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Le manoir de Villerai/014

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XIV


La misère qui pesait si lourdement sur les habitants des villes, mettait dans une complète indigence et remplissait de tristesse plus d’une pauvre chaumière, dans laquelle on aurait trouvé, un an ou deux auparavant, le confort et l’abondance.

Parmi celles-ci était la maison de Joseph Lauzon.

Pendant longtemps il avait été rangé parmi les plus riches habitants de la paroisse, et on pensait que sa fille Rose n’apporterait pas pour dot à son mari que sa rare beauté. Mais les récoltes ayant manqué pendant les deux ou trois années précédentes, la situation avait grandement changé.

Vers la fin de l’hiver, le pauvre Joseph fut atteint d’une maladie dont il ne guérit jamais. Après de tristes efforts pour lutter contre la faiblesse et l’épuisement, qui, augmentant de jour en jour, minaient lentement mais sûrement sa constitution, il fut obligé d’abandonner complètement la culture des champs. Il n’avait pas de fils pour le remplacer, et il était presque impossible de trouver des travailleurs dans un temps où l’armée avait pris une si grande partie de la population rurale, ou bien le prix en était trop exorbitant ; de sorte que la terre de Lauzon demeura inculte, excepté quelques arpents que des voisins charitables labourèrent et ensemencèrent pour lui. Pendant deux mois le pauvre homme avait été retenu au lit, et maintenant il n’attendait plus, comme il le disait lui-même, que l’ordre final du ciel de partir pour son long et dernier voyage.

Sa fille, Rose, comme un bon ange, était toujours à ses côtés, le calmant dans les moments de douleurs physiques, l’amusant dans les heures de tristesse, et répandant un rayon de bonheur sur ce passage de la vie à la mort, qui aurait été bien triste sans son amour plein de dévouement.

La pauvreté et la misère, loin d’adoucir le caractère tyrannique de madame Lauzon, ne l’avaient rendue que plus violente, plus méchante qu’auparavant ; et Rose, le principal objet de ses accès de colère, aurait depuis longtemps quitté cette demeure malheureuse, si l’amour filial et la pitié ne l’avaient retenue aux côtés de son père affaibli. Pour l’amour de lui elle attendit patiemment et souffrit tout.

Devinant bien la force de cet amour filial, madame Lauzon en profita avec bassesse en reprochant presque chaque jour à sa malheureuse belle-fille de continuer à être un fardeau pour leur pauvreté. Ceci était excessivement injuste, car Rose, possédant parfaitement toutes les connaissances domestiques pour bien conduire une maison et bien administrer la laiterie et la basse-cour, savait se rendre très utile. Madame Lauzon, presque toujours occupée à veiller ses quatre enfants mal élevés et incommodes, reconnaissait souvent cette vérité en secret. Les petites sommes d’argent que Rose continuait à gagner par ses travaux d’aiguille, étaient toujours employées à acheter quelques douceurs capables de tenter le faible appétit de son père malade.

C’était par une magnifique après-midi d’octobre, ce mois pendant lequel nos forêts se montrent à l’œil de l’artiste avec une splendeur sans rivale et une richesse de couleurs incroyable, quand les teintes cramoisies et dorées du ciel semblent se réfléchir dans les arbres. Rose Lauzon revenait d’un pas rapide du Village où elle avait été porter un message. Toute sensible qu’était ordinairement son imagination aux scènes de la belle nature, le spectacle magique qui l’entourait ne toucha pas, ce jour-là, son cœur attristé. Les rayons brillants du soleil inondant la terre de lumière, les bois richement colorés bordant le petit sentier qu’elle parcourait, n’attirèrent pas même un seul de ses regards. Ses yeux doux et tristes ne virent que les feuilles mortes à ses pieds.

Elle atteignit bientôt la demeure de son père, et ouvrit doucement la porte. Comme les yeux du pauvre malade, qui, plein d’anxiété, avait attendu le retour de sa fille, brillèrent quand elle entra ; et quel tendre amour, quelle douce reconnaissance et quel orgueil paternel exprima le regard qu’il porta sur elle, quand elle s’approcha et s’assit à côté de son lit !

