ni chaise.

Je salue aussi poliment que me le permettait mon titre de voyageur des pays d’en haut, ces deux personnages à figure étrange et immobile : politesse inutile, on ne me rend pas mon salut, on ne daigne seulement pas lever la vue sur moi.

Je leur demande la permission d’allumer ma pipe et de prendre un petit tison pour mes compagnons qui sont sur la grève ; pas plus de réponse, pas plus de regard qu’auparavant. Je ne suis ni peureux, ni superstitieux ; d’ailleurs, j’avais déjà eu des aventures de cette sorte dans le Nord ; eh bien ! n’eût été la honte de reparaître devant mes compagnons, sans feu, eux qui avaient vu et qui voyaient encore la petite fenêtre éclairée, je crois que j’aurais gagné la porte et que je me serais enfui à toutes jambes, tant était effrayantes l’immobilité et la fixité des regards de ces deux êtres.

Je rassemble, en tremblant, le peu de force et de courage qui me restait, je m’avance vers la cheminée, je saisis un tison par le bout éteint et je passe la porte. Chaque pas qui m’éloignait de cette maudite cabane, me semblait un poids de moins sur le cœur. Je saute dans mon canot avec mon tison et le passe à mes compagnons, sans souffler mot de ce qui venait de m’arriver : on eût ri de moi.

Chose étrange ! Ce feu ne brûlait pas plus leur tabac que si c’eût été un glaçon.

— Nom de Dieu ! dit l’un d’eux, qui l’avait tenu plusieurs instants sur sa pipe, mais sans succès, que signifie cela ? ce feu-là ne brûle pas !

J’allais leur raconter ma silencieuse réception à la cabane, sans craindre de trop faire rire de moi, puisque le feu que je rapportais ne brûlait pas, du moins le tabac, lorsque tout à coup la petite lumière de la cabane éclate comme un incendie, disparaît avec la rapidité d’un éclair et nous laisse dans la plus profonde obscurité. Au même instant on entend des cris de chat épouvantables ; deux énormes matous, aux yeux brillants comme des escarboucles, se jettent à la nage, grimpent sur le canot, et cela, toujours avec les miaulements les plus effrayants. Une idée lumineuse me traverse la tête : Jette-leur le tison, criai-je à celui qui le tenait ; ce qu’il fait aussitôt. Les cris cessent, les deux chats sautent sur le tison et s’en retournent à la cabane, où la petite lumière reparaît aussitôt[1]. »

Ici, Baptiste termina brusquement son récit, il reprit sa pipe, montrant par là que l’histoire était finie. Il y eut un court intervalle de silence ; mais tout à coup André Lebrun, l’amant malheureux de la jolie Rose, s’écria avec vivacité :

— C’est une assez bonne histoire, père Baptiste, mais un peu difficile à croire. Pour ma part, je dois avouer qu’elle me paraît suspecte.

Le vieux voyageur ôta sa pipe de sa bouche, et mesurant avec calme le jeune paysan d’un regard de profond mépris :

— Comme de raison, André Lebrun, répondit-il, comment pourrais-tu croire cela, toi dont les plus grandes aventures n’ont jamais été probablement que le meurtre de quelque veau récalcitrant, pour le marché, ou la chasse d’une misérable corneille ravageant tes champs ?

Des éclats de rire accueillirent cette brusque réponse, tandis que André Lebrun, la figure aussi rouge que le fameux tison de l’histoire, murmurait son opinion à l’oreille d’une jeune fille qui était à ses côtés.

— Quand l’oncle de Baptiste, disait-il tout bas, a vu ces merveilles, il était probablement sous l’influence de nombreuses libations de rhum ou d’eau-de-vie, dont les voyageurs d’alors ne se privaient guère.

Les commentaires que l’on fit sur le dernier conte, furent très nombreux. Quelques-uns laissaient entrevoir leur incrédulité, d’autres déclaraient gravement qu’il était souvent arrivé des choses plus étranges et plus terribles, et qu’il en arriverait encore bien d’autres ; tandis qu’un troisième parti, craignant prudemment de se compromettre, se contentait de faire des inclinations de tête qui pouvaient tout aussi bien se prendre pour des signes d’assentiment que de dissentiment.

À la fin, l’un des vrais croyants s’écria avec énergie :

— Diantre ! pourquoi ne serait-ce pas vrai ? Moi aussi, je puis vous raconter une histoire, mais une histoire véritable, aussi effrayante que celle de Baptiste.

