Le massacre de Lachine/11

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Edouard Garand (p. 33-35).

CHAPITRE XI

LA SITUATION


Dès que le marquis de Denonville fût parti, les Iroquois, sortant de leurs cachettes dans les forêts, mirent tout à feu et à sang sur la frontière et portèrent la désolation dans toute la colonie. Les tribus des pays des lacs commencèrent à ralentir leur zèle pour les Français. Les Hurons de Michilimakinac, à l’instigation de leur chef Kandiarak, ouvrirent des négociations secrètes avec les Iroquois et saisirent toutes les occasions de manifester leur indifférence pour les Français. Cet état de choses joint au fait qu’une terrible épidémie s’était déclarée parmi les troupes, à leur retour au Fort Cataraqui, engagèrent le marquis de Denonville à renoncer à la seconde campagne qu’il avait projetée contre les Iroquois. Ces derniers, toujours aux aguets, n’eurent pas plutôt connaissance de l’état des choses au quartier-général, qu’ils attaquèrent le Fort Frontenac d’où ils ne furent repoussés qu’avec difficulté culte. Déjoués dans leurs projets, ils attaquèrent le fort de Chambly et l’auraient pris sans les prompts secours apportés par les courageux colons du district. Repoussés sur ces deux points, les Iroquois firent une descente sur l’Île de Montréal et attaquèrent un fort dont ils essayèrent d’enlever les palissades. Ils ne furent défaits qu’après une lutte longue et indécise.

Harassé par les attaques incessantes des Iroquois et ne pouvant, avec les faibles ressources à sa disposition, protéger un domaine aussi étendu que celui de la Nouvelle-France, le marquis de Denonville s’estima heureux quand les cinq nations vinrent lui proposer une trêve. La confédération Iroquoise envoya en Canada une députation qui fut escortée, une partie du chemin, par non moins de douze cents guerriers. Les envoyés des cinq nations informèrent le marquis de Denonville qu’ils savaient parfaitement que la province était presque sans défense et que, quand ils voudraient, il leur serait facile de brûler les maisons des habitants, piller les magasins, détruire les récoltes et raser les forts. En même temps, néanmoins, les envoyés déclarèrent que leurs compatriotes étaient des ennemis généreux et ne profiteraient point des avantages qui leur étaient offerts.


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UN MESSAGER DU MARQUIS ARRIVA À MICHILIMAKINAC

Le marquis de Denonville répondit que le colonel Dongan, gouverneur anglais de New-York, réclamait les Iroquois comme sujets britanniques ; et que la France et l’Angleterre étant en paix, les cinq nations ne pouvaient déclarer les hostilités.

Les envoyés répondirent que leur confédération formait un pouvoir indépendant ; qu’elle avait toujours poussé la suprématie française comme la suprématie anglaise, que les Iroquois agiraient envers les deux peuples comme il leur plairait, comme neutres, amis ou ennemis. Les envoyés terminèrent par cette déclaration empathique : « Nous n’avons jamais été vaincus ni par les Français, ni par les Anglais. Notre territoire nous a été donné par Dieu et nous ne reconnaissons pas d’autre maître. »

Finalement, le marquis réussit à conclure une trêve favorable aux Français et à leurs alliés indigènes ; c’était un pas vers un traité de paix durable, et les envoyés iroquois retournèrent chez eux pour tâcher d’accomplir cet objet.

Mais l’espoir de conclure un traité de paix entre les Français et les Iroquois fut complètement déçu. Kandiarak, le Rat, fit son apparition sur la scène et ses machinations déjouèrent tous les projets de conciliation, et devaient bientôt plonger toute la colonie dans une sanglante catastrophe.

Le Rat, après son évasion de Cataraqui et de retour à Michilimakinac, chef-lieu de sa tribu, commença à organiser ses menées contre le marquis de Denonville et la colonie en général. Le chef en voulait surtout au gouverneur, à qui il attribuait toutes ses mésaventures. Notre vieil ami Tambour, qui était devenu le confident intime du Rat, mit toute son habileté et tous ses arguments en jeu pour tâcher de persuader au Rat que tous ses malheurs venaient principalement de son refus de déclarer son rang et sa nationalité au marquis de Denonville. Mais le Rat ne voulut point entendre raison. Il prétendit que le gouverneur était indigne de sa position s’il ne savait pas distinguer un Huron d’un Iroquois. Il maintint que le marquis s’était rendu coupable non-seulement d’une grave injustice, mais d’une insulte impardonnable envers toute la nation huronne, en refusant de croire l’assertion solennelle de leur chef qui contredisait le faux témoignage du chef des Abénaquis. La honte d’avoir été fait prisonnier et d’avoir été soumis à une terrible épreuve devait être attribuée à la partialité du gouverneur pour le Serpent et à quelque haine secrète qu’il nourrissait contre le Rat. Cette haine, prétendait le Rat, avait dû être inspirée au marquis par le chef des Abénaquis. De plus, le chef huron était persuadé que le gouverneur avait toujours su qui il était, et que sa feinte ignorance à cet égard n’avait pour but que de satisfaire la haine du Serpent et de s’assurer les services des Abénaquis dans la guerre contre les Iroquois. Tout un concours de circonstances ne faisait qu’accroître le ressentiment du chef huron ; d’abord, il n’avait pu réussir à prendre ou à tuer le chef des Abénaquis ; en second lieu, il ressentait profondément l’humiliation d’avoir été livré à son ennemi mortel ; et enfin, il était fâché du départ d’Isanta avec de Belmont, parce qu’il voulait retenir ce dernier comme otage afin de demander au gouverneur une forte rançon.

Mais si vive que fût la haine du Rat pour le marquis de Denonville, il était bien trop prudent pour déclarer ouvertement la guerre. Aucun chef sauvage de cette période en comprenait mieux que lui les avantages que la civilisation donnait aux Européens dans une guerre. Il savait que les hommes rouges connaissaient mieux le pays, pouvaient se déplacer plus rapidement, et étaient supérieurs dans une attaque imprévue ; mais il connaissait également les points faibles des indigènes ; il savait que les colons étaient plus fermes dans la défaite, avaient des plans mieux arrêtés et que leur discipline était meilleure. Il résolut donc de se venger par la ruse et de n’employer la force qu’après avoir échoué par ce premier moyen, laissant le résultat au chapitre des accidents.

D’abord, il dépêcha vers les Iroquois des envoyés secrets pour les engager à former une alliance avec la nation huronne ; il informait en même temps les Iroquois qu’il resterait, en apparence, l’ami des Français, mais que du moment où ces derniers seraient en guerre avec les Iroquois, il passerait du côté des cinq nations, et, par cette combinaison, toute la colonie européenne du Canada serait bientôt anéantie.

Le Rat était occupé à préparer ce second mouvement, c’est-à-dire une visite au marquis afin de l’induire à déclarer la guerre aux Iroquois pour l’abandonner ensuite, lorsqu’un messager du marquis arriva à Michilimakinac et invita le chef à lui faire une visite amicale au Fort Cataraqui. Le chef accepta tout de suite cette invitation, qui secondait trop bien ses sinistres projets. Il quitta le canton huron le lendemain de l’arrivée du messager et, escorté de cinq cents guerriers, il partit pour le Fort Cataraqui.