— Voyez, cher papa, lui dit-elle en tirant d’un petit panier qu’elle tenait à son bras de magnifiques grappes de raisin : voyez ce que madame Dubuc, la femme du notaire, m’a donné pour la petite couture que je lui ai faite cette semaine. Et ceci aussi, ajouta-t-elle en plaçant une petite pièce d’argent à côté des fruits. Vous vous souvenez, papa, d’avoir dit l’autre jour que des raisins apaiseraient un peu la soif brûlante dont vous vous plaignez si souvent ; mangez-en maintenant, tout de suite.

Combien Rose parut heureuse en voyant le plaisir que ressentit son père en goûtant de ces fruits depuis si longtemps désirés ! quels doux sourires ornèrent cette bouche sur laquelle depuis longtemps on n’en voyait que si rarement, pendant qu’il parlait du bien que ces fruits lui faisaient, et de la chance qu’elle avait eue de se procurer un tel régal ! Mais ce doux entretien fut brusquement interrompu par madame Lauzon qui poussa rudement la porte.

— Ah ! te voilà enfin, en regardant Rose avec colère. Où as-tu été depuis une demi-heure ? au village, sans doute ? Est-ce que tu n’as rien de mieux à faire que de t’amuser à courir de côté et d’autre, comme tu fais ? N’as-tu pas de pain à boulanger, pas de beurre à faire ?

— J’ai tout fini ce matin, répondit Rose avec douceur.

— Oui, sans doute, tu es très prompte quand tu veux ; mais il y a dans la maison d’autres choses à faire, auxquelles tu n’as pas touché, et qui resteront ainsi, si tu continues à faire comme tu as commencé. Des grappes de raisins, vraiement ! dit-elle avec dépit, en jetant un regard sur le panier et la partie du contenu qui était sur le couvercle ; des grappes ! tandis que moi et mes enfants, nous pouvons à peine trouver du pain sec à manger. Va dans le jardin, voir si tu ne pourrais pas arracher quelques légumes, avant que la gelée de la nuit leur fasse tort. Comme nous n’avons pas de raisins pour nous nourrir il faut voir aux autres moyens de subsistance qui nous sont laissés.

Un vif regard de sympathie s’échangea entre le père et la fille, comme cette dernière, obéissant au rude commandement de sa belle-mère, quittait la chambre ; et la lueur de bonheur que la présence de Rose avait répandue sur la physionomie de son père, disparut à son départ, pour laisser voir les terribles ravages de la maladie et les signes précurseurs de l’approche de ce visiteur qu’il ne craignait plus, la mort.

Plein d’espérance, Lauzon voyait venir sa fin avec calme. Sa vie avait été honnête et sans reproche ; et maintenant, supporté par sa foi, encouragé par les fréquentes visites du bon curé, bien peu de craintes ou de regrets assiégeaient son lit de douleur. La tyrannie de sa femme était plus que compensée, croyait-il, par l’infatigable amour de sa douce enfant ; et sa grande confiance dans les soins miséricordieux de la Providence, soulageait son âme des inquiétudes qui, autrement, l’auraient troublé touchant le sort futur de sa fille bien-aimée.

Le beau mois d’octobre tirait à sa fin ; puis vint le triste et ennuyeux novembre, qui commence si justement par le plus mélancolique des jours, le jour des morts. L’aurore s’était à peine montrée au milieu des nuages et de la pluie, et le cœur le plus gai s’était senti attristé à la vue de ce ciel gris, de ces champs et de ces jardins désolés, et de ces arbres dépouillés, auxquels pendait çà et là une feuille jaunie, triste reste de la beauté de l’été disparu.