— En étiez-vous le héros, M. Michel ? demanda coquettement une jeune fille aux cheveux noirs, dont les lèvres souriantes étaient loin d’exprimer une croyance sincère dans ces merveilles.

— Non, mademoiselle Marie ; mais je l’ai entendu raconter par le fils de celui à qui l’aventure est arrivée ; et j’espère que c’est là une autorité suffisante pour une petite fille comme vous. Eh bien ! mon histoire est au sujet d’un loup-garou.

À ce nom effrayant, la plupart des auditeurs devinrent involontairement plus sérieux ; car de toutes les étranges fictions qu’a créées l’imagination superstitieuse des paysans canadiens, il n’en est pas de plus accréditée ni de plus redoutée que celle du loup-garou ; et il y a quelques années elle était universellement adoptée. Aujourd’hui même, dans certaines paroisses, mentionner ce nom le soir suffit pour faire pâlir.

— Mais, dites-nous donc, M. Michel, demanda à son voisin une tranquille petite fille de quinze ans, assise à côté de l’homme aux cheveux gris, qu’entendez-vous réellement par loup-garou ?

— Un loup-garou, mon enfant, comme chacun ici le sait, c’est un homme qui s’est abandonné à toutes sortes de crimes et de vices pendant sept ans, sans jamais penser à Dieu. Au bout des sept années, le diable acquiert sur lui un certain pouvoir et le change en une bête effrayante, condamnée à errer pendant la nuit dans des lieux solitaires, jusqu’à ce qu’il recontre quelqu’un qui ait le courage de le délivrer, en le blessant assez pour le faire saigner. Mais pour commencer mon récit, plusieurs d’entre vous, mes amis, avez été à Montréal, n’est-ce pas ?

Plusieurs signes de tête répondirent affirmativement.

— Eh bien, vous connaissez ce chemin sauvage et solitaire, qui conduit par la Côte-des-Neiges à St-Laurent[2]. Près de l’endroit où il commence au pied de la montagne, il y a une petite maison en ruines ; les ronces et la mousse y séjournent librement, rarement foulées par quelques touristes indiscrets qui peut-être, comme moi, ont entendu raconter cette histoire.

En 1706, cette maison n’était guère en meilleur état qu’elle n’est aujourd’hui : portes, fenêtres, contrevents, tout était fermé. Les voyageurs la croyaient abandonnée, et en effet, elle en avait bien l’air. Mais les voisins se rappelaient que cette maison avait eu autrefois des habitants à l’aise, à en juger par leur manière de vivre. Depuis quatre ans déjà, on n’y voyait plus de signe de vie que de temps à autre, pendant la nuit. Parfois une lumière incertaine, vacillante, paraissait à une fenêtre. Tout le monde s’éloignait de cette maison maudite ou enchantée. Le cavalier qui allait passer la veillée avec sa blonde, faisait un long détour, en chantant à tue-tête, et hâtait le pas quand il se trouvait vis-à-vis de cette maison. Quelques-uns, plus hardis que les autres, avaient osé s’approcher à quelques pas de la maison, mais c’était pour la première et la dernière fois ; le bruit des chaînes, les cris plaintifs, les miaulements, que sais-je enfin ? leur avaient fait prendre la fuite.

Les voisins commençaient à devenir rares comme les justes dans Sodome, tant ce voisinage était terrible, effrayant, Vingt fois on tenta de se rendre à la maison, vingt fois la terreur fit abandonner un projet aussi insensé.

Un jour, pourtant, un cultivateur de St-Laurent, bien dévot au patron de sa paroisse, passait par la montagne, vers trois heures de l’après-midi. Le soleil dardait ses rayons les plus ardents sur le sol brûlant et poussiéreux. Notre voyageur, fatigué, prit le parti de faire une halte dans la montagne, à la première maison qu’il trouverait sur sa route. C’était justement chez un des voisins de la maison terrible. Il frappe à la porte, il entre, il salue, et va s’asseoir tranquillement après avoir demandé l’hospitalité. Deux hommes assis dans un coin de la maison conversaient en fumant.

— Dis donc, Pierre, disait l’un d’eux, sais-tu que tu n’es pas prudent de demeurer si près de la… tu sais ?

