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Le manoir de Villerai/008

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VIII


Les jours se succédaient assez paisiblement au manoir, sans rien amener de nouveau. Cependant un œil observateur aurait deviné que sous ce calme apparent il y avait des éléments de discorde prêts à éclater. Blanche, tranquille et calme, vaquait comme d’ordinaire à ses occupations domestiques, tandis que son fiancé, agité et préoccupé, était parfois d’une humeur irritable. Soit que son esprit naturellement actif se révoltât contre la complète inaction dans laquelle il était plongé, soit que son orgueil fût blessé de la réserve, un peu froide de mademoiselle de Villerai ; ou enfin soit qu’un autre sentiment secret, connu seulement de son propre cœur, le dominât, Gustave n’était certainement plus aussi gai ni aussi joyeux que pendant cette sombre après-midi de décembre où nous avons fait sa connaissance.

Telle étant son humeur, il n’est pas difficile de comprendre comment, malgré sa position en apparence digne d’envie, il vit la fin de son congé approcher sans de grands sentiments de regret. Il n’était plus maintenant qu’à deux jours de cette époque, et par une belle après-midi, Blanche étant retenue à sa chambre par une violente migraine, il partit pour faire une longue marche, heureux d’échanger la conversation un peu monotone de madame Dumont et la température excessivement élevée que cette digne dame affectionnait tant, contre la solitude et l’air pur et frais des plaines couvertes de neige.

Pour se préserver du froid, il marchait d’un pas très rapide, et en arrivant à un espace étroit où le sentier solitaire qu’il suivait était coupé par un autre, il se trouva tout à coup, contre toute attente, en face de Rose Lauzon.

Il l’accosta immédiatement, en souriant, avec une politesse pleine de déférence, et continua de marcher à ses côtés, prenant plaisir à considérer ses yeux baissés, sa joue d’un vif incarnat, son trouble, et l’évidente contrariété qu’elle éprouvait d’être ainsi accompagnée.

Avec cette manière gracieuse et aimable qui lui était particulière, Gustave lui parla de son père, d’elle-même, de sa position ; ensuite il fit allusion à son prochain départ, rappela le triste sort du jeune Ménard, en un mot il toucha à tous les sujets qui pouvaient lui fournir un prétexte de prolonger l’entretien. Sa satisfaction cependant était loin d’être partagée par sa compagne, dont l’embarras augmentait à chaque instant. Enfin, incapable de maîtriser davantage son trouble, elle lui dit timidement :

— Pardon, monsieur, mais quoique vous soyez assez bon pour ne pas considérer que je ne suis qu’une pauvre fille de campagne, moi, je ne dois pas l’oublier. Il faut nous séparer ici, et elle s’arrêta brusquement, attendant qu’il prît les devants.

— Non, Rose, reprit-il amicalement de sa voix la plus douce : c’est pousser trop loin l’humilité ; c’est être particulier au delà des limites. Quel mal fais-je ici ?

— Il n’est pas convenable, monsieur, reprit-elle avec une fermeté qui ne lui était pas ordinaire, que M. de Montarville, le riche et noble fiancé de mademoiselle de Villerai, marche et converse avec une pauvre fille comme moi, comme si j’étais son égale.

— Pensez-vous, Rose, que je vous regarde comme une inférieure ? reprit-il avec vivacité, surpris de se voir oublier son sang-froid ordinaire. Remarquant, toutefois, le regard étonné et inquiet qu’avait causé sa dernière exclamation, il ajouta doucement :

— Nos positions dans la vie peuvent être différentes, mais certainement la nature humaine est la même dans toutes les classes ; et il nous est permis d’échanger des marques de courtoisie, et d’avoir de la sympathie l’un pour l’autre, sans déroger en aucune manière à ce qui est dû à nos positions respectives dans l’échelle sociale.

Mais l’esprit pur et droit de la jeune villageoise n’était pas sophistique, et elle reprit avec plus de conviction qu’auparavant :

— M. de Montarville, laissez-moi passer. Je ne comprends pas peut-être tout ce que vous venez de me dire, mais je sais qu’il n’est pas bien de votre part de me retenir ainsi. Je vous en prie, laissez-moi !

— Bien ; qu’il soit fait comme vous désirez, reprit-il. Pour tout au monde, gentille enfant, je ne voudrais vous affliger, ni vous troubler.

— Trop tard ! trop tard ! murmura la jeune fille d’une voix de détresse ; et en même temps, une jolie carriole traînée par un cheval canadien des plus petits, mais des plus vigoureux, vint rapidement de leur côté.

C’était le curé du village. En apercevant les deux jeunes gens, il montra un vif étonnement, mais revenant aussitôt, il répondit au salut respectueux de de Montarville par une légère et froide inclination de tête, et jetant un regard inquiet et sévère sur Rose, il continua rapidement son chemin.

— Oh ! M. de Montarville ! s’écria tristement la jeune fille, les yeux remplis de larmes ; voyez ce que vous avez fait ! Que dira, que pensera de moi M. le curé ?

— Comment, Rose ? mais c’est de l’enfantillage, cela, reprit vivement Gustave, irrité contre le bon curé, qu’il regardait comme la seule cause de son chagrin. J’irai moi-même au presbytère, de suite, et je lui expliquerai tout, si vous le désirez ; mais je dois avouer que si cette bagatelle peut vous faire tort dans l’estime de M. Lapointe, je suis réellement étonné de l’étroitesse de son esprit.

— Oh ! je ne vous demande rien, sinon que vous me quittiez tout de suite, reprit-elle tout agitée.

— C’est bien, Rose ; mais assurez-moi d’abord que vous me pardonnez franchement le trouble et la peine que je viens de vous causer. Pour preuve, donnez-moi la main et dites-moi adieu, car je quitte Villerai demain. Si, comme le pauvre Ménard, je succombe pendant la guerre, je sais que votre bon cœur vous inspirera un souvenir pour moi dans vos prières, comme vous avez fait pour lui.

Avec une vive émotion Rose plaça sa petite main dans celle de Gustave, qui, cédant à l’impulsion du moment, la pressa affectueusement sur ses lèvres. Avant qu’elle eût le temps de le prévenir, il était déjà loin, se précipitant à travers la neige profonde aussi rapidement que si une fortune eût dépendu de la vitesse de sa marche.

Tout à coup il s’arrêta en s’écriant :

— Suis-je donc insensé pour en agir ainsi ? Pourquoi, pourquoi n’ai-je pas tout d’abord rencontré cette créature angélique ? ou plutôt, pourquoi suis-je lié à une autre par des liens d’honneur aussi forts ?