Plus triste encore se fit entendre le glas funèbre que l’on sonne à de courts intervalles, le jour de ce triste anniversaire, pour rappeler aux vivants le souvenir de ceux qui sont partis avant eux, et qu’ils doivent peut-être suivre bientôt. Plus d’un cœur fut rempli de chagrin ce jour-là au village de Villerai ; bien des yeux se mouillèrent de larmes en entendant le son solennel du bronze qui s’échappait du clocher de l’église. Des enfants se souvenaient tristement de vieux parents aux cheveux gris qu’ils avaient portés en terre l’année précédente ; un mari pensait à sa jeune femme qui occupait une place dans le paisible cimetière ; le cœur de la mère pleurait le jeune homme idolâtré enlevé à la fleur de l’âge, ou le petit enfant qui, subitement, avait passé de ses bras amoureux dans le lit étroit d’un cercueil.

Faible, mais distinct, l’écho de cet appel à prier pour le repos des morts pénétrait dans l’intérieur de la maison de Joseph Lauzon ; et en l’écoutant, les yeux à moitié fermés, ses mains amaigries jointes ensemble, il ne laissait voir sur sa physionomie aucun air de tristesse. Son esprit était alors activement occupé ; il pensait au paisible tombeau dans lequel dormait, depuis de longues années, sa première femme, la belle et douce mère de l’aimable Rose. Ah ! quel lieu de repos serait cette bière pour son corps fatigué et accablé ; quelle joyeuse rencontre que celle de son âme avec l’âme de son épouse défunte !

Cette pensée lui fit un bien inexprimable, et dans le bonheur qu’il ressentait, il ne s’aperçut pas d’une étrange sensation de torpeur et d’engourdissement qui s’emparait insensiblement de lui. Un léger bruit de pas traversant la chambre attira son attention, et il murmura :

— Rose !

— Oui, cher papa, et elle fut aussitôt près de lui, pressant tendrement ses mains dans les siennes. Sa figure était excessivement pâle, et ses yeux rouges et enflés portaient les traces de larmes récentes.

— Où est ta mère, petite ?

— À l’église, papa ; elle reviendra bientôt.

Quoique madame Lauzon fût souverainement indifférente quant à la pratique des préceptes de sa religion, elle tenait cependant, avec une inconséquence étrange mais assez commune, à en observer la plupart des devoirs extérieurs.

— Et où sont les enfants, chère ?

— Ils sont chez la voisine, papa. Vous savez, vous les avez embrassés et bénis ce matin, et je viens justement de les laisser là, afin que leur tapage ne vous cause aucune migraine.

— C’est maintenant à peu près inutile ; mais viens et assieds-toi près de moi, ma chère. Je me sens si tranquille et si bien.

La pauvre Rose obéit, sans oser parler, car sa voix l’aurait trahie. M. Lapointe, qui avait administré les derniers sacrements à son père le jour précédent, et le docteur Deschamps, lui avaient tous deux fait entendre, le plus doucement possible, que la fin du pèlerinage terrestre de son père allait bientôt arriver. Le cœur abîmé, elle l’avait veillé depuis lors, et quelques instants auparavant, quand elle avait remarqué cette étrange langueur qui s’emparait de lui, et la sueur froide qui coulait de son front, elle s’était hâtée de conduire les enfants ailleurs, afin que les derniers moments de son père ne fussent pas troublés, et que ces jeunes cœurs ne fussent pas attristés par la scène lugubre qui allait sitôt avoir lieu.

L’un et l’autre parlèrent peu ; Rose par intervalle lisait à haute voix des prières appropriées à la circonstance, ou bien humectait ses pauvres lèvres desséchées, qui semblaient toujours insatiables de soulagement.

Une heure venait de s’écouler paisiblement dans ces soins, quand madame Lauzon, trempée jusqu’aux os et de très mauvaise humeur, entra dans la maison. Un regard irrité autour de la chambre, suivi d’une brusque demande où étaient les enfants, fut son premier bonjour.

Rose répondit à voix basse qu’ils étaient chez le voisin, chez Ovide Blois.

— Et pourquoi chez le voisin ? s’écria-t-elle vivement. Tu sais bien que là, ils seront toujours à courir au dehors et au dedans de la maison, et qu’ainsi ils prendront des rhumes dangereux. Mais qu’est-ce que cela te fait, à toi ? continua-t-elle en apostrophant dédaigneusement Rose ; je suppose que s’ils étaient tous morts, tu serais bien plus satisfaite que triste.