— J’y ai déjà pensé, Baptiste ; je commence à avoir peur. Chaque soir, j’entends des bruits étranges autour de ma maison ; puis, il y a deux jours, j’ai vu… à vingt pas de ma porte… à minuit… une bête noire… mais curieuse : tu n’en as jamais vu comme ça.

— À ta place, Pierre, je m’en irais. Sais-tu ce que je pense, moi, Pierre ? je pense que c’est un revenant qu’il y a là. Il y a des revenants, va, je t’assure.

— Mais alors, Baptiste, pourquoi ne pas y aller une bonne fois, avec des fusils, une bande de vingt hommes, par exemple ?

— Pauvre Pierre, que veux-tu faire avec des fusils contre des revenants ? C’est inutile ; quand on est mort, c’est pour toujours. Leurs esprits reviennent, mais pas leurs corps. Un de mes oncles est mort de même ; il avait essayé de tirer son fusil comme ça, sur un revenant : le fusil a viré bout pour bout, et le coup lui a porté dans l’estomac. Pauvre oncle ! c’était un bon homme, mon oncle, comme ils sont rares aujourd’hui.

Le voyageur avait écouté cette conversation avec une inquiète curiosité. Dix fois, il avait tenté de les interrompre : enfin, n’y tenant plus : Excusez, mes amis, sans vous interrompre, il y a longtemps que j’entends dire qu’il y a quelque chose de même dans la montagne ; est-ce bien loin d’ici, cette maison ?

— Non, c’est la troisième.

— Est-ce qu’on ne pourrait pas y aller ?

— Ah ! oui, je voudrais bien… fiez-vous-y ; il y en a bien d’autres que vous qui ont déjà essayé, mais si vous saviez…

— Cette bête dont vous parlez, est… noire ? est-elle grande, cette bête-là ?

— Comme un homme à quatre pattes, à peu près.

— Je gage que c’est un loup-garou !

— Un loup-garou !

— Oui, un loup-garou, c’est fait de même ; c’est noir, et c’est comme un homme à quatre pattes. J’en ai vu deux, et j’en ai délivré un par chez nous.

— Ah ! mon Dieu, puisque vous connaissez ça, vous pouvez nous rendre un grand service !

— J’en ai délivré un, et un dur, allez, qui l’était depuis dix ans.

Les trois hommes se dirent encore quelques mots, et tout fut convenu.

— À minuit, donc ! dit le voyageur ; c’est toujours à minuit qu’il faut les délivrer. Allons nous coucher, et à minuit nous partirons.

Notre voyageur s’endormit d’un profond sommeil, les deux autres ne purent fermer l’œil. À onze heures et demie ils étaient debout.

— Un couteau ! il me faut un couteau ! Vous allez me suivre tous les deux à distance, et ne faites pas de bruit… au moindre bruit… vous entendez ? il ne faut pas souffler.

Tous trois partirent à pas de loup, le voyageur en apparence sans émotion, et les deux autres tremblant de tous leurs membres. Un clair de lune magnifique, comme il est toujours dans la montagne, allait éclairer une scène terrible.

Quand ils furent à cinquante pas de la maison :

— Je n’avance plus, dit Baptiste.

— Moi non plus, dit Pierre.

— Avancez, avancez !

Et les deux peureux, fascinés par une voix impérieuse, avancèrent en tremblant.

À vingt pas de la maison, le voyageur s’arrête, et d’un ton solennel :

— Restez ici ; ne bougez plus, attendez-moi, tout sera bientôt fini.

Alors il tire de sa poche un long couteau, et passe son pouce sur la lame, pour s’assurer qu’elle était bien aiguisée.

Il avance, il marche le plus légèrement possible : on eût dit qu’il ne portait pas sur la terre. Il arrête… penche la tête, regarde… rien. Il avance de nouveau, s’arrête encore…

— Qu’entends-je ? s’écrie-t-il.