— Silence, Sophie ! s’écria tout à coup le malade, d’une voix qui, quoique basse et faible, avait cependant le ton de l’autorité.

Madame Lauzon, étonnée, jeta un regard de surprise sur son mari, car elle n’était pas habituée à entendre chez lui la voix du commandement ; mais revenant bientôt, elle reprit avec un peu moins d’acrimonie qu’auparavant :

— Assurément, Lauzon, j’ai le droit de parler ; si votre méchante fille, Rose, met mes enfants hors de ma propre maison, je puis au moins demander où ils sont. Va chercher immédiatement les deux plus jeunes, et n’ose jamais dorénavant prendre une telle liberté.

Avec un violent effort, le malade secoua pour un moment l’engourdissement indéfinissable qui s’emparait de lui de plus en plus, et il dit de la même manière qu’il s’était exprimé d’abord :

— Rose ne me quittera pas tant qu’il me restera un souffle de vie ; et toi, Sophie, éloigne-toi, sinon reste tranquille. Si tu ne m’as pas permis de vivre tranquille, au moins, laisse-moi mourir en paix.

La figure de madame Lauzon devint un peu plus pâle, et elle s’écria vivement :

— Joseph, ce n’est qu’une faiblesse, et cela t’alarme ; essaye de prendre une goutte de bouillon. Mais il se contenta de secouer la tête, et retomba dans son premier état, silencieux et rêveur.

Cette femme, cette virago, une fois convaincue que son mari allait bientôt quitter la terre, l’accabla de soins et d’attention, elle arrangea ses oreillers, humecta ses lèvres et laissa échapper par intervalles de bruyantes explosions de chagrin. Écartant Rose, dont la figure éplorée confirmait ses propres terreurs, elle l’empêcha formellement de rendre aucun service au mourant et insista à tout faire elle-même.

Cette âme prête à s’éteindre exprima une dernière pensée ; et murmurant, mais si bas et si faiblement que ses paroles étaient presque inintelligibles : Rose, il pressa la main de sa fille penchée vers lui, et tournant ses yeux mourants vers madame Lauzon, il lui dit :

— Femme, laisse-la avec moi jusqu’à la fin.

Ô étrange perversité du cœur humain ! Même dans l’affreuse solennité de cette heure suprême, le cœur de cette femme se remplit de sentiments de colère et de jalousie ; mais elle n’osa pas s’opposer à la volonté d’un mourant. Et lorsque, quelques heures plus tard, le bon Joseph Lauzon passa au repos éternel, c’était sur le bras de sa fille que sa tête reposait.


    ans jusqu’à celui de soixante, fût enrôlée et prête à marcher au premier avis. Les ordres du gouverneur furent exécutés de point en point ; mais il était moins difficile de trouver des soldats que des vivres pour les nourrir. Les devoirs militaires auxquels les cultivateurs étaient soumis, augmentèrent la disette qui se faisait sentir depuis l’automne de 1755, où on avait été contraint de réduire la ration de pain et de viande des troupes du roi, et où il y avait eu à Québec une espèce d’émeute, surtout parmi les femmes, en conséquence de la rareté du pain et des viandes de boucherie. La récolte de 1758 fut très médiocre, et les réquisitions de grains que faisait le gouvernement, augmentèrent encore la cherté du blé. Quoique l’intendant en eût fixé le prix à douze francs le minot, les particuliers ne pouvaient s’en procurer à moins de trente-six à quarante francs. Ce n’était même qu’avec beaucoup de difficulté que le gouvernement pouvait en obtenir pour les troupes, quelque peu qui leur en fallût après la diminution de la ration, diminution à laquelle elles ne s’étaient soumises, ainsi qu’à l’obligation de manger de la chair de cheval, qu’auprès une mutinerie qui aurait pu avoir des suites funestes, mais qui fut apaisée dès le principe par la prudence et la fermeté du chevalier de Lévis. » (T. )