Un bruit affreux se fait entendre, des cris, des blasphèmes, des miaulements, des hurlements, des gémissements, répétés par mille voix criardes, plaintives, infernales. Son sang se glace… il faiblit… Reprenant courage, il avance encore, et se trouve en face de la maison ; il se bouche les oreilles pour ne pas entendre le sabbat des démons. Une sueur froide comme celle de la mort coule de son front ; il s’appuie sur un vieil arbre. La lune jetait sur la maison une clarté douteuse ; mille fantômes effrayants se présentaient à son imagination…

Après deux minutes d’attente, il entend un bruit de pas ; il lève la tête, il regarde ses compagnons qui ne bougeaient pas. Il tourne la tête, et il aperçoit, à l’un des angles de la maison, quelque chose de noir, d’une forme singulière. Rassemblant toutes ses forces, il examine de nouveau son couteau, court, tête baissée, sur l’objet qu’il vient d’apercevoir, fait un grand signe de croix, et lance son couteau de toutes ses forces. Un bruit épouvantable se fait entendre dans la maison, et s’apaise aussitôt. Une voix crie : Minuit ! merci ! et en même temps un homme se précipite dans les bras de son sauveur.

— Ah ! Michel !

— Ah ! Jacques !

C’était un ami d’enfance, loup-garou depuis six ans, que notre voyageur venait de délivrer.

Quand Michel eut fini son conte, les incrédules, s’il y en avait, gardèrent prudemment en eux-mêmes leurs pensées de doute ; un seul osa demander ce qui serait arrivé si l’étranger eût failli dans sa courageuse tentative.

— Eh bien ! je suppose que le loup-garou l’aurait dévoré.

Ici madame Lauzon, trouvant que la compagnie commençait à devenir trop sérieuse, pour un jour aussi joyeux, pria l’un des jeunes gens de chanter une chanson bien connue de tous, et à laquelle la plus grande partie de la compagnie répondit gaiement, sinon très harmonieusement.

Et maintenant, le lecteur qu’aura intéressé notre gentille Rose, demandera peut-être où elle se tint pendant toute la soirée, et pourquoi nous n’avons pas prononcé son nom une seule fois.

Nous devons avouer franchement que madame Lauzon, singulièrement jalouse de ses droits d’unique maîtresse de la maison, l’avait laissée là où elle aurait toujours voulu la voir, si c’eût été possible, en arrière des autres, ne se distinguant de toutes les jeunes filles qui l’entouraient que par la rare amabilité de ses manières et l’exquise douceur de son regard et de sa voix. Malgré toutes ces précieuses qualités, elle était généralement regardée comme très fière, non seulement par les jeunes gens, dont elle écoutait les gros compliments avec une grande froideur, mais aussi par ses jeunes compagnes, qui ne trouvaient pas en elle un goût bien prononcé pour le cancans féminins et les interminables discussions touchant les mérites et les défauts des cavaliers du village. Pauvre enfant ! elle était bien en dehors de sa sphère : de telles scènes, de telles conversations, de tels sujets étaient loin de convenir à sa belle âme ; aussi elle alla se reposer, ce soir-là, la tête malade et le cœur bien triste.


  1. Ce conte et celui qui va bientôt suivre n’appartiennent pas à l’auteur ; il les a pris dans une ancienne gazette canadienne, à laquelle il en laisse volontiers, sinon la responsabilité, au moins la propriété. Il y aurait un travail très intéressant à faire sur cette foule de légendes canadiennes, d’histoires, de contes, que savent tous nos vieillards, et qui font souvent passer de si agréables veillées à la campagne. Plusieurs sont empreints d’un caractère d’originalité très remarquable et montrent jusque dans leurs plus petits détails l’esprit national, toujours intact ; on y rencontre souvent un atticisme très pur, et des saillies de gaieté très nombreuses.
  2. Ce chemin, aujourd’hui considérablement embelli par une foule de jolies résidences qui le bordent jusqu’à une certaine distance hors de Montréal, était à l’époque de notre récit le repaire de brigands et de maraudeurs, dont les actes de violence faisaient le sujet de toutes les conversations. Au commencement du siècle dernier, le gouvernement français, voulant frapper d’une salutaire terreur ces gens redoutables, résolut de faire un exemple terrible d’un nommé Bélisle, qui avait été fait prisonnier, après s’être longtemps distingué par l’horrible cruauté de ses crimes. Il fut en conséquence condamné à être écartelé par quatre chevaux sauvages dont l’un serait attaché à chacun de ses membres. La terrible sentence fut fidèlement exécutée, et les restes mutilés du criminel furent enterrés sur le lieu de l’exécution. Une grande croix peinturée en rouge fut érigée précisément à cet endroit ; mais plus tard, elle fut transportée plus loin, parce qu’elle obstruait la route, et on la voit encore, triste monument d’un crime et d’un châtiment terribles.